Robert Linssen : La vie et la mort


31 Aug 2008

(Revue Être Libre Numéros 125-128, Septembre-Décembre 1956)

Nous admirons la fleur qui s’épanouit au soleil, mais nous évitons de regarder celle qui se fane. La vue de la tendre petite pousse verte d’une graine qui germe nous émeut. Nous détournons instinctivement les yeux du vieil arbre mort qui ne refleurira plus jamais.

Pour la plupart d’entre nous, la Vie se limite aux aspects de l’activité physique ou biologique.

Ce que nous appelons  « vie » et « mort » ne sont cependant que les aspects apparemment séparés d’une réalité plus vaste. La « vie » et la « mort » physiques, physiologiques, biologiques qui nous sont familières ne sont que les manifestations apparemment opposées mais complémentaires d’une vie indestructible. Ne tentons pas de spéculer sur la nature de cette dernière. Elle est impensable, impréfigurable car intégralement neuve à chaque instant.

L’idée de la mort nous effraie dans la mesure où nous nous sommes identifiés aux aspects dualistes extérieurs « de vie et de mort ». En réalité, nous mourons chaque instant, et physiquement, et biologiquement, et psychologiquement.

Chaque seconde, 2.500.000 globules périssent en nous, tandis que d’autres naissent. Nos cellules se détruisent et se reconstruisent continuellement. Il n’y a pas de vie biologique possible sans mort. Ce que nous appelons « vie » et « mort » ne sont que les expressions d’un processus unique résidant au cœur de toutes les choses et de tous les êtres.

Nous pouvons découvrir l’existence de cette Réalité profonde en nous-mêmes. Elle est notre être vrai. Elle n’a ni commencement, ni fin. Elle est au delà de la vie et de la mort telles que nous les connaissons.

Répétons-le : nous mourons constamment. Nous nous transformons, nous changeons sans cesse. Rien n’est stable, rien n’est immobile. La Réalité fondamentale de l’Univers et de notre être propre est une recréation éternelle. Là où n’existent que des successions innombrables de transformations anonymes, nous superposons la notion arbitraire d’une individualité permanente, d’un « moi » statique. Nous avons pris l’habitude de nous considérer comme des « entités » réelles. C’est en cela que réside notre misère, notre pauvreté intérieure, la fragilité de notre position morale. L’illusion de se croire « un existant indépendant » est à l’origine de toutes nos souffrances, de tous nos conflits. Elle est véritablement le « péché original ». L’homme ayant abusé de l’intelligence a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance. Il s’est imaginé être un « moi ». En ceci réside la mort véritable, le vrai néant.

Ainsi que l’exprime Krishnamurti, « Adorer la multitude dans une seule personne conduit à la souffrance, mais adorer l’Un dans la multitude conduit à la félicité éternelle ».

Il est nécessaire que nous prenions conscience du caractère illusoire de notre conscience personnelle et limitée. Le vice de fonctionnement mental qui nous conditionne doit être démasqué. Il s’agit là d’une tâche fondamentale mais difficile car toute notre hérédité s’y oppose. Toutes nos valeurs sociales, morales, religieuses, toutes nos traditions sont basées sur la réalité absolue du  « moi » et l’encouragent à résister à la loi de la Vie véritable.

Reconnaissons d’abord que nous avons peur : peur d’être rien, peur de mourir, peur de nous perdre. Si nous parvenons à saisir toute l’absurdité de cette peur et le caractère insensé des comédies que nous nous jouons à nous-mêmes, nous réaliserons la paix intérieure et l’Amour.

Lors d’une causerie admirable, le Dr Roger Godel nous rapportait la question posée au Sage indien Krishna Menon : « Comment peut-on aider un malade qui souffre et devant lequel on sent sa propre impuissance? »

Le Sage répondit : « Mourez à vous-même pour qu’il vive ».

Si nous avons la sagesse de mourir à nous-mêmes, de nous renouveler à chaque instant, nous nous ouvrons à la plénitude de la vie. Nous sommes un foyer de bonheur et d’amour non seulement en nous-mêmes, mais le monde entier bénéficie de notre disponibilité aux richesses de l’Etre Vrai.

Robert LINSSEN.


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