Jean-Louis Barrault : Le corps magnétique


06 Nov 2014

(Revue Question De. No 52. Avril-Mai-Juin 1983)

Nous proposons ici des extraits de ce très beau texte de Jean-Louis Barrault (1910-1994), déjà publié en 1979 dans les Cahiers Renaud Barrault. Ce texte nous paraît stimulant pour tous ceux qui s’intéressent au théâtre et au problème de la création artistique en général, car, au fil d’une très longue expérience (« Qua­rante-huit ans de pratique théâtrale m’ont donc rapproché religieusement du corps humain ») et réflexion sur le phénomène théâ­tral, il nous reconduit au merveilleux doute qui tourmente l’homme-créateur : « L’inspi­ration est une sorte d’obéissance à la vision. Agir sous la dictée, c’est peut-être cela créer. »

DU CORPS HUMAIN

Voilà plus de quarante-cinq ans qu’au théâtre j’essaye de me servir de mon corps comme d’un instrument. Cette fréquentation quotidienne, faite de petites découvertes et de grands points d’interrogation(s), a insufflé en moi une espèce de sentiment comparable à celui d’une conversion.

Aujourd’hui je crois avoir contracté pour le corps humain une ferveur religieuse. Je ne parle pas de ce corps limité à la peau et aux cinq sens mais, disons, du corps intégral, magnétique, peut-être : mystique.

Ce qui a facilité « notre rapprochement » c’est la soli­tude dans laquelle me plonge la société des humains qui, subconsciemment sans doute, s’ingénie à tout casser et à dresser des barrières entre ce qui me semble être la Vraie Vie et moi. Quand, la suite de cette « grande casse » accomplie par la société, tant sur le plan de l’enseignement, que de l’éducation, des programmations politiques, des schismes religieux, eux aussi politiques, que sur la confusion qui jette le trouble entre la liberté et la licence, de l’exploitation marxiste, psychanalytique, anti-chrétienne, au détriment du vrai socialisme, de la vraie psychanalyse et de la vraie chrétienté, je me trouve entouré de ruines, mon corps, mon corps tout simple mais « complet » est là, qui me fait comprendre qu’à nous deux nous sommes capables de reconstruire « Le Temple ».

J’ai toujours eu une admiration respectueuse, mais lointaine, pour les spéléologues – aussi lointaine que possible, d’ailleurs, car je suis claustrophobe (souvenir peut-être de mon existence intra-utérine ou des brimades que mon gentil frère, mon aîné de quatre ans, m’infli­geait, tout petit, quand il m’enfermait sous les draps de nos lits d’enfant).

Mais la spéléologie à l’intérieur du corps humain m’attire au contraire car elle foisonne d’échappées « mirifiques », comme lorsque, en montagne, des « fenêtres » s’ouvrent entre les nuages pour nous dévoiler des horizons nou­veaux.

Au risque de côtoyer parfois des régions ingrates de notre Être je vais donc me lancer dans une exploration intime de la personne humaine, en me servant des recoins les plus secrets, les plus difficiles de l’art drama­tique.

Au cours de cette approche toute personnelle (certains diront : « naïve »), de la condition humaine, puissé-je aboutir à un amour consolidé de la vie, voire, avec un peu de chance, à une profession de Foi.

À vue de nez, c’est-à-dire : pas trop sérieusement mais pour permettre à la sensibilité de vagabonder, l’Être Humain m’a toujours fait penser à un arbre. Ce n’est pas Nietzsche ni Claudel qui me contrediront.

A un arbre qui s’enracine par les pieds, se tient droit sur son tronc, a la tête aspirée vers le ciel, ainsi que ses deux bras en éventail, paumes ouvertes, pour recevoir la nourriture du soleil ;un arbre qui d’ailleurs, lorsque la personne vieillit subit la cassure du col du fémur, comme son frère végé­tal, quand se rompt l’une de ses branches capitales.

Par illusion d’optique nous croyons que l’arbre est comme un Être adressé vers le ciel, implorant vie et vigueur. En fait l’arbre est plutôt concentré sur les pro­fondeurs du sol, les abîmes nourriciers de la Terre, afin d’en extraire la sève qui lui permettra d’établir avec l’air du ciel une double circulation : l’échange de la vie. Il en est de l’homme comme de l’arbre, il puise dans la nature terrestre, dans la matière, de quoi s’adresser au ciel. Pour l’homme comme pour l’arbre la vie est : Échange.

L’ÂME PROFONDE

Toujours à vue de nez, la parole est à la plante humaine ce que la fleur est là l’arbre. Mais peut-on imaginer une fleur sans sa tige et ses feuilles, sans les branches reliées au tronc et jusque dans la succion des racines ? Comme la fleur, la parole humaine fait partie charnellement du corps humain. Les idées qu’on y enfouit apparaissent, se développent, fleurissent, s’épanouissent, se fanent, tom­bent, forment un humus d’où repartiront de nouvelles idées selon le rythme de l’éternel retour – les idées sont cycliques – les idées tournent en rond.

Le génie le plus intime de chaque peuple, son âme pro­fonde, est surtout dans son langage, dit Michelet.

Si l’âme profonde d’un peuple est contenue dans la parole c’est que celle-ci est avant tout l’émanation la plus subtile de son corps ; c’est que le mot est le résul­tat d’une pantomime buccale, faite de respiration et de contraction musculaire. L’âme profonde s’exprime d’abord par l’imitation charnelle d’une action, et non par les idées qu’elle y enferme. Pour l’Être Humain il n’y a donc pas de solution de continuité entre le geste et la parole.

Exemple : prenons l’action pour un oiseau de se mainte­nir et de se déplacer dans l’air. Cette action est observée au même instant par un Anglais, un Allemand et un Français. L’Anglais sera frappé par cette phase de l’ac­tion qui permet à l’oiseau de se déplacer à grande vitesse, tel un « jet ». Le mot imitatif qu’il trouvera est : To fly flaïe…. Efficacité.

L’Allemand sera frappé par le travail que l’oiseau doit produire pour se maintenir en l’air ; le battement des ailes. Son imitation fera articuler a ses lèvres le mot : Fliegen-fliegen-fliegen.

Le Français sera frappé par le fait d’être suspendu dans l’air. Comme quelqu’un tenu par les cheveux, il dira : Voler…

C’est pourquoi, entre parenthèses, le véritable oiseau de la France est l’alouette qui se tient immobile, à la verti­cale, comme une petite croix véhémente (Claudel) et non le coq à la voix perçante et rude (La Fontaine) beaucoup trop vaniteux à mon gré.

Géographiquement, cela s’explique ; le territoire de France, l’hexagone, n’est-il pas un carrefour où viennent s’entrechoquer les différents courants de civilisations, germanique, anglo-saxonne, viking, gréco-latine, ibérique, sarrazine, etc. Rien d’étonnant à ce que l’alouette, à l’affût, guette de tous les côtés, en se maintenant suspen­due et attentive.

Ainsi, voilà une même action qui aura été observée par « l’âme profonde » de trois tempéraments différents et exprimée par des imitations gestuelles et respirées, on pourrait dire : « dansées » avec la bouche. Ce n’est pas une exception. Voyons l’action d’aimer :

Le Français dit : je t’aime. Il tend les lèvres, les ouvre et étreint.

L’Anglais dit : I love you. Il ouvre ses lèvres comme un orifice et les avance par désir.

L’Allemand : Ich liebe dich. Va et vient passionné de baisers échangés.

Le Russe : Ju lioubliou vass… On en a l’eau à la bouche ! Cette chorégraphie plastique s’étend même à l’écriture. La langue écrite française peut avoir son répertoire d’idéogrammes.

Deux exemples : Le premier, je le tiens de Claudel. Le mot : TOIT. Les deux T dessinent les deux charpentes et les tuiles (anciennes de préférence). L’O est la table autour de laquelle se réunit la famille. L’I et son point lumineux est la lumière du foyer.

Le second… j’en assume la responsabilité : POUVOIR. P, comme le gouvernail du char de l’état : le chef d’état tient la barre. O, les roues du char. U l’urne dans laquelle les citoyens versent leurs impôts pour payer les dépenses de l’État. L, comme Victoire ! : toutes les promesses électorales… O, les secondes roues du char de l’état. L’I, qui se dresse avec son point dans le vent, faisant claquer les drapeaux de l’État. Enfin, R : le ronflement des voitures blindées de la police qui devancent le char de l’État pour lui assurer le passage.

Ainsi par son essence imitative qui peut passer par l’ono­matopée, puis la fatrasie, la parole est une danse sonore qui envoie dans l’espace des bulles d’air comparables à un feu d’artifice ou à des petits obus de DCA.

Le monde civilisé fait grand cas de la parole, sans doute à cause de l’air que renferment les mots et que certains appellent des idées. On aurait même tendance à séparer la parole du reste du corps humain.

L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant.
(Les Femmes Savantes.)

Cependant, que cette forme de l’expression de l’Être Humain s’appelle parole, écriture, langage, verbe, etc. nous utilisons un mot, un seul, pour la définir : la langue. Indiquant bien que cette floraison raffinée de nous-mêmes reste inséparable de cet organe séduisant et irrésistible qui apparaît entre nos deux lèvres comme une grosse amande (Partage de Midi). La « langue » peut être langue anglaise, française, allemande, japonaise, arabe, elle n’en reste pas moins une « langue ».

Votre Altesse connaît notre langue !
– Oh ! Ne me dites pas des choses pareilles !

(Occupe-toi d’Amélie
, Feydeau.)

PAROLE INSÉPARABLE

Il y aurait une savoureuse chorégraphie à faire avec le Ballet des Langues. Quel joli dessin animé à la Walt Disney !

C’est assez dire, je crois, que la parole est inséparable du geste. La parole est une danse pour les oreilles et le geste est une musique pour les yeux. L’art du geste est plus ancien même que le langage. Il est aussi ancien que l’Amour, le plus ancien de tous les Dieux. Si, mettant de côté la parole, je plonge dans l’Art du Geste, je reste confondu d’admiration devant les possibilités infinies et les nuances les plus subtiles des ressources gestuelles du corps humain ; et je ne m’étonne pas que les parties constitutives de la musique aient été, dès la plus haute antiquité :
La poésie (parole)
Le chant (virtuosité respiratoire)
La danse (virtuosité gestuelle).

L’ART DU GESTE

L’art du geste a sans doute atteint à la perfection avec le théâtre d’Extrême-Orient : les Japonais, les Chinois : On peut juger du règne d’un souverain par les Danses qui ont eu cours de son temps. (Proverbe chinois.)

Dès le premier siècle, en Grèce, Plutarque analyse le lan­gage du geste.

De même que la charpente essentielle d’une phrase simple comprend :

le sujet,
– le verbe,
– le complément,

le geste comprend :
– l’attitude,
– le mouvement,
– l’indication.

Et de même que pour le langage buccal, il existe tout un système grammatical, ces subtilités grammaticales se retrouvent dans le langage du geste.

Exercices :
1. Le « guerrier tue son ennemi » (phrase simple).
2. « Le guerrier, blessé, meurt en tuant son ennemi » – analyse grammaticale.
3. Le sanglier rappelant les restes de sa vie vient à lui, le découd, meurt, vengé, sur son corps.
(Le loup et le chasseur
, La Fontaine.)

Est-ce assez dire qu’entre le geste et la parole, toute la différence réside en ce que l’un s’adresse à la vue, l’autre s’adresse à l’oreille, mais il n’y a entre les deux aucune inégalité, tous deux présentent le même intérêt et tous deux puisent à la même source :

Le corps humain, merveilleuse « bio-mécanique » qui dès notre naissance est mise à notre disposition.

Sommes-nous, à présent, suffisamment préparés pour nous lancer, comme nous pouvons, à la recherche de la vie humaine ?

QUE NOUS ARRIVE-T-IL QUAND NOUS VENONS AU MONDE ?

Un beau jour nous émergeons des Ténèbres.
Toutes les « genèses » se « mitonnent » dans la Nuit:
la graine, dans le ventre de la Terre ;
l’enfant, dans le sein de sa mère ;
l’insecte, dans le noir de la chrysalide.

Mais les ténèbres ne sont pas le Néant. Il est donc pro­bable qu’avant, nous étions déjà quelque chose. Peut-être vivions-nous en détail, en pièces détachées, en molécules séparées. Cela n’a d’ailleurs aucune importance, puisque cela dépasse notre imagination. Disons que, jusqu’à plus ample informé, cela ne nous regarde pas. Ce qui compte c’est que dès l’apparition à la Lumière, il se produit comme une « mise à feu ».

L’ÉPHÉMÈRE

Et un autre « beau jour » nous disparaissons dans les Ténèbres qui ne sont toujours pas le Néant. Que deve­nons-nous ? Mystère. Aucune indication précise ; donc ne nous regarde pas. « C’est votre affaire, pas la mienne. » Mais entre ces deux « beaux jours », il y a la trajectoire de la vie – dont la durée n’est pas mesurable en temps-absolu. Elle appartient au monde de l’éphé­mère. Les étoiles filantes qui percent soudain la Nuit étoilée et disparaissent une seconde après dans la même nuit étoilée me font assez penser à la vie humaine. Ce qui nous concerne, c’est ce qui se passe pendant la tra­jectoire.

« Un être vivant est un objet qui a un projet », disait Jacques Monod. De même qu’on assemble plusieurs in­grédients pour en faire une nourriture, de même cet assemblage bio-chimique, soumis au feu, a produit un être vivant. C’est un plat qu’on nous offre et qu’il nous faut manger avec appétit et gratitude.

Je voudrais qu’à cet âge
on sortît de la vie ainsi que d’un banquet
remerciant son hôte et qu’on fit son paquet
.
(La Fontaine.)

La vie humaine me fait donc penser à une boule de feu lancée dans l’Espace. Pendant la durée de sa trajectoire cette boule de feu envoie simultanément :
une flamme,
de la lumière,
et un reflet.

La flamme animée par le Désir, puis par de l’Amour, engendre la passion du « Plus Être », du « dépassement de soi ». Elle est entretenue par les ardents, les damnés de l’Espérance.

La lumière par sa clarté engendre l’intelligence. Elle voit ou croit voir juste : elle comprend et nous aide com­prendre un peu !

Le reflet, par un subtil jeu de miroir qui nous dédouble, engendre la conscience. Celle-ci, lucide, réalise très tôt le caractère éphémère de notre vie et devant l’angoisse croissant de « la Mort » (qui n’en est pas une en réalité) va se réfugier dans le Rire.

Sans l’idée de la Mort et sans la vision du Double, nous n’aurions pas pu découvrir le Rire.

1er Exercice : L’éveil

Au théâtre, tout est situation et tout se passe dans le Présent. Vivons donc cette situation.

Un gros paquet de chair respirante vient d’être projeté sur le sol. Il a encore vaguement la forme d’un fœtus. Les membres sont entremêlés. On distingue à peine la tête. Un être humain ? C’est ça ? Oui, c’est peut-être le « ça » dont parle Freud. Avec une économie d’énergie, bien compréhensible ! (il ne s’agit pas dès le début de gaspiller ses forces), nous allons assister à la contraction d’un muscle après l’autre, en ayant soin de laisser tous les autres au repos. Dans la vie quotidienne, 40 % envi­ron de notre potentiel vital sont pendus par des contrac­tions inutiles. Les sportifs le savent bien et leur concen­tration leur permet d’éviter ces déperditions ou en tout cas de récupérer cette vitalité au profit de leurs performances.

EXERCICES

Tel le hérisson qui sort de sa boule nous allons suivre l’éveil de l’Être. C’est d’abord une épaule qui déplace un bras. Puis l’autre épaule et l’autre bras. Les mains se retournent, les paumes touchent le sol. Les biceps se contractent et font glisser le corps flasque sur les cuisses repliées sur les genoux. Le front de la tête touche encore le sol. Le paquet fait apparaître l’arête du dos. Le poids du corps coule sur les talons. Puis sur un seul talon. L’autre cuisse peut alors se mouvoir et le pied se planter au sol. Comme quelqu’un sur un genou, le poids du corps passe sur le genou levé, libérant l’autre jambe. La jambe « plantée » soulève le tout. Voilà l’Être sur ses deux jambes mais rien ni de son buste ni de son corps ni de sa tête ne vit encore. Vertèbre par vertèbre, en commençant par les lombaires, puis les dorsales, puis les vertèbres du cou, la tige se redresse et l’Être bientôt se trouve debout. Pendant un léger temps celui-ci respire inconsciemment. Soudain, un brusque réflexe qui a ras­semblé, au niveau du nombril, les deux mains et un pied et l’Être, projetant le tout au plus loin vers l’extérieur, s’étire. Il s’est éveillé, il est debout et marche sans s’en rendre compte.

2e Exercice : Découverte du « Moi »

Cette colonne vertébrale est intéressante. Faisons connaissance avec chaque vertèbre.
Par flexion en avant,
flexion en arrière,
rotation, en torsade,
rotation, en toupie,
rotation, en losange.

Découvrons un certain rythme intérieur qui continue de tourner même quand on ne paraît plus bouger. Pas un mouvement des membres ni de la tête qui ne prenne appui sur la soudaine propulsion d’une de nos vertèbres. Pas un geste qui ne parte d’un point précis de la colonne vertébrale. Mais pour l’instant l’Être vivant fait un tout. Cependant quand il bouge il y a des choses qui restent en place, par conséquent qui s’éloignent ou qui se rap­prochent ou sur lesquelles il se cogne ou dont il perd le contact – et d’autres choses qui le suivent obstinément : s’il lève le genou, un peu plus bas, un pied suit ; s’il met son coude droit vers la gauche, une main en fait autant. Le tapis, en bas, est resté en place et le dossier de la chaise n’a pas bougé. L’Être peu à peu découvre « Son Moi » : c’est tout ce qui reste accroché à lui quand il se déplace. Certains jeunes animaux mettent quelquefois du temps à s’habituer à leur « Moi ». Quand un jeune chat ou un jeune chien « jouent » avec leur queue, ils les prennent peut-être pour des étrangers qui les pour­suivent. Chez l’Être humain, l’ombre, qui ne le lâche pas non plus, a ce caractère ambigu et troublant.

3e Exercice : Découverte du Monde extérieur

C’est tout ce qui vient à moi, tout ce qui s’en éloigne, tout ce qui frappe mes yeux et mes oreilles quand je me déplace. Je touche avec les mains, je rencontre toutes sortes de choses avec les pieds. Je bute sur quelque chose, je sens du vide. Je distingue des formes mouvantes, des colorations différentes. Des substances plus ou moins lourdes : la plus légère est l’air qui me caresse la peau, la plus amusante est l’eau, mais, attention ! on risque de s’y engloutir. La terre est dure mais c’est un bon appui. Il y en a une qui donne une sensation agréable à la peau quand on s’en approche mais qui devient méchante si on veut la toucher, c’est le feu.

Ainsi l’être humain prend-il conscience du monde exté­rieur.

4e Exercice Découverte du Désir ou le Sur-Moi

Parmi les éléments extérieurs, il y en a qui nous laissent indifférents. Il y en a d’autres qui nous attirent ; un fruit est là, je le veux mais il est trop éloigné, soit dans la distance horizontale, soit dans la distance verticale. Je voudrais sortir de moi-même, me développer ; être plus grand ; avoir de plus longs bras – je le voudrais jusqu’à la fureur, jusqu’à la cassure de moi-même, je voudrais atteindre le «dépassement-de-moi », le « sur-moi ». Je viens de rencontrer la torture du Désir.

À LA DÉCOUVERTE

Freud, dont je me méfie souvent, mais c’est ma faute, a très bien vu, me semble-t-il, la composition essentielle de l’Être humain, en trois faces :
le ça,
le moi,
le surmoi.

Découverte des Autres

Pour l’instant je me sens bien, seul au monde, avec mon « moi » dont je m’accommode aisément dans un milieu ambiant qui me plaît, m’attire ou me laisse indifférent — dont je me nourris, avec lequel j’établis des échanges. J’évolue dans mon milieu, comme un poisson dans son eau. La première « catastrophe » n’est pas loin ! Elle arrive ! Quelle est-elle ? La voici : Je me croyais seul au monde. Ce n’est pas vrai. J’en aperçois un autre, puis un autre et encore un autre. Ils étaient tous là ! Je ne les avais pas remarqués ! Ils me regardent, m’observent, m’épient, me jugent et me jaugent : Étrange sensation que quelqu’un me regarde. Je suis nette, plus floue, puis plus, puis de nouveau floue, puis de nouveau nette, ainsi de suite, allant et venant, passant et repassant dans l’œil de quelqu’un. (Winnie : l’héroïne de Oh, les beaux jours, S. Beckett.)

Bref, je m’aperçois que je-suis-vu ! Horrible constata­tion ! J’en reçois une commotion qui me procure une atroce douleur physique, une déchirure presqu’insuppor­table, un cataclysme organique aussi cruel qu’à la nais­sance. Il s’agit en effet d’une seconde naissance.

Sous le coup, mon être se sépare en deux. Désormais à son propos l’on ne pourra dire que : l’homme et son double. L’obsession de la cellule, dit François Jacob, est de devenir deux cellules. Dans le cas de l’être humain, les raisons ne paraissent pas avoir les mêmes causes. Pour l’être humain, c’est la pensée des Autres qui le divise en deux, au nom d’une espèce d’instinct de conservation. Pour les Autres, l’Être Humain va désormais projeter un Personnage Social qu’il pourra contrôler ; derrière lequel il va pouvoir mettre à l’abri son Être fondamental. De plus, à cette circulation d’échange qui lui paraissait natu­rel tant qu’il n’y avait que le monde extérieur, il va acqué­rir la faculté de se fermer, toujours en fonction de la Présence des Autres.

LE PREMIER DRAME

Nous venons de rencontrer le premier Drame de la Vie, intitulé : « Soi et les Autres. » La vie devient théâtre et comédie. L’Être Humain et son double disposent donc :
– d’une vie sociale (personnage plus ou moins contrôlé),
– d’une vie individuelle (être fondamental à protéger),
– d’une vie secrète (fermeture avec le monde extérieur).

Mais les Autres font peur, ils nous attirent aussi. Nous en sommes curieux. Nous les admirons. Ils nous influen­cent. Ils participent à notre formation. Ils nous font. Nous sommes faits des Autres tout aussi bien que de la vie qui nous entoure. Dès notre deuxième respiration il y a entre l’extérieur et nous : réponse, riposte, de­mande, réaction. Tout est comportement, conduite, action, y compris les émotions qui ne sont que des conduites extrêmes. Le drame est commencé. Notre volonté, nous l’imposons ; les courants naturels et les courants humains nous les subissons. Nous allons avoir, alternativement :
une vie active/(volontaire),
une vie passive/(subie),
une vie silencieuse/(fermée).

Notre existence va se passer à donner, à recevoir, à être. Je m’aperçois que depuis notre venue à la lumière, nous rencontrons le chiffre 3. Révélation du ternaire de la Kabbale : /masculin,/féminin,/neutre.

Tout être humain, depuis sa naissance jusqu’à sa dispa­rition prochaine dans les ténèbres est composé de ce ternaire. En lui, jusqu’à sa désintégration, il y aura à la fois : /un homme, /une femme, /un enfant. Pour que l’être humain soit vraiment « UN », il faut pour le moins qu’il soit triple.

Différentes combinaisons du ternaire

Ce point « ingrat » nous servira bientôt.

Tout ternaire a six composantes :
/neutre /neutre /masculin /masculin /féminin /féminin
/masculin /féminin /neutre /féminin /neutre /masculin
/féminin /masculin /féminin /neutre /masculin /neutre

La première composante est celle de la vie ou de la création.

Amour :
/neutre : élévation lente et irrésistible du Désir. /masculin : fécondation, moment bref et fulgurant. /féminin : gestation lente, laborieuse, bouleversante, aboutissant à l’apparition à la lumière d’un être nouveau.

Orage :
/neutre : accumulation lente des nuages et ozone.
/masculin : foudre – éclair – bref et fulgurant.
/féminin : la pluie – lente et fertile.

Le repas :
/neutre : montée lente de la faim.
/masculin : absorption avide de la nourriture.
/féminin : toast final et joie, renouvellement des cellules.

La messe : ou le repas parfait
/neutre : élévation.
/masculin : communion.
/féminin : alléluia

L’Orestie d’Eschyle (trilogie) :
a) Agamemnon :
/neutre : montée lente de l’angoisse du chœur. /masculin : assassinat en 50 secondes de Cassandre et d’Agamemnon ;
/féminin : conséquence des malheurs de la race.
b) Choéphores :
/neutre : cérémonial lent et lourd pour élever Oreste à la température du meurtre.
/masculin : assassinat rapide d’Egiste.
/féminin : conséquence : Oreste poursuivi par les Erynnies.
c) Euménides :
/neutre : messe noire de Clytemnestre.
/masculin : exécution de Clytemnestre.
/féminin : apparition des Euménides et intervention d’Athéna annonçant un Monde nouveau.

Chaque œuvre d’Eschyle est construite selon le ternaire de la création. L’action théâtrale reste en harmonie avec la vie fondamentale. Le théâtre dit d’action, c’est-à-dire celui qui accumule péripéties sur péripéties est décadent, c’est de l’agitation.

Et voilà que nous retrouvons les trois âmes de Pluton /la tête, /le cœur, /le ventre.

La base d’un Être humain est un triangle :

Mais l’Être humain a été mis à feu dans l’Espace et, affublé de la conscience, il est dédoublé. Il est donc un volume qui a la forme d’un tétraèdre : Tel est le « satellite » humain qui va tourner dans l’espace le temps de la trajectoire de sa vie.

À sa naissance il a été mis sur orbite et, répondant ou ripostant au cours d’un drame compliqué, va décrire sa courbe avant de replonger dans les ténèbres qui n’ont toujours rien à voir avec le Néant.

L’ÊTRE HUMAIN AUX PRISES AVEC L’ESPACE-TEMPS

« Il n’y a que le présent. »

Ce tétraèdre, ce « spoutnik » humain, n’est pas un corps isolé comme sous une cloche de verre ; il fait partie du Tout. Il est relié à tout ; au plus grand comme au plus petit. Il est embarqué dans le drame universel et c’est à l’intérieur de ce drame qu’il va devoir « jouer » son rôle, tenir sa partie. Il ne pourra pas sortir de cette situation. Pas question pour lui de s’écarter du « jeu » et de se mettre « sur la touche ». Nous sommes tous solidaires les uns des autres et tous les Êtres ne sont qu’UN. Nous sommes le reflet minuscule du cosmos et en synchro­nisme absolu avec lui, et nous sommes également la représentation absolue de la plus petite cellule vivante. Si, par une belle nuit d’été, on est suffisamment attentif, – nous faisait remarquer Claudel – on s’aperçoit que les étoiles font du bruit. Cette petite découverte le faisait sourire de joie… non sans malice !

De fait, si l’on est suffisamment attentif, on reçoit de temps à autre des « coups de conversion »… comme une espèce d’insolation. Chaque révélation venant de l’exté­rieur n’a lieu que si elle réveille ce qui sommeillait en nous. C’est la raison qui me fait rechercher les influences. On ne peut être influencé que par ce qui nous ressemble, en mieux. Nous découvrons subitement sous une forme aboutie ce qui, en nous, attendait d’être révélé.

C’est ainsi qu’il y a quelques années j’ai reçu malgré moi un petit coup de conversion par la biologie. Je le dois d’abord à Jacques Monod dont je dévorai cet important ouvrage Le hasard et la nécessité.L’agression de Konrad Lorenz suivit. Puis les livres de François Jacob, de H. La­borit, et de E. Morin.

FACULTÉS DU DESTIN

J. Monod devint pour moi un grand ami. Il savait se mettre à notre portée. Que de moments plaisants nous avons passé ensemble ! La connaissance du vrai savant s’accommode très bien de l’imagination sincère de l’igno­rant. Jarry ne disait-il pas qu’il y a deux sortes d’igno­rants : l’ignorant ignorant et l’ignorant spécialisé, ce dernier s’appelant le savant ? De ces lectures j’avais été frappé par la situation dramatique d’une bactérie. Celle-ci dispose de trois facultés :
1. faculté de conservation,
2. faculté de téléonomie née d’une déperdition de vitalité qui suit toute action vécue (entropie),
3. faculté de choisir, à son gré, ce qu’elle estime lui convenir parmi le bazar d’informations qu’elle reçoit. Mon imagination courait et je concluais qu’une bactérie est conservatrice par besoin d’assurer sa vie, comme nous (Instinct de conservation), progressiste par désir, comme nous, de recharger ses batteries en vue des ac­tions futures (le plus-être, ou le dépassement de soi), et maîtresse de son sort par la liberté qu’elle a de choisir parmi les informations qu’elle enregistre, comme nous.
À l’instar de la bactérie, l’Être humain dispose d’un nou­veau ternaire : /le besoin, /le désir, /la liberté. C’est de quoi se compose notre Destin.

Or les trois forces qui conduisent le Destin de la Bactérie, correspondent exactement aux trois forces qui condui­sent, selon Eschyle, le Destin de l’Être Humain :
1. responsabilité du passé – Besoin de survie
2. pointillé de l’avenir – Désir d’aller plus loin
3. opportunité du hasard – Liberté dans le choix à chaque instant présent.

Pour amuser Jacques Monod, j’étais allé jusqu’à compa­rer les différents éléments de la cellule à une compagnie de commedia dell’ arte :

L’élément covalent était une sorte de « Docteur », homme d’ordre, de droite, un peu ennuyeux mais sûr.

L’élément non-covalent était l’homme de gauche, plus séduisant mais moins sûr : le progressiste.

Le liant était l’artiste qui n’aspirait qu’à l’harmonie générale « si tous les gens du monde voulaient se donner la main » et la preuve qu’il était l’artiste c’est que deux liants ne se reconnaissaient pas entre eux !

Le messager, à la vie brève mais fulgurante, existe déjà dans les tragédies antiques ; s’en référer une fois encore à Eschyle. Les labiles, dépressifs, pessimistes, faisaient penser à certains de nos intellectuels, etc. Ainsi la plus petite cellule vivante renfermait déjà en elle toute une population ; comme nous !

Tout être vivant est un monde. L’Être humain est un monde. De la bactérie en passant par l’Être humain jus­qu’au cosmos il n’y a qu’une grande unité universelle. Mais dans la grande masse de l’univers depuis la matière brute, puis les plantes, puis les animaux jusqu’aux rouages d’horlogerie des astres, l’être humain est un animal étrange pour la seule raison que, affublé d’une conscience, il se dédouble.

Ce corps, je le vis ; et, en même temps, je le vois. P. Claudel.

L’Être humain adonc une faculté particulière qui est de pouvoir, au même instant : Vivre et se voir vivre.

L’ACTEUR SPECTATEUR

Au même instant il est action et représentation. Acteur et spectateur. La vie humaine est un théâtre. Il vit le drame de la vie, mais également il assiste au drame de la vie. Il roule sur lui-même et est conscient de ses roulades. Au moment où il meurt, il renaît ; comme la nuit qui seule rend possible la venue de l’aube laquelle cède la place au jour qui seul rend possible le déclin du soleil à quoi va succéder une nouvelle nuit. Il roule sur lui-même comme la succession des saisons. De même : Au théâtre on meurt pour renaître. Le théâtre est un état de continuelle renaissance. Il retrace inlassablement la sinusoïde des cycles humains. En communion intime avec l’infiniment grand et avec l’infiniment petit, chacune de nos molécules réagit comme un Monde. Nous nous trouvons donc entraînés, aspirés, bousculés, déséquilibrés, précipités, rétablis, retenus, projetés dans un immense tourbillon, dans une danse effrénée qui obéit à des lois naturelles que nous ignorons, mais que nos instincts pressentent. Emportés par le déchaînement du rythme universel, nous réagissons par des « figures ». Emportés par des « figures » personnelles à ce grand ballet gigantesque. Et grâce à « la vigilance » que nous procure « la conscience de soi » nous devons acquérir une certaine maîtrise de nos conduites « spontanées ». Ce théâtre qu’est notre vie est une véritable science : la science du comportement des êtres vivants et parti­culièrement des êtres humains. Arriver à contrôler nos spontanéités, tel est le code de la conduite humaine. Chaque instant présent que nous vivons rencontre un minimum de cinq comportements simultanés :
1. vie sociale
2. existence individuelle
3. silence de la vie en marche
4. le Destin
5. les instincts.

Vie sociale : Pour la vie sociale, nous l’avons vu, l’Être humain projette un personnage qu’il contrôle ; ce personnage se met en rapport avec « les Autres » ; il reçoit, il répond, il riposte, il accepte, il établit un « commerce » courtois ou distant avec ces Autres. Il participe à la conversation générale, au dialogue. Il est personnage de société.

Existence individuelle : Mais en même temps l’Être humain assiste à ce spectacle et son Être fondamental garde pour lui son opinion personnelle qu’il ne communique pas forcément aux autres. Tandis qu’une partie de lui-même entretient les échanges avec l’extérieur, une autre partie est capable de composer son petit mono­logue intérieur. C’est ainsi qu’aux scènes dialoguées, s’ajoute au théâtre le monologue (monologue de Titus, stances du Cid, etc.).

Silence de la vie : Mais tout ce joli monde, à la fois composé d’individus monologuant et de personnages sociaux dialoguant les uns avec les Autres, tout ce monde barbote dans ale Silence. Parmi eux il y a des adultes, il y a des enfants, il y a ides jeunes gens qui se voient pour la première fois. Tout à coup le regard du jeune homme rencontre le regard ide la jeune fille. Les yeux se rivent l’un à l’autre. Leurs lèvres se gonflent, leurs poitrines éclatent, leur sang bout. Ils deviennent sourds. Les conversations s’évanouissent dans l’air. L’idée d’un monologue devient impensable. Seul le silence du moment présent les enveloppe comme un épais nuage mythologique.

Un grand amour est en train de naître.

Beaucoup plus tard, mariés, après avoir eu beaucoup d’enfants et ayant beaucoup vécu, quand les deux vieux amants se rappelleront le moment de leur première rencontre, ni lui ni elle ne se souviendra des gens qui composaient ce « joli monde », de quoi sil était question et du lieu où cela se passait.

Au théâtre, seuls la danse ou le mime peuvent retracer ce moment impressionnant du Silence de la vie. C’est également pour le torero et pour le taureau le moment de l’estoc : les deux amants de la mort subite­ment se voient. Il n’y a plus d’arènes, il n’y a plus de foule, il n’y a plus de musique de Bizet ! Ils s’enroulent dans le Silence.

Le Destin : Mais tout ce « joli monde » qui dialogue, monologue ou vit dans le silence, évolue dans un milieu ambiant. Dans ce milieu voltigent ou nagent les envoyés des Dieux, les préposés au Destin. Ceux-ci, sans prévenir personne, vont frapper. C’est l’imprévu qui passe… Au théâtre : le Deus ex machina.

Les instincts : Enfin, en chaque Être humain qui fait partie de cette honorable société, il y a à côté du person­nage social qui « cause », de l’Être fondamental qui « n’en pense pas moins », un troisième être que j’appel­lerai : l’Être d’instinct.

Si, comme nous l’avons vu, nous sommes faits des Autres, nous sommes surtout faits : des Nôtres.

L’ESPACE DU CORPS

Nos ancêtres les plus reculés déposent à chaque géné­ration un humus qui servira à la fabrication des généra­tions nouvelles. Notre vie antérieure est une réalité. N’est-ce pas quelque chose comme le code génétique ? La superposition des dépôts ancestraux forme une mys­térieuse couche, comparable ses couches géologiques qui font la personnalité des terrains.

Cet Être d’Instinct est frappant chez les animaux ; un chien de berger, un chien de chasse, un chien d’eau n’obéissent pas aux mêmes instincts.

L’instinct c’est l’acquis que nous tenons de nos ancêtres. Cet être d’instinct qui vient de mes vies antérieures s’agite au fond de moi-même au point que parfois il faut que je le calme si je ne veux pas éclater en scandale au milieu de l’honorable société.

D’autres fois, il m’arrivera de me conduire de telle ou telle façon et j’en aurai été le premier surpris. Après coup seulement je constate que cela ne venait pas tout à fait de moi mais d’un ancêtre. « Ça c’est un coup de mon grand-père ! », ou bien : « Que voulez-vous, on n’a pas impunément trois cents ans de vin dans les veines ! » Tel est un aperçu de la leçon que je reçois du théâtre : Poésie de l’éphémère.

Le théâtre est l’art de l’homme et de son double.

Le théâtre nous fait entrevoir une science compliquée et fondamentale : la science du comportement des êtres vivants, science de l’homme par excellence. Cette science me paraît d’une importance capitale. Nous sommes loin de l’idée que les gens se font habituellement du théâtre : un divertissement, une façon agréable ide digérer.

C’est pourquoi je ne veux pas faire appel, pour étudier cette science, à autre chose qu’au corps humain lancé dans l’Espace.