Marcel Hennart : Le désespoir existentialiste


19 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 16. 15 Mars 1946)

Si ce n’était que l’effet d’un snobisme, on pourrait se passer d’en parler. Hélas ! à l’examen, les racines du mal s’avèrent profondes. M. Linssen écrivait dernièrement : « Ce qui fit toute la gloire de la France et la rendit immortelle au cours des siècles passés se retourne à présent contre elle. Il s’agit d’une déformation spécifiquement cartésienne dont le scientisme dans ses formes extrémistes est un aspect. »

Là est justement le mal. Mais encore !

Il faut bien voir ce que cette faillite signifie pour le commun des mortels. Ne plus croire au Divin en-dedans ou en-dehors de nous-mêmes, c’est là que gît le mal. La Société accentue celui-ci en faisant de l’homme tour à tour une machine, un cobaye. L’individu ordinaire, non spiritualiste,  a besoin d’évasion, mais celle-ci apparemment est absurde.

Cet échec n’est pas une création de l’esprit.

Non… l’existentialisme a simplement mis le doigt sur la plaie. Beaucoup ne veulent pas le voir. Mais la « politique de l’autruche » est vaine, les bandeaux inutiles.

Par son reniement même de toute transcendance, JEAN-PAUL SARTRE nous incite à expérimenter l’état du monde en la méconnaissance de son sens profond.

Nous trouvons chez lui une vue presque bouddhique : « la diversité des choses, leur apparente individualité n’était qu’une apparence, un vernis ». Mais une fois que Sartre prétend gratter ce vernis, nous voilà bien loin de trouver l’Être dont la Mayâ n’est que le reflet. « La vraie mer est froide et noire, pleine de bêtes; elle rampe sous cette mince pellicule verte qui est faite pour tromper les yeux ».

Le pessimisme de Sartre admet donc un Être-Substance, somme toute apparenté au dieu spinozien. Mais cet être s’identifie à des « masses monstrueuses et molles, en désordre, nues d’une effrayante et obscène nudité ».

Cela rappelle le livre III de Lautréamont.

Là est justement l’illusion les chrétiens parleraient ici du péché originel; nous-mêmes, nous préférons le terme « Karma » : cet univers est une trame karmatique.

En tout cas, nous nous refusons à croire que ce soit là le véritable Être. Las Vergnas l’a dit « sa réalité n’est pas plus la réalité que la ménagerie n’est la jungle ».

Or donc, Roquetin, son héros, nous décrit qu’en certains points l’Être-Substance est capable d’ondulations de surface, de « choses-frissons ».

Cela se passe au niveau de l’âme.

Grâce à quoi, nous ne savons pas ce que l’ETRE est (en soi), mais nous affirmons ce qu’il n’est pas : nous lui attribuons des qualités, un « vernis » qui n’ont d’existence qu’en nous, c’est-à-dire : un pour soi, du NÉANT. La conscience est le plus général de ces « pour soi ». Elle a pour but d’être sincère : pour cela, elle tend à coïncider « comme un regard » avec la chose « regardée »… Mais cette coïncidence est impossible. Tout le monde connaît le cas de l’homme colérique qui se met en colère pour prouver son calme : sa sincérité reste un exemple typique de mauvaise foi.

La conscience nous permet aussi de nous situer. Dans cet univers retranché d’un principe supérieur d’unité. Sartre n’a vu que la personnalité centrée sur elle-même. Ayant une fois éprouvé certaines sensations, il en exagère d’abord la description et en tire une philosophie implacable. Et certes, nous admettons que, sur le plan humain, les entités demeurent incommunicables ; nous admettons qu’en ce cas le NON-MOI joue un rôle d’objet dans la « représentation » du MOI; nous admettons que, par ce fait, l’objet demeure au pouvoir du sujet. Certes, nous constatons, tous les jours, des rapports de consciences « goulues », de « ventouses blêmes et molles » (citations de Fauchery).

Ce « vampirisme » n’est même pas spécifique de l’homme : il caractérise l’Univers. « Le petit bruit de la fontaine Masqueret se coulait dans mes oreilles et s’y faisait un nid, les emplissait de soupirs; mes narines débordaient d’une odeur verte et putride ». En effet, obscurément, chaque être tend à préciser l’affirmation exclusive qui serait le plein épanouissement de soi-même; conséquemment, chaque être est aussi « de trop », « ET moi veule, alangui, obscène, digérant, ballotant de mornes pensées, moi aussi j’étais de trop… de trop pour l’éternité … de trop, du moins quand on ne communie pas, quand on n’aime pas ce qui est.

De là naît la fameuse NAUSÉE, symbole de l’angoisse : oppression, stagnation, état transitoire. Dans cet état de faits, les rapports moraux sont, évidemment, considérablement déformés. Ne croyons surtout pas que les ondulations à la surface de la Matière soient le fait d’une Présence supérieure qui essaie de se dégager sous une forme plus sensible. « L’âme, dit-il, est le corps en tant que le pour soi et sa propre individuation ». Seuls comptent dès lors les rapports de sujet à objet.

Par exemple, si un avare se trouve devant une liasse de billets, cet homme s’identifie à son vice; le « pour soi » qui affecte l’argent n’est créé que par le fait que l’homme est avarice; et, par ailleurs, l’avarice « n’est » que par le fait que la liasse se trouve devant lui.

Admettons qu’un étranger le surprenne; la honte envahit cet avare. Cela veut dire qu’il se reconnait comme étant l’objet qu’autrui prétend condamner. En effet, au moment de la honte, l’avare se trouve dans un monde qui lui est « aliéné ».

Dans sa pièce, les Mouches, une réaction se dessine. Sartre, qui ne croit pas (théoriquement) à une Réalité transcendante, assimile la « mer noire et froide », les « masses monstrueuses et moles » à un horrible Fatum, à un Ahriman sadique, innommé. Le Prométhée de ce « néo-romantisme » (expression de Daniel Rops) doit réagir : il affirme le « pour soi », il « néantise » (phase de « décompression », d’ectropie).

Comme dirait Gabriel Marcel, cela signifierait que l’« homme-fonction » cède la place à l’« homme conscient ».

Mais cette LIBERTE n’est-elle pas fatale, plus déterminée que déterminante ?

Notre liberté correspond au besoin de sortir d’une angoisse. Elle peut signifier la tendance à ne pas s’attacher (dilettantisme gidien). Elle peut signifier aussi le libre choix d’une valeur préétablie (militantisme chronique). Dans un cas, nous sommes liés par la peur de nous engager; dans l’autre, nous avons voulu échapper à cette peur. Par ailleurs, l’écrivain se hausse dangereusement haut. Sa Solitude est une Solitude royale. « Si Descartes a conçu la liberté de Dieu », dit-il, « comme toute semblable à sa propre liberté, c’est donc de sa propre liberté qu’il parle. Or le Dieu de Descartes est le plus libre des dieux ».

Ainsi sera aussi le héros sartrien idéal : il invente sa propre Raison et son Bien ; il est, en ce sens, à tout instant « responsable ».

Dans cette rivalité avec l’Eternel, l’homme affirme la possibilité d’être qui est en lui : il affirme son Logos.

D’où cette contradiction nouvelle : la base essentiellement idéaliste du matérialisme sartrien : « L’homme est l’être dont l’apparition fait qu’un monde existe ».

Ou plus exactement « l’homme est l’être qui, en prenant conscience de la Situation qui l’accable, lui donne une valeur » (HEROISME).

Hélas ! plus d’un verra là un gonflement du MOI, de l’EGO, qui le fera songer à certaine fable « La Grenouille et le Bœuf ».

Et positivement, il n’en sort que du vent. Les héros de SIMONE DE BEAUVOIR, eux-mêmes, n’arrivent point à l’Immolation parfaite. Tout au plus sont-ils capables d’émettre des « possibles » ; et ceux-ci tendent, mais en vain, à se matérialiser en « création ».

« Seul et libre, nous dit Roquentin…

Mais cette liberté ressemble un peu à la Mort. » LA MORT ! C’est donc vers elle qu’il lui arrivait de fuir.

« La Nausée est restée dans la lumière jaune. Je suis heureux ce froid est si pur, si pure cette nuit; ne suis-je pas moi-même une vague d’air glacé?  N’avoir ni sang, ni lymphe, ni chair. Couler dans ce long canal vers cette pâleur là-bas. N’être que du froid ». Défection ! fatigue de soi ! abandon au Nirvanâ illusoire ! Ahriman triomphe.

Le philosophe a beau ne voir en la Mort qu’un accident, lui dénier toute valeur philosophique.

Quand même, c’est alors que la vie prend cette apparence panoramique d’être; la vie devient « apparemment » « dure et pleine comme un œuf » (citation de Fauchery).

Et nous croyons avoir devant nous un être « en soi ». Mais déjà notre contact le déforme, nous continuons l’illusion, nous ornons cette vie d’un « pour soi », d’un néant : dès lors, la mort qui était libre redevient un objet : la Grandeur de l’Homme est trahie.

Chez ALBERT CAMUS, le sens de la Mort s’aiguise. Il conditionne vraiment la vie, il en accentue l’horreur. La résignation est vile, mais la révolte vaine devant la Mort, tous les actes se valent. Seul compte le désir de vivre, la soif de durer.

D’ailleurs, l’Oubli viendra, le grand Vide qui absorbe, les vaines tentatives.

« Nous sommes les cimetières de nos morts », disait Maeterlinck. Mais ces cimetières eux-mêmes sont éphémères. Et voilà que, sur ce nihilisme total, plane la soif inextinguible de la Vie. « Tout se passe comme si, dans leur action » les existentialistes devaient retrouver « des impératifs absolus supérieurs à tout absurde ». (Daniel Rops).

Certains, comme Gabriel Marcel, poseront ainsi le problème : il est évident, rationnellement, que ce besoin de transcendance ne nécessite point la réalité de celle-ci ; mais nul fait non plus n’affirme qu’elle est illusion ; donc, il nous reste une chance sur deux pour croire avec raison en l’Être Divin.

Les sartriens refusent stoïquement l’Infini ; au fond, celui-ci est une question de foi. La Raison n’a pas le droit d’affirmer ni l’une ni l’autre de ces conclussions ; en ce point, les sartriens ont tort de s’en tenir aux syllogismes.

GABRIEL MARCEL croit à la possibilité du mystère : le META- PROBLÉMATIQUE. Il ne croit pas à la Mort, mais aux réalités constructives de la Vie.

« …ce vertige enivrant du ciel dans une eau blême.

Ah ! partir ! S’évader ! S’évader de soi-même ! »

(Crommelynck.)

et la Mort devient l’« épreuve » de cette Présence qui peut être en nous.

« La Mort, disait Rilke, est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous et que nous n’éclairons pas ; il nous faut essayer d’atteindre à une conscience supérieure de notre existence, qui se trouve chez elle dans les deux domaines illimités et se nourrit inépuisablement des deux. » (trad. Maurice Fraigneux )

Heureusement, les savantes constatations de Sartre ne résistent guère à l’épreuve. Des grands mots, tels  que LIBERTÉ, ont pu éveiller des échos favorables: Mais remplacez chaque fois « néant » par « pour soi »… et vous verrez. Son système ne sera plus qu’un édifice laborieux sans contact avec la Vie.

Nous admettons avec lui que la Raison en arrive a ceci : hors des propriétés immédiates, toutes nos déductions ne sont que pures imaginations Nous ne savons que nier (fût-ce nier la négation), c’est-à-dire : limiter les objets. A bout d’arguments, la Raison devient elle-même sa propre négation, en d’autres termes : elle équivaut exactement au zéro.

Conséquemment, l’existentialisme aussi se nie. « Le monde des explications et des raisons, a-t-il un jour écrit, n’est pas celui de l’existence. Un cercle n’est pas absurde, il s’explique très bien… Mais aussi un cercle n’existe pas. Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l’expliquer ».

Justement, pour nous, le néant suppose l’être, la confusion de l’Absurde suppose la Clarté ; et si la pensée n’est qu’un reflet, c’est le reflet d’un Réel.

La Science, que nie l’existentialisme — pourquoi ? — confirme ces raisons : une grande unité énergétique est, pour le moins, à la bise du Monde. Si ce dernier nous apparaît, à notre échelle sous forme de ciel, de chair, de pierre, à l’échelle microscopique nous distinguons le cloisonnement des cellules et leurs noyaux. Enfin, à des échelles plus petites, il n’est plus que molécules, qu’atomes, qu’électrons, qu’énergie pure.

L’analogie est frappante : au sein des apparences (vrittis) se trouve l’ETRE.

Le Mental peut tourner en rond, comme un ours dans sa cage pourtant, nous sommes poussés à admettre qu’il existe un mode de connaissance, plus certain.

Ici, Sartre, objectera que, pour avoir conscience de Dieu (Être total), il faudrait se trouver soi-même en dehors de ce Dieu. Or, la chose est impossible…

A notre avis, il y a là confusion.

Nous ne: connaîtrons pas Dieu au total, mais mous saurons son approche. Nous découvrirons sa Présence au delà des formes. Cette présence n’est atteignable — fût-ce par l’exercice de la liberté — que pour autant que cette liberté s’oublie, se purifie. Tant que l’être y tend, c’est le « JE » conscient qui agit ; mais ce n’est que par la libération progressive de puissances intérieures que finalement le subconscient seul agira, permettant la Communion avec l’Être. Il y aurait là, pour les existentialistes, friands du Réel, un champ d’expérience éminemment souhaitable.

Reste, évidemment, à prouver cette Présence.

Fin joueur, Sartre a conscience des réactions possibles. La négation de Dieu qu’il nous offre est, heureusement, assez faible.

Dieu serait pour lui un équivalent de l’âme : Être total qui a pris conscience de lui-même.

Or, la conscience étant un pur regard, pour prendre conscience de cet Être total, la conscience divine devrait lui devenir extérieure. Donc, l’Être ne serait plus total, et conséquemment la pseudo-Totalité qui s’affirme en créant n’est pas Dieu.

Sartre admet d’ailleurs une autre hypothèse : l’Être « Idéal » pourrait quand-même être identique à la prise de conscience (néant) dont il provient (ens causa sui, équivalent approximatif du SAT-ASAT) ; mais il ne conçoit pas la concordance de ce mouvement avec celui, inverse, de la liberté humaine.

Ainsi, l’écrivain devrait nier en chimie les réactions réversibles, car l’effet initial est, à chaque moment, aussi possible que l’état final.

Bref ! sa conception d’une Totalité statique s’oppose diamétralement au processus alternatif expansion-rétraction, extropie-entropie.

Il serait sans doute plus logique de reconnaître, ici, la présence d’un métaproblème.

Nous ne pouvons définir Dieu, mais seulement affirmer ce qu’il « n’est pas ». Israël fut sage quand il refusait de désigner l’Eternel, sinon par un tétragramme indéchiffrable.

Sartre nie Dieu, mais croit à l’Être tangible.

Il reconnaît chez Descartes l’aspect du Divin déterminant la nécessité des lois, et non point déterminé par des lois purement nécessitantes. Ce Dieu en puissance, c’est l’homme. Seulement, voilà.

La pensée de Sartre ne nous fait pas illusion. Nous n’arrivons point à le croire, car justement nous possédons l’être, mais nous ne pouvons faire en sorte que les choses « en soi » deviennent telles, au gré de nous-mêmes. « Il faut rendre raison des choses éternelles, disait Leibnitz. Si l’on suppose que le monde existe depuis l’éternité, et qu’il n’y a en lui que des globules, il faut rendre raison pourquoi ce sont des globules et non des cubes ». (Trad. Gaston Colle).

Le « pour soi » lui-même (nous l’avons dit) est purement subjectif, impuissant ; ce néant lui-même se trouve déterminé par l’évolution naturelle, la somme d’être… Il n’est pas créateur.

Bref ! nous ne sommes pas plus capables d’être par nous-mêmes. Nous sommes…

Et constater que la Substance « est » n’élucide point encore le problème.

En effet, le simple jeu des attractions nucléaires ne semble pas pouvoir expliquer la complexe Harmonie de ce monde. Ces coups de chance, que représentent les moindres êtres vivants, dépassent les possibilités du Hasard le plus fantaisiste.

Bref ! ici aussi, Quelque Chose paraît transcender la Matière et l’Esprit.

Une Énergie immanente, à la fois toute semblable et supérieure a sa matérialisation. Si nous l’admettons, les théories de Sartre n’offrent guère de dangers.

Nous le voyons, le Mal existentialiste est bien caractéristique du siècle : l’orgueil a voulu supprimer le Dieu et n’a pu que déprécier l’Homme.

Conséquemment, restaurer le Divin, c’est rendre justice à nous-mêmes.

MARCEL HENNART