Archaka : Le geste innombrable de Dieu


22 Apr 2014

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

Chapitre précédent  Chapitre suivant

Tant de sang a coulé, qui a horrifié les uns et enivré les autres, qu’encore aujourd’hui nous ne savons guère envisager calmement la Révolution, dont la descendance ne fait qu’ajouter à notre horreur ou à notre ivresse : la Russie, la Chine — quelle autre nation demain ? Cette immense métastase, à la chair de quel pays va-t-elle s’attaquer ? Quelle terre va-t-elle transformer en charnier ou en bagne ? Et de tant de violence la concorde naîtra-t-elle un jour ? La mort et la torture de tant d’hommes donnera-t-elle la vie à une autre race d’hommes qui seront enfin libres et heureux ? Ou le grand corps planétaire, n’en pouvant mais, succombera-t-il sous les coups ? Nous voudrions nous arrêter parfois, nous reposer un peu, oublier, dormir, rêver. Mais des griffes plongent en nous et nous déchirent, et tout ce que nous tenons pour aimable nous est enlevé, tout ce que nous considérons juste tombe en pourriture.

Guerriers depuis toujours afin de nous nourrir et d’occuper un territoire notre, nous avons toujours cru à la guerre et à la sainteté de ses valeurs. Et voici que, ce jour-là, autre chose est entré en nous, qui nous a rendus différents. La Révolution française a pour jamais changé le visage du monde, et dans un sens plus profond et plus haut, plus radical, plus définitif que celui qu’on lui trouve d’habitude. Ce jour-là, l’homme est né à la liberté, ce qui ne veut pas dire à la possession de la liberté, car à cette naissance doit succéder un temps d’ap­prentissage. N’empêche, l’apprenti sera maître demain. Car l’homme qui avançait couvert des chaînes de l’ignorance s’est, ce jour-là, retourné contre le mensonge qui l’avait condamné. Il a brisé ses fers, combien de fois ne l’a-t-on pas dit ? Et par-delà ceux qu’il abattait, il a défié le dieu mensonger qui le poursuivait depuis des temps et des temps et ne lui promettait que chute et perdition.

Les hommes de la Révolution n’ont sans doute pas su clairement ce qui les animait, ni quel but ils visaient. Mais en eux, sans faillir ni trembler, l’Homme a su. Le moment était venu de préparer une nouvelle étape non pas seulement de l’histoire des sociétés, mais de l’histoire de la Terre. Et d’un seul mouvement – trop vaste s’il ne concernait qu’une époque et un pays, mais juste à la mesure des cycles du monde –, il a renvoyé les déités obscures, rejeté l’impéritie des prêtres et des chefs soi-disant désignés par Dieu, et il a offert un im­mense sacrifice de vies humaines afin de purifier la Terre. Alors seulement, il a commencé d’être l’Homme en sa visionnaire et fraternelle vérité et, supprimant par le fer et le feu les marques in­famantes du péché originel, n’ayant plus au-dessus de lui ni de dieu ni d’homme chrêmé pour le punir et entraver son essor, il a soudé le maillon de la Révolution aux précédentes étapes de l’évolution terrestre.

Ainsi pouvons-nous aujourd’hui contempler l’aube de notre race qu’un mythe abusif nous empêchait de voir. Et ainsi pouvons-nous commencer d’entrevoir ce dont nous sommes à notre tour l’au­rore et la promesse.

Lentement, s’est fait le passage dont nous n’avons pas idée. Lentement, le voile s’est déchiré. Lente­ment, l’ancien instinct s’est déformé, est devenu pouvoir impossible, anomalie sorcière, avant de disparaître tout à fait, aspiré par l’oubli, par le silence des souterrains de la conscience.

L’homme nu, au seuil du nouvel âge, a tâtonné parmi la nature, y cherchant ce qui lui échappait et dont l’obsédait la nostalgie. Qu’était-il advenu de sa famille animale qu’à présent il traquait, comme il l’avait traquée jadis, l’animal plus fort ou plus intelligent ayant toujours dominé les autres ? Trans­fuge des espèces obscures, il en perpétuait les mœurs, tuant ceux qui n’étaient plus ses semblables et possédant peut-être, pour les dépister, les restes d’un instinct commun. Simplement, maintenant il ne savait plus voir qu’à peine l’aire des jours anciens où il ne se distinguait pas des bêtes. Avait-il con­servé en lui les sens de cette époque ? Quelque chose pouvait-il lui indiquer subtilement où paissaient les troupeaux sauvages? Pouvait-il voir à distance, sentir à distance comme les animaux dont il ne faisait plus partie et se servir contre eux de cette médiumnité ? Mais quel était donc cet autre pouvoir qui le possédait, l’entraînant vers quel avenir?

À mesure que s’effaçaient les contours exté­rieurs de la bête et qu’au-dedans s’en abolissait l’instinct, l’homme naissait, fuyant devant lui, ne se retournant pas. Comme si, pour se sauver des serres d’un passé innommable, il lui avait fallu dans sa course se trancher les membres, il retranchait de lui tout ce qui l’avait défini jadis, quand il n’était pas encore un homme. Prix du passage à un état supé­rieur, sans réfléchir il renonçait à son ancien moi. Il se jetait dans les flammes d’une immolation dont naissait le Soleil. Ascèse de primate se muant en être pensant, il sacrifiait les pouvoirs qui le ratta­chaient encore à l’immense et confuse famille des animaux. Et le monde se créait sous ses yeux.

Ainsi agissait-il, ainsi en lui quelque chose agis­sait. Ainsi agissons-nous nous-mêmes pour nous parfaire et nous purifier. Car toute vie est néces­saire et perpétuel sacrifice à ce qui la dépasse et qu’elle tend à devenir. Le singe ne savait pas quelle offrande de lui-même il faisait lorsque la Nature le modifiait et le changeait en homme. Il ne pouvait que s’offrir – que mourir ou se transfigurer. De même nous faut-il à notre tour nous offrir à ce qui nous veut autres. Car le même poème inachevé s’écrit encore en nous, le même grand voyage vers le havre de la Divinité se poursuit, qui commença dans la Nuit inconsciente et, d’étape en étape, rap­proche de la Terre l’Éternité sacrée.

Notre avenir se lit dans notre passé. Ce qui, à son insu, a métamorphosé le singe en le génie d’aujourd’hui capable d’expliquer le monde dans un vertige de science ou d’art, la Force qui a poli nos traits à partir d’un matériau si grossier et, ajoutant quelques muscles, nous a donné le sourire, signa­ture de l’âme, c’est cela qui continue d’œuvrer sur nous et en nous et nous fera enfanter l’inconnu, le mystère, l’imprévisible, nous transmuera en ce que nous cherchons partout, en le Dieu que nous pres­sentons partout, qu’en tout nous nions et adorons à la fois et qui n’est autre que nous.

Quel prix, alors, nous faut-il payer pour devenir des dieux, pour redevenir Dieu ? Quel prix l’animal dut-il payer pour se transcender et nous devenir ? Que ne possédons-nous pas, que lui possède encore ? Qu’avons-nous sacrifié pour posséder ce qu’il ne possède pas ? Que devons-nous maintenant sacrifier d’autre ?

Il nous faudrait, pour comprendre, voir vrai­ment, au lieu de les imaginer, les êtres dont nous sommes issus. Quelques ossements, quelques outils retrouvés çà et là sont de trop faibles indices. Déjà, nous avons du mal à comprendre qu’il est d’autres façons de vivre que la nôtre, des cultures et des coutumes différentes pour des civilisations contem­poraines de la nôtre et dont nous sépare seulement la distance. Et les usages des peuples dits primitifs nous semblent relever d’un autre monde. De l’Antiquité, nous nous faisons à plus forte raison une image mentale exsangue et aseptisée qui n’a pas grand-chose à voir, sans doute, avec la réalité vivante qui fut un jour : des graphiques intellectuels à l’usage des musées, non des souvenirs de chair, de sang et d’âme. Comment pourrions-nous alors comprendre du de­dans ce qui se passa il y a quatre millions d’années ? Il nous faudrait avoir touché ces corps, nous être identifiés avec ces êtres quand ils marchaient sur la Terre, allant sans le savoir vers notre apparition. Il nous faudrait avoir partagé leurs gestes et leurs sen­sations pour connaître vraiment.

Comment certaines perceptions ont-elles dis­paru pour faire place à d’autres ? Était-ce payer trop cher que de perdre certains sens subtils permettant d’entendre ou de voir à distance, à la façon des ani­maux, afin de conquérir le sens plus fabuleux qui permet de contempler l’univers, de l’explorer et de le conquérir ? Et ce que nous avons perdu, l’avons-nous perdu pour jamais ? Ne l’avons-nous pas plutôt enfoui dans la magique majesté de notre être s’éri­geant comme une cité nouvelle au-dessus d’une cité ancienne ? Et n’y avons-nous pas gagné cet autre sens encore, dont nous-mêmes doutons parfois, ce pouvoir de franchir le seuil, de soulever le voile qui nous sépare de l’au-delà et d’entrer en relation avec les dieux sacerdotes de nos jours, ou de voir Dieu Lui-même face à face et de nous immerger en Lui, de nous dissoudre en Sa Lumière de façon qu’il n’y ait plus que Lui ?

Voyant que nos pertes anciennes ont tourné à notre avantage, sommes-nous aujourd’hui prêts à payer le prix pour devenir des dieux ? Le moment n’est-il pas venu d’abandonner là comme des jouets dérisoires nos habitudes et jusqu’à nos triomphes d’hommes pour répondre à l’appel de l’inconnu ? Ou allons-nous, par peur ou par gloriole, nous accrocher à nos éphémères conquêtes et repousser la gloire de l’Éternité ? Et jusqu’à quel point cela nous sera-t-il permis ? Pouvons-nous réellement obvier à la Volonté qui rêve le monde et le façonne et qui s’y accomplit ? Pouvons- nous vraiment empêcher Dieu de s’incarner sur la Terre ? Ni l’athéisme des uns, ni le sectarisme religieux ou la pudibonderie confessionnelle des autres n’y pourront rien. L’univers, œuvre de Dieu, ne peut que manifester Dieu, de quelque manière qu’on L’appelle. Qu’on Le vénère ou Le rejette, l’univers ne peut que Le manifester de plus en plus. Et aussi long­temps que cet univers n’aura pas visiblement mani­festé Dieu, aussi longtemps qu’il ne se connaîtra pas Dieu, le but de la création ne sera pas atteint. À cela, nous ne pouvons-nous opposer. Nous pouvons certes disparaître, et même nous faire disparaître, mais nous ne pouvons annuler l’œuvre divine ni l’empêcher de se poursuivre. Le sachant, le com­prenant, il nous reste bien peu à faire. Il nous faut simplement le vouloir nous aussi et l’accepter, il nous faut descendre en nous-mêmes et nous renon­cer, il nous faut, comme des enfants, appeler dans le palpable silence du Soleil éternel et nous sou­mettre à son vœu créateur.

Il nous faut comprendre également ceci : la pierre avait-elle le pouvoir de se changer en fleur, et le lézard en oiseau ? Le singe avait-il le pouvoir de se changer en homme ? Le pouvoir était en lui, sans doute. Mais était-il capable de le découvrir et de s’en servir ? Autre chose était là, qui voyait et savait. Autre chose, depuis toujours, préside à la manifes­tation du monde. Autre chose agit. Les formes ne sont que ses supports et ses instruments. Les formes ne choisissent pas de se modifier. C’est cette autre chose qui, sans fin, les sculpte et s’y traduit. Il ne dépend pas de ces formes qu’elles existent ou dis­paraissent ou soient transformées. Il ne dépend pas de nous que nous existions ou disparaissions ou soyons transformés. Que sommes-nous donc, alors ? Les jouets, les esclaves de la Divinité qui, à Sa guise, nous tire du néant et nous y replonge ? Ou bien les membres du corps infini, inconnaissable et resplendissant de cette Divinité ? Si nous sommes les esclaves d’un dieu, comme tout nous le crie en plein visage lors même que nous croyons gagner, ce ne peut être que de la Mort, qui fait une pacotille écœurante de toute la beauté que nous entrevoyons parfois. Mais si la Mort n’est pas l’ultime raison de l’univers, si, comme d’âge en âge, nous l’assurent les voyants, il existe au-delà une vie éternelle qui est notre vérité, alors nous passons du statut d’esclaves au rang de libres souverains im­mortels, et nous sommes effectivement les membres du corps de Dieu. Alors, se comprend ce pouvoir qui est en nous et, en dépit de notre résistance, nous guide vers la lumière et la connaissance et, d’un avorton simiesque, a progressivement fait l’être qu’aujourd’hui nous sommes et, dans l’avenir, veut nous changer en l’effigie parfaite de son rêve infini.

Nous soumettre. Nous abandonner. Quelle illusion de croire que nous pouvons, par nous-mêmes, faire quoi que ce soit au monde. Si, regardant en arrière, nous voyons, ainsi qu’un immense paysage endormi, tout le passé de la race et de ce qui la précéda et si cela nous semble cohérent, comment pouvons-nous nous imaginer être les auteurs de quoi que ce soit ? Ce qui a patiemment édifié ce passé de mil­liards d’années, c’est cela même qui, en ce moment précis, nous édifie et nous insère dans l’harmonie démesurée de la manifestation.

Mais alors, nos travaux et nos œuvres ? Que sont-ils, si nous n’en sommes les auteurs ? À qui appartiennent nos joies et nos douleurs ? Qui les éprouve en fait ? Quel en est le sens réel et le goût véritable ? Si nous ne sommes les maîtres de nos destins, si nous exécutons les ordres d’un être dont nous ne savons même rien, si tout ce qui nous ar­rive, si tout, absolument tout ce que nous pensons, éprouvons, disons, faisons n’est pas à nous, mais qu’un autre en jouisse par notre intermédiaire, si du premier cri au dernier soupir il n’est rien que nous puissions détenir en propre mais que nous soyons seulement les chenaux d’un immense courant que nous ne pouvons percevoir, si nous ne vivons pas, si nous sommes vécus, si vraiment je est un autre, à quoi bon lutter, rêver, vivre et mourir ? Et à quoi bon aimer pour y mieux parvenir ? À quoi bon même se poser toutes ces questions ? Ô vanité ! À quels sables mouvants sommes-nous donc voués ! Chaque pas vers les rives de lumière semble nous enfoncer dans une nuit plus grande. Et tout se désagrège en nous, que nous avons un instant cru saisir et posséder.

Mais justement, si nous ne sommes les vrais auteurs de nos actes, qui éprouve cette vanité qui nous glace, quel être découvre en nous et par nous ce désert irrespirable où nous perdons espoir ? À qui appartient ce sentiment que nos efforts sont con­damnés à l’échec ? Et ce vertige au bord du gouffre, que peut-il signifier ? De quoi est-il l’écho, que nous ne savons percevoir ? Qu’annoncent donc nos larmes, quelle terre promise arrosent-elles, qu’en même temps elles nous empêchent de distinguer ? Et notre horreur et notre espérance, puisqu’elles ne sont pas notres, à qui appartiennent-elles dans cette nuit cos­mique où nous nous sentons étrangers ? Si rien de ce que nous avons n’est à nous, si rien de ce que nous sommes n’est nous, qui sommes-nous alors, ou bien que sommes-nous ? Existons-nous seulement? Et pour qui, par qui, à quelles fins ? Et que veut dire exister ? Y a-t-il vraiment au fait d’être un sens que nous ne concevons pas ? Ou tout n’est-il qu’il­lusion, trompeuse iridescence sur le néant qui se déguise en monde ?

Nous qui n’avons pas demandé à être, il nous paraît impossible d’exister si nous ne sommes pas libres de cela précisément qui nous fait être. Et c’est ce que nous interdit l’idée de ce Pouvoir en l’univers et en nous, de ce souverain Pouvoir par lequel tout existe à chaque instant – qui non seule­ment est à l’origine de tout, mais qui est toute chose à chaque instant du Temps. Contraints d’admettre une origine, nous décrétons en avoir été coupés dès le premier instant. Sans quoi, elle ne serait pas ori­gine, mythique commencement situé dans un passé à jamais révolu et donc inaccessible; elle serait un état permanent, un présent éternel, et cela le flux du Temps nie que ce soit possible. Invivable nous est l’intuition que ce qui nous a manifestés est toujours présent, bien que nous le disions éternel : Hasard éternel ou éternel Vouloir. Nous exigeons que cela soit retiré de nous, car nous nous imaginons en avoir été arrachés. Telle est notre perception de l’univers que prime à nos yeux le sens de cette amputation ; tout est séparé de tout, tout est désuni, tout rêve et aspire à une harmonie impossible. Notre solitude même, face au morcellement du monde, nous prouve que nous sommes hors de Dieu, puisque, pour Lui, tout est un. Comment, dès lors, Dieu pourrait-Il, en nous et par nous, vivre ce que nous vivons ? Com­ment pourrait-Il être l’auteur véritable de nos actes ? Et surtout, Lui, le Parfait, l’Infini, l’Éternel, com­ment pourrait-Il être l’auteur d’actes si petits et insignifiants, de pensées si triviales, de sentiments si grossiers, être cette foule ignorante et terne, et, pis que tout à nos yeux effarés, ce dément sanguinaire qui parfois la flagelle, ce fauteur de génocides, ce fou d’apocalypses dont l’ombre hante régulièrement la Terre ? Comment Dieu pourrait-Il, en nous et par nous, se nier Lui-même ?

Pour nous, Dieu doit d’abord être un saint [1], un être immaculé, incapable de faire du mal à un insecte et toujours prêt, cependant, à nous accabler. À dé­faut de quoi, Il ne saurait être Dieu. L’indigence de notre condition, si nous devions l’imputer à Dieu, nous paraîtrait ternir l’éclat factice de notre idole. Plutôt nous croire séparés de la Divinité, exilés par Elle, déchus sans recours, que d’imaginer qu’Elle puisse être pour rien dans l’élaboration du moindre de nos gestes. Si nous devions accepter l’idée que Dieu est l’unique Personne de notre être et de tous les êtres et que tout ce que nous faisons, tout ce qui est fait dans l’immesurable univers Le représente, alors volerait en éclats ce visage que nous Lui prê­tons, et Il nous apparaîtrait dans toute Sa Lumière. Mais cela, nous ne le pouvons pas encore : nous qui sommes Dieu en Sa graduelle expression de soi, ne sommes pas encore prêts à nous reconnaître ; notre amnésie a encore sa nécessité. Et force nous est, dès lors, pour nous retrouver enfin, de vouloir un avenir où nous soyons autres que ce à quoi semble nous condamner notre naissance.

D’où notre incoercible rêve de liberté qui com­mence avec ce besoin de nous considérer autonomes. Pour mieux être Dieu demain, il nous faut aujour­d’hui Le réfuter. S’il est vrai qu’il nous a créés, c’est en nous exprimant de Son sein, et fatalement nous ne sommes plus en Lui. Rien ne nous rattache à Lui dans l’Espace et le Temps. Et seule, la Mort peut nous rendre à Son immortalité [2]. Toute la durée de notre vie se passe en dehors de Lui, sous Ses yeux, ou loin de Sa vue, dans l’adoration ou l’intransi­geant refus de Son être. Ainsi seulement nous semble-t-il pouvoir exister.

N’ayant d’autre ambition que d’être les maîtres de notre destin, nous nous heurtons sans cesse à la constatation de notre impuissance. Nous avançons de victoire en victoire, et c’est pour voir qu’en vérité nous n’avons pas fait un pas vers cette liberté qui est notre rêve le plus ancien et le plus lancinant. Maléficiés, nous tournons et tournons dans le même cercle que d’invisibles mains nous présentent sous des lumières diverses et au moment où nous croyons capturer l’objet de notre poursuite il s’évanouit, laissant le désert nous répondre.

Sans trêve, nous interrogeons ce qui nous constitue et ce qui nous entoure : l’atome, un vol d’oiseaux, le sourire de l’être aimé, la couleur du ciel, l’éclosion en nous d’une pensée ou d’une sensation, et même les entraves qui empêchent notre essor, et même le bâillon qui étouffe notre voix, nous vou­drions que tout nous soit support de voyance, mais rien ne nous livre le secret fondamental. Et le pour­quoi grandit jusqu’à nous percer le cœur et nous écarteler – et si c’était pour que nous enfantions ce que nous ignorons porter en nous ? Si notre douleur était l’annonce d’une naissance éblouissante ? De même que nous creusons la terre pour en prendre les fruits et en arracher l’or, ne se pourrait-il pas qu’il y ait un pouvoir qui fouaille notre être pour en extraire le fruit d’or d’un enfant nouveau, d’une race nouvelle ?

Du plus profond marasme, nous passons à l’es­pérance la plus haute. Mais cela même, l’avons-nous personnellement voulu ? Nous n’avons de prise sur l’ombre ni sur la lumière. Lorsque nous demandons pourquoi, lorsque nous hurlons pourquoi au monde énorme, pourquoi le mal, la souffrance et la mort, pourquoi les larmes d’un enfant et la destruction d’un peuple, lorsque nous appelons nous ne savons quoi et que nous nous sentons devenir fous, nul pourquoi n’ayant reçu de réponse, lorsque tout semble perdu, c’est alors, peut-être, que nous sommes le plus près de toucher la vérité. Pourquoi la torture et l’agonie et pourquoi le sang dont s’abreuve la Terre ? Pour­quoi cités et nations s’écroulent-elles dans des tor­nades de feu ? Pourquoi ce massacre où disparaissent des peuples avant d’avoir goûté à leurs moissons ? Pourquoi ces ailes de ténèbres qui battent au-dessus du monde et qui l’aveuglent ? Pourquoi ces cata­clysmes, ces guerres et ces disettes qui déciment les races ? Et pourquoi, jour après jour, ces bouches qui sourient et mentent d’autant mieux ? Pourquoi ces actes où se parjure la pensée ? N’est-il donc pas possible que nous cessions d’être ces nains hâbleurs et douloureux? Pourquoi faut-il donc que nous soyons cela même qui nous fait horreur et que nous n’ayons à vivre que ce qui nous dégoûte ?

Or, si nous ne nous posions ces questions, si rien ne nous inquiétait, les fléaux telluriques et les épidémies n’en existeraient pas moins ; ils seraient aussi destructeurs et les carnages entre peuples aussi meurtriers, et nous y consentirions sans que vibre en nous la moindre aspiration à autre chose – con­sentement de bêtes qui ne se doutent même pas qu’une loi pèse sur elles, abominable et impé­rieuse. Mais nous sommes construits autrement. Notre horreur est signe de notre croissance en la Lumière, notre nausée devant l’abjecte absurdité des choses, notre révolte devant la fragilité de nos moyens ou la duplicité de nos actes, tout cela tra­duit une tâtonnante évasion hors de l’inconscience et, dans la boue ensanglantée du monde, élève une supplication pour que se réalise enfin le rêve im­mémorial de notre divine pureté bafouée par le rire titanesque de la Nature universelle.

Notre grandeur tient donc autant à notre capacité d’exprimer la beauté et la vérité qu’à notre recul devant le cauchemar omniprésent du monde, qu’à notre écœurement devant la bestialité à laquelle nous y sommes si souvent forcés. Sommes-nous pour rien dans les cyclones et les sécheresses ? Avons-nous inventé le principe qui, partout dans le cosmos, enfante et détruit sans relâche et qui, nous enfantant nous-mêmes, d’avance médite notre disparition, fût-ce en nous transformant en les assassins de nos frères ? Sommes-nous responsables de la structure des éléments, de leur pouvoir et de leur combinaison ? Avons-nous décidé d’être orga­niquement constitués comme nous le sommes ? Si le sang coule en nos veines et s’il nous faut respirer pour vivre, y sommes-nous pour rien ? Et dépend-il de nous que cet univers existe et que nous y soyons nés ? Que la Terre y soit ce qu’elle est, placée où elle est, tournant à la vitesse où elle tourne ? Com­ment échapperions-nous à la loi qui meut les galaxies au prix d’immesurables destructions ? Tout, dans cet univers, se solde par la mort. La splendeur des nébuleuses est hantée par la mort autant que la ronde des atomes. Le même pouvoir éteint les soleils et la vie au cœur de l’homme. La même lutte se poursuit au niveau de la cellule et de la galaxie et, chez l’homme, se traduit en termes de guerre. Ce qui nous arme les uns contre les autres et nous inspire des idéologies et des mots d’ordre au nom desquels répandre le feu et nous enivrer du sang des autres, c’est cela même qui éparpille les astres et joue avec les neutrons. Et cela, c’est la Mort, l’immense et implacable Roi du Monde.

Mais n’y a-t-il que la Mort à quoi nous devions sans fin nous heurter et qui doive d’avance remporter toute victoire ? Ou ne sommes-nous pas plu­tôt la Mort qui, peu à peu, se transfigure ? Pétris par ses mains, formés à ses édits, nous percevons pourtant le murmure d’une source lustrale en notre tréfonds. Et nul autre que nous ne la perçoit sur Terre. De cela, notre révolte porte le brûlant témoi­gnage. Notre insatisfaction est la clef de notre liberté future. Contents de notre sort, nous rampe­rions parmi une morne obscurité, insensibles à nos maux, incapables de les honnir ou bien d’y remé­dier. Notre désespoir est le signe d’une immense joie qui vient et que nous pressentons, notre im­puissance prophétie d’un pouvoir que rien ne pourra renverser.

Recrus d’épouvante et de fatigue, que ne pouvons-nous d’ores et déjà découvrir qu’en réalité nous sommes nous-mêmes l’aube radieuse d’un monde dont, à présent, nous est seule perceptible l’ombre torturante. Mais le soleil qui se lève en nous doit dissiper toute l’ombre et nous révéler la vérité des choses. Pour l’heure, il nous est plus sen­sible par la brûlure qu’il nous inflige que par sa lumière ; de ses langues de feu, il nous tire de la nuit où tout est encore plongé ; il nous arrache au sommeil de la conscience où tout vit encore et nous apprend dans les flammes à déchiffrer le monde. Et l’appren­tissage est souffrance, car nous ne sommes maîtres de rien de ce que nous découvrons ainsi. Et notre souffrance est à la mesure de notre conscience et à la mesure, aussi, de ce qui manque encore à notre conscience pour que nous soyons totalement éveillés. Mais, disent les voyants — qui ont dépassé le magique ensommeillement du monde —, lorsque nous serons totalement conscients, alors nous ne souffrirons plus. Rien n’échappant plus à notre perception, nous serons affranchis du doute et de la crainte, et tout nous sera lumière, extase et connaissance.

Aussi nous faut-il commencer par comprendre que, seule, nous fait défaut la plénitude de cette perception et que les affres auxquelles nous sommes jetés ont pour but d’y atteindre en fouettant sans relâche notre conscience afin qu’elle ne puisse re­tomber dans la torpeur où sont les autres espèces. C’est toute chose, alors, qu’il nous faut interroger à neuf, c’est tout ce qui nous semble acquis, normal et juste, et qui n’est que partiellement saisi, qu’il nous faut mettre en question, si nous voulons être libres. Infatigablement, nous devons tout scru­ter, aller jusqu’au fond des apparences que nous prêtons aux choses et les faire éclater, quitter les vasières de l’intellect où nous nous embourbons et, d’un même mouvement, démasquer l’univers et des­siller nos yeux pour enfin savoir qui nous sommes en vérité et ce qu’est en vérité le monde.

Toujours, nous situons les choses par rapport à nous-mêmes comme si leur existence dépendait de la nôtre, comme si notre regard leur donnait vie et que, nous absents, il leur fallût disparaître. Revanche de nabots matamores, ou prémonition d’hiérophantes? Dans nos chaînes que rien ne brise, nous nous croyons responsables de tout ce qui est. Mais encore une fois, sommes-nous responsables du perpétuel holocauste cosmique ? Encore une fois, sommes-nous responsables du nombre de planètes qui tournent autour de notre Soleil ou du nombre d’étoiles que contient la Voie Lactée ou du nombre de galaxies dont rutile l’Espace ? Encore une fois, encore une fois, sommes-nous responsables de notre faim et de notre soif ou des moyens que nous avons de nous reproduire ? Et pourtant, cette faim, cette soif, ces moyens gouvernent nos jours, modèlent nos sentiments et nos pensées, nous inspirent à chaque instant ce qui nous définit, établissent notre person­nalité. Et pourtant, le mouvement cosmique crée notre milieu ; nous n’en pouvons abstraire la Terre où nous vivons : l’univers est un seul corps où tout constitue en réalité un seul geste infini, tissé d’un chant d’oiseaux, de l’harmonie des sphères, du sou­rire d’un enfant, de la pulsation des quasars, de la marée d’immenses soleils d’or tout aux confins des choses : innombrable et unique, le geste même de Dieu s’orchestrant sans fin dans l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Quelle part, alors, y avons-nous ? Fantoches ou mages, nous devons apprendre à nous connaître enfin et à reconnaître quelle est notre servitude si nous voulons en être délivrés. Humblement, il nous faut commencer par poser les yeux sur les condi­tions mêmes de notre naissance, qui nous paraît si normale : nés au même instant, mais d’un autre homme et d’une autre femme, nous ne serions pas les mêmes, ayant hérité d’un passé différent, de tendances différentes, d’un autre programme de vie à réaliser. Et que serait-ce si nous étions nés dans un autre pays, au cœur d’une autre culture ? Ce que nous possédons de plus collectif comme ce que nous avons de plus individuel, tout ce que nous appelons nous-mêmes serait différent dès l’origine, nous transformant au besoin en ce que nous abhorrons le plus aujourd’hui. À ces données de base, nous devons les lignes sur lesquelles, sans que nous y soyons pour rien, doit ensuite évoluer notre vie. Dès la conception, nous sommes recouverts d’un manteau de notions et de coutumes, de rêves, d’ins­tincts et d’interdits qui ne nous appartiennent pas et qui, pas davantage, n’appartiennent à ceux qui, depuis le fond des âges, nous les transmettent pour nous faire accomplir une œuvre dont nous n’avons aucune idée et qui, s’il le faut, s’accomplira envers et contre nous.

Ni l’histoire de nos antécédents familiaux, ni celle de notre race et de notre civilisation, ni celle de l’espèce humaine ne dépendent de nous. C’est nous qui en dépendons étroitement. Le cours des événements terrestres n’a rien à voir avec notre volonté. Une illusion d’optique nous fait croire que nous pouvons le modifier à notre gré. Mais les ré­sultats de nos entreprises dépassent toujours dans un sens ou un autre ce que nous en attendions. Et terrifiés, nous gémissons que nous n’avons pas voulu ce qui nous échoit. De fait, nous ne l’avons pas voulu. Une autre volonté l’a voulu, et qui veut en­core autre chose, au-delà de nous.

Infaillible, indécelable et inlassable, une immense Volonté est à l’œuvre et traverse les hommes, les utilise en vue de ses desseins et, ce faisant, les élève vers la Lumière — les fait passer de l’obscurité des premiers temps à une Lumière toujours plus grande et qui, dans l’avenir, doit se changer en la lumière du Jour éternel. Ainsi avançons-nous, in­conscients de nos moyens, des secrets mécanismes de notre être, incapables du moindre mouvement si ne nous animait cette énigme : portés par elle comme en les bras d’une Mère qui berce son enfant sur les chemins du monde, inspirés par elle comme par une amante éternellement fidèle, nous quittons peu à peu la roture animale pour atteindre lente­ment à l’aristocratie de l’homme qui luit en l’artiste, le savant et le saint ou le chef, avant d’accéder, de­main, à la vivante divinité du surhomme [3].

Mais pour l’heure, nous sommes encore pri­sonniers de l’illusion, ou épris de nos masques. Nous ne sentons pas en nous le suprême vouloir de notre être qui commande à l’univers entier. Nous nous imaginons seuls, séparés à la fois de Dieu et du reste des hommes, lors même qu’avec tous les hommes du passé et de l’avenir nous constituons l’Homme unique, et nous séparons encore cet Homme unique du reste de la création terrestre, alors qu’il en est un épisode, et nous séparons la Terre du reste de notre système, et notre système des autres systèmes de notre galaxie, et notre galaxie de l’ensemble des galaxies de l’univers, alors que tout est un et qu’une seule voix chante en nous et dans les constellations en feu. Nous ne faisons qu’un avec l’immensité. Nous sommes tissés en elle, et ce qui l’anime est cela même qui nous anime aussi. Et cela, c’est ce que nous nommons Dieu : Dieu non seulement en nous et en tout ce que la Terre a engendré, mais en toutes les planètes de notre système, en la poussière lunaire et les anneaux de Saturne, Dieu dans le Soleil, Dieu dans tous les systèmes de notre galaxie et en toutes les galaxies de l’univers, Dieu seul et unique en nous-mêmes comme en toutes les formes pour nous inconcevables qui vivent en les mondes indénombrables, Dieu s’exprimant en l’infinie luxu­riance de toutes les formes géantes ou minuscules, à travers l’univers, Dieu seul et unique auteur de tout, caché en ce qui Le manifeste et souriant derrière l’infinité de Ses déguisements. Et nous ne le savons pas, nous ne vivons pas cette vérité de notre être. Nous rêvons au sens secret des Écritures : « Le Seigneur se tient en tous les êtres », mais ne pouvons le comprendre, car justement « Il les fait tourner par Sa Mâyâ comme s’ils étaient montés sur une machine. » (Bhagavad-Guîtâ, XVII, 6I.)


[1] « Soutiendras-tu que Dieu permet ces deuils et ces souffrances inutiles ? Moi, je dis qu’il est innocent de tout. » Sartre, Le diable et le bon dieu.
[2] « Moi, la Mort, je suis la porte de l’Immortalité. » Sri Aurobindo, Savitri, Livre X, Chant IV.
[3] Surhomme et non pas « super-homme », cet être, pour Sri Aurobindo, ne doit pas être un homme supérieur aux autres hommes, mais un être différent, appartenant à une race différente qui se distinguera par une conscience de soi et du monde reposant non sur la dualité sujet-objet, mais sur l’unité créateur-créé où le fini contient consciemment l’infini.