Pierre D’Angkor : Le Jésus historique et son enseignement ésotérique


05 Jul 2014

(Extrait de La lettre et L’esprit. Édition Être Libre 1960)

A. – LA RÉSURRECTION DU CHRIST

Le dogme de la résurrection du Christ est le plus impor­tant de la religion chrétienne, car il est le couronnement du mythe biblique, de ce cycle judéo-chrétien, inauguré au Paradis terrestre par la Chute originelle suivie de la promesse d’un Rédempteur, réalisée et clôturée ensuite en Judée par l’avènement de ce Rédempteur, sa mort sur la croix du Calvaire, suivie de sa Résurrection glorieuse. Le fait de la résurrection conditionne donc toute la foi chrétienne. « Si Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine o , proclame St-Paul. Mais comment l’apôtre lui-même entend-il cette résurrection ? C’est là une toute autre question, que j’exa­minerai ultérieurement.

Les faits sur lesquels est basée la foi en la résurrection sont de deux natures différentes.

1° La découverte du tombeau vide;

2° Les apparitions du Christ vivant, après sa mort sur la croix.

Ces deux faits s’appuient sur de nombreux témoignages. Seulement, nous le verrons, il y a moins accord que désac­cord entre les témoins. Toutefois une question préalable se pose ici. Jésus est-il un personnage historique ? A-t-il réelle­ment existé ? Il est évident que s’il n’a pas existé, s’il ne fut qu’un personnage mythique, la question de la résurrection ne se pose pas historiquement non plus ! Constatons tout d’abord qu’aujourd’hui, contrairement au siècle dernier, la plupart des critiques rationalistes (Loizy et Guignebert en France) admettent l’existence historique de Jésus. Pourtant il demeure qu’en dehors des Écritures Chrétiennes, il n’existe, pour l’affirmer, aucun autre témoignage. Les historiens juifs contemporains, ces minutieux analystes de l’Histoire juive au Ier siècle, n’en parlent pas. Pour Philon, qui vivait vers l’an 20, le silence est explicable, la vie publique de Jésus n’ayant duré que trois ans et s’étant déroulée aux alentours de l’an 30. Pour Juste de Tibériode, ses écrits sont aujour­d’hui perdus, mais nous savons par l’hérésiarque Photius qu’il ne parlait pas de Jésus. Pour l’historien Josèphe, le silence est plus étrange. On sait que le court passage où il est question de Jésus est manifestement une interpolation reconnue même par les critiques et historiens chrétiens. Quant aux allusions que l’on trouve chez les écrivains latins, ce ne sont là que les échos tardifs des rumeurs palestiniennes déjà répandues et qui ne prouvent rien quant à la nature et à l’origine historique de la croyance.

Revenons aux écrivains juifs, historiens du premier siècle de notre ère. Leur silence pourrait évidemment s’ex­pliquer dans l’hypothèse où Jésus aurait vécu et serait mort antérieurement à l’ère chrétienne, c’est-à-dire à une époque antérieure à celle où les Évangiles situent cette existence. Or, à ce point de vue, il existe un témoignage ancien, dont nul n’a jamais voulu tenir compte : c’est la tradition juive au sujet de Jésus, et cela en raison de la haine violente que les Juifs éprouvaient pour le Maître chrétien et des calomnies odieuses, lancées contre sa famille. Cette tradition se retrouve exprimée dans certains écrits et pamphlets talmudiques 1. Critiques et historiens modernes dénient toute valeur à ces écrits, non seulement en raison de leurs préventions hai­neuses, mais encore parce que de rédaction tardive (IIe siècle). Mais c’est méconnaître le fait que ces récits se référaient certainement à des souvenirs anciens que les générations, conformément aux coutumes orientales, se transmettaient fidèlement de bouche en bouche. Ce qu’il y a d’intéressant, de notre point de vue, à retenir de ces traditions orales, c’est qu’elles ne méconnaissent aucunement l’existence historique de Jésus. Lorsque le rabbin Tryphon 2, un contemporain de ces écrits talmudiques, reproche aux Chrétiens de s’être façonné un messie imaginaire, il n’entend nullement contester l’existence historique de Jésus, mais seulement son existence sous Hérode, c’est-à-dire l’historicité de la biographie évan­gélique. En jetant un total discrédit sur les vieilles traditions talmudiques concernant Jésus, n’a-t-on donc pas agi dans une mesure excessive et méconnu délibérément une source d’information, laquelle en dépit de ses lacunes et des graves reproches que l’on doit lui faire, n’en présentait pas moins un intérêt non négligeable du point de vue historique ? En conséquence, même en repoussant avec mépris les calomnies odieuses, dont font état les ennemis du Christianisme, tel le philosophe Celse par exemple, on ne voit pas pourquoi les écrits de cette époque, et Celse lui-même qui s’en inspire, devraient être suspects à tous autres égards et pourquoi il faudrait a priori déclarer dénuées de toute valeur les alléga­tions de caractère historique qu’ils nous apportent. Quel intérêt pouvaient avoir les milieux juifs à inventer de toutes pièces un Jésus purement imaginaire et à antidater d’un siècle son existence réelle ? – « Pour ébranler la foi en le Jésus de l’Évangile », dira-t-on ! – Piètre idée, répétons-le, que de vouloir détruire un prétendu roman, en en inventant un autre ! Combien il eut été plus facile, de leur part, de nier tout simplement toute existence historique de Jésus, comme le firent des critiques modernes. Mais non : les écrits talmu­diques ne font rien de pareil. Ils ne contestent nullement l’existence historique du personnage, mais se bornent à opposer leurs souvenirs, leurs propres traditions, au récit des Évangiles. Antidater d’un siècle l’existence historique de Jésus apparaît donc comme une hypothèse pour le moins intéressante à suivre en présence du silence étonnant qu’ob­servent à l’égard de Jésus les historiens de l’histoire juive du premier siècle, et les objections que l’on peut soulever contre elle ne sont pas insurmontables, nous le verrons.

Que disent donc ces traditions juives au sujet du Jésus historique ? Elles le font naître sous Alexandre Jeannée, qui fut roi des juifs de 104 à 78 avant Jésus-Christ. Les écrits talmudiques relatent donc, dans un style le plus souvent allé­gorique ou imagé, que sous le coup des persécutions édictées par ce prince contre les initiés à l’école des Prophètes, Jésus accompagné de son maître Ben Perachiah dut fuir en Égypte et se réfugia à Alexandrie, où il séjourna – origine vraisemblable de la légende de la fuite en Égypte devant les persé­cutions d’Hérode et du Massacre des Innocents, épisode qui n’est confirmé par aucun historien juif de ce temps. À Alexandrie, Jésus s’initia à la Sagesse de la Grande Égypte, nous disent les textes, et le philosophe Celse, d’ac­cord avec ces traditions juives, précise qu’il y étudia « les sciences magiques » de ce pays. C’est à cette occasion, relate aussi le Talmud, qu’il se brouilla avec son maître juif, qui lui reprochait avec indignation d’admirer la sagesse de cette Égypte, terre de servitude et d’exil pour les enfants d’Israël. Et on nous rapporte, à ce propos, la belle réponse qu’il fit à son maître, réponse qui mériterait de figurer parmi les plus belles paroles que lui prêtent les Évangiles : « Il n’y a pas de servitude pour les enfants de Dieu et la terre qui les porte est toujours la terre d’Israël ». Dès l’abord donc, l’uni­versalisme de Jésus s’oppose ainsi au particularisme sectaire de sa patrie d’origine. Une confirmation indirecte de ce séjour en Égypte ressort des épîtres de St-Paul (et des Évangiles eux-mêmes qui en procèdent) qui sont comme un parfait décalque des enseignements de l’école juive d’Alexandrie 3.

Les écrits talmudiques nous racontent ensuite que, revenu au pays, il fut mis en jugement, flagellé comme sédi­tieux, lapidé comme blasphémateur à Lud ou Lydda, fina­lement crucifié sur une croix en forme de fourche, où il expira à la veille de Pâques de l’an 66 avant notre ère 4. Puis que des disciples riches enlevèrent le corps, le déposèrent ostensiblement dans un sépulcre, puis revinrent la nuit pour le reprendre et le faire disparaître dans les eaux d’un torrent et annoncer ensuite sa résurrection.

Évidemment le côté tendancieux de la relation perce ici clairement, mais la question est de savoir si derrière cette malveillance même ne subsisterait pas quelque vérité, notam­ment que les disciples enlevèrent le corps, non pas pour annoncer la résurrection de leur maître, mais pour le pré­server de toute profanation par les autorités juives, désireuses de soustraire ce corps à la dévotion des fidèles !

Mais d’où vint alors la croyance à la résurrection, dira-t-on ? Elle fut consécutive aux phénomènes des apparitions qui survinrent ultérieurement. Mais n’anticipons pas.

Je dois faire remarquer ici combien la thèse talmudique peut paraître confirmée par la découverte des manuscrits de la mer morte. On sait depuis longtemps les rapports étroits existant entre l’essénisme et le Christianisme primitif, rap­ports si étroits que le problème de Jésus essénien, ou réfor­mateur de l’essénisme, s’est souvent posé, et qu’on s’est demandé aussi si la brusque disparition de l’essénisme ne résulte pas tout simplement du fait qu’il s’est fondu finalement dans la religion nouvelle. Quoiqu’il en soit, chose curieuse, les manuscrits de la mer morte nous parlent d’un grand réformateur de la secte, personnalité qui demeure enveloppée de mystère, vénérée sous le nom de « Maître de justice », de grand justicier à venir, qui fut immolé par le « Prêtre impie ». On semble ne pas oser le nommer par son vrai nom par crainte ou révérence. Et ce qui nous paraît le plus intéressant, c’est que ce personnage si mystérieux vécut précisément au temps où le Talmud situe l’existence histo­rique de Jésus, et qu’il nous est présenté, tout comme le Jésus du Talmud et le Jésus de l’Évangile, comme une victime du haut clergé de l’époque. Le Professeur Dupont-Sommer, dans les conclusions de ses « Aperçus préliminaires sur les Manuscrits de la Mer Morte » (A. Maisonneuve), souligne ce paral­lélisme étrange entre les deux personnages : « Tout dans la nouvelle alliance, écrit-il, annonce et prépare la voie à la nouvelle alliance chrétienne. Le Maître galiléen, tel qu’il se présente à nous dans les Écrits du Nouveau Testament, appa­raît à beaucoup de points de vue comme une étonnante réin­carnation du Maître de Justice. Comme ce dernier, il a prêché la pénitence, la pauvreté, l’humilité, l’amour du prochain, la chasteté. Comme lui, il a prescrit l’observance de la Loi de Moïse, toute la Loi ; mais la Loi accomplie et rendue parfaite par ses propres révélations. Comme lui, il est l’Élu et le Messie de Dieu ; comme lui il fut l’objet de l’hostilité des prêtres et du parti des Sadducéens ; comme lui, il fut condamné et supplicié. Comme lui, à la fin des temps, il sera le juge suprême ; comme lui, il a fondé une Église dont les adhérents attendaient avec ferveur son retour. Dans l’Église chrétienne, tout comme dans l’Église essénienne, le Rite essentiel est le Repas sacré ; les ministres sont des prêtres. Ici et là, à la tête de la communauté, il y a le surveillant ou évêque et l’idéal est essentiellement celui de l’unité, communion dans l’amour, allant jusqu’au partage de la propriété mise en commun – et je ne fais qu’effleurer le sujet : toute cette similitude constitue un ensemble impres­sionnant. »

Les différences que l’on constate entre l’Essénisme, d’une part, la nouvelle alliance et l’Église chrétienne, de l’autre, s’expliquent si c’est le même personnage qui fut le réformateur de la secte juive. C’est ainsi que le pacifisme, la non-violence à la Gandhi des Esséniens, est répudiée par la nouvelle alliance comme en témoigne le livre « Guerre des fils de la Lumière contre les fils des Ténèbres ». De même, elle est répudiée par le héros de l’Évangile : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Math. X, 34). Je suis venu pour jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il brûle (Luc XII, 49). Maintenant que celui qui a un sac et une bourse les prenne et que celui qui n’a pas de glaive, vende sa robe pour en acheter un (id. XXII, 36).

Rien ici donc d’un pacifisme de lâcheté, car Jésus énonce aussi la loi (Karma) : « Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée. La violence engendre la violence. » Il semble que l’on puisse appliquer à Jésus la pensée de Machia­vel : « Il faut blâmer celui qui est violent pour détruire, non celui qui est énergique pour affermir un État » – à condition que cet État soit au service de l’ordre et de la justice pour tous, doit-on ajouter.

Quoiqu’il en soit, le professeur Dupont-Sommer, qui souligne ces analogies curieuses entre le Maître de Justice et le héros chrétien, ne croit pas pouvoir les identifier, vraisem­blablement parce qu’il admet la naissance de ce dernier sous Hérode. Mais la question apparaît tout autre, si on peut les rapprocher dans le temps et si, grâce aux traditions juives, on peut réunir les trois personnages en un seul. Mais laissons la question en suspens pour en revenir aux Évangiles.

J’ai dit que la foi en la résurrection s’appuyait sur deux ordres de faits, la découverte du tombeau vide et les appari­tions de Jésus vivant, après sa mort. Selon les Évangiles, ces deux faits sont concomitants, ou à peu près, dans le temps. Mais quant aux circonstances, aux témoins des apparitions, aux apparitions elles-mêmes, aux endroits où elles se produi­sirent, les divergences et contradictions sont nombreuses et importantes. St-Luc et St-Jean les situent à Jérusalem, St-Mathieu en Galilée. D’après Matthieu et Marc, un ange apparaît aux saintes femmes venues au tombeau ; d’après Luc, ce sont deux anges qui apparaissent, et d’après Jean, deux anges également mais à Marie-Madeleine qui est venue seule. Il est à remarquer que quand Jésus ressuscité apparaît aux témoins, ceux-ci ont quelque peine à le reconnaître. Jean Guitton écrit lui-même : « Pierre ne reconnaissait pas son Seigneur, bien qu’il ait vécu dans sa familiarité. Marie-Madeleine prenait Jésus pour un jardinier. D’autres pensaient que c’était un fantôme. Pour les disciples d’Emmaüs aussi la reconnaissance est tardive : elle ne se fait qu’à la suite d’une illumination intérieure. Bref, conclut Guitton, à lire les Évangiles, la vision de Jésus ressuscité n’apparaît pas comme un événement, contraignant évidemment comme un fait phy­sique. » Mais un désaccord bien plus étrange nous apparaîtra ici, avec St-Paul, dont les épîtres demeurent notre plus ancien témoignage scripturaire. St-Paul (I Cor. XV, 3-8) note l’ordre suivant lequel les apparitions de Jésus se produisirent: d’abord à Kefa Petros (Pierre), dit-il, puis deux fois aux douze (et c’est peut-être cette apparition aux douze qui fut, nous le verrons, le signe de leur élection comme apôtres), puis à plus de cinq cents frères à la fois, puis à Jacob (de ces deux dernières apparitions les Évangiles ne disent rien), puis enfin à lui-même. Et c’est tout. N’est-il pas bien étrange que l’apôtre ne mentionne aucune des autres apparitions, signalées plus tard dans les Évangiles, ni les premières, celles à Marie-Madeleine (Marc XVI, 9, Jean XX, 14-18) et aux saintes femmes (Matthieu XXVIII, 9-10), ni celles qui sur­vinrent ultérieurement aux disciples réunis sur les bords du lac de Tiberiade (Jean XXI), et aux deux disciples d’Emmaüs (Luc XXIV) ? Les mêmes désaccords entre les témoignages se remarquent d’ailleurs pour l’ascension du Christ : d’après Marc et Luc, elle survint le jour même de la résurrection ; à Jérusalem dit Marc, à Bethanie affirme Luc, tandis que d’après les « Actes », elle ne se produisit que quarante jours après la résurrection. Ces divergences sont d’autant plus inexplicables et regrettables, que c’est au fait réel des apparitions de Jésus après sa mort que se rattache surtout la foi en la résurrection, ces apparitions, nous étant données comme preuve directe d’un ordre d’existence supé­rieure à notre existence sur le plan physique.

Nous constatons donc que le dogme chrétien de la résurrection repose sur deux faits :

– l’un d’ordre physique, la découverte du sépulcre vide, reconnu par l’unanimité des témoins ;

– l’autre, celui des apparitions, constaté par tous également, mais avec des variantes qui l’apparentent aux phénomènes d’ordre psychique. Pour être donc aussi réel que le premier, il présente un caractère plus subjectif qu’ob­jectif, à preuve la difficulté que les témoins éprouvent à reconnaître immédiatement leur Maître.

Voyons d’ailleurs comment St-Paul lui-même considère cette résurrection du Christ.

Pour lui, ce n’est pas le corps de chair du Christ qui ressuscite, mais une forme psychique ou spirituelle qui surgit de la mort, le corps glorieux du Christ. Voilà pourquoi il dit cette parole déjà citée : « Si j’ai connu le Christ selon la chair, je ne le connais plus de cette manière ». La chair est morte, pense l’Apôtre, et c’est le Verbe vivant dans un corps glorieux qui surgit du tombeau.

Est-ce bien ainsi que l’Église a compris et défini cette résurrection du Christ ? Évidemment non. Pour elle, c’est le corps mort de Jésus qui ressuscite transfiguré, le Christ selon la chair, en d’autres termes la résurrection de la chair. Et c’est ainsi d’ailleurs qu’elle conçoit la résurrection de tous les hommes au jugement dernier. Les corps morts de tous les hommes ressusciteront transfigurés de leur tombeau. D’où le culte des morts dans les cimetières, qui n’est pas seulement dans son idée un culte du souvenir, mais un culte rendu à la dépouille mortelle des défunts, laquelle ressuscitera au dernier jour. Ceci n’est qu’une matérialisation, fruit de l’in­compréhension de l’enseignement même du Maître. Jésus ne dit-il pas, en effet, aux saintes femmes venues pleurer au tombeau : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est vivant ? » Et à quelqu’un qui lui demandait l’autori­sation d’aller ensevelir son Père, avant de le suivre, ne répond-il pas : « Laisse les morts ensevelir leurs morts 5 et toi, va annoncer le royaume de Dieu ? » (Luc IX, 59-60).

Tel fut aussi, répétons-le, la compréhension de St-Paul. Il nous dit que l’homme est mis en terre en son corps corrup­tible pour ressusciter incorruptible, c’est-à-dire en une forme qui n’a plus rien de charnel. Il compare ce corps corruptible à une graine qui doit être mise en terre pour être détruite, se décomposer afin de pouvoir donner naissance ou délivrer, si l’on veut, l’être dans une forme nouvelle, incorruptible. Il semble donc bien, selon l’Apôtre, que ce n’est jamais le corps corruptible lui-même qui puisse ressusciter, mais une forme subtile qui est libérée par la mort et la destruction du corps de chair. Et ceci se concilie avec tout ce que nous apprend la sagesse antique, païenne et juive (Kabbale) sur la constitution occulte de l’homme, ainsi qu’avec le caractère psychique des apparitions de Jésus, comme nous le verrons. Nous constatons d’ailleurs que la pensée moderne rejoint et confirme les enseignements de la sagesse antique. Celle-ci, en effet, (l’Égypte, l’Inde, la Grèce) enseignait que l’homme est un composé de plusieurs principes distincts. St-Paul en désignait trois, qu’il nomme le corps, l’âme, l’Esprit. Chacun de ces principes possède un véhicule approprié de matière, respectivement grossière ou subtile. Ces derniers, échappant aux lois de la physique, survivent à la mort du corps physique. Or, la métapsychique moderne, comme l’hagio­graphie, confirment ces données en nous montrant que des phénomènes, tels que lévitation, bilocation, apparitions à distance, psychiques ou matérialisées, guérisons spirituelles, etc., sont autant de faits relatés dans les biographies des saints, à toutes les époques et sous tous les climats religieux, et font partout aujourd’hui l’objet d’études et de recherches psychologiques, alors que, dans le passé, ils furent toujours considérés comme de purs miracles. Ici encore l’Inde fut notre initiatrice à l’étude de ces problèmes.

De tout quoi, il résulte que l’expression liturgique « resurrectio mortuorum », prête à confusion. Ce qui est mort demeure bien mort, et de même que c’est le Christ vivant qui surgit du corps crucifié de Jésus, après son dernier soupir, de même c’est le Christ intérieur, vivant au plus profond de nous qui surgira de notre personnalité défunte, au jour du jugement, c’est-à-dire au jour de notre propre résurrection, au jour de notre libération finale 6. (Nirvana.)

Il importe de préciser encore que dans le cas de Jésus apparaissant après sa mort, à ses apôtres réunis et à l’incré­dule Thomas, il s’agit bien tout d’abord d’un phénomène psychique et non physique. En effet, le Christ pénètre dans une chambre où, toutes portes fermées, sont rassemblés les apôtres ; ensuite, sur le lac de Tibériade, il marche sur les eaux, ce qui se conçoit pour une forme psychique ou spiri­tuelle et non pour un corps physique, soumis aux lois de la pesanteur. Mais cette forme psychique, pour convaincre Thomas ou les disciples d’Emmaüs, il la matérialise graduellement, c’est-à-dire qu’il lui donne un degré de matérialité nécessaire pour être tangible et visible, c’est-à-dire percep­tible à nos sens.

Bien entendu, on ne peut assimiler le cas à ces appari­tions fantomales et inconscientes après la mort, dont Camille Flammarion a réuni de nombreux exemples dans un livre spécial, ni moins encore à ces fantasmagories spirites, les­quelles empruntent leur substance à celle d’un médium et qui paraissant grâce à lui, exhaler un restant de vitalité suspecte, ne sont en réalité que des « coques » vitalisées, reflétant inconsciemment les restes, les « débris psychiques », d’une personnalité éteinte 7.

Non, dans le fait historique des apparitions de Jésus après sa mort, nous rencontrons au contraire quelque chose d’exceptionnel, la projection matérialisée, consciente et volontaire, d’un Être spirituel, victorieux de la mort, projec­tion effectuée par lui dans le but bien défini de rassembler ses fidèles dispersés et démoralisés, pour dispenser par leur intermédiaire le message qu’il destinait au monde et que sa mort prématurée avait tragiquement interrompu. Et je ne puis assez insister sur ce point. Rien ne rappelle donc ici cette sombre nécromancie qui, sous l’effet de la magie noire, fait briller un instant dans la lumière magnétique des ombres suspectes ou quelque résidu psychique de défunts, venant, les uns pour débiter un oracle obscur, les autres pour exprimer un désir inassouvi ou quelque sotte banalité. Non, les apparitions de Jésus furent la magie blanche d’un Maître vivant de la vie et de la mort, apparaissant en pleine lumière pour apporter au monde son enseignement positif et libéra­teur. Et c’est ainsi que la foi en la résurrection fut désormais rattachée aux preuves directes qui furent données d’un ordre d’existence supérieure à l’existence physique. Pour repré­senter donc un phénomène d’un ordre transcendantal, les apparitions de Jésus n’en furent pas moins un fait réel, un fait historique.

Mais ce fait, quand, à quelle époque, peut-on le situer ?

Les apparitions survinrent certainement aux alentours de l’an 20 ou 30 de notre ère, ou quelques années plus tard, puisque St-Paul connut personnellement à Jérusalem les Apôtres qui en furent les témoins. Mais, dira-t-on, « ceci ne prouve-t-il pas aussi l’historicité de la chronologie évangélique qui fait ressusciter Jésus trois jours après sa mort ? 8. Et cela ne contredit-il pas du même coup la thèse talmudique qui met au contraire un grand intervalle de temps entre le Jésus réel qui aurait vécu au siècle avant notre ère, et ses apparitions posthumes que nous considérons comme surve­nues seulement vers l’an 30 de notre ère ?

Pas nécessairement. D’une part, répétons-le, l’existence historique de Jésus au premier siècle, semble controuvée par le silence même des historiens juifs de ce siècle. D’autre part, la thèse talmudique peut paraître sinon confir­mée, du moins rendue intéressante et vraisemblable, de par les conclusions mêmes auxquelles aboutissent certains histo­riens contemporains, qui l’ignorent d’ailleurs ou ne l’ont jamais prise au sérieux. C’est ainsi qu’Alfred Loizy fait cette remarque que toutes les paroles évangéliques par lesquelles Jésus fonde, à proprement parler, l’Église, émanent toutes du Christ des apparitions, et non de Jésus délivrant son message au cours de sa vie mortelle. Et, d’autre part, Charles Guignebert, allant plus loin encore, ne rejette nullement comme impossible, ou incompréhensible, cette hypothèse « de l’organisation de toute l’histoire évangélique, en remontant, à partir de la résurrection », alléguant que la foi en la résurrection semblait uniquement basée sur les appa­ritions qu’il suppose d’ailleurs imaginaires et illusoires.

Comment, dans ces conditions, pouvons-nous entrevoir la séquence des événements ? Le Jésus historique serait mort crucifié en l’an 66 avant notre ère. Affolés par cette mort ignominieuse, en proie au doute et au découragement, les disciples se dispersent, ou se réunissent en petits conventi­cules secrets. Les adeptes de la religion nouvelle sont d’ail­leurs persécutés par les autorités religieuses 9. Le seul nom retenu de ces premiers martyrs est St-Étienne. L’Église vit donc au ralenti : elle est au point mort. Cette stagnation dure longtemps, et le temps passe au milieu des troubles qui marquent le début du premier siècle. Brusquement, lorsque tout semblait fini, désespéré, surviennent les apparitions du Christ. Celles-ci raniment les esprits devenus incrédules, gal­vanisent les cœurs découragés, suscitent à nouveau tous les enthousiasmes, bref produisent un ardent revival religieux 10. L’Église s’organise, les apôtres sont nommés par le Maître réapparu. Puis le temps passe, et cinquante ans après, les Évangiles racontent le tout, sous forme de biographie histo­rique de Jésus-Christ.

Le sceptique, ici, haussera les épaules, traitera notre exposé des faits d’imagination maladive. Mais quelles raisons auraient les catholiques qui admettent la réalité historique moderne des apparitions de la Vierge, et de ses dialogues avec Bernadette, les enfants de Beauraing ou de Fatima, révoqueraient-ils en doute les apparitions bien plus spectaculaires du Christ, au début de l’ère Chrétienne, apparitions qui furent le vrai point de départ de l’épanouissement du mouvement chrétien dans le monde ?

B. – LE DOGME EUCHARISTIQUE

Nulle preuve n’apparaît plus péremptoire de cette maté­rialisation de l’enseignement de cette prévalence de la lettre sur l’esprit, que le dogme de l’eucharistie, tel qu’il est compris et défini par l’Église, et seule une foi aveugle imposée depuis près de 2000 ans aux fidèles peut expliquer la compréhension aussi irrationnelle d’une vérité sublime, sans qu’aucune réaction du bon sens et de la simple raison ait jamais pu se manifester. Ici aussi donc, tout homme s’est cru coincé en cette alternative de la croyance aveugle ou de l’incrédulité orgueilleuse, alors que la vérité domine de haut ces préventions réciproquement hostiles et butées.

La génération spontanée n’existe pas, pas plus en reli­gion qu’en biologie. Rites, pratiques et dogmes religieux, cachent toujours sous leur affabulation, même primitive, quelque vérité supérieure incomprise, déformée, altérée, devenue méconnaissable le plus souvent. Le banquet rituel ne fait pas exception à la règle. On le retrouve chez tous les peuples anciens, même primitifs. Je n’y reviendrai pas, ayant traité ce point dans un précédent ouvrage 11. Dans les religions plus évoluées (l’Égypte, la Grèce), la communion sous les espèces du pain et du vin était un rite initiatique des Mystères, emprunté au symbolisme du Mythe solaire. Le soleil, je l’ai dit, figure du Dieu créateur, du Verbe cosmique, se sacrifiant dans la Nature entière pour évoluer la création, montait au ciel pour mûrir le blé et la vigne, et nourrir ses créatures. Le pain et le vin étaient ainsi les symboles de la vie divine animant toute chose. Mais il n’est nullement certain que c’est sous ces espèces symboliques, c’est-à-dire sous cette forme païenne, que Jésus célébra la dernière Cène, relatée dans l’Évangile.

Clément d’Alexandrie, illustre Père grec du deuxième siècle, nous rapporte que dans les temps primitifs de l’Église une partie des chrétiens communiait, selon la coutume essénienne, sous les espèces du pain et de l’eau. Il nous dit encore que le mélange d’eau et de vin, qui se pratique dans l’eucharistie, représente l’union de la loi nouvelle avec la loi ancienne (Pædagogium IV). « L’eau est l’ancienne loi, nous explique-t-il, le vin est le sang du Christ qui est le fondement de la loi nouvelle. » Si donc le Christ a célébré la dernière Cène sous les espèces du pain et de l’eau, il s’ensui­vrait que ce repas n’aurait pas eu ce caractère préfiguratif de sa mort, qui lui fut attribué ultérieurement, mais le carac­tère essénien de communion rituelle avec la nourriture divine, exprimée par ces symboles 12. Ce n’est donc qu’après la mort de Jésus que l’épisode de la Cène revêtit, dans le récit évangélique un autre caractère : il devint préfiguratif de cette mort même, et comme devant en devenir ultérieurement le souvenir commémoratif. On en revint donc au rite païen et le vin fut substitué à l’eau, comme symbole du sang de Jésus-Christ mort pour nos péchés. Mais ceci ne put s’effec­tuer en Judée même que sous l’influence de l’helléno-Christianisme de St-Paul, laquelle influence, nous l’avons vu, ne tarda pas à prévaloir dans la primitive Église. St-Paul, voyant le Verbe créateur, non plus incarné dans la Nature entière, mais dans la personne de Jésus, propagea donc dans la com­munion eucharistique l’usage du vin, comme symbole du sang versé sur la croix. Et ainsi s’établit le rite nouveau dont nous parle Clément d’Alexandrie 13. On considéra dès lors la dernière Cène que Jésus célébra avec ses disciples comme la cérémonie symbolique au cours de laquelle le divin Maître en offrant à manger et à boire le pain et le vin consacrés, offrait en réalité son propre corps qui allait être livré et son propre sang qui allait être versé sur la croix.

On sait les jongleries théologiques auxquelles donna lieu le dogme de la transsubstantiation, selon lequel le pain et le vin perdent leur substance propre pour être changés en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ. Ce ne sont plus dès lors que les apparences (ce qu’on nomme les acci­dents) du pain et du vin, la réalité, la substance invisible, c’est le corps et le sang de l’homme Jésus. Tel est, du moins selon la lettre, le sens irrationnel du dogme.

Antérieurement à la version évangélique de la dernière Cène, St-Paul nous en avait fait le récit. Or St-Paul s’est rendu plusieurs fois à Jérusalem pour conférer avec les autres apôtres, et il est pour le moins extraordinaire que pour faire un récit exact de la Cène, à laquelle lui-même n’avait pu participer, il n’invoque pas le témoignage des apôtres qui en avaient été les participants et les témoins directs. Et bien non : il en parle seulement d’après une révélation person­nelle, il se base uniquement sur une vision qu’il en eut.

Comment, du point de vue historique, devons-nous donc considérer le récit des Évangiles ? Il nous faut évidemment faire les réserves suivantes :

Premièrement ces récits ne sont en somme qu’une répé­tition ou une amplification du récit antérieur de St-Paul, lequel, je l’ai dit, ne repose pas sur des témoignages directs mais sur une illumination de l’Apôtre.

Ensuite, même en accordant à l’épisode un caractère historique, encore faudrait-il prouver qu’il eut réellement ce caractère prophétique que St-Paul et les évangélistes lui attri­buèrent longtemps après.

Enfin, on doit se demander si ces transmetteurs et inter­prètes eux-mêmes, et toute cette tradition littérale de l’Église qui les a suivis jusqu’à nos jours, ne tombent pas sous le coup des reproches que le Christ faisait précisément à ceux qui l’écoutaient, le reproche de prendre à la lettre et dans un sens strictement matérialiste, les paroles rituelles qu’il pro­nonçait : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang ». Comme son entourage s’effare de ces paroles, il poursuit : « c’est l’esprit qui vivifie, la chair (c’est-à-dire la lettre) ne sert de rien : mes paroles sont esprit et vie » (Jean, VI). N’est-ce pas le sens symbolique de la Cène qui est ici sou­ligné ? Et n’est-il pas tout à fait significatif que ce soit précisément à propos de ce mystère de l’eucharistie que Jésus ait prononcé cette parole qui exalte le sens spirituel au détriment du sens littéral adopté par les Églises et en vertu duquel c’est la chair et le sang de l’homme Jésus qui sont consommés dans le sacrement ? Mais alors quel est le vrai sens des paroles mystérieuses ?

St-Paul lui-même n’a jamais entendu dire que dans le repas eucharistique le fidèle consommât la chair et le sang de l’homme Jésus, puisqu’il a même été jusqu’à dire : « Si j’ai connu le Christ selon la chair, je ne le connais plus de cette manière ». Dans sa pensée le pain et le vin sont les symboles d’une nourriture spirituelle 14, qui est la nature divine du Christ. La communion nous fait donc participer à cette étincelle du Verbe qui s’est manifestée en Jésus, dans son plein et divin épanouissement. L’acte de communion vivifie notre propre Étincelle divine, latente au plus profond de nous-même, immanente en notre inconscient supérieur,

Concluons. La lettre du dogme ne peut nous mener qu’à l’absurde. Comment les apôtres auraient-ils pu consom­mer la chair et le sang du Christ, alors qu’il était encore vivant et présent parmi eux ? Ce n’est qu’à l’absurde que peut mener l’abdication du simple bon sens et de la raison. La lettre tue !

C. – LE DOGME DES SANCTIONS ÉTERNELLES

S’il est un dogme dont les implications révoltent profondément la conscience de l’homme – et par conscience j’entends ici son cœur autant que sa raison – c’est le dogme des sanctions éternelles qui attendent l’homme après sa courte vie terrestre. Il est d’un illogisme total, comme d’une injustice révoltante, que des fautes – si graves soient-elles – commises dans le temps, c’est-à-dire n’ayant qu’une portée relative, puissent être sanctionnées par une damnation éternelle 15. Sans doute on peut supposer un enfer éternel si on croit le monde éternel, mais que les hommes qui y tombent puissent y demeurer éternellement est une idée qui ne peut sortir que d’une imagination moyenâgeuse ou bar­bare. Il n’est pas plus logique d’ailleurs de croire que les mérites d’une courte vie puissent valoir à son auteur la récompense d’un bonheur éternel. Comment une seule existence suffirait-elle pour satisfaire à l’injonction évangélique : « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait » ?

D’autre part, un autre problème, annexe au premier, et qui nous révolte tout autant, est celui des inégalités humaines. Comment en justifier le créateur ? Pourquoi tant d’injustices au départ ? Pourquoi les uns naissent-ils avec tous les filons innés du cœur et de l’esprit, les autres avec une nature stupide ou un cœur perverti, les uns dans l’opulence et la joie, tandis que les autres ne trouvent, dès le berceau, que tristesse et misères ?

Pourquoi d’un côté la beauté, la santé, la vertu, de l’autre la laideur, la maladie et le vice ? Est-ce le caprice du Dieu partial et jaloux de la Bible qui en décide, et ne voit-on pas St-Paul lui-même souscrire à cette doctrine abominable de la prédestination de chacun à l’élection ou à la damnation éternelles ?

Le problème se pose aussi bien d’ailleurs sur le plan collectif. Pourquoi des peuples sont-ils voués au malheur, alors que le destin porte les autres au triomphe, à la gloire ? Pourquoi certaines générations sont-elles sacrifiées, alors que d’autres vivent dans l’euphorie d’une atmosphère sereine et apaisée ?

Et, de nos jours même, quel mystérieux destin nous a fait naître dans un coin privilégié, alors que l’immense majo­rité des êtres humains succombe à la misère, à l’oppression, à la famine ?

« Mais, objectera-t-on », c’est la méchanceté des hommes qu’il faut ici incriminer : c’est elle qui crée l’injus­tice. Ou bien, encore, c’est l’aveugle nature, les mystérieux hasards de la naissance et de l’hérédité. Dieu est étranger à tout cela ! »

Oui, mais Dieu intervient avant et après, comme cause première et fin dernière. Pourquoi les âmes sont-elles créées inégales, et pourquoi, après la vie, les sanctions éternelles ?

« Mais les hommes sont libres, me dit-on : ils forgent eux-mêmes leur destin ! » C’est en réalité tout le problème de la liberté et du déterminisme qui est ici posé. Et combien théorique apparaît notre liberté devant les impulsions irré­sistibles qui nous font agir ? La religion elle-même le recon­naît, puisqu’elle nous dit qu’il y faut un miracle, le secours d’une Grâce surnaturelle, pour nous permettre l’exercice de notre liberté.

Devant ces problèmes qui semblent nous dépasser, dépasser les limites de notre raison, il importe, nous dit-on, de nous incliner devant le Mystère de la Providence. Mais ce mystère même, je l’ai dit, nous semble bien inconciliable avec celui de la prédestination des âmes.

Au surplus, peut-être conviendrait-il en effet de s’in­cliner humblement devant un mystère qui nous dépasse, si la sagesse antique, immémoriale et universelle, ne nous en apportait au contraire une solution répondant entièrement à nos exigences. Cette réponse au mystère, c’est la loi palingénésique, la loi des vies successives de l’homme. Celles-ci, créations dans le temps de ses désirs, de ses efforts, se suc­cèdent les unes aux autres en filiation naturelle, en vertu de la loi universelle de cause à effet que l’Inde nomme « Karma ». De par cette filiation même, chaque homme se construit lui-même, édifie sa propre nature, au cours des âges. Il n’est donc pas arbitrairement créé, par décret divin, intelligent ou stupide, vertueux ou vicieux, beau ou laid, fort ou faible, mais s’est érigé lui-même en bien ou en mal de par ses propres désirs, ses propres efforts, récoltant en chaque existence la moisson de ses semailles antérieures. Nul Dieu n’est donc responsable de son état présent, fruit d’un long passé oublié, oublié parce que « l’eau du Léthé », pour des raisons compréhensibles, en a provisoirement aboli en lui le souvenir, désormais enfoui dans les profondeurs de son inconscient.

Cette loi palingénésique, la Bhagavad-Gîtâ la procla­mait il y a trois mille ans.

« L’homme véritable est immortel… »

Pendant la vie, il ne fait qu’occuper son corps ; il le quitte quand il est hors d’usage, pour en prendre un autre plus tard… Il évolue vers Dieu, son principe et sa fin… Sachant cela, on ne doit se lamenter de rien. »

Une telle vérité, ouvertement proclamée dans les Écritures sacrées de l’Inde antique, la Sagesse Occidentale la maintint au contraire prudemment sous le boisseau. Elle demeura l’enseignement secret des temples d’Égypte, réservée, en Grèce, aux initiés des Mystères, Orphiques et Eleusinien ; elle fut aussi la doctrine de Pythagore et de Platon, enseignée pareillement par la sagesse juive 16. Elle était la doctrine traditionnelle des Esséniens, admise aussi par les Pharisiens, nous dit l’historien Josèphe. De plus, les allusions nombreuses à cette même doctrine qui subsistent dans les Évangiles 17, prouvent à l’évidence qu’elle faisait partie des enseignements que Jésus donnait en particulier à ses disciples, se refusant à en faire l’objet d’un enseignement public, en raison des dangers qu’il pouvait présenter. Nous y revien­drons.

D. – LES DOGMES MARIAUX

Marie, la Mère de Jésus, fut cette femme admirable, mère douloureuse, qui vécut toute sa vie dans l’humilité et la retraite la plus absolue. Les Évangiles, à part un texte contesté, nous le verrons, nous disent en vérité peu de chose sur elle. Après le drame du Calvaire, où nous la retrouvons au pied de la croix, le silence retombe sur elle, car, sauf erreur de ma part, nous ne voyons ni St-Paul, ni les actes des Apôtres, lui consacrer la moindre allusion, ce qui, il faut l’avouer, est pour le moins étrange. C’est bien l’oubli complet et il nous faut attendre jusqu’au deuxième siècle de notre ère pour que, répondant à une grave lacune de la religion nouvelle, fut instauré le culte de Marie, instauré non à Jéru­salem, non à Rome, mais à Éphèse, c’est-à-dire là où subsis­tait encore le culte païen de la Déesse-Mère Cybèle, dont la statue demeurait l’objet de la vénération de quelques fidèles attardés.

Le Mythe de la Vierge-Mère était, en effet, un mythe pré-chrétien quasi universellement répandu dans l’antiquité et qui doit être compris allégoriquement dans son sens cos­mique et transcendantal. La science nous montre le monde comme étant le produit de forces émanant de deux Pôles opposés, positif et négatif, qui furent généralement person­nifiés dans les cultes par le Dieu et la Déesse, le Père et la Mère (ou des principes masculin et féminin, comme le Yang et le Yin, en Chine) ou encore symbolisés astronomiquement comme le Ciel et la Terre, représentant les deux aspects du Réel sur le triple plan, divin, cosmique et humain. C’est le double aspect sous lequel l’Un, le Transcendant, se manifeste Lui-même dans l’équilibre de toute création. En Égypte, adjointe à Osiris est Isis, la Vierge-Mère qui s’efforce de rassembler les membres épars et dispersés de son frère et époux, symbole de la multiplication et de la dispersion de la Vie universelle dans tous les êtres. La Vierge-Mère, personnification de la Nature, une et intégrale, se retrouve donc partout, qu’elle se nomme Isis, Cybèle, Déméter ou Rhéa. La mère immaculée est donc cette pure Matrice divine, qui, fécondée par l’Esprit divin, donne naissance à son fils macrocosmique, l’univers, comme du point de vue microcos­mique elle représente l’âme pure qui met au monde l’homme régénéré : le Christ, l’homme-Dieu.

De ce symbolisme de la Mère divine, Charles Autran écrit : « La merveilleuse ténacité du culte de la Mère dans l’Inde actuelle, comme de celui de Cybèle et de la grande déesse, la Magna Mater en Asie antérieure et jusque dans la Méditerranée romaine, en est une preuve. Ses caractéristiques partout sont restées inaltérées. Partout elle est libre et vierge, partout, agent immaculé de pureté. Partout aussi elle est la Mère, d’abord de son compagnon, par conception imma­culée, puis ensuite des Dieux et de la vie universelle, de par le baiser de son fils. Cette Divinité et son parèdre sont donc, de la Mer noire à l’Indus, et de l’Indus à l’Égée, bien les mêmes » 18.

Comment Marie, la mère de Jésus, en arrive-t-elle à symboliser, à personnifier, à son tour, l’Éternel féminin, c’est-à-dire cet aspect féminin de la Divinité, idée que le monde juif repoussait avec horreur comme blasphématoire, tandis que toutes les religions anciennes le vénéraient et le person­nifiaient sous des noms divers, considérant qu’il représentait la Nature universelle, l’épouse de Dieu, la Mère de son Fils.

Mais voyons d’abord ce que les Écritures nous disent de Marie. Elles nous en disent bien peu de chose et l’on doit à coup sûr s’étonner de ce silence relatif à l’égard de la personne la plus importante du récit des Évangiles, après le Christ lui-même, et qui fut placée à juste titre plus haut que les patriarches, le prophètes, et tous les saints de l’ancien et du nouveau Testament, pour être finalement promue au rang de Reine du ciel, vêtue du soleil, la lune sous ses pieds et couronnée de douze étoiles (Michée IX, 1 2).

Tout d’abord, il y a l’épisode de l’Annonciation. L’ange prédit à Marie la naissance du Sauveur. Les critiques ratio­nalistes ont vu dans cet épisode une influence Alexandrine, suggérée aux auteurs par les légendes qui y circulaient partout relatives aux hommes supposés nés d’un Dieu et d’une Mère mortelle, l’influence aussi d’une erreur commise par les auteurs de la « Version des Septante », traduisant erroné­ment le verset d’Isaïe : « la femme concevra un fils… » traduisant par le terme grec Parthenos, vierge, le mot hébreu « halama », qui signifie femme âgée. Quoiqu’il en soit, il est étrange que deux évangélistes seulement relatent le fait si important de l’annonciation. Marc et Jean n’en disent rien. Ensuite aucune autre allusion à une conception miraculeuse de Jésus ne figure dans le contexte des quatre évangiles, et certains épisodes même semblent la démentir. Ainsi lorsque Jésus, âgé de 12 ans, est retrouvé dans le temple enseignant les docteurs, les Évangiles nous montrent sa mère, son père putatif et ses frères, inquiets, doutant de sa mission, craignant même « qu’il n’ait perdu l’esprit ». (Marc III, 21 – Luc II, 48-50 – Matth. XIII, 57). Comment en cas de naissance mira­culeuse, sa propre mère eut-elle pu douter de son fils ?

On sait aussi que l’apôtre St-Paul ignore tout d’une conception ou d’une naissance miraculeuse, lui qui déclare au contraire que Jésus « est né sous la loi » et issu de la semence de David selon la chair » (Rom. I, 3), c’est-à-dire fils réel de Joseph, descendant de David 19.

St-Mathieu se contredit du reste lui-même, puisque après avoir donné la généalogie de Joseph, descendant de David et père de Jésus, il relate l’épisode de l’annonciation qui dénie cette paternité. De tout quoi, il résulte que des doutes sérieux existent quant à la réalité de l’annonciation, du moins sur le plan physiologique et historique, c’est-à-dire sur l’épisode lui-même pris en son sens littéral. Si une annon­ciation fut faite à Marie, elle n’est concevable que sur le plan de la conscience et relative à la mission divine de son fils.

Bien rares, dans la vie publique du héros de l’Évangile, sont les épisodes où la présence et le rôle de Marie sont mentionnés. Aux noces de Cana, c’est sur la demande de sa mère que Jésus change l’eau en vin. Au préalable toutefois il accueille la demande par cette rude parole : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi » ? Marie ne répond pas. Elle se borne humblement à dire aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Mais cette parole de son fils, cruelle aux oreilles d’une Mère aimante, comment l’expliquer ? Jésus voulut-il signifier que le pouvoir divin dont il disposait n’avait rien à voir avec l’hérédité des parents ? C’est l’explication de St-Augustin. Elle paraît bien insuffisante. N’est-ce pas plutôt pour nous avertir que les liens sentimentaux – si respectables soient-ils – tels ceux de la famille, ne peuvent jamais être un obstacle, une entrave, pour ceux qui aspirent à fouler « le sentier étroit » ? C’est dans ce même esprit que chez les Thérapeutes – ces Esséniens d’Égypte – le postulant devait briser tout lien familial, nous dit le philosophe Philon, « abandonnant frères, femme, enfants et parents » 20.

Ceci expliquerait donc mieux la dureté du propos de Jésus à l’égard de sa mère, comme cela explique également cette autre réponse par laquelle il semble renier publique­ment tout lien de parenté lorsque, à celui qui lui fait remar­quer que sa mère et ses frères l’attendent au dehors, il répond : « Qui est ma mère, qui sont mes frères ? » Après les noces de Cana, il semble que Marie s’en retourna chez elle, reprit sa vie pure, simple et résignée, de plus en plus angois­sée par les menaces qu’elle sentait peser sur la tête de son fils. Jésus, au cours de sa vie publique, pénètre dans des mai­sons étrangères. On ne dit pas qu’il rentre jamais se reposer chez lui, chez sa mère. Marie ne reparaît finalement qu’au pied de la Croix, à l’heure des suprêmes douleurs. Alors elle est là éplorée, pathétique, le cœur brisé, mais toujours coura­geuse et forte. Épouse incomparable, Mère sublime. Jésus lui rend témoignage sur la croix, en lui confiant son disciple préféré : « Femme, voilà votre fils », et en disant à Jean : « Voilà votre Mère ». Douce parole de reconnaissance qui la console, et la déchire tout à la fois. Puis, après la mort de Jésus, je l’ai dit, il n’est plus question d’elle, elle ne figure même pas parmi les témoins de la résurrection.

Comment expliquer, dans l’Église primitive, cette indif­férence qui nous scandalise, ce désintéressement apparent à l’égard de la mère de Jésus, car les Écritures canoniques n’en parlent plus et n’ont enregistré aucune des légendes que les apocryphes imaginèrent ultérieurement ?

Il semble qu’une telle attitude ne puisse s’expliquer qu’en raison des préjugés juifs à l’égard de la femme en général. Le souvenir de la première Eve qui fut cause de la perdition du genre humain aurait maintenu ces préventions juives contre la femme, bien que ce fut de la seconde Eve qu’ils attendaient la naissance du Messie sauveur. Ainsi, sur le plan terrestre, la femme demeure suspecte, subordonnée à ‘l’homme. Elle ne peut parler à l’Église, nous dit St-Paul. Et sur le plan métaphysique, la plus grande hérésie pour les Juifs, c’est de croire qu’il puisse y avoir un aspect féminin dans la Divinité même. Jéhovah est essentiellement un Dieu masculin, bien que son nom même – Yod – Heve – implique une dualité active et passive, masculine et féminine. En ceci la tradition juive orthodoxe s’érige donc en opposi­tion formelle avec toutes les autres traditions où les deux aspects divins, Dieu et Nature demeurent toujours étroite­ment associées dans toutes les trinités divines : Osiris-Isis – Horus, en Égypte – Anu – Ta – Bel, chez les Assyriens – Odin – Freya – Thor, chez les Scandinaves, les Dieux hindous et leur Shakti, etc. 21.

Pour servir de conclusion à cette modeste étude, je dirais que trois erreurs capitales me paressent être à la base de notre enseignement religieux :

1° la notion judéo-chrétienne du « péché », à savoir cette idée puérile et anthropomorphique que Dieu puisse jamais se sentir offensé par les actes humains, et inversement que l’homme puisse par ses actes atteindre jamais ou offenser la Majesté divine et doive en conséquence être racheté par le sacrifice de Dieu Lui-même pour que le rachat fut adéquat à l’offense. Pareille idée nous semblerait follement supersti­tieuse, si nous ne l’eussions sucée en quelque sorte depuis notre tendre enfance avec le lait maternel. L’homme ne peut jamais pécher que contre lui-même et ses semblables, en commettant des actes qui compromettent son destin. Dieu n’est pas un Magister qui punit et récompenses mais c’est l’aveugle Nature qui, par une infaillible loi, fait récolter tôt ou tard par chacun le fruit naturel de ses actes : car les lois inflexibles de la Nature sont la Justice de Dieu ;

2° que l’intelligence n’est pas une faculté qualifiée pour s’élever au domaine dit surnaturel, que ce n’est pas là sa tâche normale, et que c’est la foi aveugle à l’enseignement de l’Église qui doit ici suppléer sa carence. Sans doute, la tâche normale de l’intelligence, chez l’homme – animal, que nous sommes encore, est axée sur notre monde terrestre de façon apparemment exclusive. Mais la transfiguration de l’homme – animal en un homme divin étant le but même de la vie humaine, ce but implique un renversement complet dans l’orientation de l’intelligence qui doit désormais s’élever du pôle inférieur de l’homme à son pôle supérieur et divin. C’est ce dernier qui est appelé à diriger notre mental et notre cœur, et, partant toute notre conduite. C’est en s’orien­tant vers l’intelligence divine que l’intelligence humaine en recevra l’illumination. « Spiritus omnia scrutatur, etiam mysteria Dei », a dit St-Paul ;

3° l’harmonie des contraires doit être recherchée dans une synthèse supérieure. La voie du juste milieu permet d’y atteindre. Les contraires sont en l’homme lui-même, dans une dualité d’orientation de sa nature, dualité de tendances opposées qui le déchirent et prouvent la complexité de cette nature. Une religion primaire y voyait la lutte désespérée entre Dieu et le Diable, se disputant chaque âme humaine. St-Paul nous parle de la loi de la chair à laquelle s’oppose la loi de l’Esprit. La philosophie catholique moderne (l’Abbé Bremond et le philosophe Maurice Blondel) découvre aussi la dualité en nous : « anima », l’âme immortelle, orientée en haut, vers le divin ; « animus », notre moi mortel (non seule­ment notre corps, mais nos pensées et nos sentiments ordi­naires) orienté vers les choses de ce monde. En d’autres termes, c’est l’opposition entre l’Être, ce que nous sommes réellement, transcendantalement, et le Devenir, c’est-à-dire cette projection éphémère de l’Être dans le Temps, notre personnalité mortelle. L’Être, l’Unité, est l’Alpha et l’Oméga. Le but final du Devenir (les êtres) est donc de rejoindre l’Unité originelle de l’Être, au terme du cycle actuel de sa manifestation périodique (involution et évolution). Car au sommet, l’Être est Un, le Tout est Un, et tous les êtres ne sont que des modalités substantielles de son Essence éter­nelle. En potentialité d’immortalité seulement, ils doivent y atteindre progressivement en réalisant par la conscience l’Unité essentielle.

J’ai résumé autant que je l’ai pu ma thèse concernant le Jésus historique et son enseignement ésotérique. Elle paraîtra à première vue étrange, révoltante, aux yeux des catholiques. Pourtant, et à première vue aussi, elle résout bien des difficultés :

1° Elle explique la fuite en Égypte, de Jésus adulte, devant les persécutions du roi Alexandre Jeannée, et non sous Hérode. Aucun historien juif ne mentionnant le mas­sacre des Innocents sous ce prince ;

2° Elle explique les similitudes de doctrine entre l’en­seignement évangélique et les doctrines Alexandrines, Jésus ayant séjourné dans cette ville et s’étant, selon les traditions juives, initié à la Sagesse de l’Égypte ;

3° Elle explique cette promesse de Jésus : « Cette géné­ration ne passera pas… », ses apparitions glorieuses après sa mort réelle s’étant effectuées en accomplissement de cette promesse, moins d’un siècle après cette mort ;

4° Elle expliquerait certains miracles relatés dans les Évangiles, notamment celui de Jésus marchant sur les eaux, explicable pour une apparition plutôt que pour un corps physique 22 ;

5° Elle expliquerait aussi par les apparitions la doctrine du docétisme qui, dès le premier siècle, affirmait que Jésus n’avait de l’homme que l’apparence, et la primitive Église ne paraît pas avoir condamné de suite cette doctrine. Au quatrième siècle, St-Jérôme atteste, scandalisé, qu’alors que le sang du Christ était encore frais en Judée, dit-il, et que les Apôtres vivaient encore, il se trouva des hommes pour affirmer que le corps de Jésus n’était qu’un fantôme (Adv. Luciferum, 23) ;

6° Elle expliquerait la confusion qu’ont faite les Évangiles, rédigés à la fin du premier siècle seulement, entre Jésus et divers personnages du même nom, dont Jésus de Gamala principalement, et aussi cet Égyptien mystérieux dont nous parle l’historien Josèphe. Cette confusion expliquerait, en effet, la version slave du texte de Josèphe pour ceux qui, comme Salomon Reinach, admettent l’authenticité de cette version tardive, laquelle est manifestement pourtant une interprétation chrétienne 23. Ce texte, en effet, trahit un certain embarras et vise une apparition psychique autant qu’un personnage réel. « En ce temps-là, dit-il, apparut un homme, si on peut l’appeler ainsi. Sa nature était humaine, mais son apparence plus qu’humaine… Pourtant, vu la nature qu’il avait avec nous, je ne l’appellerai pas un ange… » Plus loin, il dit encore : « A l’époque de ces gouverneurs, beau­coup des partisans du thaumaturge susdit parlaient de leur Maître au peuple, disant qu’il était vivant quoique mort… » Dans ce texte suspect, il s’agit bien du Christ des apparitions, et l’historien Josèphe, en supposant qu’il l’ait réellement écrit, ne l’a fait qu’après l’an 70, c’est-à-dire à une époque où la croyance chrétienne, dont il se fait l’écho, était déjà fortement enracinée. Pourtant l’historien juif n’identifie pas ce Jésus dont il parle ici par ouï-dire avec l’Égyptien, qu’il cite par ailleurs et qui, selon sa version grecque plus authen­tique, après avoir attiré au désert, et puis au mont des Oliviers, la foule de ses partisans, fut attaqué par les Romains et disparut mystérieusement après la défaite. Le texte dit littéralement « il devint invisible », chose plus aisée pour une apparition que pour un corps physique. Un pareil récit figure aussi d’ailleurs chez Hiéroclès, un ennemi et persé­cuteur du Christianisme au troisième siècle, qui assure que Jésus avait rassemblé neuf cents hommes et qu’il s’était mis à leur tête pour commettre des brigandages, accusation absurde évidemment, mais parallèle tout de même à celle que Josèphe porte contre l’Égyptien. Il semble donc que les Évangiles aient mélangé dans leur récit des épisodes de la vie de trois personnages : le Jésus réel, dont ils reproduisent les préceptes moraux, puis le patriote juif Jésus de Gamala (ils étaient deux frères, nous dit Josèphe, Jésus et Jean, dont l’un était essénien), qui se rallia au parti sacerdotal, dont le chef respecté était Ananus, essaya de s’entremettre entre les Zélotes et les Romains, échoua, et fut mis à mort. Dans l’Évangile, Jésus dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », et il est traduit en jugement devant Anan, beau-père de Caïphe 24 ; enfin le troisième personnage fut l’Égyptien guerrier, qui fut vaincu par les Romains. Ici aussi une confusion fut possible, le Jésus de l’Évangile n’apparaissant pas du tout comme un pacifiste à la Gandhi, partisan de la non-violence, de la non-résistance au mal. J’ai cité les textes et notamment celui où il dit : « que celui qui n’a pas de glaive, vende sa robe pour en acheter un ». La confusion avec l’Égyptien de Josèphe pour­rait encore se déduire d’un texte de St-Irénée, un des pre­miers Pères de l’Église (adversus haereses, II, 22), texte suivant lequel Jésus atteignit l’âge de 50 ans, ce qui, d’après la computation orthodoxe, nous reporterait aux alentours de l’an 50, qui est précisément l’époque où l’Égyptien disparut mystérieusement, lorsque ses partisans furent dispersés par les troupes romaines 25 ;

7° Enfin l’hypothèse à laquelle nous nous sommes arrêtés, expliquerait comment St-Paul peut mettre son monde d’élection comme apôtre sur le même pied d’égalité que les douze. Dans cette hypothèse, en effet, – et partagée sur ce point, nous l’avons vu, par des critiques comme Alfred Loizy et Charles Guignebert – les douze apôtres auraient réellement été choisis par le Christ réapparu et non au cours de sa vie mortelle. St-Paul parle de son indignité passée comme persécuteur ; pour le surplus, sa vocation comme apôtre est la même que la leur, il est leur égal (I Cor. XV, 8-11). Et l’on ne peut manquer de souligner l’opposition qui existe ici entre les « Actes des Apôtres » et les « épîtres » de St-Paul. Gustave Lejeal écrit : « que là où les Actes marquent une union étroite entre Paul, Pierre et les Apôtres, c’est le contraire qui résulte des Épîtres. Paul commence son ministère sans s’en référer aux Apôtres. Il va en Arabie, puis à Damas. C’est trois ans après seulement qu’il monte à Jéru­salem pour faire connaissance avec Pierre, avec lequel il demeure quinze jours, sans voir aucun autre apôtre, sinon Jacques, dit le frère du Seigneur. Et ce n’est que quatorze ans plus tard qu’il retourne une fois encore à Jérusalem. Pierre est-il à ses yeux le Pontife suprême, le Maître de la foi ? Non, dans les Épîtres, il se montre comme « lui résis­tant en face ». « Il l’accuse d’hypocrisie et voit en lui, et dans les apôtres de la Judée, de faux-frères, de faux-apôtres, des ouvriers trompeurs, déguisés en apôtres du Christ, des ouvriers de Satan qui viennent troubler son œuvre 26.

Mais revenons au Jésus réel. Les Évangiles auraient confondu dans une même unité de temps des événe­ments séparés dans la réalité de l’Histoire par un siècle de distance. Consciemment ou inconsciemment, leurs auteurs, qui, dans l’ambiance troublée du moment s’inspiraient de traditions qu’ils ne pouvaient plus vérifier, d’exemples et d’événements qu’ils avaient eus sous les yeux – ils écrivaient après l’an 70 – laissèrent leur imagination poétique et leur exaltation mystique suppléer au défaut d’une documentation sûre et précise, pour écrire une biographie allégorique de leur Maître, légendaire le plus souvent du point de vue stric­tement historique. Le souci de la rigueur historique est un souci tout moderne, étranger à l’esprit d’Orient. Et c’est ainsi que les auteurs des quatre Évangiles ont amalgamé dans le même temps l’existence réelle de Jésus (mort vers l’an 66 avant Jésus-Christ, et que nous avons supposé iden­tifié au Maître de Justice) et, d’autre part, ses apparitions post mortem, autrement dit les activités du Christ ressuscité, lesquelles apparitions seraient survenues aux alentours de l’an 30, conformément à la version chronologique des Évangiles. Sous leur voile pseudo-historique, ceux-ci devinrent ainsi cette exaltation magnifique du message spirituel de Jésus qui a révolutionné le monde. Et ne fut-ce pas là l’essentiel ?

1 Ce sont les auteurs talmudiques du Sota et du Sanhé­drin, cités au Livre de la dispute de Jéchiel, le Nizzachon Vetus, le Toldos Jeschu, etc. (Citation d’après Eliphas Levi.)

2 St-Justin : « Dialogue avec Tryphon ».

3 Parmi les principaux enseignements de cette école, on peut citer :

a) L’idée juive du péché originel et la promesse d’un Messie rédempteur;

b) L’idée hellénique du Verbe de Dieu, transposition juive de l’idée platonicienne du Logos, s’incarnant dans la matière pour évoluer la création et ressusciter dans l’homme. Chez les Alexandrins, le Verbe est une procession divine, la première des créatures — St-Paul dit la même chose. — « Il n’est pas comme Dieu sans principe, déclare Philon, il n’a pas comme nous de génération. » « Il est l’unique et suprême médiateur entre Dieu et les hommes », dit encore Philon avant St-Paul, « l’intermé­diaire ontologique entre Dieu et le monde » — mais pas Dieu ;

c) L’idée de la Vierge céleste. « La grâce est cette Vierge céleste », écrit Philon, qui sert de médiatrice entre Dieu qui offre et l’âme qui reçoit. Idée encore empruntée à Platon, pour qui cette grâce est une faveur divine spontanée, imméritée (theia Moira). Les Chrétiens ont masculinisé le saint Esprit, qui, dans certains apocryphes comme pour la sagesse antique, était considéré comme un aspect féminin de la Divinité, dont le symbole était la colombe (au baptême de Jésus par Jean-Baptiste). Dans les religions antiques, le Dieu avait toujours sa parèdre la Déesse.

d) L’idée que la grâce divine peut être incarnée dans un homme juste, qui devient alors, nous explique Philon, « la victime expiatrice du méchant ». Idée que l’on retrouve d’ailleurs dans ce verset bouddhique de Çantideva : « Et si la souf­france du grand nombre doit cesser par la souffrance d’un seul, celui-ci doit la provoquer par compassion pour autrui et pour lui-même ».

4 Citons pour mémoire la thèse théosophique basée sur la clairvoyance, laquelle confirme la thèse Talmudique que le vrai Jésus mourut vers l’an 66 avant notre ère, mais qu’il y eut confusion chez les Évangélistes avec un autre personnage, fou ou fanatique, qui portait également le nom de Jésus et qui fut mis à mort aux alentours de l’an 20 ou 30 de notre ère. Une confir­mation indirecte et assez curieuse de cette thèse pourrait être trouvée dans le récit de Philon, d’un épisode survenu en ce même temps à Alexandrie : celui d’un fou, nous dit-il, qui se croyait roi et d’origine divine. Ses bourreaux lui mirent une feuille de papyrus en guise de couronne sur la tête, le revêtirent d’une natte grossière figurant un manteau royal, lui mirent un roseau entre les mains en guise de sceptre, et fléchissant le genou devant lui, le couvrirent de moqueries et d’insultes. Ce fou s’appelait « Carabas », nous dit Philon, et l’épisode fut peut-être l’origine de la légende de Barabbas que les Évangiles oppo­sent à Jésus et dont le nom signifie également « fils du Père » (cfr. art. de Daniel Massé, Mercure de France, avril 1923).

De nombreux et très curieux rapprochements peuvent être faits encore, qui montrent que les Évangélistes se sont inspirés de la vie d’autres personnages, dont nous parle l’historien Josèphe, et notamment de nombreux traits de la vie et de la mort de Jésus de Gamala, ce héros de l’indépendance Juive, et aussi de ce mystérieux Égyptien qui vécut dans la première moitié du premier siècle (voir « Jésus l’Alexandrin », par Gustave Lejeal. Librairie Orientale et Américaine, J. Maisonneuve, éditeur, Paris, 1901).

5 Les morts sont ceux qui, s’identifiant à leur « moi » périssable, n’ont pas encore pris conscience de leur âme immor­telle. Le jeu de mot, nous dit Georges Méautis, porte sur le double sens de « nécroï », au sens de non-initié et de cadavre. (« Les Mystères d’Eleusis ».)

6 « La résurrection de la chair est une idée chaldéenne rapportée par les Juifs de la captivité de Babylone. Elle est la déformation de l’antique idée de la renaissance périodique de l’âme dans des corps nouveaux, enseignée par la Sagesse d’Orient et d’Occident. C’est parce que l’Église a promulgué le dogme de la résurrection de la chair qu’elle a condamné la crémation des corps et la doctrine de la préexistence, professée par Origène.

7 Rappelons toutefois que certaines de ces expériences eurent un tout autre caractère, notamment celles effectuées par l’illustre physicien et chimiste anglais Sir William Crookes, avec les apparitions de Katie King qui avait une personnalité bien à elle et présentait des caractéristiques physiques différant entiè­rement de celles du medium, Florence Cook.

8 Dans les initiations: antiques, c’est le troisième jour après sa mort rituelle que le candidat, réveillé de sa transe léthargique, renaissait à la vie véritable. De Myste, il devenait l’épopte, le voyant. Les trois jours n’ont donc ici qu’un sens symbolique.

9 Peut-être est-ce à ce moment qu’il faudrait situer le transfert à Damas du siège de la nouvelle alliance (dans notre hypothèse, la primitive Église chrétienne), dont le retour à Jéru­salem se serait effectué dès le début du règne d’Hérode (37 av. Jésus-Christ), ainsi que le suppose le professeur Dupont-Sommer.

10 Ainsi s’expliquerait aussi la promesse faite par Jésus au cours de sa vie mortelle : « Avant que cette génération ne passe, je reviendrai parmi vous dans ma gloire ». Les apparitions après sa mort furent ainsi l’accomplissement même de cette promesse.

11 « Itinéraire d’un Pèlerin de l’Absolu » 1953, par Pierre d’Angkor sur ce site.

12 L’allusion au porteur d’eau est significative dans le récit évangélique même, comme rappel du rite ancien. D’autre part, St-Justin lui-même applique à la dernière Cène le texte d’Isaïe (XXIII, 16) : « Le pain lui sera donné et l’eau lui sera constante ».

13 Dans cette primitive Église la communion était moins le sacrement qu’il est devenu qu’un repas symbolique, comme chez les Esséniens. À preuve les reproches que fait St-Paul à ses correspondants de faire des excès de nourriture et de boisson « au repas du Seigneur ».

14 Ainsi que l’exprime Mircea Eliade, un objet devient sacré tout en restant soi-même. L’objet, par le symbole, acquiert une valeur supérieure qui enrichit, ennoblit sa valeur propre et immédiate. Une nourriture matérielle devient ainsi un aliment spirituel.

15 Il importe toutefois de signaler l’enseignement occulte relatif aux « âmes perdues ». Ceux-là qui, sans possibilité de retour, ont volontairement rompu tout lien avec leur âme divine (dont le siège est dans l’inconscient supérieur) encourent ce destin fatal de voir leur ego mental voué, après de terribles souf­frances, à l’annihilation finale. Rejetés hors du grand courant de l’évolution cosmique, leur âme immortelle perd tout le béné­fice de cette évolution même et devra recommencer ab ovo, c’est-à-dire à travers les règnes inférieurs, l’interminable ascen­sion au cours d’une évolution future, celle-ci perdue dans les brumes indécises d’un insondable avenir.

On comprend à quel point l’action et l’influence de ces êtres, condamnés à l’annihilation, sont dangereuses pour nous, qu’ils soient encore de ce monde ou déjà passés dans l’au-delà, car le monde dit surnaturel, invisible à nos yeux de chair, n’est que le prolongement vers le haut ou vers le bas du monde dit naturel : Le tout est Un.

16 L’existence pré-chrétienne de la Kabbale est aujour­d’hui reconnue, malgré la rédaction tardive du Sepher Jetzirah et du Zohar.

17 Matth. XI, 7, 9, 14 – XIV, 1 et 2 — XVI, 13, 14 -­XVII, 12, 13 — Marc VI, 14, 15, 16 – IX, 1 et 2 — Luc IX, 7, 8, 9, 18, 19 — Jean III, 1 à 10 – IX, 1 à 3.

St-Jérôme lui-même reconnaît que cette doctrine de la pré­existence était enseignée comme une vérité traditionnelle à un petit nombre d’initiés, depuis les temps les plus reculés. Il recommande de ne la point divulguer. (Epist. ad Demetriac.)

18 Charles Autran : Mithra, Zoroastre. (Payot, 1935.)

19 Selon la doctrine secrète de la Kabbale, à la suite du schisme des dix tribus, deux messies étaient attendus : le Messie, fils de David, et le Messie, fils de Joseph (Ephraïm)-V. « La Kabbale juive » II (pages 93 et suivantes), par P. Vulliaud (Nourry, Paris). St-Paul qui connaissait parfaitement la Kabbale — tout le prouve — et après lui les Évangélistes, ont réuni les deux messies en la personne de Jésus, et voilà comment le fiancé de Marie, que Celse nomme Jochanaan, d’après la tradition rabbinique, devient Joseph, descendant de David, dans le récit évangélique. Le bœuf et l’âne sont dans la Kabbale les représentants symboliques d’Ephraïm et de Juda.

« Lorsque se séparèrent les deux maisons d’Israël, Ephraïm s’écarta de Juda et tous les apostats furent livrés au glaive, tandis que les tenaces s’étaient échappés au pays du Nord », est-il écrit dans « L’écrit de Damas ».

20 Il existait sur les bords du lac Mariout, près d’Alexan­drie, un établissement de thérapeutes, nous dit Philon. Il y avait entre thérapeutes et esséniens la même différence qu’entre les ordres contemplatifs et les ordres actifs dans le Christianisme.

21 Soulignons que dans les apparitions de la Vierge aux petites filles ignorantes (Lourdes, Beauraing, Banneux, Fatima, etc.), l’apparition ne se donne jamais pour Marie, la Mère de Jésus, mais se présente sous le vocable de l’Immaculée Concep­tion. Les voyantes soulignent aussi que l’apparition merveilleuse ne rappelle en rien la forme habituelle des statues qu’elles ont pu voir. Il semble donc bien qu’il s’agisse ici d’une projection idéale de l’Éternel Féminin, de cet aspect transcendant et féminin de la Divinité, auquel le destin de Marie fut mystique­ment associé, dont elle fut durant sa vie comme la figure symbolique sur notre plan terrestre et dont elle devint après sa mort la médiatrice par laquelle la grâce de la Mère divine parvient jusqu’à nous. Rappelons que c’est seulement à partir du deuxième siècle que le culte de Marie fut intronisé dans le christianisme, qui avait rejeté jusque-là tout aspect féminin dans le Sacré.

22 Remarquons pourtant qu’un être très spiritualisé semble renverser les lois de la pesanteur, comme le prouvent les cas de lévitation constatés au cours de leurs extases dans certaines vies de saints.

23 Elle date du IXe siècle seulement et ces textes ne figu­rent pas dans les versions grecques de l’historien.

24 Un terrible tremblement de terre se produisit également à la mort de Jésus de Gamala et effraya les populations qui y virent un signe du ciel.

25 Je n’ai pu citer que quelques analogies, mais le paral­lélisme étroit existant entre les épisodes et les traits de caractère de l’Égyptien de Josèphe et du héros de l’Évangile doivent faire conclure que les Évangéliste se sont manifestement inspirés de l’historien juif dans leur biographie du Christ. D’autre part, plusieurs apocryphes de ce temps insistent sur le séjour que le véritable Jésus fit en Égypte et ceci aussi expliquerait la confu­sion avec l’Égyptien de Josèphe. (Voir Lejeal, op. cit.)

26 Actes XV, 2 et suiv. — Galat. II, 10 et suiv, – II Cor. XI 13 et suiv., XII, II.