Le mouton et le loup conte soufi de Mohammed Iqbal


13 Sep 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Une histoire dont la morale est que la négation du Soi est une doctrine inventée par les races soumises de l’humanité, afin que, grâce à elle, elles puissent affaiblir et ruiner le caractère de leurs dirigeants.

As-tu entendu dire qu’au temps jadis

Les moutons se trouvant dans un certain pâturage

S’accrurent et se multiplièrent à tel point

Qu’ils ne craignaient aucun ennemi?

À la fin, à cause du mauvais sort,

Leurs poitrines furent blessées par la flèche de la calamité.

Les lions surgirent de la jungle

Et se précipitèrent sur les troupeaux.

La conquête et la domination sont des signes de force,

La victoire est la manifestation de la force.

Ces lions féroces battirent le tambour de la souveraineté,

Ils privèrent les moutons de la liberté.

Étant donné que les lions doivent obtenir leur proie,

Cette prairie était empourprée du sang des moutons.

L’un de ceux-ci, qui était intelligent et sagace,

Chargé d’ans, astucieux comme un vieux loup,

Étant affligé du sort de ses compagnons

Et grandement affligé par la violence des lions

Se plaignit du cours de la Destinée

Et s’efforça, par la ruse, de rétablir les chances de sa race

Les faibles, afin de se préserver eux-mêmes,

S’en remettent à leur intelligence pour trouver des moyens.

Dans l’esclavage, par désir d’échapper aux tort!,

Le pouvoir de l’intelligence devient plus efficace,

Et quand la folie de la vengeance prend le dessus,

L’esprit de l’esclave envisage la révolte.

« Notre sort est bien dur », se dit ce mouton à lui-même,

« L’océan de nos peines est sans bord.

Par la force, nous les moutons ne pouvons échapper aux lions,

Nos pattes sont d’argent, les siennes sont d’acier.

Il n’est pas possible, en dépit de toutes les exhortations et conseils

De doter un mouton de la nature d’un loup.

Mais faire du lion furieux un mouton cela est possible ;

Le rendre inconscient de sa nature, cela est possible.

Ce mouton devint inspiré

Et se mit à prêcher aux lions assoiffés de sang.

Il s’écria: « O vous, menteurs insolents,

Qui n’avez pas conscience du jour du mauvais sort qui sera éternel!

Je possède le pouvoir spirituel;

Je suis un apôtre envoyé par Dieu pour les lions.

Je viens comme une lumière pour l’œil obscurci,

Je viens instaurer des lois et donner des ordres.

Repentez-vous de vos actions blâmables!

O vous qui complotez le mal, pensez à votre bien!

Celui qui est violent et brutal est un tyran ;

La Vie est affermie par le renoncement d soi-même.

Les êtres justes se nourrissent de fourrage,

Le végétarien plaît d Dieu.

Vos dents pointues sont une honte pour vous

Et rend aveugle l’œil de votre perception.

Le Paradis n’est que pour les faibles,

La force, qu’un moyen de perdition.

Il est mal de chercher la grandeur et la gloire,

La pénurie vaut mieux que la royauté.

L’éclair ne menace pas le grain de blé,

Si le grain devient une meule, il est déraisonnable.

Si tu es sage, tu seras un grain de sable, non un Sahara,

Afin de pouvoir jouir des rayons de soleil.

O toi qui t’enorgueillis de tuer les moutons,

Tue ton « moi » et tu seras honoré!

La vie est rendue instable

Par la violence, l’oppression, la vengeance et l’exercice du pouvoir.

Bien que foulée aux pieds, l’herbe repousse perpétuellement,

Et lave continuellement de ses yeux le sommeil de la mort.

Oublie ton « moi », si tu es sage!

Si tu n’oublies pas ton moi, tu es fou.

Ferme tes yeux, bouche tes oreilles, ferme tes lèvres,

Afin que ta pensée puisse atteindre le plus haut ciel!

Ce pâturage du monde n’est rien, rien ;

O imbécile, ne te satisfais pas d’une illusion!

La tribu des lions était épuisée par de durs efforts,

Ils avaient attaché leurs cœurs à une vie facile.

Ce conseil soporifique leur plut,

Dans leur stupidité, ils se laissèrent berner par le mouton.

Celui qui avait l’habitude de faire des moutons sa proie

À présent embrassa la religion des moutons.

Les lions s’accoutumèrent d’un régime de fourrage ;

À la fin, leur nature de lions fut brisée.

Le fourrage émoussa leurs dents,

Et enleva les éclairs terrifiants de leurs yeux.

Petit à petit, le courage abandonna leurs cœurs,

L’éclat quitta le miroir.

Cette frénésie d’efforts ne demeura pas,

Ce désir de l’action ne demeura plus en eux.

Ils perdirent le pouvoir de gouverner et la résolution d’être indépendants,

Ils perdirent leur réputation, leur prestige et leur fortune.

Leurs griffes qui étaient comme du fer devinrent sans force

Leurs cœurs moururent et leurs corps devinrent des tombes.

Leur force corporelle diminuait, tandis que leur crainte spirituelle augmentait;

La peur de la mort les privait de courage,

Le manque de courage produisit cent maladies

Pauvreté, pusillanimité, étroitesse d’esprit.

Le lion vigilant fut réduit au sommeil par l’influence du mouton

Il appela son déclin la Culture morale.

Mohammed Iqbal


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