Aimé Michel : Le théorème de Bell


06 Jan 2012

(Revue Question De. No 35. Mars-Avril 1980)

« Je m’avance masqué »

(devise de Descartes).

Si l’on croit que l’univers « va quelque part », autrement dit, si l’on croit en une Providence, il n’est pas interdit de tenir l’explosion des moyens de communication de masse pour une sorte de divine ruse : plus que jamais, aujourd’hui, derrière le fracas quotidien de cette explosion, l’histoire s’avance, masquée. Les vrais événements passent inaperçus, ce qui arrive cache ce qui est. La preuve ? Nous vivons dans un monde entièrement artificiel né d’un certain nombre d’inventions et de découvertes, c’est indiscutable ; cependant, remontez l’histoire jusqu’à ces découvertes et inventions : vous n’en trouverez nulle trace à la date où elles eurent lieu, ni même, le plus souvent, dans les années qui suivent.

Il en est bien entendu de même maintenant : nous piétinons chaque jour sans voir les racines du futur. Quelques hommes déjà savent, mais il n’existe aucune recette pour les identifier. Probablement ces hommes sont-ils au désespoir de ne pouvoir se faire entendre, mais leur voix est couverte par la trompette des média.

Cette situation est irrémédiable. On peut à chaque instant le prouver par un exemple. Bien entendu, celui-ci ne peut pas porter sur le présent, éternellement caché à nos yeux par la plus constante des lois de l’histoire (elle s’avance masquée). Mais il existe toujours quel qu’exemple pas très ancien. En voici un, éminent.

En 1975, le physicien de Berkeley, H.P. Stapp déclarait que « le théorème de Bell est la plus profonde découverte de la science ». [H.P. Stapp : Bell’s Theorem and World Process (Nuovo Cimento, S 11, 29 B, n° 2, 11 octobre 1975, p. 270)]. La plus profonde de la science quand on se rappelle Einstein, Planck, Maxwell, Newton, Galilée ? Stapp sait très bien ce qu’il écrit. Ces noms lui sont plus qu’à aucun familiers. Cependant, voilà bien ce qu’il écrit en 1975 d’un certain Théorème de Bell. Connaissez-vous ce théorème ? La télévision, les journaux, les trompettes de la renommée vous l’ont-ils mille fois expliqué et commenté ? Pas une, que je sache. Du moins, Stapp profère-t-il ce jugement extraordinaire le lendemain de la découverte du théorème ? Pas du tout ! La découverte est alors publiée depuis onze ans [J.S. Bell : Physics, 1, 1964, pp. 195-200]. Mieux, il s’agit à l’origine d’un théorème portant sur une question très discutée de Physique quantique ; or en 1968, quatre ans plus tard, vingt et un des plus éminents spécialistes mondiaux de cette science se réunissent à Cambridge en colloque sur le thème « Physique quantique et Au-delà ». Dans les comptes rendus de ce colloque, pourtant publié après encore trois ans, le nom de Bell n’est même pas mentionné ! [Quantum Theory and Beyond, édité par Ted Bastin, Cambrid­ge, University Press, 1971]

La fantastique vérité dévoilée par J.S. Bell est donc bien, selon la règle immuable, entrée masquée dans l’histoire en 1964, il y a quinze ans. Entrée masquée, elle continue de s’avancer masquée. Bernard d’Espagnat, directeur du laboratoire de Physique théorique et des particules, à Orsay, vient de lui consacrer un livre magistral. Il est paru depuis plusieurs mois mais l’actualité n’a guère trouvé le temps d’en parler. Sommes-nous donc tous fous ? Qu’on en juge.

Le théorème de Bell démontre que l’existence d’objets distincts dans l’univers physique est une illusion [Plus exactement, il fait une prédiction que l’expérience per­met de réfuter, mon­trant que l’existence d’objets distincts est une illusion (Bell sa­vait d’avance qu’il en serait ainsi)]. Par « distincts », il ne faut pas seulement entendre « discontinus », ma feuille de papier n’étant pas le même objet que ma main, etc. : il faut entendre que ce qui peut nous apparaître comme objets infiniment éloignés et sans relations réciproques, par exemple cette étoile et mon œil, en réalité, ne sont pas séparables, qu’ils n’ont pas une localisation telle que l’un est ici, l’autre à des milliards de milliards de kilomètres. Bien au contraire, ils manifestent une réalité non locale, une réalité dont, en outre, on ne peut rien savoir de plus, si ce n’est qu’elle assure une sorte de permanence à ce qu’on appelle l’univers (je la retrouve chaque matin en m’éveillant, et je peux recommencer à peu près avec elle les mêmes expériences que la veille).

Les conséquences du théorème de Bell balaient toutes les évidences de la philosophie physique depuis les Grecs [Du moins de ces Grecs chez lesquels nous avons puisé nos philosophies orthodoxes : réalisme, objectivité, réduction­nisme, scientisme]. La réalité qu’il invite à supposer derrière les phénomènes n’a rien de commun avec nos habitudes culturelles occidentales. Bernard d’Espagnat la rapproche plus volontiers du Spinozisme avec sa substance unique appelée Dieu. Il n’est plus possible de parler de « matière » au sens du matérialisme classique encore vivace actuellement dans les sciences « molles » (biologie, psychologie, sociologie…).

Il faut rendre un hommage admiratif au formidable tour de force intellectuel de d’Espagnat, qui a réussi, non pas à vulgariser le théorème de Bell, mais bel et bien à l’énoncer et à le démontrer sans aucune équation, dans la langue commune, et en moins de deux pages. Il suffit, pour le lire, de savoir compter jusqu’à trois et de réfléchir intensément… très intensément. J’exposerai ici dans d’autres articles ma propre réflexion, souhaitant que de nombreux lecteurs ne reculent pas devant la mise en question que leur offre une si profonde découverte, si bien exposée.