Marie-Madeleine Davy : Les Chartreux aujourd’hui comme hier, silence et solitude


02 Aug 2010

(Revue Question De. No 10. Janvier-Février 1976)

Marie-Madeleine Davy présente ici le plus discret, le plus mal connu des ordres monastiques, les Chartreux. Elle a souhaité respecter la tradition cartusienne faite de silence et de solitude. C’est pourquoi elle a préféré, plutôt que de décrire leur cadre et leurs habitudes de vie, insister sur les raisons profondes de l’engagement d’hommes et de femmes qui ont choisi de se retirer du monde.

Durant le mois de juin 1084, un petit groupe d’hommes, dirigé par saint Bruno, aborde la contrée sauvage du massif de la Chartreuse. Ces futurs solitaires sont les fils spirituels des anachorètes qui vécurent dans les déserts d’Égypte, de Syrie et dans les Laures de Palestine. L’originalité de l’ordre cartusien sera de faire revivre l’idéal des Pères du Désert. C’est pourquoi l’on verra, au XIIe siècle, Guillaume de Saint-Thierry, l’ami de Bernard de Clairvaux, louer les Frères chartreux du Mont-Dieu d’avoir apporté, dans les durs climats de la Gaule, l’antique ferveur orientale.

Ainsi les chartreux incarnent en Occident la mystique orientale avec tout ce qu’elle implique de beauté, de profondeur, de sens du sacré et du mystère. Au milieu des nombreuses fondations et réformes monastiques médiévales, la création des chartreux présente un style de vie » et non pas une école. Les postulants sont avant tout confiés à l’Esprit saint : c’est lui qui les initie, et la tâche du maître des novices est de leur apprendre à écouter la parole divine dans un parfait silence.

En Occident, chaque fondation religieuse imite une des phases de la vie du Christ : le travail manuel, l’enseignement, la prédication, le retrait au désert, c’est-à-dire la solitude favorisant la prière et la contemplation. Ainsi les Évangiles font souvent mention du Christ s’éloignant des hommes et même des apôtres pour prier dans le désert. Tel est l’office du chartreux ou plus exactement son labeur, le sens de sa rupture avec le monde et son imitation du Christ.

Saint Bruno ne devait laisser à ses fils aucune règle. Ce fut le cinquième prieur, nommé Guigues, qui, en 1127, rédigea des coutumes qui constituèrent les statuts d’un ordre voué à une solitude érémitique tempérée par une certaine vie commune. Celle-ci permet d’échapper aux dangers d’un érémitisme rigoureux tout en laissant s’affirmer la singularité des vocations.

La cellule est un désert et un ciel

Les chartreux vivent dans des ermitages reliés par un cloître. Leur cellule est leur demeure permanente, le désert dans lequel ils s’adonnent à l’oraison, à la lecture, à la récitation de l’office. La cellule constitue le vase alchimique. C’est un lieu de joie puisqu’elle s’apparente au ciel (cella, caelum) ; c’est aussi un lieu de combat, car l’ermite doit y affronter ses propres démons tentateurs. Dans la cellule s’opère le dévoilement des secrets, l’apparition de la lumière d’aurore dont la clarté grandit jusqu’au plein jour (cf. Prov., IV, 18). C’est dans la cellule que l’ermite se dépouille de ses attachements. Dans une première démarche, il a quitté le monde ; dans une seconde, il lui faut se quitter lui-même, assumer son ombre, et transmuer tout ce qu’il porte en lui d’obscur. Il apprend à vivre en tête à tête avec lui-même tout en se détachant de lui.

La journée du chartreux

Ainsi la cellule est un lieu de mort et de résurrection, à la fois Horeb, mont des Oliviers et Thabor. Chaque jour, le chartreux quitte son ermitage pour rejoindre ses frères à l’église afin de psalmodier la nuit l’office des matines et laudes ; il assiste à la messe conventuelle le matin et, l’après-midi, aux vêpres. Il prend ses repas seul dans sa cellule, sauf le dimanche et les jours de fête. Une fois par semaine, une promenade le réunit aux membres de la communauté pour marcher dans la montagne, la forêt ou escalader les rochers autour du monastère.

Devant son ermitage, le chartreux entretient un jardin minuscule. Il y cultive des fleurs ou des légumes ou bien encore le transforme en gazon. Ce petit jardin clos symbolise l’Éden dans lequel Adam fit ses premiers pas lors de sa création, quand le Créateur rendit vivant, au sixième jour, le limon rougeoyant. L’ermite vit sa genèse face au cimetière du cloître, avec ses croix de bois privées de nom, dans l’espérance de sa propre transfiguration.

Des terres de lumière pour mieux percevoir le divin

A la recherche de la solitude et du silence, les chartreux fondent leurs monastères dans des sites sauvages, loin des villes, des villages et des routes fréquentées. Les massifs montagneux, les rochers, les forêts sont leurs lieux de prédilection. Ces espaces sont choisis en raison de leur aridité. Plus la nature apparaît inculte, échappant ainsi à la présence humaine, plus elle semble proche de sa création. La beauté ciselée par les glaciers, les neiges, l’eau et les vents s’offre dans le secret d’une inviolable virginité. Cette beauté résonne dans le silence comme un appel, elle invite au recueillement permettant de découvrir, dans l’intériorité, la réalité d’un univers mystérieux que l’extérieur reflète.

Grâce au paysage qui l’entoure, le chartreux saisit l’immensité du dedans et du dehors qui, loin de s’affronter, tendent à se conjuguer harmonieusement dans leur sacralité. Dans ces hauts lieux, Dieu se fait entendre, et l’homme pénètre dans son mystère. Les blocs des rochers nus invitent au dépouillement ; les sommets rappellent que Dieu est « superbe dans les hauteurs » (Ps., 92, 4). Dans les replis des montagnes, les monastères se posent comme des nids. Aux monts, Ezéchiel demande d’écouter (VI, 3) ; le psalmiste invite les neiges et les montagnes à la louange (Ps., 148,8 ; 98,8) ; Esdras leur dit de pousser des cris de joie (49,13), d’éclater d’allégresse (55,12). Les arbres des forêts guettent avec une joyeuse vigilance la venue de l’Éternel.

Le silence de la nature qui l’entoure est important pour le chartreux. Parlant de Plotin, P.-M. Schuhl dira que « le silence éternel de la nature » ne produisait pas sur lui d’angoissante inquiétude ; l’absence de bruit indique une absence à la fois de peine et d’effort : « Le silence cosmique est une marque de l’aisance avec laquelle l’Âme du monde en assure la marche [1]. »

Ces terres de lumière, qui sont autant d’oreilles pour percevoir la parole divine, se doivent d’un accès difficile. L’éloignement des bruits extérieurs, des visiteurs indiscrets protège la retraite de ces hommes qui se tiennent en attente des visites du Verbe toujours appelé, tout en étant perpétuellement présent.

Ainsi la terre désertique, aride et ravinée, symbolise 1a solitude de l’ermite, sa condition de nomade, sa nostalgie de lumière, d’oasis et d’eau vive. Quand il sera devenu en lui-même un désert, par le silence et la solitude, le chartreux pourra le transformer en jardin.

Il a fait de son désert un Éden

et de sa solitude un jardin de YHWH

(Isaïe, 51, 3)

Dieu parle au cœur du solitaire

De même que « l’Éternel conduit son peuple au désert (Ps., 135, 16), il entraîne vers le désert l’homme qu’il a séduit afin de « parler à son cœur » (Osée, II, 16). Ce n’est pas sur la place publique que les secrets sont révélés, ils se découvrent à l’ermite, car celui-ci s’est enfui au loin afin de gîter au désert (cf. Ps., 54, 8).

A son point ultime, le véritable désert ne désigne pas un lieu géographique, mais un état que favorise nécessairement le retrait désertique. Le cadre qui entoure le chartreux lui permet de saisir le sens de sa vocation de solitude. La nature lui révèle la nécessité des saisons qu’il porte en lui-même : le dépouillement des automnes, la rigueur des hivers, l’éclatement des printemps, la plénitude brûlante du midi des étés.

La solitude : le plus exigeant des maîtres spirituels

Cette plénitude d’un midi privé d’ombre, le chartreux l’apprend par la solitude, et le silence qui l’accompagne. Cette solitude est son meilleur maître spirituel. Elle l’arrache à  l’extériorité et le plonge au-dedans de lui-même. C’est bien d’une plongée dans un océan sans fond qu’il s’agit, avec tout ce que cela implique d’angoisse tant que l’ermite cherche à se débattre pour regagner la surface et, par là même, la rive de son point de départ.

Tous ceux qui ont une expérience, même fragmentaire, de la solitude savent bien qu’elle jette dans une autre dimension et qu’il convient de s’y abandonner avec confiance pour en savourer les dons. Elle est toujours entrée dans l’inconnu, c’est pourquoi elle terrorise et affole les sens, le mental et le cœur.

Quand dans cette solitude l’homme vit en indigène, elle cesse aussitôt d’être un bourreau et découvre sa tendresse maternelle. Auparavant, l’ermite pouvait redouter son exigence ; qu’il l’aime, qu’il en subisse la séduction, qu’il la regarde dans les yeux, la voici créatrice, elle le forme, l’engendre, le met au monde, et dans quel monde ! Celui que l’ermite recèle en lui-même, mais dont il ignorait auparavant la réalité. Et la solitude pourrait dire à son nouvel enfant, comme l’auteur des Proverbes : « Bois l’eau de ta propre citerne, celle qui sourd au milieu de ton puits » (Prov., V. 13).

La solitude magnifiée par saint Bruno

Dans une lettre à Raoul le Verd, saint Bruno définit la beauté de la solitude cartusienne :

« Ce que la solitude et le silence du désert

apportent d’utilité et de divine jouissance à ceux qui les aiment,

ceux-là seuls le savent qui en ont fait l’expérience.

Là, en effet, les hommes forts peuvent se recueillir

autant qu’ils le désirent, demeurer en eux-mêmes,

cultiver assidûment les germes des vertus

et se nourrir avec bonheur des fruits du Paradis.

Là, on s’efforce d’acquérir cet œil

dont le clair regard blesse d’amour le divin époux

et dont la pureté donne de voir Dieu.

Là, on s’adonne à un loisir bien rempli

et l’on s’immobilise dans une action tranquille.

Là, Dieu donne à ses athlètes […] une paix

que le monde ignore et la joie dans l’Esprit saint. »

L’expression « ceux-là seuls le savent qui en ont fait l’expérience » montre combien parler, du dehors, de la solitude cartusienne n’est qu’une approximation fort éloignée de la réalité. En effet, la solitude du chartreux est totale. Elle ne comporte aucun alibi susceptible de la briser, voire de l’entamer quelque peu : pas de dialogue, d’échange, de ministère extérieur. Plus encore, il n’existe point la possibilité de communiquer d’une façon effective et palpable les dons reçus. L’être s’enrichit et peut sembler thésauriser. La citerne pleine n’est pas consciente de pouvoir déverser son trop plein.

Fuir les hommes pour mieux les retrouver

Fuir les hommes peut apparaître du dehors égoïste, fou et dérisoire. Et cela d’autant plus que les hommes sont aimés de Dieu et qu’ils se présentent comme des théophores en puissance ou déjà réalisés. Même les plus affirmés dans leur démarche ont besoin parfois de secours ; quant aux faibles, ne convient-il pas de les entraîner pour qu’ils ne succombent pas en chemin ? En fait le chartreux ne s’éloigne des hommes que pour mieux les rejoindre à un autre niveau, de la même manière qu’il convient de « perdre son âme pour la gagner ».

Humainement, il abandonne ses frères et, cependant, il les nourrit, mais la manne qu’il livre en abondance ne saurait être perçue par les sens extérieurs, elle s’accomplit dans le mystère de ce que le chrétien nomme la « communion des saints ». Il faut entendre par là le déploiement d’un amour inconditionnel. L’amour de l’ermite va à Dieu avant de se répandre sur toute l’humanité : ainsi il aime de l’amour de Dieu, il aime comme Dieu aime. Cette mise à l’écart naît d’un besoin d’intimité, de liberté intérieure, pour vaquer uniquement au service du divin. Elle n’est d’ailleurs pas le seul privilège des chartreux. On la retrouve aussi en Extrême-Orient. Tout homme à la recherche de sa libération, de l’acquisition de la sainteté porte l’univers dans son cœur et sa propre ascension concerne tous les hommes.

La solitude est une alchimie

La solitude est d’ordre alchimique. Elle est comparable au feu qui dans le fourneau provoque la fonte du plomb pour faire émerger l’or. Toutefois, il est une condition pour que l’opération soit réussie, c’est que tout soit jeté dans le chaudron. Si le solitaire conserve à part la moindre pensée, le plus infime désir, une affectivité privilégiante, rien ne se passe en dépit des apparences : tout est perpétuellement à recommencer.

La solitude du corps apparaît inefficace, voire inutile, si elle ne se déploie pas au-dedans afin de décaper le corps et l’âme, dévorant par sa flamme les obstacles qui barrent l’entrée de la chambre du trésor. Le fond du fond — pour employer le langage de Maître Eckhart — n’est accessible qu’à ce prix.

Ceux qui vivent dans le monde d’une façon solitaire ne sauraient soupçonner la rigueur de la solitude totale et le dépouillement d’une telle exigence. Quand Plotin emploie une phrase qui aurait pu être prononcée par un chartreux : « Fuir seul vers le Seul » (En., VI. 9, 11, 50), il exprime ce dépouillement ; d’ailleurs, il conseille : « Reviens en toi-même et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle : il enlève une partie, il gratte, il polit [ … ], il enlève le superflu, redresse ce qui est oblique, nettoie ce qui est sombre pour rendre brillant, [ … ] ; ne cesse pas de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que l’éclat divin [ … ] se manifeste [ … ] ; fixe ton regard et vois » (En. I, 6, 9, 7).

On pourrait être tenté de rapprocher la vie cartusienne de celle des amis de la sagesse qui, dans l’Antiquité, choisirent la solitude. Cependant le choix de ces derniers était différent, car ils possédaient à tout instant la liberté de le rompre, leur option ne comportant point un engagement définitif. Ils pouvaient se retirer, vivre en exil parfois, puis retrouver à d’autres moments des disciples et enseigner. Quant aux solitaires que le destin a jetés dans l’isolement, la solitude n’étant pas le résultat d’une élection, elle perd de ce fait sa qualité profonde. Seule la solitude authentique donne accès, au silence comme la nuit à l’aurore. Le chartreux ne s’est pas retiré pour s’adonner à la réflexion intellectuelle, mais pour louer Dieu en lui consacrant toute son existence.

Le silence : conversion du cœur et de l’esprit

Dans le Deutéronome (XXVII, 9), Moïse dit à son peuple : « Fais silence, Israël, et écoute. » Telle est la vocation du moine chartreux : se taire pour écouter la parole divine prononcée dans le secret de l’intériorité. Ce parfait silence désigne la voie royale à laquelle fait allusion le livre des Nombres (XXI, 22) : Israël demande à Séhon, roi des Amorrhéens, de passer sur son territoire, l’assurant que les hommes ne s’écarteront ni dans les champs ni dans les vignes ; ils ne boiront pas l’eau des puits, ils suivront la voie royale, c’est-à-dire le chemin le plus court. L’interprétation symbolique qu’on peut donner de ce texte convient aux chartreux dont l’existence apparaît comparable à une traversée de la condition terrestre, sans pour autant s’attarder à en retenir les avantages et les douceurs. La voie royale est la plus directe et, par conséquent, la plus âpre : sorte de raccourci offrant des difficultés inhérentes à sa propre structure. Aborder directement la paroi d’une montagne demande une préparation qui ne requiert point une ascension plus lente et moins pénible par des sentiers la contournant.

Pour le chartreux, la voie royale se parcourt dans la cellule, celle-ci étant sa seule résidence. Il s’y tient à l’écoute en célébrant « les saints mystères » : contemple, prie, médite, lit assidûment l’Écriture sainte et psalmodie. La cellule symbolise le désert dans lequel Dieu parle, ainsi que le disait le prophète Osée (II, 16) ; le désert désigne aussi le cœur solitaire dans lequel la seule oasis est Dieu. Dans la cellule, le silence à l’égard des bruits du dehors possède son importance ; toutefois il apparaît relatif à l’égard du cliquetis produit par les pensées, les rêves, les imaginations. Le chartreux se doit d’accomplir son pèlerinage terrestre sans se laisser contaminer par les pensées du monde, c’est-à-dire les pensées liées aux passions et aux diverses avidités et privilèges qu’elles suggèrent. Il en est de même de la pauvreté extérieure dépourvue d’efficacité dans la mesure où elle n’atteint pas la véritable pauvreté en esprit.

Ainsi le silence qui constitue l’austère parure du chartreux devient à sa croissance spirituelle ce qu’est l’oxygène à l’égard de tout vivant. Ce silence s’établit dans une dimension de profondeur, devenant à la fois humus et levain. Il favorise la contemplation, il décape l’être de toute inflation du moi et le projette dans un dépassement de lui-même au sens du texte des Lamentations (III, 28), repris par le prieur Guigues II : « Il » s’assiéra solitaire et gardera le silence et il s’élèvera » au-dessus de lui-même. »

C’est dans le silence de la cellule que s’opère la métanoia, cette incessante conversion du mental et du cœur. Ce perpétuel retournement de l’homme a pour effet de défaire les nœuds qui l’enchaînent aux passions. Celles-ci demeurent présentes, mais cessent de l’entamer. Cette conversion est animée et entretenue par la prière qui prolonge dans le cœur la liturgie extérieure. Devenue un état, elle n’a pas nécessairement besoin de mots pour s’exprimer, elle meut le regard contemplatif. Continuelle, elle s’apparente à la respiration. Ainsi, à chaque instant le silencieux jette de la paille pour entretenir le feu de son amour exclusif.

Une vie aux dimensions de l’univers

Une vie érémitique qui ne déboucherait pas sur une dimension cosmique serait le pire des échecs. Si la vision de la face divine, vers laquelle se tient suspendue le silencieux, ne dépasse pas les limites étroites de sa condition personnelle, l’ermite risque de perdre son ampleur humaine, de céder à l’orgueil d’une caste aristocratique privée de toute communication. L’ardent désir de Dieu, qui anime l’âme du silencieux solitaire, est analogue au fleuve enrichi par tous les ruisseaux qui le rejoignent et dont il porte la responsabilité. Sa veille, dans laquelle il inclut la vigilance de tous ceux qui sont en attente de découvrir la grâce, les recueille indépendamment de leur provenance et les offre en hommage à Dieu. La cellule est comparable à un nouveau ciel, le repos contemplatif est déjà béatitude ; le chartreux assume le prochain dans cette paix. De même qu’un véritable père spirituel garde constamment dans son cœur ceux dont il a la charge et par là même les protège et les dirige sans penser nommément à eux, le fils du silence, dans la mesure où l’Esprit est devenu en lui vivant, porte dans son cœur tout le cosmos ; il soulage de leur pesanteur les faibles, il hâte la poussée des ailes de ceux qui optent pour le royaume de Dieu.

La résurrection de l’âme

La charité qui succède à l’apatheia devient si parfaite qu’elle transforme l’âme. Celle-ci ressuscite avant le corps, mais le corps participe à sa lumière : c’est pourquoi le visage du contemplatif s’apparente à celui de Moïse qui avait vu Dieu de revers.

Son visage, le chartreux ne le montre guère, il ne franchit pas l’enceinte de son monastère, il se tient dans l’anonymat. On pourrait justement s’étonner de cette exigence d’absolu ; elle correspond à sa vocation : il œuvre pour le monde sans faire partie de lui.

La dimension mystique de la vie d’ermite

Le chartreux est un théologien au sens oriental du terme, car il est un homme de prière. Au sens occidental, il ne l’est point, car il se refuse à toute spéculation qui « rend Dieu impossible » selon les termes de Jean Sulivan ; « Il ne bavarde pas sur Dieu », aurait dit Maître Eckhart.

Le véritable ermite se défie non seulement du langage, mais des pensées elles-mêmes. En cela, les chartreux sont fidèles à l’enseignement des Pères orientaux si vigilants à l’égard des pensées oiseuses, inutiles, distrayantes, quand il s’agit d’évoquer la déité et aussi la recherche intérieure.

Pourquoi une telle rigueur ? Simplement parce que la pensée implique une altérité et que, de ce fait, elle engendre une distance à l’égard de la pure Présence. Qui veut provoquer une clarté à propos de l’ineffable, dont rien ne saurait être dit, s’en éloigne aussitôt. La théologie négative comporte une nuit que le mystique respecte, car il en saisit la nécessité. Seule l’intuition est génératrice, spontanée, immédiate, directe et donc capable sinon d’atteindre, du moins de s’approcher. Toute intelligibilité est nécessairement relative, elle ne saurait étreindre totalement l’essentiel.

Ce qui passe par les sens est dissonance, et dissonantes aussi les pensées vagabondes. D’où la nécessité, pour l’ermite, d’une constante ascèse purificatrice. Elle se manifeste au-dehors et plus encore au-dedans : l’une et l’autre s’accompagnent. Le jeûne du corps, en faveur chez le chartreux, serait inefficace s’il ne concernait pas aussi le mental et le cœur. En se tenant en son centre, c’est-à-dire en présence de Dieu, le chartreux apparaît suprêmement actif. La contemplation en tant que regard échappe à l’agitation ; dans la quiétude, le repos paisible, l’ermite exerce son impact sur l’univers. En se sanctifiant, il n’assure pas uniquement son propre salut, mais celui de ses frères.

Le contemplatif se situe dans l’éternité

En récitant chaque semaine l’office des morts, il ne prie pas seulement pour les défunts de sa famille spirituelle, mais pour tous les morts d’hier, d’aujourd’hui et de demain. La prière échappe aux lois du temps, de la durée et de l’espace. Le contemplatif se fixe dans l’instant existentiel et, par là même, se situe dans l’éternité. A cet égard, l’ordre cartusien est un modèle, il n’est pas à l’affût des changements et mutations. Il conserve son ancienne liturgie, et cela d’autant plus aisément qu’elle s’adresse uniquement à ses membres.

L’homme voué à l’intériorité anime son corps subtil. Or les corps subtils ne forment qu’un seul corps. C’est pourquoi les contemplatifs ne sont jamais séparés de leurs frères les hommes.

En devenant ermites, les chartreux et chartreuses [2] ne rompent pas avec la condition humaine, ils ne sont pas le jouet de motivations ambiguës qui les éloigneraient de toute action concrète. Ils répondent à un appel et, de loin, ils nous en font percevoir l’écho. Cet appel fut entendu par Bergson quand il écrivit à propos des mystiques : « Ils ne demandent rien et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter, ils n’ont qu’à exister, leur existence est un appel [3]. »

M.-M. Davy


[1] Le silence dans la philosophie de Plotin dans la Fabulation platonicienne (Paris, 1947)

[2] Il existe actuellement 22 monastères d’hommes et 5 de femmes.

[3] Les deux sources de la morale et de la religion (Paris, 1939, p. 30).