Archaka : Les temps pré-éternels


29 Aug 2014

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

Chapitre précédent

Les temps pré-éternels (conclusions)

Ô Lumière voyageuse, transmise d’espèce en espèce, de génération en génération, afin qu’à notre tour nous soyons — et d’abord que nous soyons plus conscients et plus clairs que ces lointains ancêtres, sauvages arboricoles qui, soudain, cessèrent de savoir aussi bien que jadis grimper aux arbres et s’y mouvoir. Infinie patience de cette lumière couvant sous la carcasse hirsute et voûtée de ces mutants et y grandissant à leur insu, à eux qui, pourtant, la léguaient à l’avenir mystérieux. Ininterrompue est notre lignée, même si nous n’en avons pas encore, aujourd’hui, retrouvé tous les maillons. Un seul mouvement se dessine depuis l’aube des temps, un seul être se dresse — redresse le front vers le ciel et découvre peu à peu la splendeur du Soleil. Et, en son début, cet être est l’informe peuplade des singes dénaturés tandis qu’à présent cet être est nous : un seul être en ses diverses phases et dont nous ignorons ce qu’il sera demain.

Pétris par un rêve qui, en nous, se réalise, instruments d’une Volonté qui aboutit à nous et manifestement doit nous dépasser, ou nous enseigner à nous dépasser nous-mêmes, il y eut ces êtres qui, moins que nous, s’interrogeaient, étant mieux que nous coulés dans le moule de la Nature, ou y étant tout simplement modelés d’une autre façon. Du moins les lentes questions qu’ils pouvaient se poser nous ont-elles suscités. Du moins leur incompréhension et leur impuissance ont-elles appelé notre pouvoir de comprendre, comme notre vertige, notre douleur, notre mutinerie un jour enfanteront, autant que notre sagesse, une race plus accomplie.

Nous ne savons pas de quelle couleur étaient leurs yeux, leurs cheveux, leur peau, nous savons seulement qu’ils étaient avant nous et que notre peau, nos cheveux, nos yeux sont en nous leur héritage et, en nous, poursuivent la prise de conscience du monde commencée en eux et, avant eux, dans des espèces dont nous ne savons à peu près rien et qui, obscurément, remontent les unes aux autres jusqu’au premier micro-organisme, à l’autre bout du Temps, lorsque la Vie commença de frissonner au sein des eaux. Tout est poème, odyssée sidérale où s’inscrivent nos jours inséparablement du reste de la création. Les magiques métamorphoses de la Terre et les victoires sur l’impossible que chacune représente ont en nous de sourds échos inoubliés. En nous, vit le Pouvoir qui transmua la pierre en humus et, des cendres volcaniques réveillées par les pluies, fit naître les premières formes de la vie. Tout cela est en nous ; tout cela nous constitue ; tout ce magistral et pudique triomphe des milliards d’années terrestres est le matériau même où nous sommes sculptés.

Nous sommes triomphe sur les ténèbres et nous nous imaginons déchus. Nous sommes grandissante élévation et nous nous imaginons flétris et condamnés. Nous sommes libération toujours plus ample et vive et nous nous imaginons prisonniers.

Notre émotion ne serait-elle pas celle d’enfants émerveillés si, aujourd’hui, sur une planète réputée rebelle à toute vie, apparaissaient de la même façon d’infimes organismes contenant les myriades d’efflorescences futures, les prairies à venir, les animaux à venir, les dynasties d’hommes à venir, le mystère d’avènements plus lointains, pour nous encore imprévisibles ? N’accueillerions-nous pas par des larmes de joie le prodige d’un brin d’herbe sur Mars ? Ne frémirions-nous pas d’ivresse si, dans le ciel de Vénus, s’envolait un oiseau aux ailes bleues ? Et quels péans n’entonnerions-nous pas si souriaient des êtres à la surface d’autres mondes soi-disant invivables ? Mais l’habitude a tétanisé nos cœurs. Lorsqu’il s’agit de nous, nous ne voyons plus rien ; nous sommes fermés à ce qui nous entoure et qui est hymne incessant, création perpétuelle de la Divinité sur la Terre.

Si seulement l’amour pouvait nous venir pour les premiers et fragiles indices tracés, au prix de centaines de millions d’années de labeur somnambule, à la surface de la Terre pour annoncer le grand voyage de la Vie ; si seulement nous pouvions voir en nos plus claires profondeurs s’ébranler la procession des espèces se masquant et s’enfantant sans fin les unes les autres ; si seulement notre conscience pouvait embrasser l’incalculable mouvement des primes formes de vie érodant inlassablement la pierre et mêlant à la poussière leurs chétives dépouilles en un sacrifice aveugle et inéluctable, aussi nécessaire en fait qu’apparemment immotivé, changeant ainsi un énorme désert rocheux en la source enchantée d’êtres multitudinaires, toujours plus riches et variés ; si seulement nous saisissions le processus de cette alchimie cosmique et y savions déchiffrer l’éclosion graduelle de l’être doré qui, de toutes ces formes, ne peut manquer de naître un jour ; si seulement nous comprenions pour ce faire l’enchaînement des étapes qui mènent jusqu’à nous, et qu’aucun Hasard n’y saurait présider, mais qu’au contraire tout est gouverné par une Volonté qui sait et qui voit et, de ce fait, écrit dans la langue de la Matière la beauté de l’Esprit, alors, nous sentant fondus enfin dans l’immesurable courant de la création universelle, y participant consciemment et volontairement, aspirant à traduire toujours plus de conscience et de divinité dans le concert des formes innombrables, nous connaîtrions le sens du monde, et notre vie entière baignerait dans la lumière et la joie de cette connaissance.

Mais cela, nous ne le pouvons pas — pas encore —, car c’est précisément cela qui nous est refusé par la Nature. La constitution qu’elle nous alloue nous en empêche. En le fourreau d’un corps, elle enferme chaque homme et, le leurrant à plaisir, l’induit à croire qu’à ce corps se limite sa conscience, se borne son pouvoir. Ainsi, pour notre précaire perception sensorielle, sommes-nous séparés du reste de l’univers et coupés de son origine.

Or, si nous considérons l’holocauste des âges, le progressif épanouissement de la conscience depuis te temps inappréciable où, brûlant dans l’Espace, le magma s’est refroidi et a donné naissance à la Terre; si nous considérons l’inexorable investissement de la Mort, ou plutôt de la Non-Vie, par la Vie, la transfiguration de l’étroit désert nocturne en un diurne jardin illimité, la conscience naissant de l’inconscience, et une joie de plus en plus intense et diverse s’exprimant dans des myriades d’être minuscules ou colossaux représentant chacun un son de la langue indéchiffrée de Dieu, une note de Son chant éternel ; si nous considérons que tout cela nous précède et nous a engendrés, alors nous percevons que notre destin est nécessairement autre que celui dont nous nous obsédons, que, décidé du premier au dernier instant, voulu et ouvré par Dieu en l’expression de Sa Lumière et de Sa Vérité, il s’inscrit dans une architecture ineffable, dont chaque ligne nous porte depuis toujours et dont chaque point, à jamais, nous purifie de l’ombre où nous croyons nous mouvoir : nous vivons dans la Lumière de Dieu et avons l’illusion d’être recouverts d’ombre, et cette Lumière et cette ombre, cette Vérité et cette illusion, se jouant en nous, écrivent notre histoire d’avance promise à la dissolution des ténèbres et au sacre du Soleil.

Vague après vague, la vision créatrice répand sur la Terre d’imprévisibles songes qui, peu à peu, se réalisent. Pour nous, nous sommes à ce jour le songe le plus beau de la Terre, la plus achevée de ses œuvres. Où est alors la malédiction ? Dans ce sens que nous avons de notre séparation ? Dans ce divorce que nous éprouvons d’avec l’immensité cosmique et qui, aussitôt, nous la fait croire hostile ? Dans cette nostalgie de notre origine dont tout nous persuade que nous l’avons perdue et qui, pourtant, ne cesse de nous entourer ? Dans cette irrémédiable solitude où se déroule notre vie et cette solitude encore plus irrémédiable de la mort ? Mais si, justement, tout cela, qui nous blesse et nous effraie, était notre privilège ? Si c’était le signe, justement, qu’à cause de cette souffrance plus térébrante que toutes celles endurées par les autres espèces et les autres règnes, notre conscience ne cesse de s’aiguiser, de grandir en pouvoir, de se parfaire, ne cesse de heurter aux portes de l’avenir inconnu, d’aspirer à ce qui, étant inatteint, est encore Dieu pour nous ?

« Puissé-je, oh, puissé-je à tout jamais me dépasser et régner en souveraine sur tout ce qui, aujourd’hui, me déchire et me divise, ce qui m’attire ici, et là me torture, sur le plaisir aussi vain qu’est vaine la peine, puissé-je en un élan de flamme m’exhausser jusqu’à un autre ciel où les choses ni le monde ne m’apparaîtront plus de la même façon. » Ainsi parle l’âme en ses secrètes demeures, l’âme qui sait l’utilité de tout cela et qui, ses yeux immenses fixés sur l’invisible, rêve l’avenir au nom d’Éternité, l’âme qui accepte la déchirure et la division, qui consent au plaisir et à la peine, qui sanctionne ce que nous ne comprenons pas, cette béance au fond de notre cœur, plaie jamais fermée, arrachement à la prime vérité du monde, abîme où sombre notre espoir, bouche oraculaire de notre mort future.

Et nous, de nous croire plus que jamais perdus, par notre faute ou par celle d’un lâche Pouvoir qui nous guette au fond de ses tourbillons cosmiques et se repaît de nous. De nous croire tombés de cet état dont l’empreinte en creux demeure seule en nous, ainsi qu’un lit déserté par l’Amant de notre âme. De pleurer sur l’amour évanoui, que nous n’avons même pas connu, mais dont en nous la caresse fantôme avive nos souffrances. Pourquoi, ô Dieu d’Amour, nous as-Tu arrachés à Ton étreinte où, lumineux et muets, nous étions un avec Toi ? Pourquoi, d’un geste d’égorgement, nous as-Tu chassés de Toi et envoyés à la mort ? Comment ne nous croirions-nous pas maudits, comparant la splendeur de Ta création à notre impuissance, notre peine et nos larmes ? Mendiant en bas des astres un peu de Ta clémence, quelle aumône avons-nous ? La moquerie des dieux exécutant Tes ordres et la promesse de mourir. Toute vie est-elle donc déclin ? Tout envol, pourrissement ?

Or, l’âme, derrière notre masque atterré, ne cesse de sourire, offrant comme un encens aux pieds de son seigneur nos sanglots et nos cris. L’âme sourit et sait. Elle sait le pourquoi de ce qui nous épouvante et accepte — par amour, par une sorte de complicité divine, ne pouvant être qu’entièrement soumise à Celui qu’elle aime à jamais, en l’enceinte de ce corps comme au-delà du monde. Et de sa lumière, elle imprègne notre conscience obscure, chuchotant doucement des mots où se dissout l’hypnose de la Nuit. Ô Homme, écoute, toi qui te crois déchu. Écoute mon amour et sache que Dieu t’aime. Depuis toujours Il t’aime et toujours t’aimera, quoi que tu fasses, aies pu faire, ou croies que tu feras.

À nous de nous interroger alors : si, en notre chute — en notre impression d’une chute, résidait toute notre gloire ? Le sens du mal auquel chaque jour nous astreint à la fois s’expliquerait de lui-même et aussitôt disparaîtrait. Seule espèce à posséder cette conscience qui sépare et divise, nous saurions que nous ne sommes pas tombés, mais que nous nous élevons, que nous n’avons pas été rejetés, mais que nous nous rapprochons de la Divinité, qu’au prix d’un tourment unique et admirable, en un quotidien sacrifice de tout notre être, nous exprimons une nouvelle phase de la conscience terrestre dans son ascension et sa redécouverte de la Beauté dont elle est issue.

Oui, ce que nous nommons chute est en fait ascension. Oui, cette malédiction que nous sentons peser sur nous est signature cryptée de notre extase d’être. Oui, notre sens d’une injuste séparation, notre souffrance de tous les instants, notre dégoût et notre honte, nos peurs inavouées et nos défis bravaches et notre immense inespoir, tout cela que nous sommes les seuls à éprouver sur cette Terre est la preuve que, justement, nous sommes les seuls à avoir dépassé l’hébétude où rien de cela ne se peut percevoir et où les autres règnes se laissent créer et engloutir sans se douter de rien.

Notre souffrance est la bannière sous laquelle nous nous rangeons pour conquérir les cimes vierges du futur. Que l’on ne nous demande pas à quoi ressemblent ces cimes, nous ne les avons jamais vues, mais le mouvement est en nous, aussi inné que tout ce qui nous fait hommes, le mouvement est en nous, qui nous élance vers elles et nous contraint de verser le tribut de notre sang. C’est un instinct de la race : souffrir pour savoir plus et être davantage, souffrir pour arracher le bandeau qui aveugle les yeux du monde, souffrir pour arracher le bâillon qui étouffe la voix du monde — encore souffrir et toujours arracher, et tout nous est souffrance, en effet, et tout arrachement, mais c’est en vue d’une conquête à laquelle force nous est de participer, quoi que nous fassions sur Terre, et qui, lorsque nous l’aurons remportée, nous immobilisera, transfigurés en la splendeur découverte.

Immobiles, au bord d’un océan solaire, nous nous tiendrons un jour, et toute douleur s’effacera de notre mémoire. Nous reconnaîtrons cette Lumière impérissable que, sans savoir, nous cherchons aujourd’hui, que tous nos gestes poursuivent depuis le début des temps : gestes d’amants et gestes d’assassins, gestes de vie, gestes de mort, gestes sacrés ou profanes, de rois ou de pouilleux, qui donnent, reçoivent ou s’emparent, gestes de guerriers, de poètes, d’enfants, de maîtres ou d’esclaves, tous nos gestes, sans trêve, depuis des centaines de milliers d’années, fouillent les entrailles de Ta Nuit pour en extraire l’or mystique du Jour de l’Éternel. Car nous ne devons pas nous y tromper, au bout de l’arme qui crache le napalm, il y a Dieu autant qu’au bout de la prosternation devant les figures de la Divinité. Au bout de la caresse et de la meurtrissure, mêmement Dieu attend. Au bout du mouvement qui protège et de celui qui dévaste, il n’existe que Dieu. Tout tend vers Lui, tout ce que nous faisons, notre Bien et notre Mal, notre grâce radieuse et notre abomination, notre vérité, notre mensonge, nos grandeurs et nos crimes, tout concourt à un seul but, qui est Dieu et qu’un jour, face à face, nous verrons, devenant immobiles comme Lui, comme Lui resplendissants et purs.

Il n’y a de dies irae que dans l’imagination des hommes. Le Jour du Jugement ne peut être que Jour de Pardon et pas même de Pardon, car cela suppose qu’il y a eu une faute, ne peut être que Jour d’Amour et de Joie suprêmes. Si le Temps doit s’arrêter, basculer soudain dans l’immobilité, nous fixer nous-mêmes face à l’Éternel, ce ne peut être que pour nous donner l’amour dont tout notre être a faim, ce ne peut être que parce que, après tant de cycles obscurs, nous serons alors prêts à vivre dans la Lumière du Divin qui est en nous et qui est nous et qui est tout ce qui est partout autour de nous. Car voir Dieu, c’est nécessairement Le devenir. Et le jour où l’humanité paraîtra devant Dieu, aussitôt elle sera elle-même Dieu, et l’univers entier, pour elle, sera Dieu, et toutes ses erreurs et toutes ses souffrances seront effacées.

Quel Dieu, en effet, oserait nous châtier, quel Dieu oserait nous condamner à des maux éternels parce que nous avons eu mal et souffert ? Et qu’est justement ce prétendu péché dont nous nous sentons sans cesse accusés, sinon une autre forme de la souffrance que chaque jour nous apporte ? Punirions-nous un lépreux pour sa misère ? Un aveugle de ne pas y voir ? Les maux dont ils souffrent, aurions-nous l’ignominie de les leur reprocher ? Faudrait-il alors qu’un Être suprême nous blâme pour ce qu’en obéissance à des lois qu’Il a édictées Il nous impose de faire et qui nous est une torture permanente ? Dépend-il de nous d’être murés dans l’erreur ? Qui, ayant vu Dieu un seul instant, s’étant soi-même connu Dieu, voudrait encore être réduit à l’ignorance et aux ténèbres ? Si nous avions tous l’expérience de ce qu’en vérité nous sommes, si nous nous connaissions tous Dieu, nulle ombre n’existerait plus, nul péché, ni nulle souffrance, aucun mal d’aucune sorte. Or, nous ne savons pas, et cette ignorance qui nous caractérise et nous suffoque ne relève pas de notre choix, non plus, donc, que les fautes qui, fatalement, en découlent.

Dieu ne peut nous punir, ni nous ni personne, si tout est Lui et doit Le redevenir. Mais justement si tout est Lui, qu’est ce mal dont nous craignons le châtiment ? Que sont cette souffrance et ce péché, s’il n’est d’autre demain pour la création entière qu’une fusion en la Divinité, qu’un éternel baiser de lumière, qu’une plongée sans fin dans le regard du Soleil ? S’il n’y a que cet Amour éternel que demain doive manifester, comment cet Amour peut-il aujourd’hui nous infliger un si constant supplice ?

D’un terme à l’autre de l’énigme, nous sommes sans fin renvoyés : ou bien nous sommes coupables et tremblons devant Dieu, ou bien Dieu Lui-même est coupable, démiurge retors qui ne crée que pour assouvir d’immondes appétits, nous torturant ici avant de nous damner au-delà. Comment choisirions-nous entre ces deux mensonges ? Comment préférerions-nous une insanité à l’autre ? La coupe empoisonnée de la souffrance nous enflamme les lèvres et nous fait proférer un verbe de folie. Pas plus que la Mort, nous ne savons définir ni justifier la Souffrance qui, autant que la Mort, pourtant, pèse sur notre absurde destinée, la circonscrit autant et la maléficie.

Mais si, vraiment, il n’existe que Dieu, si, vraiment, tout tend à exprimer la Divinité enclose en l’ombre du monde, à faire jaillir de la Nuit des sources de lumière, si tout est ce Divin qui, peu à peu, s’éveille, ne se pourrait-il pas alors que la Souffrance soit ce qui Le tire de Son coma, soit ce sourcier miraculeux et honni qui fait fleurir les étoiles en frappant les flancs silencieux de la Ténèbre primitive ?

De l’immense sommeil matériel, les espèces sont nées une à une, éveillées par la Souffrance. Toujours plus de souffrance engendrant toujours plus de conscience, l’être terrestre s’est diversifié et a proliféré. Nous savons aujourd’hui que les plantes peuvent souffrir et supposons que les pierres elles-mêmes sont douées d’une forme très obscure de sensibilité. Quel choc a su transmuer la morne désolation de la nuit des premiers temps en un jardin diapré d’arbres et de fleurs ? Le mutisme buté des rocs du commencement, quelle foudre l’a fendu et fécondé, quel fouet de feu l’a flagellé pour en délivrer les premiers balbutiements de la Vie ? Quel contact terrible et formidable a-t-il fallu pour secouer l’inertie titanesque des millions d’années ?

Enfermée en elle-même, repliée sur ses secrets, ainsi était la Terre à son début. Verrouillée sur un rêve sans images, asphyxiée par l’inconscience, noyée dans les eaux bitumeuses de la Nuit cosmique, ainsi était-elle et ainsi serait-elle demeurée si une Force ne l’avait fracturée, si la Vie n’avait plongé en elle son glaive ardent et n’avait, pendant d’innombrables millions d’années, labouré ses flancs moroses pour y susciter les toutes premières formes de conscience, des algues, des bactéries ayant assez de sensibilité pour se mouvoir et subsister. De quelles affres la Terre endormie a-t-elle payé sa remontée hors de l’abîme du sommeil et de l’amnésie ? De l’insondable obscurité, sa voix somnambule s’est fait entendre, s’élevant et retombant, puis s’élevant de nouveau et se déployant de plus en plus et répandant ses harmonies à travers le système solaire ainsi qu’un cantique de gratitude saluant la Lumière créatrice.

La vierge des ténèbres chantait dans son sommeil par la bouche des volcans, et des fleuves d’or ruisselaient sur son ventre stérile et se caillaient, devenant froids et noirs. Ainsi était la Terre des commencements. Et voici qu’elle n’était plus ainsi : une douleur inconnue l’avait transpercée, et elle avait enfanté. Et son chant, à présent, montait de ses myriades. Un chant tissé de souffrance et d’émerveillement, un chant de gloire et de combat, de naissance et de deuil, où, par ses myriades, elle apprenait à se connaître, ainsi que l’univers, touchant avec des doigts d’amante l’Espace qu’elle sentait se dévoiler à mesure que ses enfants en devenaient plus conscients, tâtant avec des gestes patients d’aveugle les mystères qu’il lui fallait encore dévoiler et qui devaient lui rendre la vue, ressusciter en elle le pouvoir de tout voir, de tout comprendre et de tout être par le chenal d’un de ses fils. Et elle chantait du fond de sa transe sacrée, ainsi qu’une vestale enchaînée à son dieu et s’offrant comme autel du sacrifice. Et une souffrance immense qui était aussi une joie immense la traversait et l’emplissait. Chaque étape de sa mue lui arrachait des hurlements où s’engloutissaient des espèces dont, aujourd’hui, nous ne savons plus rien. Mais de cette mort de ses enfants, elle renaissait plus belle et plus puissante, et son chant s’élevait, plus majestueux, vers la Lumière qu’elle cherchait à capter davantage et à laquelle, dans sa cécité, elle était d’avance entièrement soumise.

Le chemin de douleur cosmique qu’elle suivit afin de nous enfanter, nous ne pouvons l’imaginer. Tout, depuis le début, est quête de l’intense et envol vers le vaste. Tout cherche confusément à exprimer davantage, à être et à connaître davantage. Chaque forme de vie tend sans savoir à se dépasser, à la fois se suffit et se rêve différente. Une flamme, en chacune, brûle et dévore, dictant des songes où se recrée le monde. Tout peine et pantèle et cherche à s’échapper. L’homme n’est pas le seul à souffrir de ses limites. Lui-même est justement le produit d’une ancienne révolte, d’une volonté qui luttait contre d’anciennes bornes, d’une confuse aspiration à plus de lumière et de conscience, d’une évasion hors d’un monde devenu invivable. Et à notre tour, nous rongeons les filets de ténèbres et minons les remparts de la Nuit pour nous volatiliser en une apothéose vers laquelle la Souffrance est notre seule guide.

Sans cette souffrance qui vrille et teste le matériau de la création, nul éveil n’est possible. Par tous les moyens, il faut tirer l’Être de son évanouissement, l’arracher à cette catalepsie où rien n’existe pour lui. Car la création serait vaine, qui ne serait que matière n’exprimant rien du Pouvoir qui l’a manifestée, et la Terre inconsciente tournerait dans l’Espace, inféconde boule de pierre un jour crachée par le Soleil et un autre jour annihilée. Mais la Souffrance ravage le sommeil impassible des choses, et la Terre, de plus en plus consciente au moyen des formes qu’elle enfante, reconquiert, par-delà notre Soleil physique, le Soleil de tous les Soleils où tout se connaît Dieu.

D’âge en âge, la Souffrance la dépouille de sa robe de narcose et, à coups de couteau, lui découpe des paupières et lui ouvre des yeux en son être endormi. Ces milliards d’années terrestres ne sont-ils pas la preuve du labeur et du temps qu’il y faut mettre ? Pour arriver jusqu’à l’oiseau, quel prix ont dû payer des milliers d’êtres révolus ? Quel prix de souffrance dans leurs corps prisonniers de la pesanteur, quel prix d’espoir sans cesse contredit, quel prix obscure soumission à l’impotence native et au rêve insensé de dépasser l’impotence ?

Héritiers de cet humble et grandiose mouvement d’une création imparfaite, c’est-à-dire inachevée, et imparfaits nous-mêmes, ainsi sommes-nous fils d’un servage ivre de liberté. Or, l’histoire de la Terre nous l’enseigne, on ne peut être libre d’une chose qu’en étant plus grand qu’elle. Nous ne pouvons donc être libres de notre destin sans merci qu’en étant plus grands que lui. Car notre liberté est l’au-delà de nous-mêmes, étant donné que c’est de nous-mêmes — de notre constitution — que nous sommes prisonniers.

La création entière témoigne de cette liberté poursuivie, atteinte à chaque pas et jamais achevée. L’être terrestre s’échappe d’une espèce en une autre, qu’il tire de lui-même et en laquelle il s’épanouit jusqu’à en sentir douloureusement les limites et reprendre sa fuite, reprendre sa conquête. Rien n’est jamais parfait, ni rien ne le contente. Le rêve d’autre chose l’habite, qui est mémoire occulte de sa vérité ensevelie en lui et qu’il doit exprimer. Et l’être de la Terre, l’être unique et innombrable qu’enfante la Terre et par lequel elle reprend conscience et possession de sa vraie vérité, cet être grandit d’étape en étape, de miracle en miracle et, les uns après les autres, crève les plafonds des sphères, pourfend les dimensions dans un hourvari d’épouvante. Tout tremble et tout s’ébranle et s’effondre, l’univers croule à mesure que grandit le géant terrestre : hier un insecte, aujourd’hui un colosse, demain Dieu. Défoncées sont les limites où la Vie se confinait dans l’obscur grouillement des micro-organismes; défoncées les limites des bêtes amphibies et des premières plantes terrestres; défoncées les limites des forêts cyclopéennes et des sauriens monstrueux; défoncées les limites des primates et des hominiens; défoncées, défoncées, toutes les limites anciennes, comme des toits de cristal que pulvériserait en sa croissance l’Être terrestre qui, aujourd’hui, vit en nous et qui, par nous, s’élève encore afin de briser le dernier cercle, de défoncer la dernière barrière qui nous sépare de Dieu.

Et c’est cela qu’il nous faut voir : ce réveil planétaire, ce formidable surgissement d’un dieu de lumière hors de l’abîme, cette victoire qu’il remporte sans cesse, et sans cesse plus haut, cette irrésistible ascension de l’Être de la Terre qui, de son front illuminé, touche aujourd’hui les étoiles après avoir patiemment repoussé les limites et fendu les voiles de la Nuit tentaculaire.

Depuis qu’il a commencé de grandir, il ne s’est jamais arrêté : la Terre n’est pas subitement retombée dans la désolation des premiers temps, n’a pas de nouveau chaviré dans les eaux sombres de l’oubli ; au contraire, il n’a cessé d’en hisser la conscience vers des gloires plus éclatantes et de plus profonds enchantements. Ainsi a-t-il conquis le cosmos, la perception du cosmos par les yeux de l’homme. Ainsi rêve-t-il de nouvelles conquêtes où il possédera encore plus que la perception extérieure du cosmos, car un jour viendra où l’homme comprendra quelle est sa place véritable dans cet univers qui semble le contenir.

Pour que je sois conscient de l’univers, où faut-il nécessairement que l’univers se situe par rapport à ma conscience ? Là est la question qu’un jour se posera l’homme. Une fois qu’il y aura répondu, non pas intellectuellement, d’une façon qui ne modifie guère son comportement, mais dans toutes ses fibres en sorte que sera pour jamais changé son état d’âme, alors il aura accompli un nouveau pas sur la route sans fin de la découverte de la Vérité. L’Être de la Terre sera entré dans une nouvelle dimension, et Dieu sera à portée de la main.

Et c’est pourquoi il nous faut apprendre à nous considérer non comme des esclaves à la botte du Mensonge et de l’Illusion, de la Souffrance et de la Mort, mais comme de libres expressions d’un Esprit qui grandit, comme des dieux qui, librement, traversent les ténèbres et les métamorphosent avant de se redevenir. Nous croyons que nos jours se passent à égratigner en vain la surface d’une Terre indifférente et qu’il ne nous reste qu’à nous y coucher pour pleurer et mourir. Nous croyons qu’à notre insu nous habitent des volontés qui se rient de nous et profitent de notre faiblesse. Nous croyons être la proie de furies qui nous pourchassent et nous mettent à mort pour des crimes jamais commis. Nous croyons à des divinités acariâtres qui ne nous créent que pour nous dévorer. Nous croyons qu’il nous faut nous en défendre ou nous en cacher, adorer en tremblant ou nier. Mais tout cela est faux. Nous sommes l’Être de la Terre en sa croissance bienheureuse, nous sommes Dieu Lui-même en le mouvement fabuleux où Il se rejoint et s’enlace à jamais, Lui qui, pourtant, ne s’est jamais quitté, Lui qui, à aucun moment, ni en nous ni en rien, dans cet univers ou un autre, ne cesse d’être Dieu.

Mais où est notre perfection, alors ? Si nous sommes Dieu, comme le disent les voyants, pourquoi notre perfection nous est-elle dérobée ? Pourquoi ce sens de notre petitesse, si nous sommes infinis ? Pourquoi aussi nous dire que, contrairement aux animaux, nous ne suivons pas les voies de la Nature? Pourquoi ces potentats du Dogme qui proclament que nous sommes dénaturés ? Partout, des voix de papes ou de kapos retentissent pour stigmatiser notre orgueil et flétrir notre pensée. Mais si orgueil il y vraiment, d’où nous vient-il ? Et qui a voulu que nous pensions ? Ne serait-il pas plus juste de dire qu’en nous la Nature s’exprime autrement ? Que, loin d’abandonner ses voies, nous les suivons, malgré que nous en ayons, et que, guidés par un maître invisible, nous avançons vers un but qui, justement, est celui de la Nature entière ? Comment pourrions-nous en avoir un autre ? Si nous faisons partie de la Nature et sommes issus d’elle, comment pourrions-nous agir différemment d’elle ? Aussi devons-nous comprendre ceci une fois pour toutes : nous ne sommes pas dénaturés, nous n’avons jamais dérogé aux vœux de la Nature, nous la servons en tous nos gestes et lui obéissons, ne pouvant rien vouloir qui ne soit, d’une façon ou d’une autre, sa propre volonté, ne pouvant qu’être ses vaisseaux dociles et les instruments de son labeur cosmique.

Et elle-même, la Nature, que pourrait-elle vouloir qui ne soit la volonté de Dieu ? Comment voudrions-nous alors autre chose que ce que veut le Divin ? Imaginer que l’on peut vouloir soi-même quelque chose, c’est s’imaginer fort d’une volonté plus grande que celle de Dieu et donc se croire plus grand que Lui. Lors même que nous nous trouvons si petits, allons-nous à ce point nous contredire ?

Cela qui manifeste le cosmos — de quelque façon que nous Le nommions —, allons-nous vraiment dire que nous Lui sommes supérieurs ? Si, matérialistes, nous ne jurons que par une Force matérielle comme origine et soutien de l’univers, allons-nous prétendre que, créatures matérielles infiniment petites dans l’infiniment grand, nous surpassons cette Force dont, cependant, nous sommes incapables de déterminer la naissance et la cause ? Si, religieux, nous croyons à un Dieu tout-puissant, père de ce monde et créateur de nos jours, allons-nous Lui contester Sa toute-puissance et la limiter à notre bon plaisir, décréter qu’Il ne peut que ce que nous voulons et quand nous le voulons et Lui reprocher ensuite de ne pas se conformer à notre idée et de faire advenir ce qui nous déplaît ?

Mais si, en revanche, nous comprenons que Dieu veut tout ce qui est, dans l’ensemble immesurable de l’Espace et du Temps comme dans le détail de chaque être, que Dieu nous veut exactement tels que nous sommes et si cette volonté devient claire en nous et que nous nous y abandonnions, alors nul problème ne se pose plus : nous agissons selon la seule volonté de Dieu, nous sommes Dieu Lui- même qui agit.

Il n’est plus question, en ce cas, d’être parfait ou imparfait, car Dieu ne peut être que parfait sous quelque forme que ce soit. Et quand nous considérerions notre être d’un œil encore humain, nous comprenons toutefois que point n’est besoin que nous soyons « parfaits » si une autre créature terrestre doit l’être. Notre rôle est plus humble, mais aussi plus nécessaire et fatidique que nous ne le croyons. Notre rôle où la souffrance et le malheur ont une si grande part, où l’ignorance nous jugule à chaque pas, qu’à chaque pas nous renversons, notre rôle est d’ensemencer les immenses plaines de l’avenir inconnu et d’y susciter la gloire que nous n’aurons pas possédée, d’y faire lever un Soleil qui, plus jamais, ne se couchera et en lequel grandira une race divine née de nous, de notre ombre et de notre misère, et qui ne sera que Lumière et que Joie.

Certes, nous ne pouvons prévoir ce que, demain, deviendra notre race, en quoi elle sera précisément transmuée : quel enfant sait l’adulte qu’il sera ? Mais du moins, comme l’enfant rêve son avenir, pouvons-nous rêver le nôtre, savoir, pour commencer, que cet avenir sera, en être aussi naturellement certains que l’enfant l’est de grandir. 1 Tout nous le crie lors même qu’à chaque instant la Mort se vante de nous désespérer : nous ne cessons de gravir des échelons vers la révélation de notre pouvoir et de notre vérité, de notre immortalité ; nous sommes de jour en jour plus lumineux, et si parfois nous nous semblons à nous-mêmes plus inconscients que jadis, c’est qu’en réalité nous sommes plus conscients de notre inconscience, c’est qu’en grandissant le Jour découvre en nous plus de Nuit. L’horreur où nous sombrons aujourd’hui est signe que nous sommes capables d’une plus haute extase qu’hier. Les goulags et les charniers et les villes vampires où s’affole la vie de ce siècle, avec leurs tenailles qui broient la dignité humaine et condamnent l’esprit à la boue des cloaques, avec leurs devises mensongères, avec leurs chantages, leurs orgies et leurs crimes, tout ce dédaléen cauchemar où l’homme s’englue, s’aveugle et s’abolit, tout cela est le négatif d’une réalité de lumière d’autant plus intense qu’il est, lui, plus hideux, car notre capacité de joie est à l’exacte mesure de notre capacité de douleur et de dégoût.

Tout est comme le reflet d’une montagne dans les eaux calmes d’un lac. Plus nous montons vers les hauteurs, plus notre reflet semble descendre dans les profondeurs. Sachons alors que c’est notre reflet seul qui s’abîme ainsi dans les ténèbres du monde tandis que, libre et résolu, notre être véritable s’élève vers la lumière.

Et l’âme sereine, les yeux confiants, apprenons à regarder le monde au-delà des apparences qu’il nous montre et à concevoir de la juste façon les questions que son horreur nous pose. Ces grandes phratries de la désespérance que sont les sociétés modernes de tous les pays, riches ou pauvres, individualistes ou collectivistes, sont-elles vraiment l’image d’un camp de la mort à l’échelle planétaire ? Ne sont-elles pas plutôt l’hallucinant et multiple embryon de la Cité de Dieu ? Et cette espèce d’épilepsie universelle qui nous roule dans l’ordure — nous les individus et, nous les nations —, qui nous couvre de bave et d’excréments, nous agenouille devant l’argent et nous prosterne devant le centre sauvage de corps haletants, et ce mal-orgasme de la haine qui nous éventre comme un meurtre magique où nous étreint notre ombre, est-ce vraiment l’enfer avec ses sachems guerriers et ses mammons avides et ses molochs insatiables, est-ce vraiment le signe, alors, qu’il n’est nulle part d’issue ni de salut et sommes-nous bien sûrs qu’il ne nous reste plus, en une ultime convulsion de plaisir et d’horreur, qu’à nous faire éclater, qu’à disparaître en une vengeresse explosion de tout notre être que la Nuit engloutira pour jamais ? Ou n’est-ce pas l’amorce d’autre chose ? N’est-ce pas la preuve atroce que, devinant au-dessus de nous un Pouvoir qui est tout, nous cherchons à nous y abandonner et qu’impatients d’offrir notre soumission, nous provoquons des catastrophes ? Notre être entier le clame : que quelqu’un se charge de nous, c’est notre seul rêve. De toutes les manières possibles, nous cherchons à établir le contact avec ce qui nous veut et nous meut ; nous appelons des forces pour qu’elles nous envahissent et nous submergent, nous noient ou nous exhaussent, apprentis sorciers jouant avec le feu et nous y brûlant, néophytes mêlant les vagues négatives de la Nuit et les ondes positives de la Lumière et répandant sur la Terre les noirs incendies de la Fin des Temps. Mais ce Pouvoir que nous appelons sans savoir existe bel et bien et, cependant, caresse nos fronts couverts de sueur et bénit nos corps ensanglantés. Derrière notre errance monstrueuse, il est encore là, nous guidant parmi les décombres de ce que nous avons pour mission de détruire, au prix de notre raison et de notre vie, pour que soit autre chose.

Nous ne savons ce que nous faisons, et l’horreur qui nous entoure altère encore notre vision. Mais ce que nous faisons est la volonté de Dieu, car nulle autre volonté ne peut se manifester dans l’univers, et s’il nous paraît qu’en fait d’autres volontés s’opposent à la Sienne, cette opposition même fait partie de ce qu’Il veut dans l’éternel déploiement de Son rêve cosmique où, si fragiles, nous tenons un rôle pourtant si essentiel.

Jamais, nous ne devons oublier que nos actes ne sont que les bribes d’un acte unique et infini qu’exécute un seul Être dans tout l’univers, et que notre souffrance est le levain de la grâce du monde, de la beauté du ciel, de la splendeur sidérale — de même qu’éprouvé ailleurs par d’autres formes d’être ce que nous appelons souffrance participe sans savoir à notre propre grandeur.

Dès lors, un seul devoir nous incombe : regarder sans trembler le mal qui nous échoit, celui qui nous dévaste et celui que nous commettons. Le cancer dont meurt un être, l’accident où périt une foule, la guerre qui anéantit un peuple tout autant que nos crimes grands et petits — c’est cela qu’il nous faut apprendre à voir et en quoi il nous faut apprendre à reconnaître une seule force qui sourit derrière de multiples visages grimaçants, une seule force qui, en vérité, n’est négative qu’aussi longtemps que notre vision se limite à l’incertain édifice de notre personnalité. Et il nous faut apprendre aussi à voir que nos erreurs ne sont pas plus des péchés que n’en sont les maladies. Ou alors il ne serait pas de plus grand péché que la mort elle-même, qui nie la Vie, l’Éternité vivante de Dieu. Il nous faut apprendre à nous regarder nous-mêmes avec amour et compassion. Que chacun de nous commence par se pardonner à soi-même 2, c’est-à-dire par se savoir innocent, par consentir à être une simple et pure création de la Divinité sur Terre.

Nous pardonner à nous-mêmes ? Mais n’est-ce pas nier le mal ? N’est-ce pas ouvrir les vannes de notre être aux instincts les plus infernaux ? N’est-ce pas risquer d’attirer pire que ce que nous vivons aujourd’hui ? N’est-ce pas nous donner licence de commettre impunément les dernières abjections ? Est-ce vraiment cela ? Et allons-nous encore longtemps supporter cet apartheid dont notre race est victime et qui nous rejette dans les sphères ombreuses du mal et de la honte ? Allons-nous encore longtemps supporter d’être l’objet du trafic des démons et des dieux, d’être leur bétail marqué au fer de la malédiction céleste ? Allons-nous encore longtemps consentir à servir de marchepied aux ivresses des forces qui animent le cosmos, abdiquer notre pureté innée pour nous vautrer sur la couche de leur désir ? Nous pardonner à nous-mêmes signifie arracher de nos traits le masque qui nous est imposé et triompher du mal qui nous accuse et dont, en même temps, nous sommes accusés. Nous pardonner à nous-mêmes signifie nous élever jusqu’en notre état primordial, jusqu’en notre nature divine. Nous pardonner à nous-mêmes signifie savoir que nous sommes Dieu et Le redevenir.

Or, il faut une humilité infinie pour se connaître Dieu 3. Il ne s’agit pas de s’emparer des nations, de subjuguer les êtres, de posséder le monde. Il ne s’agit pas de se faire adorer par les uns et d’exterminer les autres. Il s’agit de s’annuler en Dieu de sorte qu’il n’y ait plus que Lui, de se dissoudre afin d’être seulement la nef de Son rêve, le jardin de Son jeu, le temple de Son amour.

Et c’est cela que veut dire s’aimer soi-même — c’est préférer l’inconnu qui demeure en nous à tout ce qui fait notre vie, à tout ce qu’elle a non seulement de plus délicieux, mais aussi de plus difficile, de plus noble et de plus admirable. C’est préférer cette nudité du feu, cette unité de l’âme, cette connaissance que l’on est transparent et donc sans limites et que, dès lors, on contient tout et que tout, sans exception, est de même transparent et, pour cela même, parfait. C’est cela, s’aimer — c’est aimer tous les êtres et toutes les choses, car nous ne formons en vérité qu’un seul être, qui est Dieu et qui joue à se connaître Lui-même dans le mystère du monde.

Notre seul devoir est désormais de le comprendre. Si belles que soient nos Écritures, que nous ont-elles en effet apporté jusqu’ici ? Une façon de courber le front devant la Souffrance et de nous résoudre à l’inéluctable de la Mort. Nulle religion ne nous a rendus à notre divinité. Bien plutôt, chacune semble s’être appliquée à nous donner des maîtres et à nous traiter en inférieurs. Si nous sommes Dieu, si tout est Dieu, ainsi qu’au fil des millénaires l’enseignent les voyants, comment pourrions-nous être forcés au service de puissances apparemment plus grandes que nous, apparemment plus sages du fait de leur position, apparemment plus belles et plus indispensables en vertu de leurs titres ? Féodalité des religions ! Mais nous sommes Dieu, et leur loi ne doit plus peser sur nous. Le plaisir que les pouvoirs cosmiques et les soi-disant suzerains de nos qualités prennent à nous limiter en nous définissant dans la Nature, nous ne le leur procurerons plus. Les liens qu’ils ont tissés pour nous retenir, à nous de les trancher. Sans crainte du châtiment dont ils nous menacent, nous serons purs et resplendissants. Nous serons les enfants radieux que nous portons en nous et que tout assassine ou veut assassiner.

Les dieux connus et inconnus qui gouvernent notre être et lui assignent des devoirs, des jouissances et des rêves que nous n’avons pas le pouvoir de choisir, ni d’imaginer différents, et les Normes aveugles qui nouent et rompent en ricanant les fils de nos destins — tout ce peuple puissant qui règne sur nous, nous devons à présent le quitter. Depuis des millénaires, notre race offre des sacrifices, offre sa vie, son sang, ses espérances, sans pouvoir tenir pour sûr qu’elle sera entendue et en acceptant d’être la chose dont on se joue toujours. Mais le temps de cet apprentissage et de cette ségrégation qui, d’un côté, hisse les dieux sur des pinacles d’or et, de l’autre, retient les hommes prisonniers des ténèbres, est terminé. Et terminée l’ère des religions, qu’elles soient spiritualistes ou matérialistes, que leurs dogmes visent la possession de l’au-delà ou que leurs slogans prêchent une dictature mondiale. Au moment où la souffrance semble nous rendre fous sans remède, nous découvrons la sagesse. Au-delà de cette maladrerie qu’est le monde où nous errons, il y a autre chose, dont les dieux nous ont jusqu’à présent spoliés : notre pureté, notre beauté, notre vérité, notre liberté, notre divinité.

Un jour vient où l’enfant quitte ses parents, non parce qu’ils l’ont jadis battu, mais parce qu’il doit s’accomplir. Un jour vient où l’homme doit quitter ses dieux, non parce qu’ils l’ont tourmenté, mais parce qu’il doit s’accomplir. Et ce jour est venu. 4 À notre accomplissement, ce tourment imposé par les dieux fut toutefois nécessaire et même indispensable, qui nous sauva du crépuscule béat où nous aurions autrement été enfermés. Car nous aurions pu être une race parfaite, du moins nous est-il loisible de l’imaginer, une race parfaite et statique, enlisée dans une demi-lumière qui nous aurait à jamais contentés, que nous n’aurions pas cherché à dépasser pour en découvrir une autre, plus grande, et une autre encore, toujours une autre.

Oui, nous pouvons nous imaginer différents, nous projeter dans un temps parallèle au nôtre et qui, à l’inverse du nôtre, ne se mouvrait vers rien. Un temps comme endormi, éclairé de lueurs indécises, heureux en son sommeil et dispensant un bonheur toujours identique. Nous pouvons un instant imaginer notre race figée dans cette torpeur satisfaite c’est même, individuellement, notre entêtante image de la félicité ou celle que nous nous faisons des paradis. Nous pouvons imaginer notre Terre nimbée d’une douceur sédative et notre race plongée dans une dévotieuse léthargie. Voici des rites jour après jour accomplis, des sacrifices languides célébrés dans les temples, des chants archangéliques, une extase de sainteté douceâtre, toute la vie lisérée d’or d’un peuple de porte-flamme et de thuriféraires voués pour l’éternité à adorer la Lumière sans l’être et à brûler de l’encens devant des idoles envoûtantes, irrésistiblement proches et pourtant insaisies. Perpétuant des gestes admirables dans la sérénité du monde, nous viendrions pour disparaître un jour, sans avoir ajouté ni retranché à la beauté des choses, ni en avoir mieux percé le secret.

C’est alors qu’en vérité nous serions prisonniers des dieux : ensorcelés par le sourire de leurs lèvres et de leurs yeux, nous serions incapables de découvrir la raison de notre être ; la sainte somnolence de notre âme nous tiendrait lieu d’éveil à sa divinité ; l’engourdissement mystique de nos sens remplacerait l’abrasive ardeur de notre volonté de savoir coûte que coûte ce qu’est ce monde et ce que nous y venons faire. Plus encore que celle que nous menons aujourd’hui et dont nous rebute la violence, notre vie serait une mort, une suave stagnation de vertiges apprivoisés. Nous n’aurions peur de rien, n’aurions besoin de rien, ne souffririons de rien en cet endormissement gracieux de notre conscience.

Mais si, justement, la souffrance n’existait pas, qui nous tirerait de ce coma vertueux ? Les dieux, recevant nos hommages, nous entoureraient de leurs bienfaits et couperaient en nous le contact avec ce qui leur est supérieur. Et nous serions enchaînés par les chaînes de leurs faveurs, de leurs caresses et de leurs dons.

« Ô Dieu, délivre-nous des dieux! O Dieu, envoie-nous les démons ! Qu’ils nous empêchent de dormir et nous contraignent ainsi d’espérer Te revoir ! » Prière folle du sage qui sait bien que l’ascète s’inflige à lui-même la souffrance afin que sa conscience s’éveille sans cesse davantage. Certes, il est, pour revoir Dieu et Le redevenir, d’autres moyens que la nécrose provoquée des sensations et des sentiments dont se vantent les anachorètes. Gangréner ses émotions n’est pas la solution. S’abaisser pour trouver Dieu, c’est abaisser Dieu, qui est en nous. Pourquoi Le rechercher dans l’ordure, la lèpre et la disgrâce ? Pourquoi ne pas apprendre à Le reconnaître dans une équation, un poème ou une symphonie ? Pourquoi fuir la beauté, dès qu’il s’agit de rencontrer le Divin face à face ? Peut-on L’insulter davantage qu’en Le traquant par des artifices de fakir ou qu’en s’humiliant dans le culte de la misère ?

Mais c’est que, d’instinct, l’amant de Dieu sait qu’il lui faut appeler les démons plutôt que les dieux pour voir un jour son Seigneur. Il sait que les dieux l’anesthésieraient tandis que les démons ne le laisseront pas en repos et que, lui brûlant l’âme, ils précipiteront ses pas vers le sanctuaire où l’attend l’éternel Amour de soi.

Ainsi avons-nous échappé à ce langoureux paysage de roses, de lys et de lotus, à ses oiseaux de paradis, à ses demeures exquises et ses temples très purs, à ses heures immobiles. Ainsi dès le début avons-nous été jetés au feu de souffrances sans nombre afin d’y être forgés et d’en ressortir non seulement capables de douceur, comme le voudrait parfois notre lassitude de combattre, mais capables aussi de puissance, comme l’exige le nocher de nos jours à la barre de notre être, capables de conquérir avec une puissante et invincible douceur le royaume du monde et de le posséder jusqu’à l’âme en sa divine nudité.

Il a donc fallu et il faut encore que nous souffrions. C’est le mal qui nous forge et nous construit. C’est l’Esprit du Mal qui nous guide vers Dieu et nous aide à Le redevenir. S’il n’y avait le Mal, nous dormirions sur les genoux des dieux sans nous soucier de notre vérité. Et peut-être, après tout, est-ce ce que nous faisons lorsque nous sommes « morts », demeurant en des lieux de délice statique. Mais autre est la loi de la vie sur la Terre : devenir, s’affirmer, se parfaire au prix d’une incessante ordalie. Vivre n’est pas simplement exister, et ce n’est pas que dévorer les autres pour subsister, c’est aussi se dévorer soi-même afin de se délivrer autre, de s’enfanter différent. La lutte pour la vie, la survie du mieux adapté, ce n’est là qu’un aspect du problème. L’autre aspect, qui complète le premier et l’élucide, est cet autodafé où l’être se précipite dans l’espoir d’en resurgir plus vrai. La nécessité de survivre se prolonge en le rêve de vivre à un niveau plus élevé de l’univers. Et pour cela, peu importe le prix qu’il faut payer : les sacrifices qu’ordonnent les religions ne sont rien, les macérations où l’ermite cisèle sa fièvre de transcendance ne sont rien, l’abandon de soi à Dieu ou aux hommes n’est rien ; trop, ce n’est pas encore assez, dirait-on, dans cet élan où nous voulons saisir l’insaisissable et enlacer l’infini.

Et le prix, nous le payons à chaque pas. Sainte, la souffrance n’est pas l’apanage d’une poignée d’élus, de mendiants visionnaires, de moines qui se savent frères du Soleil et de la Lune ou de mages qui façonnent l’avenir à la ressemblance de leur amour de Dieu. La souffrance au contraire est, au mitan du monde, ce qui le gouverne et l’aiguillonne et, au cœur de l’homme, ce qui le tient éveillé et le fait aspirer à un état supérieur. La souffrance, celle qui physiquement nous harcèle et celle à laquelle nous succombons moralement, la douleur de notre chair et le péché de notre esprit, voilà le prix que nous acceptons de payer pour connaître qui nous sommes et posséder une pleine conscience de notre chair et de notre esprit.

Car telle est la Loi terrestre : c’est par le Mal que nous conquérons le Bien, et même plus que le Bien, ce qui dépasse notre Mal et notre Bien provisoires 5 ; c’est par ce qui nous vrille et nous taraude que nous devenons moins vulnérables, par ce qui nous avilit que nous apprenons à nous élever. Et il en fut toujours ainsi.

D’espèce en espèce, mutation après mutation, la Loi ne fit que s’avérer plus implacable. Ou bien l’espèce supportait la souffrance de sa mue nécessaire, ou elle disparaissait. Ou elle acceptait de s’illuminer, ou elle retombait dans la Nuit. Ou par la souffrance elle conquérait de nouveaux pouvoirs, ou toute puissance lui était retirée. L’homme est le fils de cette souffrance cosmique qui, depuis les débuts de la Vie sur la Terre, déchire les remparts des Ténèbres et arrache les taies qui recouvrent les yeux des créatures pour qu’enfin leur soit visible le Soleil de leur être en son ultime vérité.

Les écailles de l’Ignorance tomberont de nos yeux. Ce qu’aujourd’hui nous faisons et que, différemment selon les latitudes, les ères, les cultures, nous appelons le Bien et le Mal, il nous sera impossible demain de le faire. Héritiers du monde animal dont nous avons conservé tant de traits et d’habitudes, nous ne vivons cependant plus en animaux. Il est des choses qui nous sont devenues impossibles, des gestes, des mouvements physiques autant que des comportements sensoriels dont le souvenir même a disparu de nous. De même demain serons-nous incapables du comportement qui nous définit aujourd’hui. Notre nature sera changée. Nous dépendrons d’une autre Loi. L’Arbre de Vie drageonne à l’infini, et innombrable en est la descendance. Innombrable et de plus en plus sublime, ourdie par la Souffrance sans merci qui brûle et mord et frappe et polit le matériau de notre race pour en faire l’image vivante de l’Absolu.

Et c’est la même Souffrance qui, depuis le début, fore la Matière endormie pour orchestrer la création entière. C’est elle qui secoue l’ombre inerte de la Terre somnambule, qui apeure les formes de la Vie, les essouffle et les fustige pour qu’elles se veuillent plus fortes, qui les déchire dans l’entredévorement et leur fait chercher de plus en plus autre chose, c’est elle qui, du corps animal qu’elle déforme et qu’elle broie, extirpe le corps miraculeux de l’homme, pirogue verticale devant conquérir l’océan du monde, sillonner les eaux de l’Espace et du Temps, frôler même, au-delà, l’immensité solaire d’un Sphinx impossible à nommer.

Mais comment l’ombre accumulée sur nous par la Souffrance peut-elle nous aider à voir la lumière de la Joie d’être ? Comment la fièvre et l’agonie, comment la démence cellulaire où se tordent les membres, comment la mort peuvent-elles conduire à l’Immortalité ? Comment la haine peut-elle conduire à l’Amour et le mensonge à la Vérité ? Comment tout le poids du Mal qui nous écrase peut-il nous offrir l’apesanteur de l’âme ?

Nous sommes ainsi construits que, le Mal n’étant pas notre élément, nous le ressentons toujours comme un envahissement, une dictature et une aliénation. S’il participait de notre nature, il ne nous blesserait ni moralement ni physiquement, nous l’éprouverions comme un plaisir sans perversité, comme un bonheur qui nous endormirait. Mais autre que nous, il nous fait horreur, et c’est ainsi qu’il nous tient éveillés.

Chaque coup nous enseigne : « Ceci qui souffre est mon corps, et ceci mon cœur, ceci ma pensée et ceci est mon âme. Ceci est la limite où je me heurte et dont je ne veux pas. Ceci est le cercle de ma vie dont je veux m’émanciper. » Chaque coup non seulement nous éveille à la conscience des multiples chambres de la demeure de notre être, mais nous oblige à tisser des songes sans cesse plus superbes où posséder le pouvoir qui, enfin et à jamais, renverse le Mal.

Même le plus obscurci des êtres humains nourrit la flamme de ce rêve ; même le plus enfoncé dans la déchéance berce une image de beauté ; l’humanité entière vibre à la caresse de l’Invisible et, prête à tout abandonner s’il se manifestait, ignore que c’est un seul et même mouvement qui doit se traduire d’un côté par son abandon du Mal et, de l’autre, par la manifestation du Divin. Car Dieu n’est pas une récompense, pas même un résultat. Mouvement perpétuel et d’avance accompli, Il est celui qui cherche et celui qui est cherché. En l’homme, Il part à Sa rencontre et, au-delà de l’homme, s’attend et se rejoint. S’aidant de la Souffrance, Il gravit les sommets de Son être rutilant d’univers et, simultanément, dépassant depuis toujours la Souffrance, Il ne cesse de rayonner de Joie.

Chaque blessure, en quelque sorte, avive Son sourire, Le rendant un peu plus à Lui-même. Dans les pleurs du nourrisson, Il sourit de s’éveiller déjà, de déjà commencer la reconquête de soi. Et Son sourire se précise avec les cris de l’enfant, avec les sanglots furieux de l’adolescent et les larmes muettes ou les hurlements de l’adulte. Les gémissements des malades et des blessés, les râles des mourants proclament Sa prise de conscience du monde qui doit un jour aboutir à la pleine réalisation de Lui-même. Et là, se trouve Son sourire. Là, dans cette souffrance imméritée, monstrueuse et continuelle, se trouve Son Amour.

Est-ce donc cela, la vérité, Seigneur, que Tu nous violentes afin que nous grandissions en connaissance et en pouvoir et qu’un jour nous sachions spontanément que nous ne sommes autres que Toi ? Alors, tout pour le savoir plus vite ! Tous les maux tout de suite ! Fais pleuvoir sur nous tous les fléaux s’il est vrai qu’ainsi nous devons nous réveiller à Ta Réalité ! Rien ne nous fera plus trembler. Si nous avons l’assurance que tout cela est le prix pour Te revoir et Te redevenir, rien ne nous paraîtra trop cher payé. Les yeux fixés sur Toi que nous ne verrons pas encore mais que nous devinerons devant nous et dont, en nous, nous sentirons l’influence, nous accepterons tout ce Mal qui ne sera plus mal dès lors que nous saurons qu’il nous vient de Toi.

Ô Seigneur, apprends-nous à Te reconnaître, à reconnaître Ton Amour dans les plaies et les maux et dans la mort de ceux que nous aimons, dans la tempête et l’incendie et les séismes qui ravagent, dans la trahison et dans l’insulte et dans la rupture d’avec ceux à qui nous nous lions, dans tout ce qui, à chaque instant, nous accable, dans la détresse de tous les jours et la calamité de vivre sans but et de mourir sans raison. Apprends-nous, Seigneur, à Te reconnaître dans ce qui nous blesse et dans ce qui met à sac notre pays ou d’autres peuples, apprends-nous, Seigneur, oh, apprends-nous à Te reconnaître dans les émeutes, les guerres et les révolutions et dans l’apocalypse nucléaire. Seigneur, Seigneur, c’est Toi qui veux, Toi et Toi seul qui veux et sais. Et nous n’avons d’autre destin que d’être Toi un jour. Les moyens T’appartiennent. Que Ta volonté soit faite, Seigneur, et nous Te deviendrons.

Adieu, alors, à nos mancies, à nos transes divinatoires où nous croyons déchiffrer récompenses et châtiments dans les brumes d’opale où germe l’avenir. Adieu à nos terreurs, à nos désirs et à nos larmes. Qu’importe de sombrer dans l’abîme, si c’est pour y trouver Dieu. 6 Qu’importe de mourir égorgé, si c’est la main de Dieu qui se révèle alors. Qu’importent les bassesses, le déshonneur et la prison, si le visage de Dieu soudain y resplendit. Qu’importe le terrorisme, qu’importent les délations, qu’importent le mensonge des partis, la forfaiture des prélats, l’apostasie des chefs, les crimes des gouvernements, si c’est le sourire de Dieu qui, derrière, se dessine et rayonne d’amour. Félonie des uns, que nous croyions pouvoir nommer amis, palinodie des autres, à qui nous croyions pouvoir confier nos destins, massacre de nos espérances et destruction de notre foi, que nous importe ? Si Dieu en est l’auteur, tout nous devient divin. La pire atrocité est autant Dieu que le délice le plus exquis. Où est le Mal ? Où est le Bien ? Il nous faut seulement — seulement ! — sentir Dieu en toute chose et en tout être sans avoir peur du sang et de la boue, ni avoir cure de la douceur et du plaisir. Voir Dieu dans ce qui nous arrache les yeux ou dans ce sur quoi nous les voudrions fermer, Dieu le seul principe et le seul but, le seul motif et le seul être. Voir Dieu, être Dieu — et le monde, alors, le monde entier sera délivré du Mal, de la Souffrance et de la Mort.

Car c’est cela, voir Dieu ; et c’est cela, se savoir Dieu : c’est Le reconnaître et L’éprouver non seulement dans la magie de beauté de l’univers, dans les fleurs, les oiseaux, les étoiles, mais dans la torturante laideur qui nous assaille à chaque instant. Si, envoyés à la mort par des fanatiques, nous ne voyons que Dieu, où est la mort, où est l’injustice qui nous condamne ? Et si, jetés en prison ou déportés, nous ne voyons que Dieu, qui est prisonnier, qui est déporté ? 7 Rien ne résiste à la vision de Dieu, les dimensions explosent, ce qui nous est le plus cher et le plus sacré perd toute saveur, et le poison des malédictions s’évapore.

Celui-là seul a vu Dieu, qui n’est ému ni par le malheur ni par le bonheur quand ils lui échoient. 8 Celui-là seul est libre, qui se sent infini même enchaîné. Celui-là seul est vivant, qui ne perçoit que l’Éternité au moment de mourir. Celui-là seul est parfait, qui, au moment de tuer pour se défendre, lui ou sa race, ne tremble ni ne hait, mais sait qu’il n’agit pas, que seul en lui Dieu agit et que seul Dieu existe, aussi bien en lui-même qu’en l’ennemi.

Ô connaissance éblouissante qui brûle et réduit en cendres notre vision du monde ! Nous étions enfermés dans le donjon d’un corps, et le nom de Dieu y a pénétré comme une incandescence mystérieuse que nous avons contemplée et qui, alors, a grandi jusqu’à dissoudre l’ombre qui régnait dans notre cachot et jusqu’à dissoudre le cachot lui-même. J’illumine, je suis illuminé — nous sommes la Lumière elle-même, il n’y a plus que la Lumière de Dieu partout autour de nous comme à l’intérieur de nous. Tout ce qui est, est Dieu, ne peut être que Dieu. Le tégument d’ignorance qui recouvrait le monde est tombé ainsi qu’une peau morte. En tout, apparaît le visage de Dieu. En tout resplendit Son sourire : en la hideur du crime et la hauteur de la vertu, resplendit le sourire de Son Amour. Tout le traduit et converge pour Le réaliser.

Et il faut savoir encore autre chose. Il faut savoir que cela qui nous torture n’est pas définitif, ni cela qui nous donne du plaisir. Malheur et bonheur sont des étapes sur notre route. La gloire et la disgrâce ne sont pas des fins en soi. Le mérite et le démérite doivent pareillement s’effacer. Il ne suffit pas de connaître Dieu dans le Bien et de Le reconnaître dans le Mal. Il ne s’agit pas de s’arrêter là, soumis, content et veule. Il faut encore savoir que ce Bien et ce Mal mènent à autre chose, qui sera, sur la Terre, une plus divine expression de Dieu. Il ne suffit pas de connaître Dieu dans les plus grandes œuvres et les plus pures Révélations. Il faut encore savoir que Son Œuvre est inachevée, en laquelle Il doit tout entier se révéler, savoir qu’un jour viendra où, dépassant nos cimes les plus hautes, nous deviendrons immenses, éternels, infinis. Il ne suffit pas non plus de reconnaître Dieu dans la haine et dans la guerre, et d’accepter de L’y voir. Il faut encore savoir qu’un jour viendra vraiment où il n’y aura plus ni haine ni guerre et où enfin libres, égaux et fraternels tous les êtres se connaîtront Dieu et seront un.

Rien ne doit nous suffire. Seul, l’impossible doit nous attirer. Seul, l’au-delà de nous-mêmes doit être notre but. Nous n’avons d’autre avenir que notre transcendance.

Nous n’avons qu’un geste à faire, et cela sera ; qu’une parole à dire, et cela nous répondra : nous pencher vers notre centre et appeler dans un acte de foi éperdu et humble et enfantin, pareil à un don où disparaît jusqu’à l’idée de donner et où, alors, on devient tout ce qui est. Et même, en réalité, il n’est pas besoin de croire, la foi n’est même pas nécessaire. Il ne nous est pas demandé de bercer ou de leurrer nos souffrances et de leur offrir l’onguent des songes ou l’opiat d’espoirs invérifiables. Il nous est au contraire demandé d’ouvrir les yeux et de regarder droit devant nous dans le futur et de savoir alors — et d’admettre — que nous ne sommes pas le terme de la création et qu’en nous bouge une nouvelle aurore, se tisse un univers nouveau dont nous sommes l’esquisse et la préface hypnotisée.

Hier, il y a des millions d’années, quelque chose s’est passé qui, lentement, invisiblement, irrécusablement, a travaillé la chair des animaux pour y sculpter le corps de l’homme et y enchâsser comme en un tabernacle les radiances de la pensée. Aujourd’hui, sans que le mouvement ait jamais cessé, il s’amplifie soudain, une force 9 descend, qui, nous transmuant, nous tourne dans le feu noir de la fin d’un monde pour que nous délivrions le dieu qui, depuis des âges, grandit sous notre revêtement d’argile.

Le moule, demain, sera brisé, et le dieu jaillira. Mais aujourd’hui, tout semble s’engloutir en un vertige de douleur abyssale. Tout semble se changer en mort, nous tuer ou mourir entre nos mains. Une ultime asphyxie enveloppe la Terre et gèle le souffle dans les corps. En une mue inexorable, le monde rejette sa peau humaine, et les cadavres jonchent des pays entiers. N’y a-t-il nul espoir ? Nulle promesse ne se fera-t-elle entendre ? Le vacarme des guerres et d’autres atrocités nous a tous rendus sourds. Et l’heure ressemble à ce moment de la nuit jadis appelé silentium, ou tout est hermétique ténèbre et mutisme immobile, avant que, dans le ciel où lentement chavirent les étoiles, n’apparaisse, à l’orient, une lueur qui contient déjà toute la clarté du jour. Alors, s’élèvent les premières voix d’oiseaux qui bougent dans les arbres. Le ciel glisse et s’inverse. Et le monde à nouveau est créé.

Aussi longtemps que se taisent les oiseaux, c’est le silentium. Mais dès que leurs voix, si fragilement que ce soit, commencent de vibrer dans la nuit finissante, le miracle s’opère, et la mort se retire. L’ombre qui méduse se transforme en clarté. Or, en cette heure d’obscurité absolue où nous sommes, déjà, comme des chants d’oiseaux, des voix ont commencé de frémir doucement, des êtres ont commencé de percevoir le Soleil d’or qui, demain, doit resplendir. Et ces voix, et ces êtres reprennent à la suite les mêmes paroles et les répètent ensemble ainsi qu’un psaume à la lumière qui naît. Et de plus en plus, les voix résonneront, les êtres chanteront, appelant le Soleil jusqu’à tant que chacun le voie, issu des limbes du Mystère.

C’est comme une flamme impondérable qui s’allume ici et en suscite une autre là et là-bas une autre encore, sans même qu’on s’en doute et le Feu, demain, sera sur la Terre. « Écoute, ou n’écoute pas, disent les voix oiselées de la Nuit. Tu dors et ne sais pas. Mais lorsque tu t’éveilleras, le Jour aura paru et toi aussi tu sauras. Le monde entier sera illuminé. L’univers sera Dieu. Et les hommes, dévêtus de leur actuelle apparence, rayonneront de savoir et d’amour. »

Ce qui a pris des milliards d’années et qui était au commencement de la Terre, ce qui dormait dans le sommeil des pierres, sera manifesté entièrement, ayant emprunté tout le chemin de la Nature et l’ayant dépassé, étant passé par ses jalons d’horreur et ses étapes d’indicible ravissement, ayant quêté de forme en forme la révélation de la Vérité, ayant de forme en forme titubé sans comprendre et s’étant aventuré plus loin, vers davantage d’horreur et d’extase, pour connaître et posséder le secret de son être et l’énigme du monde. Alors, commencera autre chose, une autre création dont nous serons les artisans, Dieu innombrable recomposant le monde à Son image véritable, Dieu délivré des apparences du monde et, par là même, délivrant le monde pour en faire Son prisonnier amoureux.

Car être libre ; c’est être prisonnier de Dieu. C’est être peu à peu effacé, supprimé, dissous par Son éclat, disparaître en Son effulgence comme une pierre se délite ; c’est se désagréger en Lui et être, à mesure, envahi par Sa volonté et investi de Son pouvoir. La nuit s’efface, les rêves s’évanouissent. La pensée se fait azur vivant que rien ne trouble et qui s’épand dans la certitude innommée du Divin. Que va-t-il advenir ? Quelle gloire va descendre sur nous ? Que notre être tout entier s’immole dans l’amour. La gravitation n’existe plus. L’être vole. Et la Terre s’envole en lui, pareille à un oiseau dans le ciel de son âme. Et l’univers est lui-même un oiseau aux ailes constellées d’étoiles qui vole sans fin en l’homme libéré.

À quel ravissement devons-nous nous attendre ? Quels prodiges se préparent ? Quels signes nous les annonceront ? Il n’est d’autre avenir pour nous que l’Éternité sur Terre. Un jour viendra, fatal et bienheureux, où, changeant de conscience, chacun sera Dieu, non en des transes fugaces dérobées au-delà, mais ici-bas, constamment et pour toujours.

L’homme ne sera plus homme. Il sera tous les hommes, il sera tous les êtres, il sera l’univers et la raison de l’univers. Car prisonnier de Dieu, il sera lui-même Dieu et partout ne connaîtra que Dieu.

Et du moule où Il s’est coulé jadis, au commencement des Temps, se lèvera l’Être d’immortalité que, sans trêve, nos souffrances et nos songes auront appelé. Nos titres d’aujourd’hui, nos vilenies et nos triomphes, nos races et nos castes, tout s’expliquera alors et tout s’évanouira en notre vérité. Soudain, nous connaîtrons que nous n’avons jamais été que Dieu. Et rien d’autre ne comptera plus, que le couronnement de la Lumière qui, aujourd’hui, couve en nous et, à notre insu même, nous transmue en splendeur éternelle. Car en ce moment précis, Dieu bouge en nous comme un enfant naître, et en nous Il ouvre Ses yeux d’immensité. Il œuvre en nous et nous transforme peu à peu et, en nous, change le cours des choses afin qu’elles soient ce que, depuis toujours, elles doivent être, change l’aspect du ciel afin qu’il soit l’étoffe de notre corps nouveau10 . Et la Terre, sous Sa main, doucement s’immobilise. Une aurore nouvelle point au fond de nos cœurs. Ô temps pré-éternels, vous voici donc venus.

1 Témoin de ce rêve, le dialogue de Kirilov et du narrateur, dans Les possédés de Dostoïevski :  » Celui qui vaincra la souffrance et la peur, celui-là sera lui-même dieu. Il y aura alors une vie nouvelle, il y aura alors un homme nouveau, tout sera nouveau… Alors on divisera l’histoire en deux parties : du gorille à l’abolition de Dieu, et de l’abolition de Dieu à … — au gorille ? — … à la transformation de la terre et de l’homme physiquement. L’homme sera dieu et il changera physiquement. »De son côté, D. H. Lawrence écrit dans Femmes amoureuses :  » L’humanité est morte. Il y aura une nouvelle matérialisation d’un nouveau, genre. »

2 C’est le thème — fatal — de Stavroguine dans Les possédés de Dostoïevski, où l’impossibilité de se pardonner aboutit au suicide du héros.

3 Dans Hagiographie d’un grand pécheur, livre qu’il ne put jamais mener à terme, mais où il puisa le matériau de ses grands romans, Dostoïevski, encore, fait dire à son héros qu’il est Dieu. Et de vouloir être adoré. Se déclarer Dieu dans ce sens-là où l’on se veut l’objet d’un culte parce que l’on se croit supérieur au reste de la création, rejoint l’erreur du surhomme nietzschéen. Chez Dostoïevski comme chez Nietzsche, l’inflation de la personnalité remplace la réalisation de la Divinité, qui, au contraire, est dissolution de la personnalité.

4 Quitter les dieux ne veut pas dire devenir athée, même si la phase de l’athéisme se révèle nécessaire. Cela veut dire se tourner vers Dieu Lui-même. Ainsi, sous la Révolution, se prophétise tout ce qui, aujourd’hui, nous arrive et doit encore nous advenir demain. Le dieu chrétien n’est rejeté que pour honorer ce qui le transcende : « Le jour de la Pentecôte, les bruits de la rue montèrent jusqu’à eux : c’étaient les Parisiens qui se rendaient en masse à la première fête de l’Être suprême dont la Convention nationale, à l’unanimité des votants, avait décrété l’existence. Ils allaient rejoindre le cortège qui se déroulait des Tuileries au Champ-de-Mars avec Robespierre à sa tête. Dans une mise en scène orchestrée par David, l’Incorruptible, un bouquet de fleurs et d’épis à la main, mettait le feu à une statue de l’Athéisme : de ses fleurs calcinées jaillissait la Raison. Sous la direction d’Étienne Méhul et de Salvador Cherubini, un chœur de deux mille quatre cents chanteurs entonnait un hymne de Gossec et de Sarette, sur un texte du poète Desorgues : Père de l’Univers, Suprême Intelligence… » Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre.On était en 1794. Robespierre avait fait voter non seulement l’existence de Dieu — d’un Être suprême justifiant et bénissant en quelque sorte les massacres de la Terreur —, mais l’immortalité de l’âme. C’est sans doute ce qui donne sa vraie mesure à la Révolution et en indique le but réel.

5 « Tout mal œuvre à enfanter le bien éternel. » Sri Aurobindo, La vie divine.

6 « Si Dieu m’assigne une place dans l’Enfer, je ne vois pas pourquoi j’aspirerais au Ciel. Il sait mieux que moi ce qui est pour mon bien. » Sri Aurobindo, Pensées et aphorismes.

7 C’est l’expérience que Tolstoï raconte dans La guerre et la paix. Prisonnier des Français, Pierre se parle à lui-même : « On m’a pris, on m’a enfermé, on me garde prisonnier. Qui, moi ? Moi ? Moi — mon âme immortelle ! » Plus loin, regardant « le ciel, la profondeur où scintillaient les étoiles », il prolonge l’expérience: « Et tout cela est à moi, et tout cela est en moi, et tout cela est moi ! pensa-t-il. Et c’est tout cela qu’ils ont pris et enfermé dans un baraquement de planches! »

8 « Celui qui, d’un œil égal, voit toute chose à l’image du Moi, que ce soit le chagrin ou le bonheur, celui-là je le tiens pour le suprême yogi. » (Bhagavad-Guîtâ, VI. 32)

9 Sri Aurobindo a nommé cette force « supramentale », du nom de son plan d’origine ; elle doit établir la conscience-de-vérité qui voit, connaît et est spontanément le Divin en soi et en tout.

10 « Même le corps se souviendra de Dieu. » Sri Aurobindo, Savitri, Livre XI, Chant I.


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