Robert Powell : Libération et dualité


28 Sep 2011

(Extrait de L’esprit Libre 1977)

Robert Powell

Deux formes prédominantes caractérisent la recherche de libération de l’humanité à travers les âges. De larges secteurs de l’Est se sont préoccupés spécifiquement de la libération intime, n’accordant qu’une importance secondaire au monde extérieur et matériel. Cette attitude a évidemment conduit à une forme de quiétisme quant aux activités profanes et s’est traduite par une négligence des conditions de vie matérielles.

A l’Ouest, la libération de l’humanité s’est définie en termes sociaux surtout, c’est-à-dire extérieurement. Les gouvernants ont tenté de démocratiser le bonheur pour le plus grand nombre de citoyens, en améliorant les conditions de vie au moyen d’un développement technologique rapide et par certaines formes de législation soi-disant éclairées. Ceux qui ont bénéficié de ces réformes n’ont jamais été tellement nombreux.

Ni la libération intime ni la libération sociale ne créera, semble-t-il, le climat psychologique qui s’impose pour la libération de la conscience. D’une part, un homme affamé sera trop occupé à pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille pour s’inquiéter de son bien-être spirituel (un estomac vide ne favorise pas particulièrement la méditation, quoi qu’en pensent certains), et cette lutte pour la survie, dans un monde hostile, consommera des sommes d’énergie qui autrement auraient pu servir à la recherche.

D’autre part, l’individu qui tente de s’améliorer dans une société matérialiste courra le risque de se perdre irrémédiablement au cours de cette recherche. Ses énergies essentielles seront dirigées vers des buts inaccessibles, et dans bien des cas il se demandera vers quoi il s’en va puisqu’il aura perdu tout contact avec la source de son être.

Cependant, il existe une troisième approche qui n’est ni un sentier mitoyen, ni un compromis entre les deux approches susmentionnées, ni la négation de l’une ou de l’autre. Ce moyen a été reconnu tant à l’Est qu’à l’Ouest comme étant la seule solution au problème de l’asservissement humain. Bref, il s’appuie sur le fait qu’il n’existe pas de division entre « l’intérieur » et « l’extérieur ». Ce que nous appelons « vie spirituelle » n’est pas autre chose que la vie quotidienne, la vie étant indivisible. Cela signifie que la méditation intérieure de l’esprit est incomplète si elle n’est pas accompagnée d’une réflexion sur le monde extérieur. Si, par exemple, pour réglementer la vie en société, on fait des lois pour la paix ou contre la discrimination raciale sans y apporter un changement de cœur correspondant, cette action est, elle aussi, incomplète. Toute forme de libération qui n’est pas qu’apparente, partielle ou temporaire, doit donc être le résultat d’un processus spontané dans lequel « la volonté » ne joue aucun rôle. Ce processus ne provient que de la compréhension profonde du champ complet de l’activité consciente. La seule libération qui soit est celle de l’homme qui vit intensément dans ce monde sans aucune espèce de réserve mentale.

Par une telle approche strictement non dualiste de la réalité, un mode de vie intégré devient vraiment possible parce que, même si cela semble inaccessible, toute chose prend une signification plus profonde. Par exemple, comprendre la non-substantialité de l’atome peut permettre une meilleure connaissance de soi, en nous éclairant sur le vide correspondant de notre propre nature. De même, l’observateur qui se connaît bien peut apporter une nouvelle lumière sur le monde, lequel ne peut être appréhendé que par ses sens. Selon cette façon de voir, la société ne peut être dissociée de l’individu parce que, politiquement, économiquement et psychologiquement, il est le produit de cette société toute entière. Se demander qui, de l’individu ou de la société, est le plus authentique, c’est un peu comme se poser la question proverbiale de l’œuf et du poulet.

Puisque vivre c’est agir, et que chaque action affecte directement nos relations avec les autres et l’environnement tout entier, un homme en quête d’émancipation est donc un homme engagé. L’homme religieux qui fuit toute activité mondaine parce qu’il se consacre exclusivement à son salut personnel a un comportement aussi absurde que le mondain qui passe le plus clair de son temps à gagner de l’argent. Il n’est même pas question d’équilibrer ses activités par un mélange à doses égales de « méditation » et de bonnes actions. L’homme qui est fidèle à lui-même et qui ne suit pas le mouvement représente un danger pour les forces du conservatisme, même s’il n’essaie pas forcément de « renverser le gouvernement ». Un tel homme aura une influence incroyable sur la société qu’il contribuera à changer, même si cet apport peut sembler imperceptible.

Dans les chapitres suivants, nous examinerons sous différents angles la question de l’asservissement de l’homme aux événements. Nous en viendrons à certains poteaux indicateurs de l’ultime libération. Pour accentuer la nature non dualiste de cet effort d’éclaircissement qui pourrait être désigné comme le travail essentiel de l’homme, nous avons indiqué que ni l’individu, ni la masse, ni le soi, ni le monde, ni la matière, ni l’esprit ne sont séparés ou opposés, mais que la réalité est un terrain unifié dans lequel la pensée a créé de multiples divisions et que c’est à l’intérieur de ces barrières créées par la pensée que l’esprit se trouve emprisonné. En examinant les issues sociales, nous avons tenté de les réduire aux idiosyncrasies de la conscience individuelle telle que façonnée aujourd’hui. En faisant l’examen des conflits de la psyché individuelle, nous avons essayé de démontrer comment ils dérivent et s’alimentent de la conscience sociale sous-jacente. Nous croyons par conséquent qu’une recherche de signification dans n’importe quel domaine de l’existence phénoménale, pour autant que le niveau fondamental soit suffisant, peut mener l’homme plus près de la transcendance du soi.