Jean Klein : L’ineffable béatitude


01 Aug 2014

(Revue Être. No 2. 15e année. 1987)

Le titre est de 3e Millénaire

Nos rencontres, pour moi, font partie du domaine de l’exploration : il existe une réalité, un principe en nous qui transcende toutes les vicissitudes possibles. Vous voudriez connaître cet état qui n’en est pas un et nous allons chercher ensemble comment vivre cette ineffable béatitude.

Commençons donc : Explorer à mon sens, signifie prendre note, discerner l’effet des choses sans passer par l’affirmation, la manipulation, l’organisation. Il est donc nécessaire d’occu­per un poste d’observation non pollué par la pensée, la mémoire avec un lâcher-prise total vis-à-vis du connu. Cela correspond un peu, je crois, à un état d’admiration : nous sommes ouverts, réceptifs, accueillants.

Maintenant, comment devenir conscient de notre mode de fonctionnement, dans notre investigation ? Nous constatons facilement notre distraction. De plus, nous sommes super­ficiels, peu tenaces dans nos résolutions et nous anticipons, évaluons, comparons, jugeons, concluons constamment. Au fond, nous ne connaissons pas beaucoup l’objet que nous étudions. En d’autres mots, nous avons quitté l’ouverture, l’état d’admiration. Lorsque vous aurez compris combien ce processus est illusoire, vous serez spontanément dégagé de tout schéma, renvoyé à vous-même. Au cours de ces quelques instants pendant lesquels votre mémoire n’est pas intervenue, vous étiez libre, parfaitement présent.

Il me semble qu’il est important de suivre l’évolution de ce mécanisme intérieur et extérieur. Du reste, pourquoi évoquer deux plans distincts, en réalité, les mots intérieur et extérieur n’ont aucun sens ; il serait plus exact de dire : objet de notre attention. Si je creuse encore davantage, ce poste occupé sciemment n’est pas localisable, il est hors de l’espace/temps. Vous allez enfin vous rendre à l’évidence : ce que vous observez est au fond dans l’observation même.

Une écoute spontanée ne dépend pas de la volonté qui est pourtant la seule arme possible pour lutter contre la force d’inertie, ou la force de l’habitude. C’est un paradoxe. Com­ment alors combattre notre motivation insuffisante ?

L’écoute dont nous parlons est une expression natu­relle, elle ne requiert pas d’effort. Rendez-vous compte que vous n’observez pas vraiment, ainsi que nous venons d’en discuter, afin de ne plus être impliqué dans ce sys­tème de réactions, de résistances. C’est une attitude pué­rile, sans profondeur, qui vous quittera peu à peu, grâce à votre lucidité, pour enfin disparaître. Ce que nous n’utilisons plus s’estompe d’abord et finalement s’évapore.

Votre attention est particulièrement stimulée lorsque vous examinez votre vie de tous les jours d’une manière réceptive. Vous remarquerez des choses que vous n’aviez pas vues auparavant et ces nouveaux éléments surgissant devant votre regard, l’élargissant, l’éclairant amènent une autre compréhension qui conduit au changement. Toute modification suscitée par la volonté en fait partie, elle ne peut donc être durable, réelle, les habitudes reprendront leur cours. Vous en avez certainement fait l’expérience.

Je ne saisis pas bien ce que vous entendez par compréhen­sion, celle dont il est question actuellement est tout de même un phénomène temporel ? Dans le domaine objectif, ce que j’ai compris m’apparaît net et clair, mais lorsqu’il s’agit de la réalité, d’un principe, vous ne pouvez l’appréhender de la même manière que l’objet puisqu’il ne reste plus de représentation ; personne ne saisit, ne s’interpose, c’est en quelque sorte « être compréhension », comme vous le dites toujours. Par ailleurs, vous ajoutez : nous n’avons plus de but. Or, jusqu’ici, ma recherche m’a poussé à découvrir quelque chose en dehors de moi, elle est donc vouée à l’échec et en même temps, je me trouve dans une impasse : je suis toujours désespérément en quête de la meilleure méthode pour trouver ce que j’appelle de tous mes vœux. Ne sachant pas trop que faire, petit à petit, la vie de tous les jours m’absorbe à nouveau.

Vous connaissez certainement des moments dans la journée où, après avoir accompli une action, vous ne prévoyez plus rien dans l’immédiat ; toute énergie, tout dynamisme sont au repos. Cultivez, observez ces instants, vous les croyez négatifs, vous les prenez pour de l’inertie, du temps mort. N’oubliez pas que dans un esprit non meublé, la présence n’est plus gênée par l’intellect. Pro­fitez-en pour être conscient de la grâce qui vous habite, rien n’est plus merveilleux. De même avant l’éveil du corps, avant de vous coucher, vous déposez spontanément sur votre chaise, avec vos vêtements, toutes vos activités, toutes les difficultés qui vous ont préoccupé afin de dormir tranquille.

Vous comprendrez cette ouverture, tout d’abord en dehors de vos activités, avant qu’une pensée, une action intervienne, puis – et c’est essentiel – durant l’effort. Vous êtes alors derrière toute perception, vous n’êtes plus collé, noyé dans les situations, les objets, vous ne vous sentez plus concerné par ce qui arrive.

Pour mon compte, un certain mouvement demeure ; dans le repos de mon intellect, mes yeux bougent, des idées traver­sent à nouveau mon esprit. Celui-ci veut goûter le silence, mais je n’obtiens pas un arrêt total ou si je l’obtiens, il est très fugitif. Je me demande : dois-je concrétiser ces impulsions imprévisibles afin de prendre du recul par rapport à elles ?

Acceptez tout simplement ces agitations mentales, physiques, mais d’une façon fonctionnelle, non psychique. De ce fait, n’étant plus alimentés ou contrariés, ces para­sites s’effacent. Votre écoute n’est pas suffisamment inno­cente, elle reste intéressée par un but, un résultat, elle est encore objective, affective. Une attitude passive/active permet la véritable observation : passive parce qu’elle n’interprète pas à l’aide des termes de la mémoire ; active, c’est-à-dire, absolument alerte, dynamique.

Je ne dois donc pas essayer de lutter contre une dis­traction ?

Vous ne pouvez jamais obtenir ce « vide plein » par une discipline, un acte de volonté, c’est votre état naturel. Comment atteindre ce que nous avons déjà ? Dans l’admi­ration, vous êtes ouvert, réceptif, entièrement imbibé par ce que vous accueillez.

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est l’attention ? Com­ment est-elle captée et qui le voit ?

Ce n’est ni une activité ni une fonction cérébrale, en fin de compte, personne n’est attentif, comme pour la compréhension, « il y a attention ». C’est l’attrait des objets qui vous porte à négliger votre lucidité, un oubli de vous-même. Vous pouvez un peu comparer cette inad­vertance à l’enfant qui délaisse sa mère devant les jouets de Noël. Il est accaparé, ébloui par tout ce qu’il voit et s’y donne entièrement. Ne soyez pas tenté par les localisations, ne cherchez pas à attraper, capter ce qui dépasse notre entendement, vous ne pouvez saisir par ce biais ce qui se trouve au-delà de nos capacités mentales.

Quand je suis attentif, j’en suis conscient. Pourquoi n’ai-je pas la véritable connaissance, à ce moment-là ?

Vous vous savez à l’écoute. C’est la personne qui le sait tandis que la véritable attention est votre totalité. Observez en premier lieu les situations de la vie de tous les jours, explorez-les de plus en plus profondément en vous libérant du connu, de la mémoire. Cette exploration deviendra spontanément globale, votre corps y participera aussi. Une chose vue ne le sera pas uniquement par l’organe spécifique, ce qui est entendu également, toute votre intelligence, toutes vos fonctions seront mises à contribution.

Quelle place reste-t-il pour remplir notre rôle dans l’exis­tence ?

La mémoire psychologique a disparu, mais la mé­moire fonctionnelle joue toujours son rôle. L’action se fait. C’est un état de prière, sans rien à demander.

Le discernement vivifie, je crois, des choses demeurées inconscientes qui réussissent à s’exprimer un peu. Le fait de ne pas fouiller davantage n’est-il pas provoqué par la peur de voir ce que nous préférons oublier, ce qui nous semble désa­gréable ?

Agréable ou désagréable pour qui ?

Pour le monde.

Qui est le monde ?

Celui qui se pose la question.

J’aime, je n’aime pas, antipathie, sympathie ne jouent plus dans la véritable attention qui seule motive nos rencontres.

L’inconscient est-il à la portée de la présence ?

L’écoute ne se réfère pas à l’individu.

La psychanalyse peut-elle aider dans une certaine mesure à se connaître ?

Non, parce qu’elle croit à la personne. Elle peut la rendre harmonieuse, mais pour finir, celle-ci restera insé­curité, et ne pourra s’en affranchir. Elle souffre de la séparation et emploie tout les moyens à sa portée pour calmer son angoisse, forcément sans y parvenir. Ne nous restreignons pas à être une entité si vulnérable, si misé­rable, elle n’est que mémoire. Votre éducation a amené la société à créer cette entité et en s’adressant à vous, elle a recours à cette création. N’entrez pas dans son jeu, ne lui donnez pas de prise, délivrez-vous de ce carcan, vous serez libre.

Si je ne me trompe pas, vous venez de dire que pour arriver à une ouverture totale, nous devons passer par le corps afin de voir tous les nœuds se dénouer. Pourtant, j’ai l’impres­sion d’être très présent.

Quelle est la question ?

J’ai la sensation de ne pas avoir assimilé tout ce que vous nous indiquez : au niveau de mon corps, je suis encore plein de nœuds. Je me demande…

Je vois. Lorsque vous êtes attentif, vous ne projetez rien, vous êtes à l’écoute de ce qui vous préoccupe. Je suis réceptif également à votre question ainsi qu’à la réponse qui va venir. Personne ne se rencontre, personne ne vous répond. Si vous avez réellement saisi ce qu’est cette attention profonde, notre contact est véritable. Quand vous visitez une exposition de peinture, il y a seulement regard, au concert, tous les spectateurs écoutent, l’unité est parfaite. À la suite de votre interrogation, la réplique vient, je n’en suis pas l’auteur. Seulement, ne vous efforcez pas de trouver immédiatement une solution à votre pro­blème, n’essayez pas de lui donner une maturité préma­turée, vivez avec lui. Constatez le mécanisme qui vous empêche peut-être de le dénouer, car la personne veut toujours la sécurité et refuse de s’effacer.

Vivez sans crainte dans l’insécurité, vous allez vous y découvrir, c’est la tranquillité. Paix inexplicable, magni­fique, croyez-moi.

Notre mémoire psychologique nous retient dans le piège de la comparaison. Comment accueillir ce que la vie nous propose sans regarder à droite, à gauche, sans surimposer autre chose ?

La mémoire en ce cas sert uniquement à sécuriser la personne qui s’enferme. Vous n’ignorez pas que nous évoquons constamment « autrefois » et imaginons sans cesse l’avenir, qui n’est du reste qu’un passé modifié. Réfléchissez, discernez l’inanité de ce réflexe qui vous porte à vous considérer comme une entité personnelle. Il s’estompera, disparaîtra et il restera une mémoire fonc­tionnelle qui entre en action au moment où le besoin s’en présente. Résumons-nous. Accueillez ce que la vie vous offre sans laisser intervenir votre psychisme, l’angoisse, la peur ne s’étant pas manifestées, la solution de vos pro­blèmes se dégagera elle-même, elle vous apparaîtra sponta­nément, dans une lumineuse clarté et votre intelligence fera le reste. Vous serez pleinement satisfait.

Long silence.

Le silence qui existe maintenant n’est pas une absence de question. Est-ce plus important que le fait d’en poser une ?

Votre esprit de temps à autre est au repos, mais sa nature est de fonctionner. La tranquillité dont nous parlons se situe derrière l’action et la non-action.

L’action est une fonction de la tranquillité ?

La tranquillité est. Avant, pendant et après toute entreprise, elle n’est pas concernée, elle ne change pas.

C’est donc le Soi qui s’exprime dans tout mouvement ?

Non, l’action s’exprime dans votre totalité fonda­mentale qui ne peut être objectivée. Les trois états som­meil, rêve, veille en découlent de la même manière. L’écran ne subit pas de modification au cinéma, seules les images changent.

Ce qui revient à dire que la conscience ne s’apparente ni au bien, ni au mal et qu’elle y est tout à fait indifférente ?

Ce n’est pas qu’elle soit indifférente, mais elle n’est pas impliquée. Nous ne pouvons la qualifier, la penser. Nous pourrions éventuellement suggérer : – pour essayer de nous servir du langage au sujet de l’indéfinissable – elle est suprême suffisance. Tout se fond en elle, l’harmonie y règne. Quand vous lisez un poème, sa beauté vous transporte après la lecture, de même pour la musique, pour une pièce de théâtre, vous ressentez la joie esthéti­que à la fin du concert, du spectacle. La vraie beauté se vit dans la totalité, la forme, la couleur, le volume sont des véhicules qui nous y conduisent.

C’est le mouvement qui limite l’espace ?

Vous créez l’espace et le temps au moment où vous pensez.

Qu’en est-il de la conscience comparée à cette dimension ?

Celle-ci fait partie de la mémoire. Regardez une fleur, il y a vision, c’est tout. Ensuite, vous dites : j’ai vu une fleur. Comme il est impossible que ce soit simultanément, vous avez élaboré l’espace et le temps.

Nous voulons toujours analyser au lieu de nous laisser un peu aller, c’est notre éducation qui nous a déformés. N’avons-nous pas trop intellectualisé et perdu ainsi la sérénité ? Nous sommes cloîtrés dans un monde conceptuel et avons oublié la réalité perceptuelle. Pour voir une fleur, ne devons-nous pas tout d’abord l’insérer quelque part ? Vous dites que la mémoire engendre l’espace, y aurait-il vision sans un endroit où situer l’objet ?

Pour parler poétiquement, je vous répondrai : Un peintre, un artiste, consciemment ou inconsciemment réa­lise l’espace, ce qui est autour de la fleur et dans lequel elle paraît. De même, si vous contemplez une peinture chinoise du huitième siècle, votre regard se dirige vers la partie non remplie, vers la vacuité, le vide. L’objet n’est qu’un prétexte, la vraie musique se conclut dans le silence,

Les génies puisent-ils leur inspiration dans cet état de silence ?

La création est une expression, une prolongation du silence. Quand vous contactez une chose, vous le faites avec vos cinq sens. La sensation ressentie, vous lui donnez un nom, une qualification, vous avez ajouté un concept. L’une et l’autre s’émoussent, s’atténuent, disparaissent. Que reste-t-il ? L’identité avec l’objet : le silence. Nous devons vivre spontanément, sans effort, dans un état d’ou­verture et être conscient de cet abandon. La mémoire psychologique passé / futur vous porte à former un dessein en vue d’une fin hypothétique ; vous ne pourrez jamais être dans le présent puisqu’il est inédit. Remarquez ce hiatus et en même temps, soyez attentif à l’écho provo­qué par votre réaction, sentez-le. C’est une prise de conscience qui – la personne ne s’interposant plus – entraîne le retour à soi-même, à la Réalité, présence atten­tive dans laquelle la créativité se manifeste.

Vous nous parlez du silence, comment arriver à une sus­pension de la pensée, comment ne pas récapituler, anticiper ?

Nous essayons justement de cerner cette difficulté, d’élargir votre point de vue à ce sujet. Constatez sur le vif le motif qui vous conduit à penser, découvrez ce geste automatique vous poussant à vous reporter au passé, à imaginer un avenir pour vous donner une existence, ne pas éliminer la personne. Accueil­lez ce fantasme, non pas psychologiquement, mais afin de mieux le percevoir, l’encercler ; faites-le de plus en plus profondément, cela vous permettra d’en démonter les rouages subtils. Cet acquiescement purement fonction­nel mais lucide provoque déjà la mort du moi-je. Par la suite, votre présence attentive suscitera un saisissement, vous serez dans un espace multi-dimensionnel qui ne peut être perçu. Vous vivrez dans la totalité en le sachant, sans le savoir à votre manière habituelle. N’adoptez pas une discipline, une méthode, un système pour arrêter la pensée puisque celui qui veut l’interrompre en fait partie. Accoutumez-vous à une acceptation comme nous l’enten­dons ici. Cette agitation mentale s’épuisera d’elle-même quand elle aura dévoilé ses motifs, ses limites et ainsi que je viens de vous le dire, vous serez attiré, happé par votre état naturel, ce que vous êtes foncièrement : la tranquillité. Silence, sérénité, amour, joie, il n’existe pas de mot pour représenter l’incommunicable, l’ineffable.

Quand vous avez besoin de réfléchir, vous le faites, quand vous avez besoin de marcher, vous marchez, mais pourquoi torturer votre intellect si rien ne le sollicite ? C’est incohérent. Prospectez afin de saisir ce qui suscite ce processus pour qu’il s’épuise au maximum, afin de vous en débarrasser. Vous savez très bien que lorsqu’un acte est accompli, le silence qui suit n’est pas une absence, mais la présence d’un vous-même. Cultivez ces moments de calme où aucun concept n’intervient plus, c’est une atten­tion pénétrée d’émerveillement.

J’ai connu fréquemment des instants de non-pensée, tout en étant relativement bien éveillé. Par rapport à cette petite expérience, pouvez-vous m’indiquer le but poursuivi et en fait, y a-t-il un but ?

Le but vous a quitté. Vous abandonnez la tranquillité, votre état naturel. Comprenons-nous bien : cette paix qui nous intéresse est derrière (si je peux m’exprimer ainsi) l’activité et la non-activité. Notre cerveau est normalement animé, mais par moment, il n’est pas agité. Cultivez déjà cet apaisement et vous connaîtrez un jour une tranquillité qui a une autre dimension.

Malgré tout ce que vous nous dites, malgré moi, je cherche désespérément à être conscient de la véritable tranquillité.

Je ne peux que vous répéter la même chose. Essayez de bien vous en imprégner. Personne n’est conscient, vous le savez sans le savoir, vous le sentez sans le sentir, la tranquillité est près de vous, rien ne peut être plus près, mais on n’a pas la possibilité de la définir, elle est vous-même.

Vous vous promenez dans la forêt, vous ne dites pas : j’entends un chant d’oiseau, vous ne nommez pas les arbres, vous ne spécifiez pas : je sens la terre. Vous mar­chez simplement, l’idée d’avancer ne se présente pas, vous êtes là, c’est tout.

Cette présence ultime dont nous sommes une expres­sion si modeste est inexprimable, immesurable, indescrip­tible. Elle est. C’est la sublime réalité, la béatitude.