Maître Yin De La Passe II


22 Jun 2013

(Revue Être. No 4. 2e année. 1974)

Nous avons présenté récemment quelques fragments des livres de Lie-tseu et de Tchouang-tseu attribués par eux à Kouan-yin tseu, et pouvant constituer les traces de son enseignement. On trouvera ici, en complément, d’autres extraits de Lie-tseu qui font référence à Maître Yin. — P.G.

1

Lao-tch’eng tseu vint s’instruire de l’Illusion (universelle) [1] auprès de Maître Yin-wen [2]. Pendant trois ans, il n’en apprit rien. Lao-tch’eng tseu s’excusa de son audace et demanda à se retirer. Maître Yin-wen, alors, le salua (en joignant les mains) et le fit entrer chez lui, puis, éloignant ses gens [3], il lui tint ce langage : Jadis, Lao-tan s’en allant vers l’Ouest [4], tourna vers moi le regard et me donna cet enseignement : La possession du souffle vital [5], la déten­tion de la forme corporelle, c’est le comble de l’Illusion. Le point initial d’une mutation productrice, le point de permutation cyclique du yin et du yang [6] : c’est ce qu’on appelle naissance, c’est ce qu’on appelle mort. L’épuisement du compte et l’accomplissement de la permutation cyclique, l’enveloppe corporelle [7] se déplaçant et mutant : c’est ce qu’on appelle transformations [8], c’est ce qu’on appelle Illusion. Le Producteur des êtres, son savoir-faire est mystérieux, son œuvre est profonde ; il est difficile de le cerner, difficile de l’épuiser complètement. L’enveloppe corporelle, son savoir-faire est manifeste, son œuvre est en surface ; c’est pourquoi on en peut suivre le commencement et la cessation. Connaître que (les alternances de) vie et (de) mort ne diffèrent pas des jongleries transformatrices, c’est ce par quoi on obtient l’intelligence de l’Illusion. Nous sommes toi et moi, sujets à l’Illusion : n’est-ce pas pourquoi il s’en faut instruire ? [9]

(Lie-tseu, ch. 3)

2

Kouan-yin dit à Lie-tseu : Le son (énoncé) est-il bon, l’écho est bon ; le son est-il mauvais, l’écho est mauvais ; le corps s’allonge-t-il, l’ombre s’allonge ; le corps s’amenuise-t-il, l’ombre s’amenuise. La renommée est pareille à l’écho ; la conduite est pareille à l’ombre. C’est pourquoi il est dit : « Attention à tes paroles : elles seront répétées ; attention à ta conduite : elle sera imitée » [10]. Aussi le Sage observe-t-il le dehors pour connaître le dedans, examine-t-il le passé pour connaître l’avenir [11] : c’est là sa méthode de prévision [12]. Observant la réalité corporelle, il jauge la réalité de l’homme. L’homme qui m’aime, il me faut l’aimer ; l’homme qui me déteste, il me faut le détester [13]. T’ang et Wou aimèrent l’Empire : c’est pourquoi ils régnèrent, Kie, Cheou détestèrent l’Empire : c’est pourquoi ils périrent [14]. Ce que l’on examine, l’examen en mesure tous les aspects, mais n’en est pas le principe, de même que sortir n’a pas la porte pour cause, que marcher n’obéit pas au sentier. Ainsi la poursuite de l’avantage n’offre-t-elle pas de difficulté ! Cela s’est constamment observé (depuis que) Chen-nong détint la Vertu du Feu [15] ; l’examen est envisagé dans les écrits des Hia, des Chang et des Tcheou [16] ; les sentences des lettrés et des sages déterminent les règles selon lesquelles surviennent gain ou perte, ruine ou prospérité ; mais ce n’en est pas le principe : il n’y en a pas [17].

(Lie-tseu, ch. 8)

3

Lie-tseu, (désirant) apprendre à tirer au but [18], sollicita Kouan-yin tseu. Yin-tseu lui dit : Sais-tu ce qu’est le but à atteindre ? [19]

— Je ne le sais pas, répondit-il.

Kouan-yin tseu : Sinon, il te faut aller l’apprendre.

Trois ans plus tard, il revint s’annoncer à Kouan-yin tseu.

Yin-tseu : Sais-tu ce qu’est le but à atteindre ?

Lie-tseu : Je le sais.

Kouan-yin tseu : C’est bien; garde-le (en toi-même) et ne l’oublie pas. Car il n’en est pas seulement ainsi du tir à l’arc, mais du royaume et de soi-même, ainsi que de toutes choses. C’est pourquoi le Sage n’examine pas s’il gagnera ou s’il perdra ; il détermine son propre but, et il agit en conséquence.

(Lie-tseu, ch. 8)

Traduit du chinois et annoté par Pierre Grison

[1] Houan, l’Illusion : le caractère primitif, c’est le caractère yu (donner, accorder) renversé pour exprimer la nature fallacieuse du don ; c’est l’illusionnisme des bateleurs de foire. Tchouang-tseu exprime, avec une grâce parfaite, cette notion d’Illusion dans la célèbre formule : « Je ne sus si j’étais Tcheou rêvant qu’il était un papillon, ou bien un papillon rêvant qu’il était Tcheou ». (ch. 2).

[2] Yin-wen est bien, comme le confirme la suite du texte, une appellation de Yin-hi. À ne pas confondre avec un autre Yin-wen, que Tchouang-tseu (ch. 33) montre coiffé du « bonnet du mont Noua », et qui semble être l’initiateur de l’École des Noms (ming-kia). Le terme traduit par « maître » est ici sien-cheng, litt. « né avant », cette antériorité dans la naissance impliquant la déférence.

[3] P’ing tsouo, litt. « écarter à gauche et à droite », le tout-venant, les gens de la maison, la valetaille.

[4] C’est, selon toute apparence, la plus ancienne évocation du passage (ts’ou) de Lao-tseu en Occident. L’enseignement qui lui est ici attribué n’a pas laissé de traces dans le Tao-te-king tel qu’il est connu.

[5] Cheng tche k’i, le « souffle de la vie ». Ce fluide vital — analogue au prâna hindou — est l’élément yang de l’individualité. « Le ki, définit le Li-ki (ch. 21), c’est la plénitude de chen (l’élément subtil, les influences d’En-haut) ».

[6] Pien, permutation cyclique : « Une fois ouvert, une fois fermé : c’est là le cycle (pieu) ». (Hi-tseu). Cf. Tao, 50 : « On sort, c’est la vie ; on rentre, c’est la mort ». Lie-tseu (ch. 1) : « Lui et moi, nous savons qu’il n’y a pas de vie définitive, qu’il n’y a pas de mort définitive ». Tchouang-tseu (ch. 22) : « Une transformation, et c’est la vie ; une autre transformation, et c’est la mort ». Tchouang-tseu encore (ch. 18) : « La mort et la vie, c’est le jour et la nuit ».

[7] Yin-hing, enveloppe corporelle : yin conserve ici sa valeur étymologique : un homme enclos ; hing, c’est le corps et la substance, la forme et l’apparence ; c’est la manifestation grossière à quoi s’oppose la manifestation subtile, k’i. Wang-hing, dit-on dans le langage technique de la méditation taoïste : « oublier le corps ».

[8] Houa, transformation, alternance des formes : un homme debout face à un homme culbuté.

[9] Le texte conclut ainsi : « Lao-tch’eng tseu s’en retourna, muni de l’enseignement de maître Yin-wen, le médita intensément pendant trois mois ; par la suite, il put (à volonté) conserver sa propre existence ou y mettre fin, maîtriser la succession des quatre saisons, produire le tonnerre en hiver et la glace en été, (faire des) oiseaux des quadrupèdes et des quadrupèdes des oiseaux ; jusqu’à sa fin, il ne révéla son art à personne, de sorte que personne après lui ne l’a plus enseigné. »

[10] « Prends garde aux paroles que tu prononces, veille à la dignité de ton comportement… » (Che-king, Ta-ya Ill, 2).

[11] Litt. : l’aller pour connaître le retour.

[12] Sien tche, connaître à l’avance, prévoir, prédire. « La tortue était disposée en avant (parce qu’elle servait à la) prédiction (sien-tche) » (li-ki, ch. 8).

[13] « Attention : ce que vous faites (aux autres) vous sera rendu ! » (Meng-tseu, I, 2). Mais aussi : « C’est seulement par la bienfaisance qu’il est possible d’aimer les hommes, de détester les hommes. » (Louen-yu, ch. 4).

[14] « II ne violente pas l’Empire par les armes : la pareille lui serait rendue. » (Tao 30). Tang et Wou : fondateurs heureux des dynastie Yin et Tcheou, ils succédèrent respectivement à Kie et Cheou, derniers souverains pervertis des Hia et des Yin : « Hia (Kie) a commis beaucoup de crimes : le Ciel a ordonné sa mort. » (Chou-king, III, 1). « La série des crimes de Chang (Cheou) déborde : le Ciel ordonne sa mise à mort. » (Chou-king, IV, 1).

[15] Chen-nong, le second des « Trois Augustes » (san-houang), est aussi appelé Yen-ti, le « Souverain de Flammes » : « Yen-ti réglait tout grâce au Feu », dit le Tso-tchouan. Et Sseu-ma Tcheng : « Il régna par la Vertu du Feu ; c’est pourquoi on l’appela Yen-ti. »

[16] Les « Trois Dynasties » antiques. « Les trois Dynasties sont anciennes, la chronologie n’en peut être précisée », note avec scrupule Sseu-ma Ts’ien. La tradition les situe toutefois entre 2205 et 255 AC.

[17] « Ce dont le Ciel prend déplaisir, en connaît-on la cause ? » (Tao, 73). « Chercher à connaître la volonté du Ciel, supputer le profit et la perte, mieux vaut s’en abstenir. » (Lieu-tseu, ch. 6).

[18] Che tchong, tirer au but : che c’est un corps, chen une flèche : tirer à l’arc ; tchong, c’est une cible percée par la flèche : le centre, ou l’atteinte du centre. Mais qu’est-ce que le « centre » ?

[19] « L’archer est semblable au Sage, dit Confucius : s’il manque le centre de la cible, il en recherche la cause en lui-même. » (Tchong-yong). Mais c’est en lui-même que la cible est atteinte. À la limite, sans arc et sans flèche, disent les maîtres japonais. Une extra­ordinaire méthode pour « apprendre le but » est enseignée en Lie-tseu, ch. 5.