Maitre Yin de la passe


10 Mar 2013

(Revue Être. No 3. 2e année. 1974)

On connaît l’épisode légendaire de Lao-tseu migrant en Occident, et de son interception par l’officier Yin-hi qui, ayant perçu l’émanation d’un Sage, lui demanda d’écrire le Tao-te-king avant de franchir la Passe du silence. Riche de symboles, l’événement soulève en outre une question : qui était ce « Gardien de la Passe » ? Sage lui-même, ou fonctionnaire perspicace ? Maître ou comparse ? Divers textes anciens ont répondu : le Che-ki de Sseu-ma Ts’ien en fait un astrologue, le Lie-sien tchouan un tai-fou et un « Sage caché », le Wen-che tchouan et le Traité de la Fleur d’Or un « Homme véritable » (tchen-jen). Nous connaissons un Kouan-yin tseu, qui est un apocryphe postérieur; il en a certainement existé un autre, aujourd’hui perdu. Faut-il en reconnaître la trace dans les fragments de l’enseignement de Yin-hi qui nous sont rapportés par Lie-tseu et Tchouang-tseu, et dont nous proposons ici la traduction ? C’est assez probable. Quoi qu’il en soit, on appréciera, à travers ces pages, la qualité et la sûreté d’un enseignement dont on ne peut douter qu’il ait conduit ses adeptes au sommet (ki) de l’expérience spirituelle.

P.G.

* * *

1

Kouan Yin-hi dit : Tel qui est présent à lui-même sans s’y complaire, la réalité des choses se manifeste à lui. Sa sensibilité est celle de l’eau [1], sa limpidité celle du miroir, sa résonance celle de l’écho. C’est ainsi que, pour lui, le Tao s’identifie aux choses. Les choses, par elles-mêmes, se distinguent du Tao, le Tao ne se distingue pas des choses [2]. Étant à l’unisson avec le Tao, il ne se sert pas de l’oreille, ne se sert pas de l’œil, ne se sert pas de la force, ne se sert pas du cœur [3]. Si, désirant s’identifier au Tao, on fait usage de la vue et de l’ouïe, il est inutile de prétendre obtenir ainsi la réalité de la Connaissance. Celui dont la contemplation s’établit en-deçà de la confusion, il en perçoit l’au-delà; procéder ainsi, c’est emplir intégralement les six vacuités, négliger cela, c’est ne pas même savoir les localiser; aussi n’est-il pas de cœur où puisse être atteint ce qui est éloigné, aussi n’est-il pas de cœur où ne puisse être atteint ce qui est proche. La quiétude seule permet d’obtenir cela, ainsi la nature propre (sing) [4] parvient-elle à la perfection. Savoir, mais oublier ce qui est vrai, pouvoir, mais ne pas intervenir, c’est là le vrai savoir et le vrai pouvoirs [5]. Si l’on s’exprime sans rien savoir, comment cela peut-il être vérité ? Si l’on se manifeste sans capacité, en quoi peut-on intervenir ? Rassembler une motte de terre, amasser en tas la poussière, fût-ce sans intention d’agir, c’est manquer aux principes.

(Lie-tseu, ch.4)

2

Lie-tseu interrogea Kouan-yin : L’homme supérieur (tche-jen) pénètre les éléments sans résistance, marche dans le feu sans se brûler, s’élève plus haut qu’aucun des dix mille êtres sans éprouver de vertige [6] : permettez-moi de vous demander pourquoi il en est ainsi.

Kouan-yin dit : C’est qu’il a gardé pur le souffle (originel), non qu’il connaisse quelque habile procédé qui lui permettrait de se jouer du risque. Demeurez-là, je vais vous expliquer.

Tous les êtres, quels qu’ils soient, ont forme, figure, son, couleur (qui leur sont propres). C’est ce qui les différencie les uns des autres. Comment cela permettrait-il d’atteindre l’état primordial ? De telles catégories n’y ont pas cours. Lors de la production des êtres, il n’y avait pas de formes, mais une absence (de formes), rien ne se transformait. La cessation (des différenciations) serait obtenue si les êtres parvenaient à l’état de repos. Elles cessent d’affecter celui qui évite tout excès dans le mouvement mais se tient refermé (sur lui-même), sans nullement régir les principes (de son être) [7]. En quête de l’origine des dix mille êtres, unifiant sa nature, nourrissant son souffle [8], harmonisant sa vertu, il atteint le point (originel) de la production des êtres. Gardant intact en lui le Céleste [9], son esprit vital demeurant sans faille [10], qu’est-ce donc qui pourrait l’entamer ? [11]. Soit un homme ivre qui tombe d’un char : si même il se fait mal, il n’en meurt pas. Ses os, ses articulations sont pareils à ceux des autres hommes, et cependant l’effet de l’accident est différent de ce qu’il est pour les autres hommes. C’est que son esprit vital est intact. Ne sachant pas qu’il montait, il n’a pas su qu’il tombait. (Les notions de) mort, de vie, de crainte et d’effroi ne sont pas entrées en son cœur, c’est pourquoi sa rencontre avec les choses n’a pas été rude. S’il a dû son intégrité au vin, de la même façon est-il à fortiori possible d’obtenir l’intégrité du Ciel. Le Sage se réfugie dans le Ciel [12], c’est pouquoi rien ne peut le blesser. Même si l’on éprouve du ressentiment, on ne brise pas l’épée qui vous a blessé ; même si l’on conserve l’amertume au cœur, on ne tient pas rancune à la tuile qui s’est envolée. S’il en était ainsi sous le Ciel, ce serait l’harmonie et la paix, il n’y aurait ni agression ni rébellion, ni châtiment ni supplice; l’origine d’une telle voie, ce n’est pas l’ouverture du règne de l’humain, mais l’ouverture du règne du Céleste [13]. S’ouvre-t-on au Céleste, la vertu en résulte; s’ouvre-t-on à l’humain, le désastre en résulte. S’il ne se lasse pas du Céleste, s’il ne se confond pas avec l’humain, le peuple entrevoit ainsi la vérité [14].

(Tchouang-tseu,ch .19)

3

Ajoutons cette page de Tchouang-tseu, qui fait de Yin-hi et de Lao-tseu les interprètes égaux et conjoints de la doctrine du Tao :

Considérer l’origine (de la manifestation) comme le subtil (l’essence), considérer les êtres (manifestés) comme le grossier (la substance ) [15]. Voir dans le fait d’amasser une insuffisance [16]. Terne [17] et solitaire, demeurer concentré dans la clarté de l’esprit [18] : il s’agit là d’antiques règles du Tao; Kouan-yin et Lao-tan en reçurent l’usage et en furent satisfaits; ils leur donnèrent pour bases l’immutabilité du Non-Etre [19], la primordialité du Suprême Un [20] ; en fonction de quoi ils manifestaient au-dehors patience, faiblesse, soumission, humilité, et maintenaient au-dedans la vacuité, l’innocuité vis-à-vis des dix mille êtres.

Kouan-yin dit : A celui qui est présent à lui-même sans s’y complaire, la réalité des choses se manifeste d’elle-même. Sa sensibilité est celle de l’eau, sa limpidité celle du miroir, sa résonance celle de l’écho. Il s’efface comme s’il avait cessé d’être, il est paisible comme l’eau claire. I1 est à l’unisson de tout, il néglige tout acquêt [21]. Il ne tente pas de précéder les autres, mais toujours s’applique à les suivre [22].

Lao-tseu dit : Se connaître viril, préserver en soi la féminité, c’est être le ravin du monde. Connaître ses blancs, préserver ses noirs, c’est être la vallée du monde [23] Tous aspirent à prendre le devant, chercher seul à se placer derrière [24]. Il dit : Prendre sur soi les tares de l’Empire [25]. Tous aspirent à la plénitude, être tout seul dans l’indigence [26]. Sans rien détenir, avoir ainsi toujours du trop [27]. Demeurant seul (dans la montagne), avoir toujours du trop. Ne se déplacer qu’avec parcimonie, ne pas se dépenser [28]. Ne pas intervenir [29], se moquer des habiles. Tous aspirent à la félicité, demeurer seul dans une entière incomplétude [30], il dit : que seulement on évite les fautes [31]. Si profonde que soi la racine, s’obliger à la prendre pour règle [32] ; il dit : le solide sera brisé, le tranchant sera émoussé [33] ; être toujours aux êtres libéral et accueillant, qu’aux hommes rien ne soit enlevé [34]. On peut dire qu’ainsi est atteint le faîte [35].

O Kouan-yin, ô Lao-tan ! vous fûtes les plus grands des Hommes véritables de l’antiquité !

(Tchouang-tseu, ch. 33)

Traduit du chinois et annoté par Pierre GRISON


[1] « La nature de l’eau n’est pas le trouble, mais la pureté; ce n’est pas le mouvement, mais le repos; seules l’obstruction et la violence en perturbent le cours normal et la limpidité : c’est la l’image de la Vertu céleste » (Tchouang-tseu,ch.15).

[2] « Le grand Tao a le pouvoir de tout embrasser et de ne rien exclure » (Tchouang-tseu, ch.33). « Où est le Tao » ? Il n’est nulle part où il ne soit… Il n’est pas d’êtres (pas de choses) où il ne soit » (Tchouang-tseu, ch.2 2).

[3] « Le tao n’est atteint ni par la vue, ni par l’ouie… » (Tchouang-tseu, ch.22). « Que l’œil ne regarde rien, que l’oreille n’entende rien, que le cœur ne perçoive rien… » (Tchouang-tseu, ch. 11). « Ne pas écouter avec l’oreille, mais écouter avec le cœur. Ne pas écouter avec le cœur, mais écouter avec le souffle (k’i) » (Tchouang-tseu,ch.4).

[4] « Ce en quoi, de naissance, l’homme est homme, c’est ce qu’on appelle sa « nature » (sing) » (Siun-tseu). « Ce que les êtres reçoivent, c’est la nature propre (sing) » (Yi-king). La restitution de sing par « nature propre » nous semble la plus adéquate, bien que l’expression appartienne au vocabulaire classique du Bouddhisme tch’an.

[5] « Savoir ne pas connaître grandit » (Tao, 71). « … que ceux qui savent n’osent agir » (Tao, 3).

[6] « Celui qui a atteint à l’union parfaite avec les êtres… pénètre à son gré le métal ou la pierre; il marche à volonté sur l’eau et dans le feu… » (Lie-tseu, ch.2). « Celui qui atteint au faite de la Vertu, le feu ne peut le brûler, l’eau ne peut le noyer, le froid ni le chaud ne peuvent lui faire tort, les fauves ni les animaux sauvages ne peuvent lui faire mal » (Tchouang-tseu, ch.17). Cf. aussi, pour une autre expression de l’invulnérabilité du Sage, Tao, 55.

[7] Touan, l’extrémité, le principe, paraît bien désigner ici les « principes vitaux » du Sage, kouei et chen : « Après que les deux principes (rouan) eurent été établis, on leur consacra deux cérémonies » (Li-ki,ch.21).

[8] Lao-tseu, dit le Lie-sien tchouan, aimait « nourrir l’essence et le souffle » (yang tsing k’i), méthode visant à entretenir l’énergie vitale, et par là à « prolonger la vie ».

[9] Tien, le Ciel, ou le Céleste : « L’homme, dont le mandat procède du Ciel, se trouve donc doué de cette vertu qu’il tient de lui » (Tch’ouen ts’ieou fan-lou).

[10] Chen, l' »esprit vital » : de che l’influx céleste, le transcendant + chen, l’expansion horizontale, primitivement figurée par la double spirale. L’influx céleste dans l’être manifesté.

[11] Bouche fermée et portes closes, jusqu’à la fin pas de danger » (Tao,52). « Celui dont l’esprit vital est parfaitement intègre et pur est appelé Homme véritable (tchen-jen) » (Tchouang-tseu, ch.15).

[12] Le « refuge dans le Ciel » (tsang yu Tien) exprime la complète autonomie du Sage, sa libération des limites du conditionnement humain.

[13] « Ceux qui sont initiés au Tao n’échangent pas le Céleste contre l’humain » (Muai-min tseu). « Le Céleste, c’est l’intérieur, l’humain c’est l’extérieur. La Vertu relève du Céleste… L’humain ne doit pas éteindre le Céleste… » (Tchouang-tseu,ch.17).

[14] Le même texte, à l’exception des quatre premières phrases, et avec quelques nuances de vocabulaire et de ponctuation, est donné en Lie-tseu, ch.2.

[15] « Les dix mille êtres font retour à l’état subtil, à l’essence (fou ts’ing) (Tchouang-tseu, ch. 12). L’alternance des deux états constitue le rythme même de l’univers : « Un subtil, un grossier (yi ts’ing yi tchouo), un temps d’affinement, un temps d’épaississement » (Tchouang-tseu, ch. 14).

[16] « Trop amasser amène beaucoup de pertes » (Tao, 44).

[17] Tan, fade, incolore. « La vertu du Sage n’a pas de saveur particulière » (Li-ki, ch. 28).

[18] « Sa clarté consommée, faire retour à sa propre lumière » (Tao, 52). « De celui-ci on dit qu’il éclaire le vide » (Tc’houang-tseu, ch. 12).

[19] « Au Grand Commencement était le Non-Etre » (Tchouang-tseu, ch. I 2). « L’Etre est généré par le Non-Etre » (Tao, 40). Les corrélatifs yeou-wou (Etre – Non-Etre litt. « avoir – ne pas avoir ») sont aussi utilisés aux chapitres 1,2,11 du Tao-te-king.

[20] « Le Suprême Un, en se divisant, forma le Ciel et la Terre » (Li-ki, ch. 7). « T’ai-yi, le Suprême Un, désigne ce qui n’a rien au-dessus de soi » (T’ai-y kin-houa tsong-tche). « Ce qui est si grand que rien ne lui est extérieur est appelé Grand Un » (Houei-che, cité par Tchouang-tseu, ch. 33). C’est le Tao qualifié, « ayant-nom » (yeou-ming), (Tao, 1).

[21] « Il n’est pire malheur que la soif d’acquérir » (Tao, 46). « L’abondance est une faute dont les Taoïstes s’abstiennent » (Heou han-chou).

[22] « Précéder amène l’égarement, parce qu’on perd la Voie. A suivre passivement, on obtient la position durable » (Yi-king).

[23] Citations littérales de Tao, 28.

[24] « Ainsi le Sage… s’il su veut le guide du peuple, en personne se doit placer derrière » (Tao, 66). Cf. Li-ki, ch. 1 : « (Le Sage) s’efface et cède aux autres. »

[25] « Prendre sur soi les tares du royaume rend maître des génies du Sol et des moissons » (Tao, 78). Cf. Meng-tseu, 5,2 : « Il prenait sur lui tout le fardeau de l’Empire. »

[26] « Des hommes, tous ont le superflu : moi seul, je suis déshérité » (Tao, 20).

[27] « Qui peut avoir du trop pour combler tout le monde ? Celui-là seul qui possède la Voie » (Tao, 77). « Plus il fait pour les autres et plus il a ; et s’il donne aux autres, il a plus encore » (Tao, 81 ).

[28] « C’est ainsi que le Sage arrive sans bouger, nomme sans regarder, accomplit sans rien faire » (Tao, 47). Cette formule trouve en outre toute une série de correspondances au chapitre 10. Cf. Tchouang-tseu, ch.15 : « Se déplacer sans trêve est nuisible ; user sans cesse de l’essence (tsing), c’est la fatiguer, si on la fatigue, elle s’épuise. »

[29] « Pratique-t-on le non-agir (wou-wei), il n’est rien qui ne soit réglé » (Tao, 3). « Le non-agir est l’efficace » (Tao, 43). « Pratiquer le non-agir, faire affaire de n’en pas avoir… » (Tao, 63). Cf. Lie-tseu, ch. 2 et Tchouang-tseu, ch. 22 : « Le faîte de l’action, c’est le non-agir. »

[30] « Celui qui garde le Tao ne cherche pas la plénitude mais bien le non-achèvement » (Tao, 15). « Fût-on sage, paraître égaré » (Tao, 27).

[31] « N’est-ce-pas que… tombant en faute, on évite le mal ? (Tao, 62).

[32] « A dire vrai, racine profonde (chen ken) et tige ferme, c’est voie de permanence et de pérennité » (Tao, 59).

[33] « A trop tâter le fil, il ne saurait durer » (Tao, 9). « Puissante armée ne saurait vaincre, arbre puissant devra tomber » (Tao, 76).

[34] « Le Sage ne blesse pas les hommes » (Tao, 60). « Le Sage… excelle constamment à secourir les êtres, et n’en rejette aucun » (Tao, 27).

[35] C’est-à-dire, en fait, le Tao : « Le Tao est le faîte de toutes choses… on ne peut l’expliquer ni le comprendre : il est le faîte » (Tchouang-tseu, ch. 25).


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