Michel Guillaume : Ouverture


24 Jun 2012

(Revue La pensée Soufie. No 48. 1974)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire

Un monsieur qui demandait (en présence du rédacteur de ces lignes) à une personne du Mouvement Soufi quelle religion elle pouvait bien appartenir s’entendit répondre, à l’emporte-pièce: « Je les ai TOUTES, monsieur! » Sur le moment, cette affirmation me surprit un peu et après bien des années elle me laisse encore très perplexe. Je comprends, certes, que cette personne entendait affirmer ainsi sa bonne volonté envers chaque religion, mais il faut tout de même faire attention à la portée des paroles que l’on prononce. Car enfin, si l’on veut déjà, s’appliquer à sa propre religion, on peut y passer sa vie entière et quand on voit finir ses jours on n’a pas encore l’impression, en toute conscience, d’y avoir totalement réussi. Dans ces conditions, les avoir toutes me parait outrepasser les capacités d’une personne même très douée et d’une bonne volonté supérieure à la moyenne. Le seul être qui ait, à ma modeste connaissance (et en dehors de la personne précitée) prétendu à une telle assimilation était Ramakrishna Paramahamsa qui plongea totalement, corps et âme, successivement dans trois des grandes religions du monde, l’Hindouisme, le Christianisme et l’Islam et en ressortit, à la fin, avec la même et ultime Révélation. Mais Shri Ramakrishna était un Avatar, une Incarnation Divine au sens hindouiste du terme. Comme tel il inaugurait (entr’autres) et pour l’humanité entière l’ère d’une nouvelle attitude vis-à-vis des autres religions, attitude ouverte et plus fraternelle. Et en effet, désormais on ne voit plus aucun mystique de quelque envergure – c’est-à-dire plongeant consciemment dans la vie divine –  qui vienne en convertisseur d’infidèles à sa propre religion, ni en Thuriféraire de la Vraie Foi.

Tout ce que désirait par exemple le Père de Foucauld, (pour ne parler que de lui), c’était témoigner de la présence chrétienne en terre d’Islam sans intention de convertir.  Il fut un des premiers mystiques chrétiens à confirmer par son attitude – sans le connaître nommément – le message de Shri Ramakrishna Il avait lui-même été frappé, avant sa conversion et au cours de ses campagnes militaires en Afrique du Nord puis plus tard lors de son voyage d’exploration au Maroc interdit, par l’authenticité de la foi musulmane, qui, par contrecoup provoqua l’éveil de la sienne.

J’en reviens à mon propos, à savoir que l’idée de Hazrat Inayat en indiquant à ses disciples une même attitude de respect et de compréhension envers la religion des autres n’était peut-être pas de les inciter à se convertir à toutes à la fois. Encore moins sans doute d’étonner chaque fidèle par une connaissance étendue des particularités de sa propre religion, bien qu’une connaissance général, au moins livresque, mais sympathisante et attentive des grandes religions ait été recommandée par lui.

Le Service d’Adoration Universelle, ce service religieux où chacune des six grandes religions du monde; Hindoue, Bouddhique, Zoroastrienne, Hébraïque, Chrétienne et Islamique est représentée par un cierge qu’on allume et par ses propres Écritures qu’on lit tour à tour, ne signifie pas non plus que les desservants soient les prêtres de quelque super-religion. Et encore bien moins d’une nouvelle religion qui résumerait (en les simplifiant et en les ramenant à quelques vérités communes) toutes les autres, d’un syncrétisme comme on dit avec quelque horreur (d’ailleurs justifiées) dans certains milieux.

Ce service est seulement l’expression de la gratitude que tout esprit sincèrement religieux doit éprouver envers ces grandes religions, lorsqu’il considère que chacune à sa manière présente une facette irremplaçable de l’unique et pourtant multiple Vérité qu’il cherche et qu’il vénère.

Le rôle que les adhérents du Message Soufi ont à jouer semble beaucoup plus modeste. Ils ont un service à rendre en témoignant d’un esprit de fraternité et de compréhension, non seulement à l’égard des fidèles de toutes les religions, mais aussi des autres, de ceux qui n’ont pas apparemment de religion et de ceux qui y sont opposés. Et il y a déjà, là un piège majeur à éviter, le piège où tombe celui qui se dit à part soi : « ma part de vérité, avec tout ce que j’ai assimilé de l’enseignement soufi (ou de tout autre enseignement relatif à la vie intérieure) est plus grande que la tienne, qui n’as pas eu cette chance. Je respecte ta religion (ou ta ligne philosophique) mais c’est pour t’apporter quelque chose que j’ai, moi, et que tu n’as pas ». C’est l’attitude du « bon missionnaire chez les sauvages », avec tout ce qu’elle suppose de supériorité naïvement inconsciente et de totale reconnaissance de cette plus grande vérité à savoir que jamais nous ne connaissons la part de vérité d’autrui.

Le chemin qu’il a fait vers sa propre vérité intérieure, peut-être déjà la découverte de cette vérité et la route qu’il a parcourue à sa lueur nous restent complètement cachés, (à moins de lumières exceptionnelles qui sont très loin d’être accordées à tout le monde). Le libre-penseur, le contempteur de toute religion a aussi son propre chemin à faire vers sa propre vérité. Elle ne passe pas par la religion, voilà tout. Il est cependant peut-être allé plus loin que nous ne pensons être allés nous-mêmes.

Un autre travail que nous avons à faire est de mettre en contact ceux que cela peut intéresser avec l’œuvre enrichissante de notre Maître. Mais chaque fois que cela est possible, essayons de ne pas nous imposer en tiers. Nous ne sommes que le facteur qui apporte une lettre. La lettre parlera pour elle-même. L’éditorialiste en écrivant ces lignes (et toutes les autres) a autant que les lecteurs, conscience de son rôle accessoire et subalterne. Les quelques réflexions personnelles ou considérations générales qu’il se permet ne sont qu’un tour particulier au facteur pour mieux présenter la lettre.

Il est encore une tache dont il faut dire un mot: tâche qui n’incombe qu’à quelques-uns parmi les disciples de Hazrat Inayat et qui consiste à transmettre l’héritage des Soufis du passé. Mais ils ne peuvent le faire que de personne à personne et cela n’entre pas, en définitive, dans les prérogatives de cette publication.

Voilà que dans cet éditorial, nous avons esquissé chemin faisant une définition sommaire (et qui n’engage que nous) du rôle que devrait pouvoir jouer la plupart des adhérents du Message Soufi de Hazrat Inayat et que nombre d’entr’eux remplissent en effet de leur mieux. Ces propos, étaient, je crois, nécessaires, pour situer aux yeux des lecteurs sympathisants l’image de marque que nous tâchons d’offrir et qu’ils ont quelque peine parfois à discerner. On nous pose en effet souvent la question: êtes-vous musulmans? Le Soufisme est défini dans les livres comme indissociable de l’Islam. Cependant rares sont ceux parmi nous qui se sont tournés entièrement vers la foi musulmane. Sommes-nous chrétiens? Et doit-on considérer notre mouvement comme l’essai d’une bouture exotique sur le christianisme? Mais il se trouve aussi parmi nous des juifs et en outre, en majorité, des gens qui ne se réclament d’aucune religion particulière. Sans doute convient-il de citer ici la formule si juste dans sa simplicité de Hazrat Inayat : le Soufisme consiste à faire un pas en avant dans votre propre religion.

Nous situer dans une classification toute faite est donc bien difficile. Mais cela, après tout, n’a qu’une importance très relative et je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’archivistes, de sociologues ni de théologiens pour nous lire et regretter cette imprécision vénielle.

L’essentiel est qu’une même bonne volonté nous unisse, que nous tendions vers le même but…