Marc Beigbeder : Le pont-lavie


29 Apr 2017

(Pensées hors du rond sous la direction de Marc Beigbeder : Revue La liberté de l’Esprit. No 12. Hachette Juin 1986)

La tradition occidentale dominante oscille entre la sensation (ou la perception) et le concept, pour accéder à la connaissance. Il est vrai que de Descartes à Einstein elle met tout de même à son déclic l’intuition. Mais, en mathématicienne, elle n’en fait guère que la serveuse de la raison. Le cas de Descartes est le plus manifeste — et le plus rigolo. Après avoir reçu d’une intuition onirique, à son propre témoignage du Discours, sa mathématique universelle qui continue en 1986 de courir les médias malgré ses blessures épistémologiques —, il expulse le rêve comme fou-fou, comme non-sens, dans le même mince et plein ouvrage. On surprend cette dérive de l’intuition au raisonnement, sa contrainte culturelle et supra-culturelle, à la formulation enchaînée logiquement du Cogito, la seule erreur que Descartes se soit jamais reconnue. On sait comme il déplora, après coup, avoir adjoint ergo à sum, pour ce qui ne tirait sa valeur, à ses yeux mêmes, que d’être lié sans discussion — cogito et sum — dans un même instant. Comme les actes manqués, les expressions auto-fautives, les inadvertances même a-érotiques — comme il y en aurait beaucoup, n’en déplaise à Freud — sont révélatrices. Le penseur occidental « normal » veut ignorer irrésistiblement que ses présupposés ont été obtenus dans une illumination, tout comme les mathématiciens jusqu’en 1900 et les physiciens jusqu’en 1930, parce qu’il ne vise qu’à produire un système, une axiomatique, qui à défaut — en général du moins — d’avoir les plumes rases du code algébrique, d’être formalisée, se fonde sur un raisonnement aussi rigoureux et collimatant que celui de l’impeccable et machinique démonstration mathématique, qui ne serait, elle, qu’un instrument de vérification interne. Sans se rendre compte — chez Sartre même, le petit dernier — de cette ruse inhérente au travail de la raison et l’autogrevant, inconnue de Hegel et pour cause, qui fait qu’elle ne conquiert qu’en se créant simultanément par là même des Parthes, qu’elle n’éclaire, comme toute lumière, comme toute organisation et grille, qu’en s’accompagnant d’ombre.

Vous me direz que, depuis quelque vingt ans, notre philosophie a renoncé — en général — aux purs systèmes, et je viens moi-même, en m’amusant exagérément de Sartre, de l’indiquer. Je ne serais pas très étonné si cette amputation à l’orgueil était définitive. Mais je ne crois pas que dure longtemps ce qui lui a généralement succédé, « au centre ». Des oiseaux qui scient leur branche. Une démarche au vinaigre, passionnément soupçonneuse dans son apparente rationalité, à la lumière précieuse mais partielle, partiale, et à peu près exclusivement critique, constitutivement et sciemment inapte à produire des « valeurs ». Or, si celles-ci ne sauraient l’être que dans une certaine relativité, singularité historique — quand même il y aurait récurrences à travers, mettons, de Jung à Lévi-Strauss et Gilbert Durand, quelque « inconscient collectif » et/ou des archétypes —, les valeurs sont indispensables à toute société — et à toute contre-société —, comme à tout individu. Le fascisme lui-même, dont il est de mode aujourd’hui de barbouiller au bilboquet tout ce qui n’est pas soi, n’en a pas été exempt. Qu’elles fussent criminelles, comme criminogènes celles du marxisme-léninisme, c’est une autre et même affaire… L’avenir rompant généralement avec le présent, sans revenir exactement au passé, je pense que le plus probable est que la pensée (dominante) de demain, comme on peut l’observer aujourd’hui dans certaines prémisses ou même réalisations « hors du rond », ne sera ni pure déconstruction ni pure construction systématique. Tout en étant critique et tout en ne faisant pas fi du raisonnement, de la cohérence, du concept, elle pourrait bien avoir la particularité de se tenir près de la source, jusque dans son expression, de ne pas découcher de l’intuition, comme le voulait le grand ancêtre Bergson, et aussi bien Georges Bataille. Je parlais de prémisses, mais dans un sens c’est déjà fait avec le rôle qu’a pris la littérature (et la peinture et la musique) en ce siècle, lors même qu’elle est défigurante. Sans cesser d’en être, elle n’aura jamais été sans doute plus penseuse. Et les penseurs — voyez Sartre, Lévi-Strauss, Foucault, par exemple — ont rarement été aussi écrivains. La différence, c’est qu’une philosophie avant tout « intuitive » sera plus, pour ses récepteurs comme pour son émetteur, une pratique, ainsi qu’il appert par exemple chez un Abellio ou chez un Bourbon Busset. Ce que n’ont pas trop été ni la philosophie déconstructive ni la philosophie purement systématique, sauf éventuellement du côté de l’extériorité politique. Généralement, elles ne se sont guère adressées, en principe en tout cas, qu’à l’intellect, elles ont voulu être surtout explicatives, même quand c’était pour moraliser ou pour démontrer « l’absence de sens ». Ou bien, comme le marxisme, elles ont entendu transformer le monde (partant, l’homme). Or on ne peut, même par une révolution, que réaménager. Quelque peu. En réalisant circonstanciellement un moindre mal (ou un meilleur bien). Pour quoi je prévois ce que j’appelle les « philosophies intuitives » plutôt comme une manière, pour un chacun, de vivre sa vie, à l’instar du gnostique et du religieux, dont d’ailleurs je pense que par leurs valeurs comme par leur démarche elles seront proches.

Je ne voudrais pas accabler Descartes — c’est un grand homme, coefficient à ce titre de tout un temps, comme disait Victor Hugo, et je suis un respectueux —, mais dans sa formulation du Cogito, le sum serait lui aussi inadéquat, ce qui fait beaucoup de bavures en trois mots. Non pas parce que le sum recèle un ego — exprimé tautologiquement dans le prétendu économe français —, ce qui ne ferait du Cogito que l’expérience d’une personne. Si cette expérience peut être reprise, dans les mêmes conditions — qui requièrent avec le doute comme un « vide », et aboutir au même résultat, pour un chacun, elle a bien une objectivité — à tout le moins intersubjective, analogue à l’objectivité scientifique redéfinie par Bernard d’Espagnat. Mais justement je n’aboutis pas, à travers le « vide », au même résultat, et je ne suis pas le seul (Sartre, par exemple, à sa façon, de son côté…). Mon résultat est existentiel, lui aussi, mais tout différemment. Je trouve, j’éprouve, moi, non pas « je suis », mais « je tends à être ». (Ce que Sartre aurait aplati en « projet ».) Je l’éprouverais aussi bien dans le « je respire, je suis » de l’objecteur matérialiste Gassendi. Autrement dit, en termes classiques, le sujet, le moi n’est pas proprement une substance. Cela n’a pas l’air grand-chose à première vue, pourtant c’est capital, on peut même situer ici comme on le pourrait ailleurs, comme on le pourrait partout — le point de disjonction, de « dis-onction », entre l’ensemble de la pensée modernique — dont Descartes serait le père principal, c’est pourquoi je pars aujourd’hui de ce vieux Bonhomme — et la « vérité », la « réalité », c’est-à-dire ma vérité, ma réalité ; nul ne peut beaucoup plus, si l’intuition (par le vide) est l’essentiel, que témoigner de la sienne ; les arguments, s’ils sont de bonnes et nécessaires béquilles, sont la chose du monde la plus partagée et — relativement — la plus facile, comme parfois la plus trompeuse. Sortons franchement ma tourterelle de la manche : je tends à être « implique » — comme aurait dit un cartésien et comme dirait encore tout pur systématique —, contient comme je dirai plutôt, que cette « existence » — qui est réellement entre guillemets si elle ne tend qu’à être — est, je dirai, une passe, un pont-levis, un « pont-lavie », à partir d’autre chose et vers autre chose, qui eux, eux seuls, peuvent être qualifiés proprement d’existences. Je n’existe pas, j’existe depuis (un autre monde) et vers ou à ou ad (un autre monde) . Je n’existe pas, je rétro-existe et « ad-existe ». Ce résultat, messieurs dames, est délirant ? Dans ce cas vous devriez l’applaudir, vous avez fait depuis vingt ans des fous les sages. Non sans raison, car la « voyance » en est proche, elle ne s’en distinguerait que par de l’humilité, de l’altérité, de l’amour, de l’humour. De toute façon, soyons grossiers, on n’est pas fou quand on est majoritaire, puisqu’on peut alors enfermer les autres. Or si à cette heure je ne suis pas (encore) fréquent, si mon Eglise elle-même souvent, ô Dieu …, je suis en nombre du néolithique, du paléolithique jusqu’à il y a peu. En quasi-unanimité. Je ne dis pas, remarquez, que si vous me portez contradiction, vous avez forcément la berlue — pour moi, à chacun son œil —, tout de même puisque votre critère principal c’est le nombre, le tirage, la quantité de divisions, vous pourriez avoir intérêt, mes amis, à aller chez l’ophtalmo…

Si je ne suis pas modernique, je suis contemporain. On n’y échappe pas, même dans la solitude — ou l’irrégularité. La contemporanéité, c’est d’être autour du même plat, de se diviser autour des mêmes exposants. C’est la famille… nombreuse… De ce point de vue, il n’y a pas de marginalité. La marginalité, c’est seulement de ce point de vue d’être écarté du plat — ou de s’en tenir à distance par pudeur et pour se sauvegarder soi-même —, par les répétitifs et les m’as-tu-vu, et Dieu sait si ces derniers ont prospéré, à Paris, depuis vingt ans. Ils n’auront guère été le plus souvent que leur bruit, comme certains des philosophes se publiant eux-mêmes nouveaux. Dans la contemporanéité, on pourrait trouver un peu partout, et chez un Lacan assez précisément du côté de sa « scissiparité du sujet », quelque chose qui se rapproche de ce « je tends à être », opposé au moi-substance, au sujet-être-là, dont je fais aujourd’hui mon départ, pour la commodité de la communication. Mais si gratifiante et confortante que soit cette rencontre — je ne suis jamais plus satisfait, à la différence des moderniques, que quand je me découvre banal, au moins en compagnie, c’est quelque assurance que je n’extravague pas, la folie n’est pas tant muette que tout sur elle-même —, saute à l’hémisphère droit tout de suite la différence. L’abîme. Leur « sujet en procès » tourne en rond, comme un chat après sa queue, ou si vous préférez une autre analogie animalesque, se tord comme un ver, indéfiniment. Il reste en rade, ne sort pas de ce monde. Nie, de facto sinon en intention, l’Autre. Que notre condition permanente soit essentiellement rapport à Lui, dans toutes ses manifestations. Pas étonnant. Invention géniale et d’ailleurs avant tout d’ordre néo-magique [1], l’avidité psychanalytique — pour ne prendre ici qu’un exemple — serait, autant que pour éclairer, pour rabattre, comme toute connaissance, tout pouvoir mondain. Elle s’arrête aux relais et les statufie. Ainsi, par exemple, elle a dégagé pour le siècle Et si l’objectivité était multiple (Bouteille à la mer, novembre 83) ? — et il fallait le faire ! — ce qu’il y a de (réciproquement) érotique dans la relation de l’enfant et de la mère —et que toute bonne femme savait pour le sentir mais les grosses têtes ne consultent pas les bonnes femmes —, seulement elle l’a fait tomber tout au génital — qui ne serait qu’une des localisations de l’éros —, ignoré l’agapè, mêlée ici à l’éros comme souvent, et surtout elle a barré, ici comme ailleurs, le nostalgique et l’eschatologique, à savoir que cette « nidification », tout comme celle de l’habitation, se relie en dernière vue à la rétroaction et à l’attraction du Paradis perdu et à retrouver — d’où vient l’enfant, à travers le relais génétique [2]. Le magique, comme le scientifique, est presque forcément, par son appétit, son impatience réalisatrice, fossoyeur du religieux, surtout, lui, en espérance extra-mondaine. Vous me direz que maintenant de la scientificité, tout particulièrement de la microphysique depuis Bohr et Heisenberg, on peut tirer… Je n’en fais pas fi — bien au contraire et considère même cette transformation épistémologique comme une Grâce pour ce temps, mais tout de même méfiez-vous, soyez prudents au moins dans l’utilisation, les « raisons » ne doivent pas être plus que des auxiliaires à la Foi ; si elles occupent toute l’âme, vous risquez de n’être qu’un positiviste à l’envers, comme le sait mieux qu’un autre un Costa de Beauregard.

Donc — et je prétends, ce disant, faire moins et mieux que « démontrer » logiquement —, je ne serai moi-même, pleinement moi-même, moi-même accompli, actualisé, « être », que après que je serai mort. La vie en change de fonction, vis-à-vis de la conception que s’en est fait ou qu’a cru s’en faire le modernique. Elle est — comme il en ricane — entre deux fauteuils, pour faire son salut, eh oui, et se réasseoir. Remarquez que si le modernique en ricane, il est facile de montrer — comme je l’ai fait ailleurs et comme bien d’autres l’ont fait — que toutes ses entreprises, individuelles et collectives, qu’elles soient politiques, intellectuelles, idéologiques, artistiques, scientifiques, érotiques, etc., ont ce cap, d’une façon ou d’une autre, avec cette différence non seulement qu’il est généralement masqué mais surtout qu’elles le présentifient exclusivement, en ne récoltant comme ça en général — conséquemment —, à leur propre dire, qu’un leurre. Le modernique serait tout au long et de façon croissante un lamento, plus ou moins viril. Et ses accusations, puisqu’il n’y a pas pour lui de Responsable, que l’homme est fait ou se fait, sont amusantes.

Parallèlement à cette mutation de figure de la vie que j’esquisse, la mort devient active, elle aussi existence ou plutôt « ad-existence ». Comme les lecteurs de La Liberté de l’esprit ont pu l’apercevoir dans mon Journal d’un mort et comme depuis quelque quarante ans je n’ai cessé de l’intellecter et/ou de l’imaginer, sinon de le visionner dans le désert, la désagrégation, la décomposition de la mort ne seraient négatives, néantisantes, que du point de vue de son inverse, la vie et son mouvement (principal, du moins) d’individuation. En réalité, cette « destruction » mortelle est pour tendre ici ensemble, confondus, à un même, à un universel — objectif qui n’aurait qu’une place minoritaire dans la vie —, et l’antagonisme apparemment, relationnellement cruel de la mort est, sous ce jour, complémentaire. Récupérateur, re-liant, re-ligieux, lui aussi, à sa manière. Mais rétro et ad-existence — assez donc autrement orientée —, la mort n’est-elle aussi qu’une passe, un pont. Avant l’Au-delà et sa « Sur-mort », où par la Résurrection je me trouve enfin, et les autres avec moi, chair en toute lumière et joie. Il n’est pas du tout indifférent ici que, en tirant parti des catégories ou des postulats de la logique de Lupasco, par exemple — comme je l’ai fait dans Portrait de Dieu [3] —, il soit possible de plaider que ce que la génétique contemporaine pose et « voit » comme mon code n’est pas proprement supprimé, mais seulement, dans la communauté a-personnelle de la mort, potentialisé, partant se trouverait, en principe, dans les conditions d’être réactualisable. Mais s’ils peuvent être très utiles à l’homme de Foi, à l’apologétique, Dieu lui-même n’a pas besoin de savants. L’Infinitude se débrouille sans téléphoner à la finitude.

S’il y a un Avant et un Après non-terrestres, si la vie — comme la mort — est essentiellement rapport à eux, qu’elle l’accepte ou le refoule, le religieux, que je préfère écrire re-ligieux pour manifester sa religature, le re-ligieux est à tout, partout, supra-structure — une supra-structure transhistorique qui, si elle varie avec notamment les facteurs de l’infra-structure, n’en est pas proprement la création. (Je reprends cette division à la fois claire et aveuglante en infra et supra-structures pour la commodité de la communication altérique.) L’existence objective de cette « superstructure » affère à une constante situation ontologique, plus exactement théologale. Des « publicains » ont commencé, depuis quelque temps, d’en prendre conscience, à leur façon. Ainsi Régis Debray, à partir de la notion d’incomplétude, ou Serres à partir de Michel. (Qu’il m’excuse d’apparemment plaisanter de ce qui chez lui est non seulement beau, mais très sérieux et fort. Il le fera, ce pays, car il sait que le rire peut être complice et cordial hommage. Le lecteur a du reste compris que par Michel je voulais signifier l’enfance et/ou la poésie, en même temps qu’un ange-chef bien connu. Nos prénoms ne seraient pas indifférents. Ils seraient comme nos anges gardiens.)

Donc, si je suis, si nous sommes tous, que nous le reconnaissions ou non, individuellement et collectivement, entre un Paradis perdu et sa Restauration — ce que pourrait indiquer, entre autres, l’incomplétude de Gödel étendue par Debray au groupe historique —, bien des disciplines sinon toutes sont à réécrire, au premier chef la psychologie, la sociologie, l’histoire. Celles-ci se sont glorifiées depuis cent cinquante ans de n’être pas métaphysiques — sans pouvoir l’éviter, le refus de métaphysique étant insidieusement en fait, comme on dit, position métaphysique, je dirai plutôt religieuse, le non ne supprimant pas la question mais effectuant seulement à l’intérieur d’elle une réponse. Une réaction. Si l’ontologique, le théologal sont, font ce que j’ai avancé à mes risques, ce non est une évidente, éléphantesque et assez aveuglante amputation. Je ne saurais ici réécrire la psychologie, la sociologie, l’histoire…, je dois me contenter de quelques très maigres, partielles et célères indications, pour me faire comprendre, ensuite chacun s’il lui plaît voguera de lui-même sur le nouveau et ancien — laser. La psychologie modernique comporte pas mal d’écoles brillantes, mais elles ont en commun que le processus génésique va toujours chez elles de l’inférieur au supérieur, selon ce qui est une évidence pour tout modernique. Quand on recherche l’origine de cette évidence, on s’aperçoit qu’elle est en relation avec l’évolutionnisme biologique — que je ne mets pas en cause, même s’il serait largement à réécrire —, c’est-à-dire qu’elle procède d’une analogie, type de raisonnement pour lequel — hors le très original René Thom — le modernique professe la plus grande méfiance théorique et méthodologique… Et quand on regarde du côté des faits — pour ne prendre qu’un exemple, qui n’est qu’un détail, mais les détails justement… —, on voit que, de même que l’anthropologie modernique s’est obstinée très longtemps à retarder chez l’homo l’apparition de l’art — parce que celui-ci serait « raffiné » —, alors qu’il est aussi vieux que lui sans doute, qu’on en retrouve dans les mondes animal, végétal, minéral, et qu’il serait proprement sans progrès — à l’encontre des significatives et burlesques appellations d’« art primitif » —, de même la psychologie modernique de l’enfant a renâclé des décennies à reconnaître le sourire au bambin — parce que c’était pour elle quelque chose d’« évolué », parce que aussi elle ignore le « sourire cosmique », non encore socialisé. Maintenant enfin elle accorde le sourire à quinze jours ou trois semaines, alors qu’il serait sans doute immédiat, tout bébé étant un bouddha, et il n’y aura plus jamais à ces joues et à ces yeux l’écarquillement d’un tel arc-en-ciel. Comme à Abellio, qui m’a conforté par sa rencontre, il y a dix ans, dans ce que je pensais et formulais ici, il me paraît plus juste et plus fécond, et même indispensable, de commencer au contraire la psychologie « par le toit », c’est-à-dire en allant du supérieur à l’inférieur.

Au commencement — transcendant — est l’amour. L’accord altérique, musical, de l’amour. Toutes les autres « passions », tous les autres comportements en dérivent, selon plus ou moins de dégradation, et selon le genre de dégradation. Dégradation que, d’une façon ou d’une autre, incantent à peu près tous les mythes. L’égoïsme, par exemple, n’est pas un premier jet — comme il se trouve de Stuart Mill à Piaget —, mais un rétrécissement de l’altruisme — c’est pourquoi il ne va pas sans besoin captateur des autres, de leur affection. L’avidité — comme l’a vu et sans doute vécu Paul Claudel — n’est qu’une façon de se refaire du Ciel, avec des boulettes de terre. Autant en emporte le cercueil ! Le besoin général d’un « territoire » est pour se retrouver au nid, dans la paix de l’Ailleurs — à laquelle tend le sommeil. L’union sexuelle est tentative de re-coïncidence, d’« ad-couplement » à travers la différence, à la fois accomplie et échouée généralement. La haine — les romanciers l’ont crié, sans compter Racine au théâtre — n’est pas originelle, c’est un retournement de l’amour, comme la jalousie, en son mime noir. La peur résulte « dernièrement » de la brisure de l’Accord. Comme la droite n’existe que lorsqu’on choit d’un univers einsteinien à un univers euclidien, la violence n’est qu’une précipitation, comme on dit pour la pluie. Interviewez là-dessus Althusser. Nul n’est méchant que par contre-action. Le plaisir, comme on disait au XVII en ne sachant pas si bien dire, est un transport. Au jouir de l’existence d’hier et de demain. C’est pourquoi il est à la fois imaginaire et réel, comme — n’en déplaise à Sade [4] — sans conflit. Un présent dans la rosée de l’avenir. Quant à la raison, elle serait passion — eh oui — de transparence et d’ordre. Vous me direz qu’il n’y a pas de sexualité sans hormones ni de violence sans surrénales ni de raison sans néocortex. Bien entendu. Quoique ce découpage analytique du corps — qu’on ne retrouve pas dans d’autres physiologies historiques — me paraisse représentation interactionnelle très relative, comme le savent les peintres, je ne suis pas en train d’exclure la « matérialité », simplement de la mettre à sa place. Elle jouerait, dans notre circuit, le rôle indispensable d’alimentation. Ce que je voudrais seulement essayer de faire saisir d’un trait, d’une bédé, d’un « beigbédé » (c’est la prononciation originaire de mon patronyme), c’est que non seulement les grands sentiments existent, mais qu’ils ne procèdent pas d’une sublimation, ou de quelque processus grimpard ou fuyard de ce genre ; ils sont, si vous voulez, naturels, et tout le reste du « naturel » tient dans une chute. C’est comme cela que l’on peut parler, avec Flaubert, Sartre et tout le monde, de « salauds ». D’un sens, Jean-Jacques, mon grand frère, avait raison : l’homme est né bon, comme toute la Création. Mais il est né bon avant sa naissance, sa seconde naissance, et ce n’est pas — en elle-même — l’association mais une coupure, préalable elle aussi à la naissance, qui premièrement — et rien que à demi — le « corrompt », jusqu’à la fin des siècles. Ce ne sont pas les passionnantes conquêtes de la neurochimie — prévues en somme par Descartes — qui changeront ici rien fondamentalement. Et faites-moi par la génétique et/ou la cybernétique — une nouvelle espèce d’Homo, vous aurez des modifications, mais les mêmes proportions de blanc et de noir sortant par exclusion du blanc. Il s’agira toujours, par tous les moyens imaginables, d’être aimé, d’aimer — éventuellement juste soi-même, ou par la haine. Cette espèce — hypothétique — sera plus intelligente ? Toujours votre ruade, votre illusion, votre idole « progressiste », engendrée contre notre situation eschatologique par impatience, par si je puis dire coït interrompu, sinon éjaculation précoce. L’intelligence, la raison sont depuis la coupure avant tout instruments de possession, comme l’indique le moindre regard anthropologique ou historique. Comprendre — depuis lors — est généralement surtout pour prendre. Amour, remarquez-le encore, par imposition, comme un chacun l’éprouve devant toute personne plus « intelligente » que lui. Toute une psychologie (et/ou sociologie) modernique, de Marx à Laborit, partage, non sans raison, les hommes en dominants et dominés. Mais notre rêve — qu’incarnait naguère la sacralisation du pauvre, disparue avec Léon Bloy —, rêve que d’ailleurs ni Marx ni Laborit n’ignorent, c’est de n’être ni dominant ni dominé — comme je le serais assez, je crois, en ma Bouteille à la mer, comme peut l’être un couple érotique, gamique ou amical. Or le rêve, ou plutôt le songe — que ce siècle a rabattu à une imaginative utopique —, aurait le fil relativement le plus direct avec la (sur-)réalité. Ici-bas, le songe tombe généralement en rêve.

On ne saurait faire la psychologie de l’individu rien qu’avec l’individu, là-dessus la sociologie contemporaine « a raison », c’est même le plus intéressant sans doute, le plus fructueux de ce qu’elle a apporté en cent ans, et l’on mesure l’importance de cette adjonction — devenue truisme de base — à relire ceux qui, comme Descartes ou même Kant, ont exploré l’individu par le seul individu, leur génie en prend un coup de vieux. Ils auraient pu trouver pourtant de la socialité dans l’individu lui-même. Celui-ci est plutôt mal baptisé. Car, contradictoirement, synergiquement, il serait à la fois, comme je le posais dans Contradiction et nouvel entendement [5], tendance à l’individuation, au soi, à la singularité, à la solipsité, et tendance au mime, à l’altérité, à l’intégration, à l’identification, à la communauté. Cette tendance ou pulsion-ci ne tient pas, comme on le dit généralement — sans guère en trouver l’explication ! —, à ce qu’il est ou s’est mis en société ; c’est plutôt la société qui résulte — et ce fut tout de suite sans doute — de ce penchant, de ce demi-penchant au nous, à la socialité, comme l’a bien nommée ou renommée Michel Maffésoli. Lequel penchant — dont on trouvera peut-être (pour connaître et inconnaître) le « gène-relais » — renverrait finalement à l’Orchestre qui fut et reviendra. Lequel lui-même ne saurait être Ici qu’un mixte d’accords et de désaccords. Qui ne s’opposent pas comme le blanc et le noir. Car les accords d’Ici ne vont pas sans s’accompagner souvent d’aliénation, de « mort », et les désaccords d’Ici ont souvent parmi leurs effets d’être unissants, vivifiants, stimulants, créatifiants. Le conflit — à certaines conditions du moins de degré et de nature — participe à l’unité et à la dynamique de tout groupe, comme de tout individu, contrairement à toute une pensée modernique, notamment à la « fin de l’histoire (ou de la préhistoire) » hégélienne, marxienne, teilhardienne. Et coopère aussi à cette unité de l’exclusion. Tout groupe dans la mondanité a, parmi ses conditions spontanément nécessaires d’existence et de perdurance, de n’être qu’une localisation de l’Altérité, dont sont repoussés les autres — à moins, ce qui est à peu près la même chose, qu’il ne se les soumette, comme dans la conquête, la colonisation, l’« impérialisme », l’acculturation. Pour quoi la société planétaire — qui de toute façon serait elle aussi conflictuelle, comme le furent intérieurement les empires — est aussi improbable aujourd’hui qu’hier, à moins d’une menace extra-terrestre. L’échange, qui s’est multiplié, est de ce point de vue trompeur.

Cela ne lui retire pas son importance, « co-structurale », méta-structurale. L’ethnologie contemporaine — avec Lévi-Strauss tout particulièrement — a montré sa pérennité. C’est incontestablement, une limite à l’exclusion groupale fondatrice, et qui fait de toute société — ainsi (relativement) ouverte et fermée [6], à la différence d’une porte —, comme de tout individu, une tension, une contradiction qu’elle traîne en tentant indéfiniment de la résoudre par des non-contradictions aussi réalistes que bientôt crevées. Il y a du lumineux, du numineux, du re-ligieux au sens strict, dans la pulsion, le conatus de l’échange, interindividuel ou collectif, intérieur ou extérieur, comme dans son sous-ensemble (ou son super-ensemble) le « dionysiaque ». C’est un souvenir, un reste actifs de l’effervescence et de la soudure premières. Auxquelles tout groupe, rituellement, se remet pour se relancer intérieurement, comme l’a montré de longtemps Eliade. La cérémonie mitterrandienne du Panthéon, en 1981, a fait signe — comme le manifestait déjà par exemple le culte de 1789 et/ou de la Commune que le modernique qui se croit sans religion n’y échappe point. Parce que l’ir-religieux, l’a-religieux ne sont en réalité que litiges du re-ligieux. Voilà qui autorise à penser que les sociétés primitives, archaïques, anciennes, étaient — relativement — plus conscientes que les nôtres de ce qu’elles faisaient, contrairement à un axiome modernique fondamental. Et si nos meilleurs prospecteurs trouvent la racine de ces rites, de ces cérémonies, comme des mythes, dans quelque « inconscient collectif » c’est peut-être en raison de notre propre inconscience. Mais c’est surtout, à vrai dire, parce qu’il s’agirait ici — ce qui ne serait pas sans leur échapper souvent, en tant qu’ils participent de l’inconscience modernique — d’une mémoire en l’immanence de l’existence transcendante, qui serait en même temps imagination, comme toute mémoire reconstructive. Le premier trait de l’inconscience modernique étant de se persuader que la transcendance n’est qu’une immanence ; que le mythique, le re-ligieux ne sont produits, d’une façon ou d’une autre — on a l’embarras du choix dans le modernique ! —, que par une interaction entre les hommes et les choses, ou entre les hommes, etc. C’est pourquoi l’illusion du modernique a pu aller jusqu’à poser pendant deux siècles comme une évidence que mythique et religieux seraient provisoires.

Alors qu’il faut plutôt recevoir des mythes une « explication » — de type oraculaire, symbolique — , le modernique a prétendu les expliquer, par ses rases catégories. Ce qui n’a rien d’un progrès, contrairement à un autre axiome modernique fondamental. Quand il ne s’agit, comme par exemple chez Lévi-Strauss, que de ramener les mythes en quelque sorte à une matrice, susceptible de rendre compte de leur distribution et de leurs variations historiques, il faut saluer le travail. Je ne vois pas qu’il touche, plus que Tristan à la fente de la seconde Yseult, à l’origine, et il est de fait au surplus que, intuition mystique, vision ou mémoire immanente de la transcendance, le mythique implique une participation — relativisante — de l’homme et de l’histoire. Je ne serais même pas du tout gêné d’admettre que c’est l’homme qui — au moins généralement — se le « fait » — à travers des structures comme par exemple celles d’un Gilbert Durand —, à condition d’ajouter aussitôt que c’est par conatus, que c’est de par sa relation, qu’il peut se cacher mais qu’il ne peut biffer, au Transcendant, à l’Existence perdue et à retrouver. De ce point de vue le mythique, pour reprendre une métaphore de Lévi-Strauss, serait, plutôt qu’un capital, l’intérêt d’un capital, sur lequel vit l’humanité, sans s’en rendre compte dans la modernité, qui, mue par le désir — re-ligieux obscurément — d’être immédiatement innocente — comme nous l’étions et le redeviendrons, posthumes —, le ravale tout au terrestre. Ce qui l’empêche, entre mille autres choses que je ne saurais dire ici, de rien comprendre au phénomène de la guerre. Celle-ci, comme la précipitation et l’imposition de la violence, est un avatar (collectif), dégradé, de l’amour. Il s’agit, en dernière vue, de refaire, aux deux sens du mot, l’Unité première — par suppression. Opération stupide, tragico-comique, autant que criminelle et pervertie, mais à cause de sa source « conatique » d’une telle impérativité que la guerre, plus ou moins chaude, plus ou moins sauvage ou réglementée, est quasiment permanente tout en s’accompagnant d’un non moins irrésistible et originel désir de paix qui, on l’aperçoit, serait d’un sens dans sa hache même —, et qu’elle est la principale fleur — fleur du mal, aurait dit Baudelaire — qui orne partout les manuels d’histoire, sans qu’ils en produisent la raison. En ce sens, nos plus grands historiens ne feraient que de la petite histoire. Ils resteraient, même en temps long, au niveau du causal occasionnel. Dont le rôle est effectif, instrumental, mais, mis seul en scène, obscurcissant. Seule une méta-histoire…

Le totalitarisme procéderait de la même attraction et de la même amputation — que la guerre. Il est d’ailleurs toujours, au moins implicitement, militarisé et agressif. Il faut le distinguer de la hiérarchisation, constante comme la polémique interne et externe. A l’inverse du totalitarisme, la hiérarchisation fait place à la différence, ne l’exclut pas, bien au contraire. Mais elle tend à la détourner en imposition, en orgueil, en exploitation, en « désamour ». Sa pérennité, sa nécessité en ce monde tiendraient, en dernière vue, à ce que justement les hommes ne peuvent y agir ensemble, malgré leur socialité, rien que par l’amour — comme il leur arrive pourtant de rêver et pour cause ; que dans le navire devenu plutôt galère, il faut généralement pour qu’il soit ramé, cet accord, une dose de contrainte, plus ou moins intériorisée. Ces derniers vingt ans, la pensée modernique « centrale » n’a vu dans la contrainte que du diabolique — oubliant ce qu’en avait écrit son grand-père, mieux informé, André Gide. En fait, comme toute valeur en ce monde, la contrainte — éducative, notamment — serait ambiguë, à la fois corruption et obligation positive. Socialement, la justice, qui vient elle aussi de loin, qui serait littéralement Colombe, s’y oppose, à raison. On ne saurait trop la soutenir. Mais, jusqu’à la fin des temps, la justice ne pourra guère en fait que limiter les dégâts de la contrainte — et de son sous-ensemble la hiérarchie —, en courant souvent le risque de créer d’autres injustices. On ne peut, je l’ai dit, que réaménager. Ce qui est la tâche non seulement de la Caritas, mais du politique. En transférant sur celui-ci toute l’attente, le modernique en est venu, à son tour, à sa surprise, à quasiment le sacrer. Or nul pouvoir, individuel ou collectif, ne doit l’être, ne l’est sans blasphème, comme devraient le savoir tout particulièrement les chrétiens. Persécutés au début de leur lancée parce qu’ils refusaient, comme les juifs, la divinité à l’empereur. Un tel refus n’entraîne pas celui de l’Etat, mais seulement sa relativisation, sa limitation, sa laïcisation au sens fort de ce terme. Il y a toujours plus ou moins de l’Etat — comme l’a montré notamment Georges Balandier —, la société est toujours plus ou moins « supra », l’ensemble social super-ensemble, à — l’image — plutôt caricaturale — de la Communauté d’hier et de demain. L’Etat, sans jamais pouvoir y satisfaire assez, et non sans aliénation, participe brutement, entre autres choses, de la socialité, du ré-accolement ; il en serait avec la patrie l’instance immanente la plus haute. Mais ses droits sont bornés notamment par ceux de ce qu’on dénomme aujourd’hui la personne humaine, qui, comme l’a vu Rousseau, peuvent faire devoir de l’insurrection, illégitimer le légal, s’ils sont violés [7]. De ces droits de la personne, le modernique occidental a une conscience aiguë, mais il est incapable de les fonder. Il serait même parfaitement flou, sinon auto-contradictoire, dans ce domaine. Protestant, à raison, contre les atteintes à la personne humaine — et éventuellement, maintenant, animale et végétale —, mais exécutant, par exemple, l’avortement — et la contraception — dans une innocentisation totale, alors que s’il peut être nécessaire, pour une raison ou une autre, il est évidemment meurtre, n’en déplaise à l’ombre du courageux et sectaire Jacques Monod [8].

Je ne toucherai guère ici à la physique, à la neurophysiologie, à l’astronomie, à l’informatique, à la mathématique, et fort peu à la biologie. Pour la première, j’observerai juste que, macroscopique ou microscopique, elle offre aujourd’hui la possibilité de relativiser et de complexifier, disons en bref, les notions d’espace et de temps, et, en finesse, celle non seulement de ramener l’objectivité à une « intersubjectivité interactionnelle d’époque », mais de borner la détermination et sa fille la mécanisation, selon des vues que tarde à s’assimiler la neurophysiologie, qui n’en serait encore le plus souvent qu’au moléculaire et — ignorant assez généralement, dans ses expérimentations la « suspension intérieure » — au seul rapport stimulus-réponse, d’une façon ou d’une autre. Je n’entends point par là qu’elle en serait restée exactement à Pavlov ou au behaviorisme, mais qu’elle n’observe encore surtout que ce qu’elle déclenche, alors que le plus psychique et le plus créatif, comme le plus relativement libre — et d’une certaine façon à la fois le plus personnel et le plus impersonnel —, tiendraient dans ce qui mijote, consciemment et inconsciemment, sans être directement déclenché, dont les ondes elles-mêmes ne donnent qu’une très grossière appréciation, et peut-être un de ces jours tout de que même on atteindra par exemple par photographie. Une photographie qui ne touchera guère, a vrai dire, les pieds, comme qui ne connaîtrait que d’un violoniste que les cordes de son violon, ou que la mathématique dans la musique.

Pour la troisième discipline, l’astronomie ou cosmologie, elle serait, comme toute connaissance, comme toute prise, par son efficience même, aussi obscurcissante qu’éclairante, du moins dans son exposition courante (dont il faut excepter, par exemple, un Reeves). Car, à une heure où pourtant la notion de matière a éclaté, où elle a été refondue, surclassée par celle d’énergie et surtout celle, plus fraîche, d’information, la cosmologie ordinaire continue à tendre à faire du « matériel », de la saga toute mécanique et hasardeuse qu’elle lui figure dans sa connaissance et son inconnaissance, une machine de guerre contre l’« esprit ». Elle a la naïveté — polémique — de s’imaginer qu’à faire saillir, par exemple, ce qu’il y a dans la Création, en son évolution cosmique, d’automouvement, est supprimée ipso facto en droit et en fait la Création, alors que le bigbang ne ferait que repousser plus en amont le Commencement et que tout cela ne remettrait en cause ce que certains scénarios circonstanciels — comme tous —, tel celui de Leibniz. Dieu a fait le monde, je dirai à l’usage relatif de ce temps, en intégrant aussi le hasard, l’auto-régulation, etc., en laissant de la bride, en ne jetant en artiste que quelques ingrédients. Ce que pourrait « signifier », pour nous entre autres choses, son « repos ».

Quant à l’informatique, qui intéresse toutes les autres disciplines, je viens d’indiquer en passant ce que sa notion de base — l’information — comporte de libératoire, de spirituel au sens fort, c’est-à-dire de sens, et qu’avait déjà appréhendé Aristote, à sa façon. Ce qui n’entraîne pas que, vu l’ambiguïté mondaine, il ne puisse en être fait un usage dominateur, oppressant. J’ajouterai que l’informatique ne serait a mes yeux, comme je l’ai plus développé ailleurs [9], qu’au tiers de sa course. Elle a mis à jour l’information différenciante, néguentropique, « nécanique ». Mais elle devra établir, ajouter à sa théorie ,qu’il y a aussi une information uniformisante, entropique, mécanique — que nous subissons tous les jours et qui est également nécessaire —, et surtout une information — individuelle et collective — ambiguë, équi-voque, à la fois entropique et néguentropique, mécanique et « nécanique », qui serait l’information la plus psychique et qui tendrait au symbolique avec ce que j’appelle les « cepts », images-concepts à l’état naissant, liquide, en fusion. Tant que la théorie informatique n’aura pas reconnu, conquis cette information-ci, non seulement le cerveau, l’esthétique, le mythique — et même d’une certaine façon l’astronomique en sa profondeur — resteront largement zones d’ombre, mais les simulations cybernétiques ne dépasseront pas beaucoup ce qu’il y a dans notre intellect de mécanisé et qui, avec ses chaînes, éblouissait Descartes. C’est une question de savoir si la lumière mathématique pourra être en mesure, quelque jour, d’exprimer formellement et surtout quantitativement l’ambigu, l’équi-voque, partant l’in ou l’a-déterminé, le « libre » relatif, le proprement spirituel, dont la structure est souvent confondue par le modernique avec celle du hasard, qui effectivement lui ressemble et interfère avec lui. Lupasco le pense, j’en suis moins sûr. Non que je doute que le « contradictoriel » soit une structure, et fondamentale, individuellement comme collectivement. Mais il se pourrait que la mathématisation soit rivée notamment à la non-contradiction (dont l’origine serait ésotérique, « ad-paradisiaque », comme serait surtout mondaine celle du contradictoire). Elle serait en somme deux choses à la fois, la mathématique en son langage, fût-elle « ensembles flous » : l’apothéose du désir de clarté — lié à celui, re-ligieux, de transparence — et une gourmandise actionnelle qui, malgré certaines allures idéales, est dans son œuf, ce qui explique ses efficiences. Or, tant la clarté — du moins celle qui descend de l’arbre — que l’action tendraient assez irrésistiblement à la non-contradiction…

Autant que le rêve, ou plus exactement, comme je disais, le songe, ce sont depuis quarante ans les « actes vitaux », biologiques, qui m’ont lancé sur mes rails « irréguliers ». La respiration, la mangerie, la digestion, la baiserie, etc., je ne les vois pas comme les considère généralement le siècle, jusqu’à maintenant. Disons très succinctement que ce sont pour moi des transports. A la fois réunifiants et séparants. Comme je le formulais dès le Sur-vivre, cela implique, pour les trois premières « fonctions », que les objets ne soient pas exactement des objets, les éléments exactement des éléments, ainsi que la microphysique permet de le resonger depuis 1930, et comme il reviendrait avec la « non-séparabilité ». Ce sont plutôt des Autres, parties naguère de nous, avec nous de toujours d’une certaine façon, compléments, compagnons, comme nous l’indiquerait le mythe « écologique » de l’arche de Noé. Depuis ce qu’on appelle l’air et le minéral jusqu’à ce que nous dénommons chair animale ou substance végétale. Dans ces opérations à la fois je les réintègre et — en ne rapportant qu’à moi — je les exclus, ou les mets sous la botte. Vivre, c’est manger, mourir, être mangé. Claude Roy [10] reproche aimablement à Dieu d’avoir jeté hors du Paradis, avec l’homme, seul fautif, le reste de la Création. N’étant ni avocat ni procureur ni — ici — témoin, je n’interviendrai pas dans ce très haut procès, dont je ne sais qui pourrait être juge. Que la décision divine d’expulsion ait été juste ou injuste, c’est un fait que le reste de la Création a été lui aussi sorti. Et c’en est un autre — à mes yeux — que les opérations de respirer, de manger, d’assimiler sont — à travers leur lecture biochimique et au-delà d’elle — rétro-actions et « ad-actions » pour se rabibocher, autant qu’il est possible en ce monde. D’où leur gaieté, comme celle de la recouture par le sexe, par l’« ad-couplement » à travers la différence, qui m’a tiré cent fois de la dépression, sauvé de la mort. Je vois là des cérémonies — assez proches de l’esprit de la suprême Sainte Cène —, comme en ont eu conscience bien des « primitifs ». Des re-ligieuses épiphanies. Et je déplore ici à la fois l’inculture contemporaine, son laïcisme évidant [11], et la longue hostilité des Eglises chrétiennes à l’égard de la sensualité. Il est vrai que la sainteté s’accompagne toujours de chasteté, comme la pleine mysticité. C’est pourquoi il peut être indiqué que des prêtres, des sacrificateurs… Mais pour nous autres grossiers, la porte cochère des sens peut, du moins si nous y communions, si nous y retrouvons « l’être avec » à travers la différence, être de quelque accès à l’existentialité pratique de l’Au-delà. Nous l’aurions alors entre des doigts sans yeux. La seule règle déontologique, éthique, ici, ou presque, me paraît être l’assentiment de l’autre — qui peut aller jusqu’à l’« ad-sentiment », Dieu merci. Il serait surtout de facto, comme des bras, comme de la peau, avec les « objets », les « éléments ». De ce point de vue je ne vois pas de différence tranchée entre ce qu’on appelle le corps et ce qu’on appelle l’esprit — juste quelques étagements à l’Aristote et/ou à la Max Scheler. Le corps serait une extension locale de l’esprit. De son information. Et, comme je l’ai souvent écrit et/ou visualisé, de longtemps [12], même une pierre aurait, d’une certaine façon, une « âme », avec laquelle la communication n’est peut-être pas totalement impossible, encore que son conatus, hautement mystique, éternifiant, soit sans doute tout en pratique attente immobile. Je me réjouis que Lupasco ait aujourd’hui ouvert de ce côté aussi sa puissante logique, dont la défense et l’illustration m’ont valu d’être privé d’Université [13], Il me semble aussi qu’en faisant, à partir de toute une reconversion de Husserl notamment, de tout objet simultanément un sujet, un Abellio irait superbement dans la même avenue, depuis sa « naissance » de 1944. Mais il tendrait pour moi un peu trop à substituer une science, une super-science, vécue d’ailleurs elle aussi, à la mystique, qu’en gnostique il n’est pas sans rejeter à la « féminité » — et/ou à la passivité —, alors que je la vois comme unisexuelle, ou plutôt au-delà de tout sexe, à la fois passive et active [14].

Même réorientés, le sexe, les sens, ne font accéder, renouer généralement que dans une pénombre, comme le « dit » très bien le mythe de Psychè. Seule la mystique serait vraiment communication. La position ne serait pas alors tant d’un « je » que d’un « il », comme cela commence dans l’art. Ce n’est pas trop de dire, comme je le faisais dès Le Sur-vivre — en un temps où elle était comptée comme connaissance pour du beurre —, que la mystique équivaut à la vue — ou à l’oreille — tout court, c’est-à-dire non subvertie par le soi ou le « on ». Malgré cela, ce récepteur — et/ou cet émetteur baigne lui aussi dans une relativité humaine et historique, qui différencie les messages, donnant à l’Absolu, à Dieu, mille figures. Tout en préférant la judaïco-chrétienne [15], je les reçois toutes œcuméniquement de même qu’en ma Bouteille à la mer, inaugurée en 1955, je me suis mis depuis six ans à lire les autres, et à les accrocher à ma timbale. N’étant pas Dieu, je ne saurais dire comment Il s’arrange de sa diversité d’incarnations. Ni non plus de l’existence du mal. Il ne me semble pas suffisant, à ce dernier propos, à tort ou à raison, de ne rendre compte de son abstention assez générale [16] que par le don qu’Il nous a fait — et laissé — d’une liberté. Quand je visionne — par la plume —, je flaire un drame supra-cosmique. Dieu m’apparaît, non pas tout-puissant comme dans les expressions théologiques traditionnelles, non plus « mort » comme dans une récente, mais à l’instar du Christ le Vendredi saint, comme enchaîné, dans une prison. Impuissant — dans l’actualité du moins — à intervenir généralement, sinon par cet appel pathétique, à travers ses barreaux, à l’amour. Lequel me paraît être la « mesure » essentielle de tout acte. Et je nous vois alors comme ayant la responsabilité de refaire, de rétablir — jusqu’à délivrer Dieu lui-même, en même temps que nous, par nos actions d’amour, de réunion sans fusion, à la manière d’Isis rassemblant les morceaux différents et mêmes d’Osiris. La « Fin » viendra quand, à la fois, elles se seront accumulées et que Dieu, retrouvant sa puissance, pèsera de toute sa Grâce sur la balance.

En attendant le pont de la mort, puis la prairie de la sur-mort, je suis comme vous autres, pour quelque temps encore, sur le « pont-lavie ». En attendant. A vrai dire, à dernière vue, comme je l’ai souvent écrit, je ne sais s’il y a un temps successoral, ou seulement un instant à passer. Comme une noix, à casser. Je ne sais même si les « générations » ne seraient pas, plutôt que dans le déroulement d’un temps, juxtaposées dans l’espace. Il y a à nos yeux linéarité, mais il se pourrait que ce soit sur fond de simultanéité. L’histoire ne tient peut-être que dans la prière d’une seconde.

MARC BEIGBEDER

_______________________________________________________________________

1 Et si l’objectivité était multiple (Bouteille à la mer, novembre 83) ?

2 De plus, en tenant que la jouissance enfantine serait foncièrement incomplète, inassouvie, Freud aurait commis, je crois, une grave et grossière erreur, par préjugé d’adulte et/ou obsession du génital.

3 Aux éditions Robert Morel, 1978.

4 Le plaisir serait d’ailleurs, pour Sade lui-même, dissolution du conflit, en définitive, puisqu’il s’entête inlassablement à s’imaginer que dans l’acte sexuel la cruauté de l’un fait jouir également l’autre, ce qui ne serait exact qu’en certains cas, ou à quelques moments. Et, en ceux-ci mêmes, la jouissance de la « victime » tient à ce qu’elle est (ou est imaginée) moins violée que consentante, en une re-ligieuse, simiesque oblation. Sade ou de l’impossibilité d’être athée… D’où ses longs discours furieux.

5 Thèse de doctorat d’Etat, soutenue en Sorbonne en 1970 (mention très honorable). Editée par Pierre Bordas en 1971. Directeur de thèse : Jean Wahl. Président du jury : Paul Ricœur. Membres : Louis Leprince-Ringuet, Clémence Ramnoux, Gilbert Simondon.

6 J’ai attiré l’attention, dans Contradiction et Nouvel Entendement et dans La Clarté des abysses (Morel, 1977) notamment, sur le fait qu’il n’y aurait pas seulement des systèmes fermés et des systèmes ouverts, mais aussi des systèmes à la fois, et plus ou moins, ouverts et fermés. Ce qui intéresserait tout particulièrement le psychisme — individuel et collectif.

7 Pour quoi non seulement je fus résistant, mais je signai — entre bien d’autres — le manifeste dit des 121 sur le « Droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », qui me valut d’être suspendu quelque temps.

8 Cf. mon Contre Monod, Grasset, 1972.

9 Cf. notamment La Clarté des abysses, op. cit.

10 Cf. Temps variable avec éclaircies, Gallimard.

11 Ce fut la raison première et fondamentale, à la fin de 1950, de ma rupture momentanée avec Esprit, après la mort de son fondateur (Cf. Les Vendeurs du Temple, Minuit, janvier 1951, et même, malgré ses très graves erreurs, la Lettre à Esprit sur l’esprit de corps, Gallimard).

12 Cf. notamment Les Cacagons écrits en 1947-1948, édités en 1966 par Robert Morel ; Le Sur-vivre, écrit en 1948-1949 sous le titre « Au commencement était l’amour », édité en 1966 par Robert Morel ; La Promenade verticale (Bouteille à la mer, 1963) ; Journal d’un mort (Bouteille à la mer, 1963) ; La Liberté de l’esprit, 1984 ; La Pierre blessée (Bouteille à la mer, 1979).

13 Contre cette décision négative du Comité consultatif des universités voulurent bien protester en 1972, entre autres, Simone de Beauvoir, Maurice Blanchot, Jacques Derrida, Pierre Emmanuel, Alfred Fessard, Michel Foucault, Pierre Klossovski, Maurice Nadeau, Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Vercors — et, par lettre indépendante, André Malraux.

14 Mais il serait débile de se priver d’Abellio pour raison politique, même haute et noble, comme le font encore certains. Non seulement parce qu’il fournit deux ans, régulièrement, des précieux renseignements à la Résistance, ainsi que l’ont attesté d’incontestables résistants, comme le général de Bénouville — ce qui lui valut d’être acquitté par les tribunaux à son retour de Suisse —, mais surtout qu’il connut, avec la Gnose, il y a un peu plus de quarante ans, toute une conversion, une « nouvelle naissance » interne, comme il l’a lui-même narré. Toutes proportions gardées, ce serait comme refuser l’apôtre Paul sous prétexte qu’il a combattu un moment le christianisme.

15 Je ne saurais dissocier judaïsme et christianisme. Ils ne divergent guère que pour la carte d’identité du Messie. Or un chrétien peut très bien concevoir, il me semble, que les juifs aient leur Messie, même et particulier.

16 Cette abstention de Dieu est sans doute d’autant plus poussée que nous prétendons agir seuls. C’est la raison peut-être pour laquelle il y a comparativement si peu de miracles dans la modernité, marquée au front du signe de Prométhée, comme dirait l’ami Gilbert Durand. Mais « Hermès » revient…