André A. Dumas : Le problème de la survivance spirituelle


23 Mar 2018

 (Extrait de La Science de l’Âme, 2e édition. Dervy-Livres 1980)

Alors même qu’on ne saurait, dans un cas donné, affirmer la certitude scientifique d’une intervention spirituelle, on se trouve obligé bon gré mal gré, de reconnaître en bloc la possibilité de cette intervention. Pour moi, je considère comme probable l’action, dans le médiumnisme, d’entités intelligentes distinctes du médium. Je me base pour cela, non seulement sur les preuves prétendues d’identité données par les communications, preuves sujettes à controverse, mais sur la nature même des phénomènes élevés et complexes du médiumnisme. Ces phénomènes élevés et complexes démontrent, souvent, une direction, une intention qu’on ne peut, sans induction arbitraire, rapporter au médium ou aux expérimentateurs. … Tout se passe réellement comme si l’intelligence directrice était indépendante et autonome.

Docteur Gustave GELEY

(De l’Inconscient au Conscient)

Le corps et l’esprit

Embrassons maintenant par la pensée l’ensemble des groupes de faits que nous avons examinés tour à tour et dégageons-en les caractères fondamentaux et les conséquences essentielles.

Le psychisme dit subconscient apparaît comme l’essence même de la personnalité ; en lui réside une mémoire intégrale dans laquelle, malgré les renouvellements cellulaires ou moléculaires de l’organisme, malgré même des lésions cérébrales importantes, est conservé tout ce que nous avons senti, pensé et appris depuis l’aube de notre existence ; en lui résident de vastes possibilités de création artistique, d’élaboration intellectuelle, d’intuition géniale.

D’autre part, les facultés supranormales, inhérentes au psychisme subconscient, démontrent que la personnalité profonde n’est pas une fonction du système nerveux, un produit du mécanisme cérébral : en effet, la télépathie montre que deux esprits humains peuvent entrer en rapport à distance, sans l’intermédiaire des sens physiques ; l’examen approfondi de la clairvoyance, de la connaissance paranormale d’objets ou d’événements a permis d’établir que ces facultés ne sont pas des modalités exceptionnelles de la sensibilité de l’organisme, qu’elles ne constituent pas un sixième sens dans l’acception propre du terme, mais un sens psychique fondamental, dont les perceptions sont d’autant plus puissantes et plus étendues, que le corps est plus affaibli ou se trouve dans un état plus passif, autrement dit que le fonctionnement sensoriel normal est plus réduit.

Cela revient à dire que les sens normaux sont des formes limitées (et adaptées au monde physique) du sens psychique et que les perceptions extra-sensorielles de celui-ci ont pour corollaire la réduction ou la suppression des perceptions sensorielles. Il en résulte que le parallélisme psycho-physiologique, déjà relatif pour la personnalité superficielle, n’existe pas du tout pour la personnalité subconsciente.

Le problème de la survivance de l’âme, en se posant maintenant devant nous, est donc complètement libéré de l’objection fondamentale tirée de la physiologie : la perte de facultés intellectuelles déterminées par suite de lésions définies du cerveau – objection qui, on l’a vu (voir Introduction : Le Cerveau et la Pensée), a perdu beaucoup de son importance et de sa vitalité avec les progrès de la neurologie.

L’éminent psychologue de l’Université de Genève, Théodore Flournoy, estimait que l’union des phénomènes de conscience et des phénomènes cérébraux est « une absurdité telle qu’on n’en saurait concevoir de pire » et que cela n’aggraverait guère la situation d’admettre, si les faits le réclament – ce qui ne lui apparaissait pas avec une évidence suffisante – que cette inconcevable union n’est pas à l’abri du divorce, et que ces mêmes phénomènes de conscience, que l’expérience ordinaire nous montre mystérieusement liés à des centres nerveux, peuvent s’en séparer momentanément ou définitivement sous forme de synthèses mnésiques, de personnalités psychiques, d’âmes survivantes, d’esprits désincarnés, peu importe le nom qu’on leur donne » (205, pp. 167-168).

Frank Podmore, qui prétendait expliquer tous les phénomènes paranormaux par la télépathie, reconnaissait que, si la prévision, la rétrocognition, la clairvoyance et autres facultés transcendantes pouvaient être prouvées, « l’indépendance de l’esprit vis-à-vis du corps serait manifeste », et que, puisque de telles facultés n’auraient assurément pas été acquises dans le processus de l’évolution terrestre et n’y trouveraient pas le moindre usage ou la moindre justification, elles témoigneraient en faveur d’un monde plus élevé et d’une évolution non conditionnée par notre milieu matériel ; elles « devraient être regardées non comme des vestiges, mais comme des rudiments, non comme un inutile héritage du passé, mais comme une promesse pour l’avenir » (206, II, p. 359).

Or, un imposant faisceau de résultats expérimentaux atteste l’existence, dans la personnalité humaine, d’« une modalité latente de la pensée douée des propriétés adéquates à l’élaboration de la connaissance supranormale, c’est-à-dire, s’informant par d’autres voies que les voies sensorielles connues, sachant par d’autres procédés que ceux de la raison et, de plus, affranchie des nécessités intellectuelles de temps et d’espace » (Osty, 82,. 297). Ce faisceau de faits obligerait aujourd’hui Podmore à souscrire aux conclusions conditionnelles qu’il a formulées, et Flournoy à reconnaître que les faits réclament ces conclusions.

L’indépendance de l’esprit vis-à-vis du corps étant rendue manifeste par l’existence des facultés transcendantes et le raisonnement de Podmore nous autorisant à regarder celles-ci « non comme un inutile héritage du passé, mais comme une promesse pour l’avenir », la survivance spirituelle devenant ainsi une haute probabilité, les classes de faits constituant des manifestations présumées d’origine posthume, ne devraient apparaître que comme des confirmations d’une conclusion générale se dégageant déjà du seul examen des phénomènes de connaissance supranormale.

L’étude des influences psychiques sur l’organisme nous a fait aboutir à la notion d’idéoplastie, ou «modelage de la matière par l’idée », et cette notion est apparue immédiatement susceptible de s’appliquer à la solution de nombreux problèmes biologiques obscurs et, à certaines modalités des phénomènes de télékinésie et d’ectoplasmie.

L’idéoplastie, qui implique la reconnaissance de l’être psychique comme un dynamisme capable de modeler la matière, de lui imprimer une forme et de lui donner des propriétés particulières, permet de relier en une puissante unité des classes de phénomènes apparemment très disparates et si, selon le critérium formulé à propos de la thèse évolutionniste par Sir Alfred Russel Wallace, « il n’est pas de preuve plus convaincante de la vérité d’une théorie générale que la possibilité d’y faire entrer des faits nouveaux et d’interpréter, par son moyen, des phénomènes considérés « auparavant comme des anomalies inexplicables », alors l’idéoplastie – c’est-à-dire le pouvoir de l’âme sur la matière – est vérité scientifique solidement établie.

La « force psychique »

Mais quelle est l’énergie qui sert de lien entre l’idée abstraite et son objectivation concrète dans la matière ? L’examen des phénomènes de télékinésie et des effets du « magnétisme humain » établit l’existence d’une forme d’énergie particulière, susceptible de s’extérioriser, dans certaines conditions, hors de l’organisme. Cette émanation, qui présente, dans quelques-unes de ses propriétés, de remarquables analogies avec les émanations radioactives, peut produire divers effets physiologiques, biologiques, physiques, mécaniques et chimiques. Elle peut se « condenser », se transformer en matière, à des degrés divers de visibilité et de tangibilité ; à la lumière des conquêtes de la physique atomique, le passage de l’émanation humaine de l’état d’énergie subtile à celui de substance ectoplasmique et le retour de celle-ci à son état primitif apparaissent comme un aspect particulier du double processus général découvert par les explorateurs de l’Atome : la matérialisation de l’énergie et la dissociation de la matière ou, plus précisément encore, la transformation de la radiation en matière et celle de la matière en radiation.

Mais cette forme d’énergie, pour la désignation de laquelle William Crookes a adopté le nom de force psychique, présente cette particularité qui la distingue des autres formes physiques connues de l’énergie, d’obéir à la volonté consciente et, plus encore, à l’imagination subconsciente. C’est cette force qui est l’agent actif des influences psychiques sur les corps, stigmates, embryo-stigmates, mimétisme organique, guérisons ; c’est elle qui se manifeste sous la forme d’un « rayonnement vital » se traduisant quelquefois par des effets curatifs sur le corps humain, ou par es actions chimiques sur la plaque photographique, quand il y laisse l’empreinte d’une image mentale : c’est cette force psychique qui, plus ou moins « matérialisée », soulève une table, agit sur une balance enfermée dans une caisse de verre, fait obstacle à un faisceau de rayons infrarouges ou encore se condense en une forme animale ou humaine.

Selon toute probabilité, c’est elle qui, obéissant à la volonté, agit sur les dés dans les expériences de Psychokinésie du docteur Rhine.

Peut-être est-ce encore cette même force qui transmet les ordres de notre volonté à nos membres, qui permet aux Yoguis de l’Inde de soumettre à l’emprise de la volonté consciente des organes dont le contrôle lui échappe généralement, peut-être l’influx nerveux n’en est-il qu’une forme particulière ?

Fantômes matérialisés et psychorganisme

L’étude des fantômes objectifs de vivants et de décédés, puis celle des matérialisations ectoplasmiques ont amené Allan Kardec et les théoriciens du spiritisme à soutenir l’existence d’un « organisme fluidique », le périsprit, ayant la forme du corps matériel ; Gabriel Delanne (215 ; 217) l’a défini comme un réseau complexe de centres dynamiques et de lignes de forces dont l’action sur les molécules matérielles serait grossièrement comparable à celle qu’exerce un aimant sur la limaille de fer, en la disposant suivant un dessin bien défini.

C’est ce réseau dynamique et morphogénique qui présiderait chez chaque être vivant, à l’édification, au maintien de la forme et au fonctionnement de l’organisme et qui, survivant, avec les facultés de l’âme, à la dispersion des éléments du corps physique, pourrait se matérialiser lorsqu’il est mis en présence d’un médium approprié, et dans certaines conditions, en assimilant et en organisant la « force psychique » et la matière ectoplasmique que celui-ci peut abandonner.

Les phénomènes de matérialisation, dans lesquels la substance vivante même du médium s’extériorise et reconstitue un autre organisme — provisoire, mais organisme tout de même —.pose, d’une manière générale le même problème que celui qui se pose dans la biologie normale. C’est celui du « plan organique », du « canevas vital », suivant lequel la matière s’organise selon un type architectural défini et que le grand physiologiste Claude Bernard énonçait ainsi dans ses Leçons sur les Phénomènes de la Vie : « Il y a comme un dessin préétabli de chaque être et de chaque organe, en sorte que si, considéré isolément, chaque phénomène de l’économie est tributaire des forces générales de la nature, pris dans ses rapports avec les autres, il révèle un lien spécial, il semble dirigé par quelque guide invisible dans la route qu’il suit et amené dans la place qu’il occupe. »

Plus récemment, Hans Driesch, s’appuyant sur les faits d’embryogenèse et de réparations organiques expérimentales, a soutenu l’existence chez l’être vivant d’un « système morphogénique », réparateur et régulateur de l’organisme, qu’il appelle l’entéléchie (207), et Albert Dalcq, professeur d’Anatomie et d’Embryologie humaines à l’Université de Bruxelles, dans son ouvrage L’œuf et son Dynamisme organisateur, dont le titre à lui seul indique combien le problème de la forme et du développement des êtres vivants hante la science, a exprimé la même opinion que le biologiste Hartmann, à savoir que « l’ordonnance et la finalité des organismes apparaît naturellement à tout biologiste » , et a souligné combien il est difficile de rapporter à des séries de réactions chimiques et à des effets de forces physiques les faits essentiels de l’ontogenèse et en particulier « le sens des transformations progressives, l’harmonieuse édification des structures, la prodigieuse adaptation de certaines d’entre elles » (208, pp. 522-3).

Les réparations organiques constituent un des problèmes les plus mystérieux de la biologie et aussi un des faits les plus éloquents en faveur d’une subordination des éléments cellulaires à un dynamisme organisateur.

Les expériences du docteur Alexis Carrel ont établi que l’on peut remplacer avec succès un morceau détruit d’aorte abdominale par un morceau de péritoine, et le morceau de péritoine se transforme en paroi vasculaire ; un lambeau de muscle, voisin d’un os brisé, se transforme en tissu osseux (209, p. 240).

Mais ce problème ne se pose plus seulement en termes biologiques, mais aussi en termes atomistiques : « Amenés à côtoyer le domaine de la biologie, écrit le professeur Jean Thibaud (14, p. 40), nous nous demanderons quelle est, aux yeux du physico-chimiste, la différence entre la matière ordinaire, que nous appellerons la matière minéralisée, et la matière vivante. La constitution atomique y est la même et il faudra constater sans doute avec quelque désappointement, qu’à l’échelle de grandeur des atomes le plus joli épiderme renferme les mêmes électrons, les mêmes ions qu’un gaz ou un liquide quelconque. »

L’application de la radioactivité artificielle aux recherches biologiques apporte une contribution expérimentale très importante à la notion du « canevas vital ». On sait qu’un corps non radioactif, peut le devenir sous l’action d’un bombardement de particules et qu’on a pu ainsi créer toute une série de nouveaux corps, dont les propriétés chimiques sont semblables à celles des corps primitifs, mais qui en diffèrent par leurs propriétés radioactives.

Ces corps radioactifs, s’ils sont absorbés par un organisme vivant, peuvent révéler la position exacte qu’ils y occupent, car ils émettent un rayonnement bêta qui impressionne une plaque photographique. En les utilisant, des biologistes, Georges Hevesy en particulier, ont pu déterminer en quel lieu de l’organisme sont conduits les matériaux nutritifs qu’on lui fournit. Ainsi, par exemple, chez une lapine fécondée, le radio-phosphore s’accumule dans les corps jaunes de l’ovaire en voie de prolifération, et chez un animal dont le squelette comporte une lacune, le radio-calcium se dirige vers la brèche osseuse.

Le professeur Thibaud, dans le laboratoire duquel certaines expériences de ce genre ont été réalisées, écrit à ce propos (14, p. 42) : « Ainsi, notre organisme conduit en quelque sorte par la main, d’une façon merveilleuse, chaque atome là où il doit avoir son rôle physico-chimique à jouer. »

Cette subordination de chaque élément à un « plan » est fortement mise en évidence par les phénomènes de matérialisation et de dématérialisation ectoplasmique qui « prouvent, écrit Geley (20, p. 68), que les molécules constitutives du complexus organique n’ont pas de spécificité absolue ; que leur spécificité relative leur vient uniquement du moule dynamique qui les conditionne, qui en fait de la substance viscérale, musculaire, nerveuse, etc., et leur attribue une forme, une situation et une fonction définies ».

Les fantômes matérialisés peuvent être, comme l’a reconnu le docteur William Mackensie, privat-docent à l’Université de Genève (179, p. 7), « les plus tangibles et les plus objectivement vivants que l’on puisse imaginer », et biologiquement fonctionnels comme l’ont établi les expériences de Crookes et de Richet ils sont inhabituels, mais pas plus mystérieux que les organismes vivants normaux ; l’idéoplastie, cela a déjà été souligné, est insuffisante pour en expliquer les manifestations psychologiques et la perfection anatomique. Mais l’hypothèse d’une infrastructure énergétique — de quelque nom qu’on la désigne : périsprit, corps subtil, organisme éthérique, dynamo-psychisme ou psychorganisme — matérialisée au moyen de la substance empruntée à un médium dans un cas, ou à l’organisme maternel dans l’autre cas, est susceptible d’éclaircir à la fois le mystère de la genèse des fantômes matérialisés en même temps que les problèmes fondamentaux de la biologie normale.

Le choc des théories

De même que la réapparition accidentelle dans le champ de la conscience, de souvenirs oubliés depuis très longtemps, a mis en évidence l’existence d’une mémoire intégrale subconsciente, dont la permanence semble attester qu’elle n’est pas liée à la substance changeante des centres corticaux, de même, les manifestations présumées posthumes, spiritoïdes, consistant en preuves d’identité, c’est-à-dire en rappels de menus incidents vécus en commun avec le consultant, ou de détails ignorés de celui-ci mais contrôlés ultérieurement et reconnus exacts, en particularités caractéristiques, opinions, expressions de langage, écriture, signature, etc., en preuves de connaissance précise de certains faits ignorés de tout être vivant mais vérifiables, en témoignages de capacités intellectuelles ou de connaissances techniques déterminées, constituent de très fortes présomptions en faveur de la persistance de la conscience et de la mémoire après la mort de l’organisme matériel.

Ces fortes présomptions tendent à devenir des preuves incontestables avec les créations littéraires médiumniques, avec les phénomènes de xénographie, avec ceux de xénoglossie où — par la médiumnité auditive ou par la voix automatique, comme dans le cas Lady Nona, par voix directe et écriture automatique, comme dans le cas Confucius — les intelligences communicantes donnent la double preuve qu’elles n’ont rien oublié et qu’elles ne sont pas un reflet des subconsciences des vivants, enfin, avec les correspondances croisées, où leur autonomie spirituelle est démontrée par l’initiative et par la mise en œuvre, par des intermédiaires différents, d’un plan d’action unique, intelligent et cohérent.

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La reconnaissance de l’authenticité des faits n’implique pas nécessairement l’adhésion à une interprétation déterminée, et celle qui vient d’être exposée n’est pas unanimement acceptée ; fort heureusement d’ailleurs, car si la thèse de la survivance est appelée à pénétrer un jour dans le cadre des vérités scientifiques reconnues, elle aura été — grâce a ses opposants, ceux qui étudient les faits, bien entendu, et non ceux qui leur tournent le dos en haussant les épaules, et à tous les chercheurs doués de l’esprit critique indispensable — complètement débarrassée des impuretés dont la crédulité, la « volonté de croire » ou l’esprit mystique ont tendance à l’obscurcir.

D’autre part, la science ne peut pas se passer d’hypothèses et de théories ; elle ne consiste pas seulement en une collection de faits catalogués et étiquetés, elle est essentiellement une représentation du monde s’édifiant progressivement, par approximations successives et se rapprochant de plus en plus de la réalité, et les hypothèses, même lorsqu’elles ne sont que provisoires, même lorsqu’elles doivent être corrigées, ou fondues avec d’autres apparemment contraires — comme celles relatives à la nature corpusculaire ou ondulatoire de la lumière — sont des étapes indispensables du savoir humain.

Il en est de même pour la Science de l’Âme : dans un domaine aussi complexe et encore si mystérieux, les hypothèses, à condition qu’on n’en fasse pas des dogmes intangibles, qu’on n’en soit pas intellectuellement prisonnier, constituent d’indispensables guides pour l’expérimentation et représentent, dans un des domaines les plus importants, les premières ébauches de la connaissance.

Examinons donc comment, attestant la vigueur d’une science qui s’édifie, s’opposent les théories devant les faits.

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Dans un opuscule édité en 1946 par la Society for Psychical Research britannique (210) résumant son attitude et ses travaux, l’auteur accordant une importance considérable aux correspondances croisées, reçues par Mrs Verral, Mrs Willett, Mrs Piper, et d’autres médiums, suggère que pour rejeter l’hypothèse que ces rébus littéraires sont dus à un esprit indépendant invisible, il est nécessaire de faire les plus extraordinaires suppositions quant à l’étendue de la télépathie entre vivants et en outre de prêter au subconscient des pouvoirs de dramatisation pour ainsi dire incroyables ; à propos d’autres écrits automatiques de Mrs Willett dans lesquels Frédéric Myers, Henry Sidgwick et A.-W. Verrall sont censés communiquer, il déclare que ces écrits posent une nette alternative : « ou bien il existe, au-dessous du seuil de la conscience, une télépathie d’un degré totalement insoupçonné jusqu’ici, et concurremment il existe, toujours dans le subconscient, quelque chose capable de créer des « personnalités fictives » d’une subtilité effarante ; ou bien les morts peuvent, généralement de façon indirecte et partielle, communiquer avec les vivants ».

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Quelle que soit l’extension donnée à la théorie de la télépathie, combinée avec la clairvoyance et avec les pouvoirs de « personnification » du subconscient, ce n’est pas sans grande difficulté qu’elle peut s’essayer à interpréter les cas d’identité personnelle tels que ceux qui se présentent chez les médiums Mrs Piper et Mrs Osborne Leonard. L’éminent métapsychologue Hereward Carrington en a fait une critique pénétrante (211). Pour que la subconscience du médium, dit-il en substance, trouve, avec ses facultés supranormales, chez de nombreux vivants éloignés, les éléments mémoriels nécessaires pour reconstituer une personnalité, il faut qu’elle découvre d’abord ceux qui ont connu la personnalité du défunt et déceler ensuite dans leur mémoire ce qui concerne cette personnalité exclusivement. Cela exigerait une sélection de personnes, puis d’éléments mémoriels, qui n’est guère admissible, car l’expérience métapsychique n’a pas prouvé qu’un sujet puisse lire ainsi dans la pensée de tout le monde.

De plus, pour reconstituer une personnalité, il faudrait grouper toutes ces données et les utiliser avec art et opportunité, car le communicant s’adresse à chaque consultant qu’il connaît avec le degré de familiarité approprié à chacun ; il arrive que les faits connus du vivant, les plus accessibles au sujet, ne soient pas énoncés alors que d’autres le sont, dont il est complètement ignorant. Enfin, il y a dans ce genre de séances des personnages qui, quel que soit le consultant, sont toujours de bons communicants.

Ces arguments de Hereward Carrington paraissent être à Warcollier « suffisamment solides pour contrecarrer sérieusement l’hypothèse de la prise de connaissance, dans différents cerveaux, de données mémorielles pouvant servir à reconstituer une personnalité », car dit-il, « nous savons par expérience combien serait fragmentaire la perception « télépathique » dans ces conditions ».

Mais si Carrington se rejette sur l’hypothèse spirite, après avoir éliminé d’un mot celle de la « mémoire cosmique » qu’il trouve sans fondement, Warcollier (R.M., 1939, no 4, p. 303) au contraire, défend cette dernière théorie qui s’identifie, en somme avec celle de l’inconscient collectif : « Si les cellules vivantes ont de la mémoire, écrit-il, si les choses mêmes se souviennent, si la mémoire humaine n’est pas localisée dans le cerveau (et la métapsychique semble le montrer), les métagnomes, les médiums peuvent aussi bien puiser leurs informations dans ces mémoires, qu’elles soient en contact avec un organisme vivant ou non. L’ensemble de ces mémoires peut être désigné par le nom de mémoire cosmique ou générale. »

« Cette hypothèse est la seule, selon Warcollier, qui explique tout et notamment le pourquoi de l’imperfection des messages « spirites », dans les cas authentiques bien entendu, ou l’identité des personnalités a pu être déterminée, comme avec Mrs Piper ou Mrs Osborne Léonard. Ces personnalités ne peuvent parler que de leur vie terrestre et de rien d’autre parce que le médium ne peut que ramasser les débris du squelette psychique de la personnalité que constitue la mémoire inconsciente dans la mémoire générale, et la ressuscite d’entre les morts. »

Quelques mots sur les descriptions de l’« au-delà »

A propos de cette dernière remarque, et avant d’aborder la critique de la théorie de la « mémoire cosmique », il faut faire observer dès maintenant que dans l’hypothèse de personnalités spirituelles véritables, elles ne pourraient tenter de décrire le milieu où elles vivent qu’en empruntant notre vocabulaire, c’est-à-dire un moyen absolument inadéquat. Il en résulterait et il en résulte des descriptions d’une vie semblant grossièrement calquée sur notre vie terrestre. Témoins les messages de Raymond Lodge (212), d’après lesquels l’« au-delà » comporterait des maisons en briques, entourées d’arbres et de fleurs. De telles descriptions sont bien de nature à alimenter le scepticisme ironique et la critique gouailleuse, d’autant plus qu’elles sont accompagnées d’explications naïves, où il est question d’émanations du monde physique utilisées et condensées par les « esprits ».

Or, — plaçons-nous dans le cadre de l’hypothèse spirite et tentons de relier l’inconnu au connu — sil existe, comme l’étude de la télépathie semble l’indiquer, un milieu psychique mental, dans lequel baigne l’esprit des vivants, et que 1’esprit des décédés y baigne aussi, l’idéoplastie — ce fait fondamental aux aspects si variés et si universels — doit agir sur cette « matière » subtile et objectiver inconsciemment les habitudes mentales des individus et des collectivités spirituelles. Et toujours dans le cadre de l’hypothèse spirite, on peut admettre que c’est dans la mesure où les communicants ne vivent plus dans l’illusion de leurs propres créations idéoplastiques, dans la mesure où ils sont spirituellement libérés de la suggestion de la mémoire et des habitudes, qu’ils déclarent — et cela ne peut constituer un argument contre la thèse de la survivance — ne pouvoir exprimer leur mode de vie d’une manière compréhensible pour nous, ou se contentent de dire que, sous des formes diverses, que l’on peut imaginer comme des suggestions ou des actions télépathiques, ils font — ce qu’en définitive font aussi les meilleurs d’entre nous — des efforts pour aider au progrès moral et social de l’humanité.

Ces observations étaient nécessaires pour réduire à sa juste valeur l’argument critique évoquant tantôt les descriptions de l’au-delà, tantôt l’absence de descriptions ; mais il est inutile de s’égarer dans des suppositions invérifiables et, après avoir souligne que l’au-delà ne peut être un lieu déterminé, mais un état, une modalité de la vie, invisible pour nous, coexistant avec le monde physique, comme les radiations invisibles coexistent dans le même rayon de lumière avec celles qui frappent notre œil, il vaut mieux reconnaître que, de cet au-delà, nous ne savons à peu près rien et accueillir, avec les plus grandes réserves, les descriptions des « sphères éthérées » et des « plans spirituels » dont la littérature médiumnique est assez riche et où l’imagination subconsciente des mediums n’est probablement pas souvent étrangère.

Le but de cet ouvrage n’est pas de fournir des aliments à la rêverie, mais d’exposer aussi objectivement que possible les données positives du problème de l’Âme qui, bien qu’il soit le plus important et l’un des plus anciens que se soit jamais posé l’humanité, appartient désormais au domaine de la science.

Le principe de l’économie des hypothèses

On appelle principe de l’économie des hypothèses une règle scientifique selon laquelle on est tenu de ne pas imaginer des hypothèses nouvelles pour interpréter des fait nouveaux si on peut rendre compte de ceux-ci par une simple extension des théories déjà adoptées pour interpréter de faits précédemment acquis.

Autrement dit, dans le domaine qui nous occupe, il serait antiscientifique d’imaginer l’existence en l’être humain d’une faculté de connaissance supranormale si l’hypothèse d’ondes télépathiques émises par un cerveau et perçues par un autre, suffisait à rendre compte de tous les faits supranormaux d’ordre mental ; de même, il serait antiscientifique d’attribuer, à l’intervention de personnalités spirituelles indépendantes des médiums et des expérimentateurs des phénomènes qui, pourraient être interprétés d’une manière satisfaisante par l’exercice des facultés subconscientes des vivants, et on n’a pas manqué, en effet, de reprocher souvent à l’hypothèse spirite d’être superflue.

Mais le principe de l’économie des hypothèses n’est plus respecté si, pour échapper à la conclusion d’une survivance personnelle consciente et d’une possibilité d’intervention d’intelligences « désincarnées », on est obligé, devant certains faits complexes, d’adjoindre à la connaissance supranormale des hypothèses supplémentaires, qui au lieu de constituer une extension des faits connus, vont au contraire à l’encontre de ce qui est déjà acquis. L’hypothèse de la « mémoire cosmique », sous la forme qui lui a été donnée par William James, René Warcollier et René Sudre, est de celles-ci.

Prétendre .que les médiums (lorsqu’ils ne font pas de la simple lecture dans le psychisme des vivants) entrent en relation, non pas avec les personnalités conscientes de décédés, mais avec des cadavres psychologiques, avec « des débris du squelette psychique de la personnalité » que les facultés médiumniques vitaliseraient quelque temps en nous donnant l’illusion qu’ils sont des êtres pensants et conscients, c’est admettre que, des éléments psychiques, souvenirs, connaissances, traits du caractère, persistent dans l’univers, à l’état inconscient et latent, sans le support du cerveau matériel.

Mais est-il conforme à l’enseignement des faits de supposer avec Sudre « la survivance de la mémoire pure » (182, p. 243), d’« empreintes spirituelles qui ne disparaissent pas avec l’individu corporel » (182, p. 277) et que « nous sommes en relation constante quoique ignorée avec un monde spirituel dépersonnalisé où toutes les connaissances se conservent à l’état potentiel et sont susceptibles de former des synthèses autour de certains centres d’attraction » (182, p. 71), d’admettre, avec Warcollier, que la mémoire humaine n’est pas localisée dans le cerveau et que « les médiums peuvent aussi bien puiser leurs informations dans ces mémoires, qu’elles soient en contact avec un organisme vivant ou non » et, en même temps, de repousser l’idée de la survivance de la conscience ?

Pourquoi des « débris mémoriels » inconscients agiraient-ils comme s’ils étaient conscients ?

L’hypothèse des « coques psychiques vides », des « empreintes mnésiques inconscientes », s’applique-t-elle mieux aux cas des manifestations de Jean Quélavoine, du fils de l’évêque James A. Pike, du rapport technique posthume du commandant Carmichael Irwin et de l’« anniversaire fleuri » de Simone Saint-Clair, que celle de l’action consciente, volontaire, organisée, de personnalités spirituelles cherchant à démontrer leur survivance au-delà de la mort ?

En quoi les faits autorisent-ils à soutenir, d’une part, la survivance de la mémoire et à rejeter, d’autre part, la survivance de la conscience ? L’extension prodigieuse de la mémoire, dans les phénomènes de « vision panoramique » du passé dans l’imminence de la mort (voir chapitre I) est presque toujours accompagnée d’une extrême rapidité de la pensée et de l’imagination, ainsi que d’un puissant sentiment de béatitude qui caractérisent une extension de la conscience.

De même, l’étude de la personnalité dans les états somnambuliques et extatiques fait ressortir non seulement 1’existence d’une mémoire très étendue, mais aussi une extension considérable de la conscience, des moyens de connaître et de jugement.

D’autre part, l’examen du problème : Avons-nous un sixième sens ? (voir chapitre VI) nous a permis de constater que les facultés supranormales s’exercent d’autant plus activement que la passivité du corps est glus grande, ou même que son affaiblissement est plus considérable, à tel point que des faits de télésthésie ont été enregistrés au moment de l’agonie.

Tous les faits métapsychiques d’ordre mental mettent en évidence, avec force, 1’indépendance de la métaconscience — autant que celle de la « mémoire intégrale » — vis-à-vis de l’organisme cérébral.

« Il n’est plus question, écrit le docteur Osty (82, p. 224), de tenir l’être humain pour un agrégat de mécanismes producteurs de pensées. L’évidence s’impose qu’on est devant un foyer dynamo-psychique, d’où émanent des manifestations d’une puissance illimitable. Au-delà du conscient, on trouve la propriété de transformer la matière vivante, de la rendre amorphe, de l’extérioriser du corps et d’en faire de nouvelles formes vivantes (ectoplasmes). Au-delà du conscient on trouve la propriété de percevoir l’imperceptible, de connaître l’inconnaissable. En limité, on découvre au fond de l’être humain les attributs dont les philosophies ont orné le concept — Dieu : puissance créatrice et connaissance hors l’espace et le temps. Et nul n’est autorisé à présumer ce qu’une investigation précise, méthodique, progressive découvrira encore. »

Si le docteur Osty n’a jamais manifesté une sympathie spéciale pour l’hypothèse de la survivance humaine, qu’il ne niait ni n’affirmait, encore moins pour l’hypothèse spirite sous sa forme classique c’est-à-dire trop étroite, trop « cristallisée » et trop éloignée de la science en perpétuel devenir, il ne séparait cependant pas, de la mémoire, la pensée et la conscience ; et il se demandait s’il y a « derrière les apparences individuelles une conscience collective, pensée sans temps et sans espace, où toute réalité est représentée, dont tous les phénomènes, par nous connus, sont les reflets sur nos sens ; source mystérieuse écoulant sa connaissance à travers les psychismes particuliers dans la limite de ce qui les concerne », ou bien s’il existe « derrière la personnalité humaine apparente et mortelle, une personnalité réelle, individualité transcendantale, jouant dans la vie de 1’univers un rôle costumé de matière et dont la perdurance serait la mémoire contenant une vie, où le sujet métagnome puiserait après mort ce qu’il y puisait avant ? » (82, pp. 325-326): En tout cas, Osty considérait la, préconnaissance du devenir de la personnalité humaine comme « un phénomène prouvant que l’être humain possède un plan transcendantal de pensée non lié aux fonctions cérébrales et, en raison de cela, non solidaire, peut-être, de la mort du corps » (p. 180) et il envisageait (p. 182) l’institution d’expériences « en vue de déterminer la nature des rapports entre le cerveau et la pensée et, en conséquence éventuelle, la possibilité de survivance de la personnalité humaine, soit comme individualité persistante, soit comme représentation mnésique dans la conscience universelle ».

Autant la théorie d’une Conscience Universelle dans laquelle baigneraient nos individualités est, comme la théorie spirite, — elles sont complémentaires — conforme à la fois aux faits connus chez le vivant et au principe de l’économie des hypothèses, autant celle de la mémoire cosmique, sous la forme d’un Inconscient collectif, avec ses mémoires mortes, ses cadavres psychologiques, ne l’est pas et paraît singulièrement artificielle [1].

Les faits de télépathie, de métagnosie, d’extase, d’inspiration, d« osmose » psychique nous enseignent déjà que l’esprit des vivants baigne dans un milieu psychique commun, dans une subconscience collective, dans ce que Bozzano a appelé l’« Éther-Dieu », et si les facultés transcendantes de l’esprit humain ne sont pas liées au mécanisme cérébral, c’est ne pas faire un bien grand saut que d’admettre qu’après la destruction de l’organisme et de ce mécanisme cérébral, l’esprit continuera à baigner dans la Conscience universelle.

* *

Paralysé spéculativement par son attachement au dogme du parallélisme psycho-physiologique, selon lequel la pensée est une fonction du cerveau et ne saurait avoir de réalité en dehors d’un organisme matériel, le professeur Charles Richet, malgré son courage et son honnêteté intellectuelle, n’a pu accéder à une conception synthétique embrassant à la fois les acquisitions de la physiologie et celles de la métapsychologie.

Faute de pouvoir esquisser la moindre théorie, il en était réduit à déclarer, par exemple, que, dans les phénomènes d’ectoplasmie, quoique vrais, « tout est très absurde » et à émettre, à plusieurs reprises dans son Traité de Métapsychique, l’idée — antiscientifique s’il en fût et aussi peu conforme que possible au principe de l’économie des hypothèses, — que « d’autres intelligences, en d’autres conditions que les conditions animales de la vie terrestre, existent dans la nature », mais que ce ne sont pas des intelligences humaines (94, p. 795) que, s’il y a des esprits, des anges, « en tout cas ces esprits ne sont pas les consciences des défunts » (94, p. 818).

A partir du moment où, sous l’irrésistible pression des faits, ceux de toute la phénoménologie métapsychique, de toute la psychologie du subconscient et même des données les plus récentes de la neurologie et de la psychiatrie, on est obligé de renoncer au dogme de « l’intelligence fonction du cerveau », — qui a dominé si longtemps toute la physiologie et qui a frappé de complète stérilité la partie théorique de l’œuvre métapsychique du professeur Charles Richet — il n’y a plus aucune raison de contester que des manifestations intelligentes à caractère humain aient une autre origine que des intelligences humaines.

La mort consisterait alors en la séparation de 1’Âme et du corps, c’est-à-dire de l’Âme et de cette infime quantité de matière qui, si on supprimait les espaces séparant les noyaux de ses atomes, ne serait, d’après Joliot-Curie, qu’une sphère d’un millième de millimètre de diamètre.

Le bon sens

« La tendance de l’homme de science, écrit René Sudre à propos de l’hypothèse spirite (182, p. 55), doit être de ne plus se fier à son bon sens, qui lui propose une solution trop évidente comme celle du soleil tournant autour de la terre, mais de rechercher la solution plus compliquée qui réponde aux mêmes apparences. Il restera ensuite à voir si l’hypothèse nouvelle couvre bien toutes les catégories de phénomènes. »

Rien ne marque mieux l’évolution accomplie depuis un siècle que cette simple constatation : alors qu’on reprochait auparavant à l’hypothèse spirite d’être absurde et folle, on lui reproche aujourd’hui, au contraire, d’avoir trop les apparences en sa faveur pour être vraie, d’être trop vraisemblable, d’être trop évidente.

Mais il ne faut pas confondre le bon sens et le sens commun, et il y a une différence capitale entre la croyance au soleil tournant autour de la terre et l’hypothèse spirite. C’est le sens commun coexistant avec une science primitive, qui reconnaissait la première comme exacte, et ce sont les faits, établis par une science plus complète et analysés par le bon sens, qui ont amené à reconnaître qu’elle était fausse.

L’hypothèse spirite, au contraire, a d’abord été considérée comme absurde et folle par le sens commun et par une science psychologique encore rudimentaire, et c’est le bon sens, appuyé sur les faits accumulés par une science plus approfondie qui, peu à peu, amène à reconnaître qu’elle est de plus en plus probable, de plus en plus évidente.

Les autres théories, précisément parce qu’aucune d’elles ne couvre bien toutes les catégories de phénomènes, sont éliminées tour à tour ou sont obligées de se modifier de telle façon qu’elles deviennent des arguments complémentaires de l’hypothèse spirite ; lorsque celle-ci recule dans l’explication directe de tel ou tel phénomène, c’est toujours au profit dune conception beaucoup plus large des possibilités transcendantales de l’esprit humain, où l’élément cérébral joue un rôle de plus en plus effacé ; aussi, la thèse de la survivance s’enrichit beaucoup plus, indirectement, en arguments spiritualistes généraux qu’elle ne peut perdre, directement, en arguments démonstratifs d’interventions spirituelles, conscientes et volontaires.

De plus, malgré les concessions que l’on peut, que l’on doit raisonnablement faire aux théories supposant une très grande extension de la télépathie et de la clairvoyance, il reste un fort noyau de faits qu’il est difficile de considérer autrement que comme les premiers éléments d’une démonstration scientifique de la survivance humaine ; et, nous l’avons vu, les erreurs mêmes et les méprises que l’on rencontre dans les communications présumées posthumes vraiment dignes d’attention, comme celles de Georges Pelham, Robert Hyslop et Richard Hodgson, par Mrs Piper ou celles de « Lady Noria, » par Rosemary sont celles que commettraient, dans les mêmes conditions, des êtres humains, et ce fait, d’une très grande importance, démontre que les phénomènes intellectuels de la médiumnité ne peuvent pas toujours être interprétés comme résultant de l’exercice d’un sens transcendant des médiums leur permettant de prendre connaissance de n’importe quoi dans une Mémoire Cosmique ou dans un Inconscient Collectif où tout serait enregistré : la langue égyptienne ou la langue chinoise, leurs caractères écrits et leur prononciation ; l’état civil des défunts, leurs connaissances techniques comme les défauts de leur visage, les particularités de leur habillement aussi bien que leurs tics, leurs manies, leurs opinions morales, politiques ou religieuses, leur style littéraire, leur culture scientifique ou leur génie musical.

Tout tend à démontrer que, dans un nombre respectable de cas, on est bien en présence d’intelligences et de volontés humaines aussi conscientes que nous-mêmes.

Dans son analyse critique de l’ouvrage de Bozzano, Discarnate Influence in Human Life, Warcollier estime que « notre science est encore trop jeune pour conclure » en faveur de l’hypothèse spirite, car, dit-il, on n’a pas encore déterminé les limites de la télémnésie et de ce qu on appelle la télépathie et la clairvoyance ; mais les métapsychologues, spirites ou non, « sont d’accord sur l’essentiel : les conceptions d’Espace et de Temps sont remises en question par leurs études » (R.M., 1938, no 6, pp. 376-378).

Mais alors, remarque Warcollier, que peut signifier, sans l’Espace et sans le Temps, cette phrase de Bozzano : « La sortie du corps éthérique au moment de la mort » ?

En réponse au regretté savant investigateur, on nous permettra de faire observer que l’on est obligé, sous peine de renoncer à toute recherche et à toute science, à tout exposé et à toute discussion, d’employer les mots de notre monde relatif ; lui-même a bien été obligé de se plier à cette nécessité humaine pour formuler des conclusions à ses persévérantes études sur la télépathie, lorsqu’il parle « des images se trouvant dans le psychisme profond des percipients au moment des expériences ». [2]

Comme lui, nous pensons « qu’il existe un monde indépendant de l’Espace et du Temps et que l’esprit de l’homme vivant y a accès accidentellement », mais rien ne nous semble constituer une objection fondamentale à l’hypothèse que l’esprit de l’homme décédé y ait aussi accès ; et il semble légitime de souscrire à la conclusion formulée par le Professeur James Hyslop (213) : « Il n’existe d’autre explication rationnelle des faits que l’hypothèse de la survivance humaine ; et les preuves cumulatives qui convergent en sa faveur sont à tel point inébranlables que je n’hésite pas à déclarer que les preuves qui la forment sont tout à fait équivalentes et sont même supérieures à celles qui confirment la théorie de l’évolution. »

L’hypothèse de la survivance et le monisme

Une découverte ou une hypothèse nouvelle peuvent être longtemps considérées comme inacceptables par la science, non seulement parce qu’elles sont en contradiction avec les théories régnantes, mais aussi parce qu’elles se présentent avec des considérations philosophiques générales qui les mettent en contradiction avec des faits établis, ou avec des conceptions qui s’appuient déjà sur toute « la Science faite ».

C’est le cas pour l’hypothèse de l’existence d’un élément psychique spirituel, survivant à la destruction de l’organisme matériel : une double condition est nécessaire pour qu’elle puisse prendre place dans la synthèse philosophique de la Science ; d’une part, une évolution des conceptions générales relatives à l’univers et aux êtres vivants ; de l’autre, une transformation des doctrines liées aux phénomènes supranormaux et professant l’idée de la survivance.

La première de ces conditions est en cours de réalisation : la notion de la matière elle-même est entièrement révisée par la science et la conception matérialiste doit se réviser elle-même et passer du monisme physico-chimique au monisme énergétique. Or, les enseignements qui se dégagent de l’examen des phénomènes métapsychiques d’ordre physique confirment cette orientation de la pensée et apportent des précisions et des arguments complémentaires à la, thèse de l’unité substantielle de tout l’Univers.

D’autre part, le spiritualisme, qui oppose l’Esprit à la Matière, 1’Âme au Corps, a besoin de se dégager de sa forme traditionnelle. La philosophie matérialiste, en effet, forte des acquisitions de la psycho-physiologie, triomphe du spiritualisme classique, lorsqu’elle rappelle que le moindre trouble dans le fonctionnement des glandes endocrines, que 1insuffisance ou l’exagération de leurs secrétions, les hormones, ont des répercussions importantes sur les facultés intellectuelles et même sur les tendances morales, et que, par conséquent, les qualités de l’esprit sont bel et bien modifiées par des éléments matériels, par des phénomènes physico-chimiques.

Serrons donc de plus près le problème : lorsque l’on médite sur Crookes auscultant le fantôme matérialisé de « Katie King » et notant le rythme des battements de son cœur, sur Richet trouvant du carbonate de baryte — témoignage de la production d’anhydride carbonique par les poumons matérialisés — au fond du flacon d’eau de baryte dans lequel il a fait respirer le fantôme « Bien Boa », on ne peut s’empêcher de penser que, pour tout biologiste matérialiste qui examinerait ces organismes temporairement tangibles, la vie apparaîtrait encore comme un ensemble de phénomènes physico-chimiques — et a-t-on le droit de dire qu’il aurait tort ? Mais il se trouverait en même temps placé devant un problème insoluble pour lui ; Richet a écrit (94, chapitre III, pp . 714-715) que l’on ne comprend absolument rien à 1ectoplasmie et aux matérialisations, que tout cela est très absurde mais vrai, et qu’il ne s’est pas résigné sans douleur à admettre la réalité de ces phénomènes : « Pour faire admettre à un physiologiste, un physicien, un chimiste, qu’il sort du corps humain une forme qui a une circulation, une chaleur propre et des muscles, qui exhale de l’acide carbonique, qui pèse, qui pense, qui parle, il faut lui demander un effort intellectuel qui est vraiment très douloureux. »

Cette réflexion de Charles Richet confirme d’une manière éclatante ce qu’enseigne toute l’histoire des sciences : un fait nouveau ne peut généralement trouver place dans notre système de connaissances que s’il est accompagné d’une théorie cohérente qui l’éclaire, qui l’explique et qui surmonte les contradictions apparentes qu’il peut présenter avec d’autres faits déjà connus et avec des théories déjà habilitées.

Nous savons que l’aspect vivant, physico-chimique,du fantôme matérialisé, est inhérent à sa condensation, quil est l’expression matérielle, en quelque sorte superficielle, d’une activité dynamique sous-jacente ; et il n’y a plus rien d’absurde dans les matérialisations, celles-ci deviennent simplement une modalité exceptionnelle de la biologie générale, si l’on admet la théorie.du psychorganisme, c’est-à-dire d’une infrastructure énergétique constituant le substratum de l’activité vitale tant de 1organisme normal que d’un fantôme matérialisé, et si l’on reconnaît que, les différentes formes de la matière n’étant que des apparences sous lesquelles nos sens perçoivent diverses modalités d’énergie en mouvement, l’aspect physico-chimique d’un être vivant ne constitue en dernière analyse, que l’apparence extérieure, matérialisée, de l’activité psychique et dynamique qui caractérise essentiellement la vie.

Ainsi, l’analyse des phénomènes de « matérialisation » nous a acheminé vers la conclusion même à laquelle est conduite la physique moderne dans ses développements les plus récents. Le grand physicien Wolfgang Pauli, dont le nom est lié à la théorie des quanta et qui avait prédit l’existence du neutrino 25 ans avant sa détection effective, a ainsi exprimé sa conception : « On ne peut pas dire que le problème général des relations entre l’esprit et le corps, entre le dedans et le dehors, ait été résolu par le concept de parallélisme psycho-physique admis au siècle dernier. La science moderne nous a peut-être rapprochés d’une compréhension plus satisfaisante de ces relations, en introduisant le concept de complémentarité dans la physique elle-même. Ce serait une solution satisfaisante que de pouvoir interpréter l’esprit et le corps comme des aspects complémentaires de la même réalité. » (Cité par Koestler, 17, p.68.)

Alexandre Aksakof avait déjà formulé la même conclusion, sous une autre forme (147) : « Une monade,— un centre de force et, de conscience à un degré supérieur de développement, autrement dit une entité individuelle douée d’intelligence et de volonté, — voilà la seule définition que nous pourrions nous hasarder à donner de la conception d’un esprit. Du moment qu’elle se manifeste de nouveau sur le plan terrestre, elle doit nécessairement revêtir la forme humaine terrestre. Aussi une apparition visible et tangible ne serait-elle qu’une objectivation temporaire d’une monade humaine, revêtant un caractère de personnalité dans le monde phénoménal. »

* *

En considérant les faits sous cet angle, directement indiqué par les phénomènes de matérialisation, on lève la contradiction qui jusqu’ici semblait s’élever entre les données de la métapsychologie, d’où surgissent les notions de construction et de modelage de l’organisme par l’âme, de subordination de celui-là à celle-ci, et les acquisitions de la psycho-physiologie qui mettent en évidence, au contraire, le conditionnement des facultés intellectuelles et morales par des facteurs organiques. Car, suivant cette conception néo-moniste, le corps n’est pas l’« enveloppe » d’une Âme immatérielle, mais une concrétion, une matérialisation de l’Âme conçue comme système spirituel, dynamique et morphogénétique ; l’action des hormones sur les facultés intellectuelles et morales devrait donc être considérée non comme une action du corps sur l’Âme, mais comme une action de l’Âme-dynamisme sur elle-même.

De même l’altération des facultés mentales à la suite d’une lésion cérébrale ou nerveuse signifierait que, à l’endroit de la lésion, une partie de matière, en accord vibratoire avec les parties voisines et avec le monde extérieur, a disparu ; qu’il n’y subsiste plus que l’activité dynamique de la, partie correspondante du psychorganisme, et cette activité, par suite de la perte de la substance qui la concrétisait et de l’abaissement énergétique au-dessous du seuil nécessaire, n’est plus « accordée » avec l’ensemble de l’organisme et ne peut généralement plus remplir convenablement sa fonction.

* *

De même que les progrès de la Physique ont unifié les notions de force et de matière, de même, la Métapsychologie tend à unifier les deux faces de la pensée humaine, jusqu’ici toujours opposées mais pourtant complémentaires l’une de l’autre : le Matérialisme et le Spiritualisme.

Les parapsychologues soviétiques eux-mêmes, soucieux, dans l’interprétation théorique de leurs travaux, de ne point s’écarter de la conception matérialiste, devront tôt ou tard reconnaître, avec Frédéric Engels [3] que le matérialisme doit modifier sa forme « avec chaque découverte importante faite dans le domaine des sciences naturelles », et prendre conscience de las signification profonde de cette pensée de Lénine : « Évanouissement de la matière, cela veut dire que la limite jusqu’à laquelle nous connaissions la matière s’évanouit et que notre connaissance s’approfondit ; des propriétés de la matière qui nous paraissaient auparavant absolues, immuables, primordiales (impénétrabilité, inertie, masse, etc.) s’évanouissent, reconnues maintenant relatives, exclusivement inhérentes à certains états de la matière. Car l’unique « propriété » de la matière dont l’admission définit le matérialisme philosophique, c’est celle d’être une réalité objective, d’exister en dehors de notre conscience » [4]

Lombroso, dans son ouvrage Fenomeni ipnotici e spiritici (125, Préface de l’édition italienne) a souligné que les adversiares du Spiritisme, parmi les plus irréductibles et les plus acharnés d’entre, lesquels il a compté, ont quelques bonnes raisons, car, « considérés comme ils le sont par le plus grand nombre, les phénomènes spirites semblaient vouloir supprimer cette grande conception du monisme, qui est un des fruits les plus précieux de la culture moderne » ; mais, ajoutait-il, « les lois principales du monisme ne disparaissent pas devant les nouvelles conclusions spirites, d’autant plus que, en se réduisant à une matière « fluidique », qui n’est visible et palpable que dans certaines circonstances spéciales, l’Âme continue à appartenir au monde de la matière ». Nous pouvons préciser aujourd’hui : au monde de l’Énergie dont lÂme et la Matière sont deux formes diversement évoluées.

Alexandre Aksakof conclut ainsi son livre Animisme et Spiritisme : « Au point de vue de la philosophie moniste, le spiritisme, comme phénomènes et théorie, est facilement admissible ; et, plus que cela, il se présente même comme une nécessité, car il complète, il couronne cette conception philosophique de l’Univers, dont les progrès sont incessants et à laquelle il ne manque qu’une seule chose, la plus essentielle : la compréhension du but de l’existence des choses et de celle de l’homme en particulier.

Le résultat final de l’évolution, — aussi évident que rationnel à nos yeux, — c’est-à-dire le développement des formes les plus élevées de la conscience — soit individuelle, soit collective, — ne subit pas un arrêt brusque et insensé juste au moment où le but suprême est atteint ou est près de l’être. »

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1 Le rejet des théories, contraires aux faits, affirmant la seule survivance d’éléments fragmentaires et inconscients de la personnalité humaine, ne s’applique pas aux hypothèses relatives à une structure, en quelque sorte « atomique » et « particulaire » de la Psyché : « psychons » de W. Carington et de Sir Cyril Burt, « mindons » (de l’anglais mind, esprit) de V.A, Firsoff, et autres conceptions plus ou moins apparentées à un « polypsychisme » n’excluant pas la Survivance consciente (voir W. Carington, La Télépathie, Payot, 1948) : ces hypothèses méritent d’être approfondies.

2 R. Warcollier : L’Entraînement Télépathique (R.M, 1937, no 5).

3 Frédéric ENGELS : Ludwig Feuerbach et la fin de la Philosophie classique.

4 LÉNINE : Matérialisme et Empiriocriticisme, chapitre V, 2.