: Qu’est-ce qu’une société secrète ? Par René Alleau


07 May 2013

(Extrait de Les Sociétés Secrètes. Encyclopédie Planète. LDP 1969)

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Extrait de l’avant-propos

Ce qui parait l’œuvre de tous a été en réalité l’œuvre d’un petit nombre en qui se personnifiait l’esprit de tous. Il est certain qu’on ne comprend pas l’organisation du langage sans une action d’hommes d’élite, exerçant une certaine autorité autour d’eux et capables d’imposer aux autres ce qu’ils croyaient le meilleur. L’aristocratie des sages fut la loi de l’humanité naissante ; le levain qui a produit la civilisation a pu fermenter d’abord dans un nombre presque imperceptible de têtes prédestinées.

ERNEST RENAN, De l’origine du langage

Tout est loin d’avoir été dit depuis qu’il y a des hommes et qui croient en leurs désirs comme en leurs songes. L’approche historique revêt une signification nouvelle lors­qu’elle explore, à une vaste échelle, dans l’étendue comme dans la durée, la masse des mythes, des symboles, des légendes et des faits imaginaires qui, à travers les événe­ments réels, ont été vécus par les sociétés et par les indi­vidus en deçà ou au-delà du destin descriptible des civi­lisations.

Le sens et la valeur des mots des diverses langues, dont les modifications témoignent du changement des concep­tions collectives, n’éclairent qu’une partie de ce vaste théâtre et moins profondément peut-être que le retentissement sou­terrain des rites et des signes du sacré. Dans cette perspec­tive, la symbolique peut apporter à la sémantique une analyse des puissances obscures ou cachées qui, sous les voiles de ce qui a été clairement exprimé, ont désiré se faire entendre.

Tout échange explicite d’objets, d’œuvres ou d’idées, té­moigne de rapports implicites des sujets entre eux et de rela­tions logiques de l’esprit humain avec certaines représenta­tions de la situation de celui-ci dans l’univers. En ce sens, il n’est pas d’économie qui, par sa volonté de transforma­tion de la valeur des choses comme par ses liens avec une conception déterminée de l’intelligibilité de l’être et des structures sociales, ne reflète à la fois une option métaphy­sique et une attitude magique.

La psychologie des profondeurs apparaît ainsi non seule­ment comme un instrument analytique indispensable au progrès des recherches sémantiques et sociologiques, mais aussi comme un moyen privilégié de dévoiler les liaisons pseudo-rationnelles qui limitent les échanges individuels et collectifs, d’autant plus dangereusement qu’elles sont moins conscientes de leurs origines subconscientes et de leurs fins inavouées.

En étudiant, à travers l’histoire des sociétés secrètes, moins l’inventaire détaillé de leurs rites et de leurs symboles que l’origine de leurs mystères et les caractères essentiels des principales d’entre elles, on constate qu’elles n’ont pas été étrangères aux transformations des groupes sociaux ni à l’évolution des consciences individuelles. Celles-ci, d’ailleurs, loin d’enregistrer passivement la totalité des événements, interprètent et déforment le plus souvent ces derniers de façon telle que la conception chronologico-documentaire de l’histoire ne présente pas tout le caractère d’objectivité qu’elle prétend atteindre. Elle reconstitue, en effet, à partir des dates et des textes, non pas des processus réels, mais ce qui est apparu à l’imagination d’une époque déterminée comme des faits dont il convenait de garder la mémoire, et qui, d’ailleurs, en de nombreux cas, ne sont pas contem­porains des documents qui s’y rapportent.

Dans le domaine des sociétés secrètes, ces déformations sont à peu près constantes et elles ajoutent, à la difficulté de découvrir des données positives et précises, la nécessité d’une prudence constante en ce qui concerne l’interpré­tation de celles-ci, la critique de leurs sources étant, le plus souvent, impossible.

Dans ces conditions, il importe de définir les limites et les buts de notre étude d’autant plus clairement qu’elle porte sur des problèmes plus obscurs. Notre propos principal a été simplement d’essayer de comprendre ce qu’est une société secrète traditionnelle et à quelles exigences profondes et permanentes de l’esprit humain répondent les rites et les symboles de l’initiation.

Afin de proposer une définition logiquement acceptable de l’expression « société secrète », nous avons rappelé, suc­cinctement d’abord, l’aspect juridique de ce problème et cité les textes des lois relatives à l’interdiction de ces associa­tions. Nous avons montré que le seul caractère clandestin de l’activité de celles-ci par rapport au contrôle de l’État ne suffisait point à déterminer leur véritable nature et qu’il convenait, ensuite, de distinguer les sociétés secrètes selon leurs buts et leurs moyens ainsi qu’en fonction des traditions qui s’y rapportent.

Nous avons examiné ensuite l’importance de la dynamique rituelle impliquée dans l’initiation aux mystères et commune à toutes les sociétés secrètes traditionnelles. Enfin, nous avons insisté sur un point qui nous semble capital, à savoir que ces rites ne présenteraient aucun sens, aucune valeur, s’ils n’étaient reliés à la source « non humaine » dont ils pro­cèdent, et nous avons évoqué, à ce propos, la haute autorité dé René Guénon.

Après ces considérations préliminaires indispensables, nous avons choisi d’analyser les principaux types de sociétés secrètes initiatiques selon un ordre simple que fondent à la fois l’ethnologie et la chronologie, Partant des sociétés secrètes primitives, parmi lesquelles nous avons cité des exemples africains, en particulier celui des « hommes-go­rilles » du Cameroun, nous avons essayé de découvrir les deux niveaux selon lesquels on peut concevoir la formation des mystères antiques, notamment de ceux d’Éleusis et de Mithra.

Enfin, dans la quatrième partie, consacrée aux sociétés secrètes traditionnelles des temps modernes, nous n’avons examiné que la principale d’entre elles : la Maçonnerie, et sous deux rapports seulement, celui de ses origines et celui de son symbolisme géométrique. Quand on a mesuré l’importance de la littérature maçonnique qui compte des dizaines de milliers de volumes, on peut mieux comprendre les strictes limites qui nous étaient imposées, d’ailleurs, par celles de cet ouvrage.

Dans notre conclusion, nous avons tenté de répondre à une question fondamentale et souvent posée : celle de la valeur des méthodes initiatiques traditionnelles par rapport à l’évolution des sciences contemporaines.

Faut-il ajouter que nous n’avons exprimé à ce propos rien de plus qu’une appréciation individuelle, sujette, comme toutes les autres, à l’erreur, et qui engage notre seule res­ponsabilité ?

Nous avons ajouté, parmi les documents annexes, un inven­taire des principales sociétés secrètes connues. Afin d’éviter des confusions involontaires qui s’étaient produites dans la première édition de cet essai, nous avons supprimé des documents annexes qui se rapportaient à l’étude de quelques sectes. C’est, en effet, par une extension abusive de l’expres­sion « société secrète » que l’on confond trop souvent des associations de ce genre, magiques ou criminelles, avec les sociétés secrètes traditionnelles.

Notre but a été de les en distinguer aussi clairement que possible et nous espérons l’avoir atteint.

Qu’est-ce qu’une société secrète?

S’engager dans l’étude des sociétés secrètes exige d’abord que l’on y apporte la lucidité qui convient à l’égard des manifestations multiples et complexes de l’activité humaine, en même temps que l’esprit critique indispensable en une matière où le mythe et l’histoire, les documents authentiques et les faux, les témoignages dignes de foi et les contes à rêver debout ont été mêlés et confondus au point de demeurer parfois indiscernables. Le goût de la fiction, le désir du mystère, le besoin de rattacher à des origines fabuleuses des institutions historiquement récentes ne sont point, d’ailleurs, des indices d’une volonté de dissimuler consciemment la vérité, car ces tendances ont toujours marqué l’esprit hu­main.

Quelle famille noble n’éprouve-t-elle pas quelque satisfaction à savoir qu’elle compte des Croisés parmi ses ancêtres ? Quelle dynastie financière récente ne serait-elle pas disposée à échanger des millions contre une généalogie respectable ? L’enracinement dans le temps est une condition indispen­sable à la stabilité psychologique et à l’accomplissement intérieur des groupes sociaux. Chaque société secrète ini­tiatique participe ainsi à une mystérieuse durée légendaire, symbolique et, parfois, réelle, celle du temps des archétypes, celle du temps des profondeurs d’une conscience engagée dans ces actes d’éternelle répétition d’une genèse que sont les rites. Ces faits nous incitent d’abord à douter que la seule approche historique des problèmes posés par les sociétés secrètes suffise à donner quelque idée juste et complète de leur nature. Cela ne signifie point que les méthodes d’un tel examen ne soient pas nécessaires, mais leur portée demeure aussi limitée que leurs instruments et le champ de leur observation. L’historien, par sa situation même, est condamné à ne jamais descendre de la tour idéale du haut de laquelle il observe les événements et leurs enchaînements probables. La proximité lui manque et, avec elle, le sens d’une participation intérieure à ce qui n’est pas rationnellement descriptible. Or, dans la structure même des sociétés secrètes initiatiques, cette participation est à ce point essentielle qu’il n’existe pas, sans elle, d’initiation ni d’asso­ciations de ce genre qui soient concevables. En d’autres termes, la compréhension sociologique de ces structures n’est pas entièrement liée à leur nature. Il convient plutôt d’analyser celle-ci par deux approches parallèles des mêmes faits : celle que nous propose l’étude des catégories logiques et celle des processus psychologiques impliqués dans la définition et dans la fonction des sociétés secrètes.

Les rigueurs de la loi

La première question que nous examinerons sera celle d’une définition fondamentale. Que faut-il entendre par l’expres­sion : « société secrète »? C’est là, malgré les apparences, un problème difficile à résoudre.

Albert Lantoine [1] a cru devoir distinguer les deux sens d’une épithète qui s’applique soit à des « sociétés révolu­tionnaires » aux idées libérales et liberticides, qui sont secrètes parce qu’elles « se cachent », soit à « des sociétés initiatiques dont personne n’ignore l’existence et dont les rites seuls sont cachés ». Ce même auteur, admettant des interpéné­trations possibles entre ces deux formes d’associations, consi­dère que ces « comportements accidentels » n’infirment en rien la démarcation qu’il y a lieu d’établir entre ces deux genres d’associations : « L’une est pourchassée et l’autre permise. L’une est hostile au régime de l’État — tels les oustachis [2] en Croatie — l’autre, au contraire, dans tous les pays où elle s’exerce, obéit à un statut qui lui impose le respect du pouvoir existant et la fidélité à ce pouvoir telle la franc-maçonnerie. Cela explique pourquoi celle-ci a compté des rois parmi ses adeptes et la raison pour laquelle, même sous la monarchie française, des ministres ne dédaignèrent pas, ou mieux, s’honorèrent de lui appar­tenir. »

Dans l’année même où paraissait le livre d’Albert Lantoine, le Journal officiel du 13 août 1940 publiait le texte d’un rapport préliminaire concernant la loi portant interdiction des associations secrètes.

Le premier article : « dissolution de principe », distingue trois formes d’associations et de groupements qui sont dis­sous de plein droit à dater de la promulgation de la loi [3] :

« 1° Toute association, tout groupement de fait, dont l’acti­vité s’exerce même partiellement de façon clandestine ou secrète.

« 2° Toute association, tout groupement de fait, dont les affiliés s’imposent d’une manière quelconque l’obligation de cacher à l’autorité publique, même partiellement, les mani­festations de leur activité.

« 3° Toute association, tout groupement de fait qui refuse ou néglige de faire connaître à l’autorité publique, après en avoir été requis, ses statuts et règlements, son organisa­tion intérieure, sa hiérarchie, la liste de ses membres avec l’indication des charges qu’ils occupent, l’objet de ces réu­nions, ou qui fournit intentionnellement des renseignements faux ou incomplets. »

En d’autres termes, selon ce texte, sont réputées secrètes toutes associations et tous groupements non seulement créés à l’insu des autorités publiques, mais présentant le moindre caractère occulte par rapport à l’État, soit dans leur activité, soit dans leur structure, soit même dans leur façon de renseigner l’autorité publique sur les différents détails de leur organisation intérieure.

L’Allemagne, l’Italie, le Portugal, la Roumanie, la Turquie, avant la dernière guerre mondiale, avaient déjà lutté contre les sociétés secrètes, et principalement contre la franc-maçonnerie, qui a été interdite aussi en U.R.S.S. Dans ces conditions, tout groupement humain qui n’admet pas le caractère inquisitorial de l’autorité publique, ni la légitimité de son contrôle absolu, serait une association secrète. On peut supposer ainsi, et ce serait l’une des conséquences les plus ridicules de ces textes législatifs, qu’une simple asso­ciation de pécheurs à la ligne qui refuserait de faire connaître aux pouvoirs publics la liste de ses membres avec l’indication des charges qu’ils occupent pourrait être considérée comme interdite et dissoute de plein droit.

Des textes imprévus

Mais que dire des associations économiques clandestines et notamment des coalitions d’intérêts privés ? Bien que dis­crètes, sinon secrètes, elles se sont instituées ou dévelop­pées en de nombreux pays, sous forme « soit d’associations, soit même de simples groupements de fait », et pourtant nous n’avons pas connaissance d’un seul texte législatif européen concernant leur dissolution de principe, ni la mise sous séquestre, l’administration ou la liquidation de leurs biens.

De plus, les textes législatifs français et portugais que nous avons cités ne font aucune différence entre les associations secrètes selon les buts très divers qu’elles se proposent d’atteindre, ni selon les moyens qu’elles mettent en œuvre. C’est ainsi qu’une société secrète religieuse catholique, comme la « Confrérie du Saint-Sacrement » au XVIIe siècle ou L’« Opus Dei » au XXe siècle, dont on peut admettre théoriquement que les fins principales étaient ou sont encore la propagation de la foi et les actes de charité, aurait été passible juridiquement des mêmes peines que les associa­tions cachées de bandits siciliens. En d’autres termes, une société secrète ne peut pas être définie logiquement de façon suffisante à partir du seul caractère clandestin de son activité.

Nous serons ainsi amenés à distinguer les sociétés secrètes selon leurs buts et leurs moyens notoires, ainsi que selon les traditions qui s’y rapportent. De plus, au sens où nous l’entendons, toute association de ce genre est une société initiatique gardant le secret sur les rites et sur les sym­boles de ses initiations. C’est pourquoi nous étudierons d’abord dans cet ouvrage les sociétés secrètes initiatiques, à l’exclusion de toute autre association clandestine. Nous devons donc examiner maintenant un problème logique lié au précédent : qu’est-ce que le secret initiatique ?

Le critère initiatique

On pourrait, en effet, considérer comme une société secrète telle que nous l’entendons : toute association dont les membres s’engagent par un serment solennel à garder le secret sur les rites et sur les symboles de l’initiation qu’ils ont reçue. C’est donc moins l’apparence clandestine de l’activité extérieure que l’essence cachée de ses mouvements intérieurs, et notamment de sa dynamique rituelle, qui constitue à chaque époque et dans les civilisations les plus diverses la caractéristique fondamentale de la véritable so­ciété secrète.

René Guénon [4] s’est prononcé sur ce point avec une auto­rité et une clarté telles qu’il nous suffira de rappeler ce passage important de l’un de ses plus remarquables ou­vrages (Le passage cité est extrait de « Aperçus sur l’initiation », cha­pitre XV, des rites initiatiques, page 112. Paris, Les œuvres traditionnelles, 1946) :

« Nous avons déjà, dans ce qui précède, été amené conti­nuellement à faire allusion aux rites, car ils constituent l’élément essentiel pour la transmission de l’influence spi­rituelle et le rattachement à la « chaîne » initiatique, si bien qu’on peut dire que, sans les rites, il ne saurait y avoir d’initiation en aucune façon. »

Cette dynamique rituelle est commune, d’ailleurs, à toutes les institutions traditionnelles ; elle a pour but de mettre l’être humain en rapport, directement ou indirectement, avec d’autres niveaux existentiels que les nôtres — qu’il s’agisse soit d’états infra-humains soit d’états supra-humains, les uns et les autres pouvant être considérés comme « non hu­mains » au sens le plus simple et le plus général de cette expression.

Il ne faut pas voir dans la communication de telles in­fluences une opération extraordinaire ni merveilleuse, car ces relations résultent de l’application et de la mise en œuvre d’une technique rituelle précise, nettement définie, et qui se veut aussi entièrement indépendante de la valeur person­nelle de l’individu qui accomplit le rite que le demeure, par exemple, l’utilisation de l’électricité ou de l’énergie à partir des signes figurant sur le tableau central des commandes d’une usine. Nous verrons, de plus, dans cet ouvrage que l’initiation traditionnelle présente peu de relations avec la mystique et demeure une réalité autonome par rapport aux actes de la morale et aux pratiques de la religion. De même, les rites concernant l’agrégation d’un individu à une organisation sociale extérieure et selon lesquels il faut et il suffit d’avoir atteint un certain âge pour partici­per à leur célébration ne sont pas nécessairement « initiatiques » comme le supposent trop souvent les ethno­logues et les sociologues. Mais ils peuvent devenir tels dans certaines conditions que nous examinerons ultérieurement à propos des sociétés secrètes primitives.

Un éveil sacré

Si nous constatons, de plus, que la communication réalisée grâce à l’initiation porte essentiellement sur des états qui doivent répondre à des réalités purement intérieures pour lesquelles aucun autre langage que celui des symboles n’est réellement adéquat, il est clair que l’impossibilité de « tra­duire » ces réalités selon les mots de la langue ordinaire s’oppose naturellement à toute divulgation possible du « secret » initiatique. Un exemple peut suffire à faire comprendre ce point important : imaginons qu’au lieu d’être endormis, chaque soir, nous devenions, au contraire, éveillés dans l’état que nous considérons comme celui du rêve. Par ailleurs, dans des conditions physiques particulières, celle de la longue nuit polaire par exemple, supposons que notre vie, à l’état de veille, prenne de moins en moins d’importance au point de la réduire à quelques actes végé­tatifs. Si, dans ces conditions, nous voyons apparaître en songe de lumineux rivages, des formes splendides, des mers enchantées, comment pourrons-nous expliquer, au réveil, à des hommes qui n’auraient pas été plongés durant des mois dans les ténèbres de l’igloo, tout ce que nous avons vécu dans un état bien plus « réel » que celui de l’obscu­rité quotidienne ? Ceux qui n’auront pas partagé nos rêves ne comprendront rien à notre langage, à nos visions. Mais pour les autres, un signe allusif, un geste, une image suffi­ront à évoquer l’expérience commune d’un véritable éveil pourtant « secret » pour les hommes « extérieurs à l’igloo », qui se trouveraient ainsi dans la situation typique des pro­fanes par rapport aux réalités intérieures de l’initiation.

Un rite commun

En dernière analyse, c’est donc le caractère sacré, c’est-à-dire séparé de la dynamique rituelle de l’initiation, c’est son éternelle différence par rapport aux expériences quo­tidiennes du monde profane qui font apparaître dans toute vie sociale ordinaire une ombre ou une lumière extraordi­naire : celle que projette le « non-humain » sur l’humain et l’être universel sur nos existences individuelles.

Or cette projection dévoile peu à peu un visage unique : celui de la mort, condition fondamentale de toute nais­sance nouvelle. C’est pourquoi nous retrouverons sur tous les continents et dans toutes les sociétés initiatiques traditionnelles un rite commun : celui de la mise à mort symbo­lique du néophyte et de la résurrection de l’initié. Cette transmutation essentielle atteste ainsi l’existence d’une genèse nouvelle accessible à l’homme. Les sociétés secrètes tradi­tionnelles ne sont donc point des associations religieuses ni politiques clandestines, mais les gardiennes des mys­tères d’une genèse qui fait succéder à une évolution maté­rielle extérieure une naissance et une illumination intérieures de l’être humain. Le secret qui entoure l’initiation n’est pas différent, dans son essence, de celui dont la nature semble voiler ses plus précieuses productions. C’est le secret même de l’énergie de la génération sur tous les plans, dans tous les états et dans tous les mondes.

[1] Albert Lantoine est un des meilleurs historiens des sociétés secrètes. Le lecteur consultera avec profit son ouvrage « Les Sociétés secrètes actuelles en Europe et en Amérique » (Paris, Leroux, P.U.F. 1940). Le premier paragraphe que nous citons est extrait du chapitre IX, le second du cha­pitre chapitre X.
[2] Les membres de l’oustacha, parti révolutionnaire nationaliste croate, fondé en 1930. En 1941, les oustachis proclamèrent avec l’appui des Allemands l’indépen­dance de la Croatie.
[3]La promulgation de la loi a été faite par le Journal officiel du 17 août 1940 ; le texte prenait comme modèle la loi portugaise n° 1901 du 21 mai 1935. Rappe­lons, à ce propos, les différents textes législatifs pris au sujet des sociétés secrètes par l’État français durant l’occupation :

13 août 1940 — J.O. 14 août 1940. Loi portant interdiction sur des associations secrètes.

19 août 1940 — J.O. 20 août 1940. Décret : Nullité de la Grande Loge de France.

Nullité du Grand Orient de France, pour les colonies, protectorats et groupements s’y rattachant.

6 novembre 1940 — J.O. 11 novem­bre 1940.

Décret : Nullité de la loge Frater­nité 202.

Nullité du Droit humain à Mada­gascar.

Nullité du Patronage laïque. Nullité de l’Émancipation féminine. Nullité de la société Droit et Justice à la Martinique.

12 novembre 1940 : pour la cen­tralisation et publication des archi­ves.

21 novembre 1940 — J.O.

26 novembre 1940. Loi complétant la loi du 13 août 1940.

27 février 1941 — J.O. 16 mars 1941.

Décret : Nullité de la Grande Loge nationale indépendante de la Fédé­ration française du droit humain, de la Société théosophique et grou­pements s’y rattachant.

11 mars 1941 — J.O. 26 mars 1941. Loi complétant la loi du 13 août 1941.

11 août 1941 — J.O. 12 août 1941. Rapport au chef de l’État. Décrets : publications des noms des anciens dignitaires francs-maçons.

— Interdiction d’accès aux charges.

— Démissions des fonctionnaires et agents civils ou militaires francs-maçons.

19 août 1942. Loi — n° 717 modifiant la loi du 10 novembre 1941 sur les sociétés secrètes.

[4]René Guénon naquit le 15 no­vembre 1886 à Blois et mourut le 7 janvier 1951 au Caire. Il est l’écrivain français qui s’est le plus engagé dans l’étude de l’ésotérisme. À propos de ses livres, Gide a écrit : « Que serait-il advenu de moi si j’avais rencontré ceux-ci au temps de ma jeunesse, alors que je plongeais dans la méthode pour arriver à la vie bienheureuse et écoutais les leçons de Fichte, du plus docile que je pouvais ? » ; Henri Bosco s’est écrié : « Si Guénon a raison, eh bien ! toute mon œuvre tombe… »

Louis Pauwels a défini la quête de l’absolu menée par René Guénon comme « un enseignement héroïque, mais glacé »! Les principaux ouvra­ges de René Guénon sont :

« l’Erreur spirite » « Orient et Occident », « L’Ésotérisme de Dante », « La Crise du monde moderne », « Le Symbolisme de la Croix », « Les États multiples de l’être », « La Métaphysique orien­tale », « La Grande Triade ». « Aperçus sur l’initiation ».


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