Carlo Suarès : Question : « Vivre et/ou survivre (?) »


18 Nov 2009

Interview accordée par CARLO SUARÈS le 12 juin 1976 à Laurent Viame.
(Bulletin N° 2 de la Fondation Carlo Suarès 1979)

Je comprends le mot vivre. Je ne comprends absolument pas du tout ce que vous entendez par survivre. C’est un mot qui pour moi n’a strictement aucun sens. Si vous dites qu’on a détaché un cœur, qu’on l’a mis dans un bocal et qu’il continue à battre, il survit parce qu’il bat sans avoir aucune fonction, je le dirais bien, mais je ne pense pas que vous puissiez me parler de cela.

Pour moi, tout vit. Et tout est conscience. Là, je vais vous amener dans des mondes auxquels vous n’êtes peut-être pas habitué. Ce sont des mondes que j’explore depuis longtemps et que je connais très bien. Nous arrivons à un moment où toutes ces explorations doivent arriver à la surface, parce qu’il devient de plus en plus évident à notre époque que l’univers que nous percevons, mesurons, analysons, comprenons, que ce continuum spatio-temporel qui a trois dimensions d’espace et un temps linéaire est fort loin d’être tout ce qui est. Et nous arrivons en ce moment, avec toutes les expériences de métapsychisme… etc. nous arrivons à nous rendre compte qu’il existe autre chose. Et c’est dans cet autre chose que je veux vous amener si cela n’est pas trop difficile pour vous. Et tout cela s’appelle vivre.

Et voyez vous-même si vous pouvez faire un saut, au-delà de ce monde, où nous apparaissons en chair et en os. C’est un monde limité, projeté, créé par une conscience limitée, projetée et créée par ce monde. C’est-à-dire que nous sommes pris à l’intérieur d’un mode de pensée. Mais notre véritable « nous-même » loin d’être la fausse évidence dont la pression s’était exercée par toute notre existence quotidienne et par ses vicissitudes, etc. notre véritable nous-même se situe dans, écoutez bien, dans l’indétermination non dimensionnelle de la totalité de ce qui est. Totalité faite du nombre indéterminé d’univers dans lesquels nous baignons. Entre les consciences hiérarchisées de ces univers il n’y a pas de cloisons étanches. Et ça c’est mon grand leitmotiv. Il n’y a pas de cloison étanche entre une conscience supérieure et la conscience végétale. Par exemple, regardez cette plante : je l’appelle « Alma viva », et bien, nous communiquons, nous bavardons sans mots, et elle ressent mon état de santé de même que je sens sa réponse. Vous comprenez, nous sommes liés dans un état de conscience que je ne peux pas vous décrire, mais qui est. Il n’y a pas de cloisons étanches.

Donc, il n’y a pas non plus de cloison étanche entre un homme, un homme quelconque et une conscience exaltée. Si je vis cela, si je sais ça, si je connais ça profondément comme une expérience réelle, c’est un état de compréhension. Cet état de compréhension, je veux l’appeler une « foi ».

La foi est tout à fait autre chose qu’une croyance. Une croyance consiste à se… à adopter certaines idées qui  en fait ne sont que des opinions. Et ces opinions sont toujours des idées qu’on n’a pas pensé jusqu’au bout. Alors, écoutez bien, la foi est donc perception directe de l’immortalité de la conscience. Puisqu’elle est partout, elle est tout, elle est immortelle, il n’y a pas pour moi, voyez-vous, d’état que je pourrais appeler survivre puisque tout est conscience, tout est vivant et la foi est la perception directe de l’immortalité de la conscience, je veux dire, perception, par la conscience vivante de l’état mortel où elle se trouve avant de se percevoir immortelle. Voyez, si… prenons… Oh… je ne veux pas tomber sur le scientisme léniniste ou des choses de ce genre… mais des consciences qui sont strictement prises par ce qu’« ils » appellent la réalité objective sont des consciences mortes. Parce qu’elles ne réalisent pas leur unité avec tout ce qui est conscience et avec tout ce qui dépasse, cet état qu’ils appellent objectif et qui ne l’est pas… Alors, de même qu’il n’y a pas de barrière, vous comprenez entre un degré, des degrés de températures, le degré le plus bas et le degré le plus haut, il n’y a pas de barrières étanches dans le thermomètre, il n’y a de barrières dans les consciences que celles que l’on y met.

Et c’est à partir de là, si je mets une barrière dans la conscience, que le mot « survivre » peut avoir un sens pour moi. Pas autrement. C’est extrêmement important si on ne se situe pas. Si je me situais… Vous savez, Jean-Paul Sartre dit qu’il ne peut pas se percevoir en garçon de café, mais il se perçoit autrement. Si je me situe en tant qu’écrivain, alors je peux vous répondre avec toutes les banalités et tous les lieux communs du monde en disant je me survis dans mon œuvre, mais ce sont des sottises… parce que si je ne me situe pas, voyez-vous, si j’ai cette foi, c’est-à-dire cette perception directe de l’unité de la conscience je ne peux pas me situer comme écrivain. D’ailleurs, c’est très simple, j’oublie tout ce que j’écris. Ce que j’écris passe à travers moi. On me dit : « Est-ce que vous survivrez dans vos écritures ? » Je réponds : « Je ne comprends pas votre question ».

Donc, tout est conscience. Et je répète, parce que c’est très important, il y a coexistence et interpénétration, non… interpénétration d’un nombre indéterminé de mondes de dimensions indéterminées. Nous sommes comme dans un bathyscaphe, mais nous sommes pris à l’intérieur, et le malheur de beaucoup de nos hommes de sciences est de considérer l’homme depuis ses orteils jusqu’à la pointe de son cheveu, et puis le reste est isolé, n’est-ce pas ?… L’homme est donc extrait de l’ensemble. Bon… Chacun de ces mondes… alors, il y a un nombre indéterminé de mondes, de dimensions indéterminées. Quelqu’un qui viendrait d’un monde à quatre dimensions, passerait à travers cette pièce sans la voir. N’empêche que tous ces mondes sont interpénétrables et que nous sommes dans tous ceux-là. Donc, notre être véritable n’est pas confiné à l’apparence que nous sommes. Chacun de ces mondes est évidemment la projection d’un état de conscience particulier et l’ensemble de ces états de conscience constitue la conscience universelle,  Dieu, si vous voulez l’appeler ainsi.

Notre véritable nous-même, c’est-à-dire l’essence de notre individualité, puisqu’il n’y a pas de cloisons étanches dans le phénomène conscience se situe sans séparation dans la totalité de certains phénomènes universels, qui est la vie de l’univers. … Tout est vie. Notre véritable nous-même est notre âme multidimensionnelle, dont nous ne sommes dans nos corps physiques que des émanations temporaires. Nos âmes ? Est-ce qu’il est facile de donner naissance à une âme ? à sa propre âme ?

Vous avez des consciences, vous avez des âmes collectives, si vous êtes animé par une âme collective, qu’elle soit chrétienne, juive ou bouddhiste ou qu’elle soit nationaliste ou autre votre véritable individuation n’a pas encore donné naissance à véritablement une âme, c’est-à-dire à une conscience détachée du groupe à la façon dont une gouttelette d’eau se détache du nuage. (Je ne sais pas si vous me suivez. C’est difficile ?)

J’ai résumé en huit propositions ce que je vous dis là, parce que vous allez arriver à quelque chose qui est très curieux : parce que moi en tant qu’émanation je suis la nième émanation d’une certaine âme et ces émanations sont toutes vivantes… Il y a un peintre en ce moment, vivant ici même, qui a la possibilité de s’exprimer quand ça se présente. Et il est aussi vivant que moi qui vous parle parce que c’est moi aussi. Et je le connais, je sais qui c’est… bon… voici mes huit propositions, je dois vous les lire, parce qu’elles ont été très très élaborées…

—   Cherchez votre individualité totale,

—   Ne l’inscrivez nulle part. Ne la qualifiez pas.

—   Toute définition de vous-même est un abri mensonger. Je vous ai déjà dit : si je me définis en tant qu’écrivain ou en tant que français ou ceci ou cela je me mets dans un abri et alors je peux parler de survie et vous raconter toutes les banalités et tous les lieux communs des gens qui vous racontent qu’ils survivent de telle ou telle façon… Je survis dans la mémoire des jeunes… mais, mais qui survit ? Vous voyez ça… ce que je veux dire… cette espèce de cran d’arrêt qu’ils ont mis à l’intérieur de la conscience générale ?

—   Vous ne trouverez pas votre individualité totale. C’est elle qui peut vous constater… Elle agit dans notre continuum spatio-temporel mais n’est pas contenue en lui… Parce que si je dis : j’ai trouvé mon individualité totale… vlan… c’est que je l’ai déjà identifiée, je lui ai déjà donné un mot, un nom, je dis : elle est ceci, elle est cela… donc je ne l’ai pas trouvée… Il faut la chercher toujours, cette individuation, qui donne naissance à une âme proprement dite, mais il ne faut jamais la trouver. Il faut jamais la trouver.

—   Votre individualité totale est votre âme. Elle réside dans la pluralité indéfinie des mondes parce qu’elle est vivante, elle est évolution, elle est en évolution… dire que… donc, il n’y a pas d’arrêt. Une fois que vous avez renoncé à vous définir, ce qui est au fond un problème assez simple : c’est de vous servir de votre cerveau à la façon d’un casse-noisettes pour casser tous les mots que vous rencontrez, pour savoir ce qu’ils contiennent… réellement, et la plupart des fois tous ces grands mots et toutes les définitions que l’on a ne sont que des opinions qui contiennent dix, vingt, trente, cinquante préalables qui n’ont jamais été pensés. Si vous allez jusqu’au bout d’un mot, vous voyez à ce moment-là… vous voyez que vous n’êtes plus rien du tout… Parce qu’avec votre instrument casse-noisettes vous avez en fait brisé les structures psychiques sur lesquelles se base tout le monde…

—  Parce que votre âme est en dehors du temps, son évolution n’est que le temps qu’il vous faut pour lui permettre de vous trouver. Parce qu’elle est multidimensionnelle, elle comporte une « ecclésia », elle est une et innombrable, c’est-à-dire que cette âme est en rapport avec d’autres âmes individuées, qui, hiérarchisées, constituent un ensemble de consciences…

—  Votre âme ne vous trouvera pas tant que votre conscience sera faite des fausses évidences du continuum spatio-temporel, tant qu’elle n’y étouffera pas… il faut vraiment se sentir étouffer… à l’intérieur des définitions que l’on se donne de soi-même pour dire : « Mais j’en crève… Je veux en sortir ».

—    La mort des fausses évidences est une mort psychologique annonciatrice de résurrection. Chaque fausse évidence dénoncée ouvre une fenêtre sur l’espace intérieur où meurt le mesurable.

Si vous réfléchissez bien, nous ne pouvons penser que ce qui est mesurable. Nous ne pouvons pas penser le temps, l’espace, nous ne pouvons penser que tant de kilomètres ou tant d’années lumière… et là, si nous fixons notre mort à l’intérieur d’une de ces mesures, nous n’arrivons pas à cette mort du mesurable, dans notre espace intérieur qui est une expérience personnelle. Tout ce que l’on vous en dira l’empêchera de se produire… N’écoutez les professionnels d’aucune religion… quelle qu’elle soit.

Au-delà de cette mort, l’individualité infiniment multiple montre à la personne présente que celle-ci n’est qu’une de ses nombreuses émanations… elle retrouve ses émanations échelonnées au cours de l’histoire vivante et actuelle. Carlo Suarès est la nième émanation d’une âme qui est en formation depuis je ne sais quand, et ses émanations échelonnées au cours de l’histoire ont été peintre, cabaliste, femme, homme, beaucoup de choses et elles sont toutes absolument vivantes ici même, ici même dans ce corps qui vous parle.

Il n’y a donc pas de survie. Il y a la vie qui continue… parce qu’alors cette conscience intègre son passé terrestre et aussi son futur. Elle se sait continue, sans limites, elle est toute conscience… Elle pénètre toute conscience, elle comprend toute conscience, cette compréhension est l’amour.

J’ai fini.