Kalou Rimpoché : Rites et enseignements du Bardo Thodol


27 Jul 2013

(Revue Question De. No 44. Octobre-Novembre 1981)

Au sujet des rites funéraires du boud­dhisme tibétain, le supérieur de la branche Kargyupa Kalou Rimpoché (1905 – Mai 10, 1989) répondu en ces termes à Aimée, Catherine Deloche :

Le Bardo, c’est-à-dire l’état post-mortem est très important car tous les êtres doivent passer par cet état. Il faut savoir comment se déroule la mort, et ensuite connaître les moyens d’action, les moyens d’aider le défunt dans cet état d’après vie. Dans le meilleur des cas, il faut développer certaines techniques spiri­tuelles qui nous seront utiles au moment de la mort et dans l’état post-mortem.

Le corps que nous avons à présent est une apparence de notre esprit, néanmoins il est constitué de ce que l’on appelle les 5 éléments. Au moment de la mort, il y a dissolution progressive de ces cinq élé­ments, et cette dissolution correspond au processus de mort. L’élément terre se dissout en l’élément eau, qui se dis­sout à son tour en l’élément feu, puis en l’élément vent et en l’esprit même.

À chacune des phases de cette résorp­tion correspondent différentes expé­riences vécues intérieurement et extérieu­rement. Si l’on a pratiqué certaines méditations, si l’on a eu connaissance de certaines pratiques spirituelles de son vivant, on peut alors les utiliser, à condi­tion qu’un lama soit présent ; ce dernier peut aussi donner au mourant des instructions qui peuvent l’aider, lorsque l’on est seul face à son désespoir et à son impuissance.

À la fin du processus de résorption qui conduit à la mort, l’esprit tombe dans une période d’inconscience complète qui correspond à l’ignorance. Néanmoins, si des personnes ont développé une bonne méditation, sont parvenues à une cer­taine réalisation spirituelle, elles peuvent percevoir alors la claire lumière qui est la nature fondamentale de l’esprit, elles peuvent alors, percevant cette lumière, obtenir l’état de Bouddha.

À la fin du processus de mort, il y a ou bien connaissance et éveil total, ou bien inconscience et ignorance totale suivant que l’on est dans le processus d’éveil ou de sommeil. Mais d’une façon générale, l’esprit tombe dans une période d’in­conscience complète qui va durer trois jours et demi.

L’esprit étant complètement inconscient, rien ne peut être fait pour l’aider, car il ne peut comprendre les instructions qui lui seraient données. Néanmoins, si un lama intervient, il peut faire ce que l’on appelle « transfert de conscience », c’est-à-dire qu’il peut, par des pratiques, libé­rer le principe conscient du défunt et l’amener dans un état pur, à la libération. Dans cette technique, le lama fait une méditation, et l’esprit du défunt est regroupé dans une forme, un point, visua­lisé et dans ce rituel, l’esprit est libéré du corps et transféré dans ce que l’on appelle un pur domaine.

À la fin de cette période de trois jours et demi l’esprit acquiert une certaine conscience à nouveau et perçoit certaines expériences de points lumineux, de lumière, d’arc-en-ciel, certaines expérien­ces dont on parle comme étant la per­ception des divinités paisibles et des divinités irritées du Bardo. Si un lama intervient à ce moment-là, il peut faire reconnaître à l’esprit du défunt ce que sont ces expériences, et, les reconnais­sant, il peut alors obtenir la libération. Ou bien, autrement, il peut lui donner des indications, des directives qui lui permettront de trouver la meilleure voie possible vers une renaissance.

Ensuite se développent les différentes apparences du Bardo du devenir. Dans la première semaine de ce Bardo, de cet état, on éprouve des apparences qui sont en rapport avec la vie que l’on vient de quitter. Dans cet état post-mortem, que l’on appelle le sippa Bardo, toutes les pensées de notre esprit s’actualisent comme si elles étaient réelles. Ainsi si nous sommes français, nous aurons des expériences des pensées de la France, indiens de l’Inde, américains de l’Amé­rique…

Dans cet état, les habitudes mentales que l’on avait pendant son existence an­térieure continuent à se déployer. On pourra avoir de l’attachement pour ses biens, ses possessions, différentes formes de désirs, différents types de fixation pour des formes qui nous étaient chères. On pourra essayer de communi­quer, on pourra essayer de s’adresser à eux, mais le défunt s’apercevra que les autres n’ont pas la possibilité de lui répondre, qu’ils ne l’entendent pas, et qu’il n’est plus possible de communi­quer. Toutes les expériences que l’on a dans cet état sont celles de notre contenu mental. Il est dit que si l’on a cultivé un état d’esprit positif, les apparences auxquelles on a à faire face à ce moment seront positives, plaisantes ; d’autre part, si l’on a cultivé des habi­tudes mentales négatives, on aura à faire face à des apparitions extrêmement effrayantes, nuisibles. C’est un état fu­gace, versatile, toutes les pensées s’ac­tualisent, sont expérimentés et changent rapidement.

À ce moment, un lama peut intervenir, un lama d’une bonne réalisation, d’une bonne éthique, pour parler et apaiser l’esprit du défunt. Il est encore possible à ce moment-là de réaliser le transfert de conscience, bien que cela soit plus facile dans la première période du bardo.

Différents rituels peuvent être effectués durant cette période, ceux-ci sont basés sur ce que l’on appelle des yidams, c’est-à-dire des divinités qui sont des personnifications de l’état d’éveil. Des lamas peuvent venir faire les rituels en rapport avec ces divinités, méditer sur leurs mandala, rituels durant lesquels l’esprit du défunt est invoqué. Le défunt est l’aspect central, mais tous les êtres sont considérés rituellement, tous ces êtres sont amenés à l’état de libé­ration. Il existe différentes phases dans ces rituels, on s’en remet aux trois joyaux, on développe une attention pure, altruiste, on fait différentes offrandes, substantielles, traditionnelles, des offran­des de musique et autres. On se repent de tout ce que l’on peut avoir commis de nuisible, on adresse différentes formes de prières. Dans certaines phases du ri­tuel, de la lumière irradie de la divinité qui a été évoquée, cette lumière atteint le défunt, qui est ainsi purifié de toutes les souillures de son corps et de son esprit, il devient ainsi un être pur, lumi­neux et est ainsi amené à la libération. Dans ces rituels, on utilise aussi certains mantras, tel Om mani padme hum, qui sont les véhicules d’une influence spiri­tuelle et qui peuvent aider le défunt. Trois éléments interviennent dans ces rituels : la divinité elle-même, et son in­fluence spirituelle, le mantra, les for­mules qui sont récitées, et la méditation, l’état d’absorption du lama qui effectue le rite. Les divinités et les mantras peuvent être comparés à des instruments qui sont à la disposition de l’officiant, du lama qui les met en œuvre. Le bénéfice que le défunt peut en retirer et l’effica­cité du rite dépendent beaucoup de la qualité du lama et de sa réalisation. Dans ces rituels, on peut utiliser une effigie qui représente le défunt, et cette image est réellement le défunt, on l’invoque à travers cette effigie qui est utilisée comme support dans différentes tech­niques de purification.

On parle de 4 niveaux dans ces rituels : l’initiation du vase, l’initiation secrète, l’initiation de la sagesse et l’initiation du mot, du verbe. On confère au défunt ces différents niveaux d’influence spirituelle et c’est un moyen de purifier les souil­lures qu’il pouvait avoir au niveau de son corps, de sa parole et de son esprit.

Dans le rite, on effectue ensuite ce que l’on appelle un transfert de conscience, c’est-à-dire que l’on transfère le principe conscient de ce défunt en ce que l’on appelle un chinkam, c’est-à-dire un paradis du Bouddha. Et l’on fait aussi des prières pour le défunt et pour tous les êtres en souhaitant qu’ils puissent obtenir ulti­mement l’état de Bouddha. Un lama peut aussi lire le Bardo Thodol, le livre des morts tibétains, et les instructions qui sont données dans ce livre peuvent être utiles au défunt.

Passé la première semaine dans le Bardo du devenir, on commence à apercevoir et à expérimenter des apparences en rap­port avec l’existence que l’on va avoir dans la vie que l’on reprendra ultérieu­rement. On oublie le lieu, le pays d’où l’on vient, on oublie ses parents, ses amis, et on se dirige progressivement vers d’autres types d’expériences.

Au moment de reprendre naissance, si l’on doit reprendre naissance comme homme, on perçoit ses parents copulant. Si on doit renaître homme, on a désir pour la mère, aversion pour le père, si on doit renaître femme, on a désir pour le père, aversion pour la mère, et au moment les principes masculins et féminins que l’on appelle blancs et rouges se combinent, l’esprit se joint à ces deux principes et à ce moment-là, un nouvel être est conçu, c’est une nou­velle naissance.

Si l’esprit qui transmigre doit renaître dans un état infernal, à ce moment, il perçoit des expériences comme celles du feu, de la chaleur, et il a l’impression d’être précipité dans un brasier. S’il doit reprendre naissance dans un état tel que celui d’esprit errant ou dans la condition animale, il peut être attiré vers des lieux tels que grottes, cavités, troncs d’arbres, herbe, crevasses, et il s’y fixe pour y reprendre naissance. S’il doit reprendre naissance, dans un état divin, il perçoit des apparences merveilleuses, belles, des êtres divins, des déesses, des palais, etc. D’une façon générale, au moment de la mort, il y a séparation entre le corps et l’esprit, l’esprit suit son chemin, et le corps devient cadavre, néanmoins, l‘esprit a encore certaines habitudes de pensées qui font qu’il est encore fixé sur son corps, encore attaché à son apparence charnelle. De ce fait, la façon de traiter le corps, de bien en disposer peut avoir une influence bénéfique sur l’esprit du défunt. Les différents mantras, les différentes formules qui sont le sup­port d’influences peuvent être écrites et placées sur le corps, c’est un moyen de transmettre une influence spirituelle, d’établir une connexion positive avec ce corps. Celui-ci peut être enterré, et dans certains rituels, on met des médecines, des herbes, qui transmettent également une influence spirituelle. Le corps est aussi quelquefois déposé dans un char­nier. Certains rituels utilisent encore des bûchers funéraires et ce bûcher est médité comme étant le palais d’une divi­nité. Il y a une méditation dans laquelle le feu est considéré comme un élément purificateur et le corps du défunt consa­cré sous forme d’amhrita, sous forme de nectar offert dans ce feu. Ce rituel est destiné à libérer toutes les enve­loppes, toutes les impuretés qui peuvent recouvrir l’esprit du défunt. Quand on fait ce rite, on récite parfois un grand nombre de mantras, le mantra de Dorje Sempa, le mantra de Mitripa, qui sont utilisés dans ces circonstances. Les restes des bûchers funéraires sont souvent utilisés pour être mélangés à de la terre argi­leuse pour faire ce que l’on appelle des tsa-tsa, des petits édifices ou des sta­tues qui sont ensuite conservées comme reliques ou comme souvenir.

On peut encore faire une excavation dans la terre et il existe un rituel dans lequel on médite cette excavation comme étant le mandala d’une divinité ; les restes du bûcher sont alors disposés dans ce mandala. Ensuite le tout est enterré. On peut encore placer certaines reliques, certaines herbes, certaines mé­decines qui conféreront un pouvoir spirituel au défunt et on dispose de son corps en le mettant dans un cours d’eau. Son corps est alors une offrande à tous les poissons, à tous les animaux qui vivent dans cette rivière.

Mais dans tous les cas, les différents religieux qui sont à l’office font des prières, des vœux pour la renaissance du défunt, pour qu’il puisse revenir dans une condition meilleure, qu’il puisse de nou­veau rencontrer l’enseignement, et qu’il puisse continuer à progresser spirituelle­ment.

On considère la période depuis la concep­tion d’un enfant jusqu’à sa mort comme étant aussi un Bardo. On l’appelle l’inter­valle de la naissance à la mort. On parle aussi du bardo des rêves, les rêves étant aussi un intervalle situé entre le moment où l’on s’endort jusqu’au moment où l’on se réveille, la période où l’on expérimente les apparences du rêve. Le moment de la mort et la résorption des différents éléments jusqu’à la mort complète et définitive s’appelle le Bardo du moment de la mort. Du moment de la mort, moment où l’esprit tombe dans une période d’inconscience jusqu’au moment où l’esprit retrouve petit à petit une certaine forme de conscience, on est dans ce qu’on appelle le Bardo de la vacuité. À partir du moment où l’esprit retrouve une certaine forme de conscience jus­qu’au moment où il reprend naissance, on est dans ce que l’on appelle le sidpa bardo, le Bardo du devenir. Puis on se retrouve dans le bardo de la naissance à la mort. Dans ce cycle, dans cette succession d’intervalles du Bardo, nous éprouvons différents types d’apparences, illusoires comme celles que l’on perçoit dans un rêve ou au cinéma.

Dans la tradition bouddhiste, il y a diffé­rents types d’enseignements, qui peuvent nous aider dans ces différentes phases et ces instructions sont utiles si l’on peut les pratiquer lorsque nous sommes en vie, dans le Bardo entre la naissance et la mort. Notre esprit est actuellement dans un état d’ignorance, l’esprit de bouddha lui est libre, le bouddha ayant réalisé la nature de son esprit connaît sa nature fondamentale, décrite comme vide, lumière, luminosité et aussi non-obstruction. L’état de bouddha a trois corps, un corps informel, le corps de vacuité, et deux corps qui ont une forme. Le premier d’entre eux est le corps de gloire qui est une forme subtile percep­tible uniquement aux êtres hautement réalisés. Pour pouvoir entrer en contact avec ce corps de gloire, il faut déjà avoir purifié le voile, les enveloppes les plus grossières qui entourent l’esprit, on peut alors en recevoir les enseignements. Le deuxième corps du bouddha est le corps d’émanation, ce corps est perceptible par tous les êtres sans différence. Le corps de vacuité des bouddhas est un corps omniprésent qui a toute connaissance, et c’est à partir de cette connaissance qu’ont été énoncés et que se sont déve­loppés les enseignements proférés par le bouddha que l’on appelle le dharma. Tous ces enseignements sont des moyens pour dissiper les erreurs, dissiper les voiles qui recouvrent l’esprit des diffé­rents êtres : ce sont différents moyens qui sont mis en œuvre pour aider tous les êtres.

Dans différentes traditions, il y a diffé­rents enseignements et techniques qui ont toutes une valeur et peuvent nous permettre d’obtenir une meilleure renais­sance, une naissance dans un monde supérieur, ou de parvenir à la libération.