Shankaracharya : Le saint dédain du non-soi (anatma-shri-vigarhanam)


20 Dec 2012

(Revue Être. No 1. 1974. 2e Année)

On acquiert un savoir honoré par le roi, et après ? On devient riche et influent, et après ? On se divertit avec une jolie femme, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On se pare de bracelets et autres joyaux, et après ? On revêt des habits de soie, et après ? On se régale avec des mets exquis, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

Des sites agréables sont visités, et après ? Parents et alliés sont nourris et respectés, et après ? Les tourments de l’indigence et autres malheurs sont éliminés, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On se baigne dans le Gange ou un autre gué sacré, et après ? On distribue en aumônes des pièces de cuivre, et après ? On récite des milliers de fois les incantations, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

Le lignage est prestigieux, et après ? Le corps est couvert de cendres, et après ? Un rosaire est porté avec soin, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On réjouit les brahmanes avec des repas, et après ? On satisfait les dieux avec des sacrifices, et après ? On est glorifié partout, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On purifie son corps avec des jeûnes, et après ? On a des fils légitimes, et après ? On pratique la rétention du souffle, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

L’ennemi est vaincu dans la bataille, et après ? L’ami est plus avantagé, et après ? Les pouvoirs du yoga sont conquis, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On marche sur les eaux, et après ? On enferme le vent dans une cruche, et après ? On soulève le mont Mérou dans une main, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On boit du poison comme du lait, et après ? On mange du feu comme du riz, et après ? On vole dans le ciel comme un oiseau, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

Les cinq éléments sont maîtrisés, et après ? De réelles blessures ne sont que rougeurs, et après ? Des pierres sont lancées par des mains invisibles, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On devient un empereur, et après ? On possède la puissance d’un dieu, et après ? On s’élève jusqu’à la puissance de Shiva, et après ? Certes, ce n’est ainsi que le Soi est perçu.

On domine tout avec des formules magiques, et après ? On est transpercé sans dommage par des flèches, et après ? On connaît le sort par les astres, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

Le mal d’amour est détruit, et après ? L’aiguillon de la colère est émoussé, et après ? L’étreinte du désir est repoussée, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

La nuit de la confusion est dissipée, et après ? Plus rien sur terre ne nous exalte, et après ? Les affres de l’envie ont disparu, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

On conquiert le monde de Brahmâ, et après ? On contemple le monde de Vishnou, et après ? On commande dans le monde de Shiva, et après ? Certes, ce n’est pas ainsi que le Soi est perçu.

Celui dans le cœur duquel ce saint dédain du non-Soi sourd constamment et pleinement est un vase d’élection pour la perception directe du Soi que ne connaîtront pas ici-bas ceux qui s’égarent dans le tourbillon d’un univers illusoire.

Traduit du sanscrit par René Allar