Roland Rech : Tuer Bouddha


16 Sep 2015

Roland Rech, né en 1944, il est diplômé de l’Institut des Sciences Politiques de Paris et du DESS de Psychologie Clinique de l’Université de Paris VII. A l’issue d’un voyage autour du monde, il découvre la pratique du zen dans un temple de Kyoto et décide de rentrer en France pour suivre l’enseignement de Maître Deshimaru dont il fut le disciple de 1972 à 1982 (décès de Maître Deshimaru). Suivant les recommandations de celui-ci, il avait repris une activité de cadre dans l’industrie qui fut pour lui l’occasion d’expérimenter la pratique du zen dans la vie quotidienne, économique et sociale. A la mort de son Maître en 1982, il se consacre principalement à la pratique et l’enseignement du zen au sein de l’Association Zen Internationale dont il fut le président jusqu’en 1994.

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

À propos du comportement des animaux, on ne parle pas de violence mais seulement d’agressivité. C’est en quelque sorte le privilège de l’homme de pouvoir être violent. Utilisation abusive de la force, la violence apparaît comme une négation du droit, de la loi et du respect de la personne. Pour qu’existe la violence, il faut donc qu’existe un univers symbolique produit du Moi, de l’ensemble des ego qui constituent la société humaine. L’institution du droit et de la loi vise à contrôler l’agressivité mais ne la supprime pas : quand elle s’exprime elle devient souvent violence, transgression.

L’usage de la violence est liée aux relations d’ego à ego : le moi est fondateur de la violence, à la fois parce qu’il institue une loi incapable de contrôler complètement l’agressivité, mais aussi parce qu’il institue une société où la satisfaction du désir est présentée comme sa propre finalité : vaste supercherie puisque la nature même du désir est d’être insatiable. Ce que comprit bien le Bouddha, qui vit dans l’exaltation du désir la cause fondamentale de la souffrance humaine. Si le bouddhisme est fondamentalement non violent, c’est que son expérience fondatrice démasque la vanité du désir, y compris le désir sublimé, comme par exemple le désir du satori pour soi comme un piège de l’ego [1], du Moi.

De plus les relations d’ego à ego sont porteuses de violence, car le Moi dépend de l’autre, a besoin de l’autre pour se maintenir dans son illusion ; ce qui a fait dire à Sartre que « l’enfer c’est les autres ».

Pour accéder à une véritable non-violence qui ne soit pas qu’une répression intériorisée, il importe que le sujet humain puisse comprendre ce qu’il en est de la nature de ses désirs, les siens comme ceux des autres, et par là, sans les rejeter, puisse aller au-delà. Il importe qu’il puisse exister autrement qu’au niveau de son Moi, qu’il cesse donc de s’identifier à ces images de lui-même qu’il a constituées par voie d’emprunt et qui aliènent sa liberté.

Cette double libération : au-delà de l’ego et au-delà des désirs, c’est la dimension de la conscience hishiryo du zazen, cœur de l’expérience du zen dont nous allons essayer de parler.

Cette expérience du zazen place le sujet au-delà de ses tentatives de se reconnaître soi-même en s’identifiant à une des multiples formes du Moi qui ne comblent jamais, bien au contraire, le dualisme qui oppose le Moi et ses objets.

C’est pourquoi nous insistons sur une certaine violence apparente du maître zen pour venir à bout de la dualité que le religieux recrée fréquemment entre lui-même et la figure qui représente son plus haut idéal spirituel : Dieu dans le christianisme, Bouddha dans le zen.

À l’origine de la tradition chrétienne, il y a le meurtre de Jésus, alors que Bouddha est mort naturellement à l’âge de quatre-vingts ans. Ce meurtre réel, historique, à l’origine du christianisme a certes rendu possible la communion avec le Christ. Mais pour un chrétien il est difficile de concevoir et d’expérimenter que communier avec Dieu, c’est Tuer Dieu. Il y a là un obstacle fondamental à aller au-delà d’une vision dualiste, même pour les plus mystiques parmi les chrétiens.

De ce point de vue, l’expérience du zen, principalement dans sa tradition soto, telle qu’elle fut transmise de Chine au Japon par Maître Dogen au XIIIe siècle et en Occident au XXe siècle par Maître Deshimaru permet de réaliser l’élan originel de l’esprit religieux avant que cela ne devienne religion, avant la coupure entre Dieu et l’homme. Et si la religion n’existe qu’à cause de la coupure, le zen, l’expérience de l’Éveil du Bouddha, est antérieur à la religion, d’où son universalité, au-delà de tous les lieux et de tous les temps. C’est en cela que nous pensons que sa pratique peut redonner vie à une véritable expérience spirituelle, quelle que soit la tradition dans laquelle on se situe. La pratique de la méditation assise dans la posture de zazen est l’essence du zen. Elle est au-delà de tout contenu culturel de tout concept et de toute pensée, de tout symbolisme.

Aussi dans le zen, certains maîtres ont brûlé des statues de Bouddha. Mais surtout, maître Nangaku, successeur de Houei Neng, le sixième Patriarche du zen chinois, enseigna un jour : « Votre assise de Bouddha, votre zazen, c’est tuer le Bouddha. »

Bouddha signifie l’Éveillé. Shakyamuni réalisa l’Éveil à la suprême Réalité dans la posture de zazen, assis jambes croisées, le dos droit, les deux mains placées contre le bas-ventre et les regards posés devant lui sur le sol. Tout son enseignement ne fut que l’expression et le développement de cette expérience initiale. Aussi est-il généralement représenté dans cette posture dite de lotus ou de demi-lotus. Parmi les écoles du bouddhisme, l’École du zen Soto met essentiellement l’accent sur le retour à cette expérience originelle, non pour en analyser le contenu mais pour la vivre ici et maintenant dans notre propre corps et notre propre esprit en unité.

L’homme moderne est un homme divisé : corps et esprit sont séparés par une éducation essentiellement intellectuelle fondée sur le langage verbal et l’activité du cerveau gauche. Les traditions religieuses occidentales ont mis l’accent sur un dualisme fondamental opposant le corps et l’esprit, le but de la pratique devenant souvent de libérer l’âme de son attache corporelle. Descartes lui-même a repris et accentué cette tradition d’opposition dualiste entre corps et esprit. Le zen, lui, part de l’expérience de l’unité totale du corps et de l’esprit. Cette unité est retrouvée dans la concentration sur la posture du Bouddha assis, la posture de zazen.

Un jour après zazen, un moine demanda à maître Yakusan : « Pendant zazen, que faites-vous assis immobile comme une montagne ?

Je pense sans penser, je pense du tréfonds de la non-pensée.

Comment pouvez-vous penser sans penser ?

Hishiryo, répondit Yakusan. »

Hishiryo signifie au-delà (Hi) de la pensée consciente (Shiryo), de la pensée de l’ego à travers le langage et le cerveau gauche.

Le véritable zazen est pratiqué avec cette conscience hishiryo. C’est la Voie pour réaliser l’Éveil du Bouddha. Son satori s’est transmis de maître à disciple à travers la pratique de zazen avec cette conscience hishiryo. Ce n’est pas une technique spéciale de méditation. Aussi maître Dogen disait : « Le zazen dont je parle n’est pas l’apprentissage de la méditation ; il n’est rien d’autre que le Dharma de paix et de bonheur, la pratique-réalisation d’un Éveil parfait. Zazen est la manifestation de l’ultime réalité. »

Hishiryo, c’est laisser passer les pensées : voir ce qui apparaît et laisser passer. Aller de pensée en non-pensée et de non-pensée. C’est la liberté parfaite, sans attachement, sans fixation.

Dans la plupart des voies spirituelles se pose le problème de l’ego. Mais si on essaie d’aller au-delà de notre propre ego, un ego, une conscience personnelle continue d’exister. Aussi bien que la volonté soit nécessaire pour décider de faire zazen, la pratique de zazen elle-même n’est pas une forme de volontarisme ou encore moins d’ascétisme. Pendant zazen, ce n’est plus notre propre ego qui agit mais la posture de zazen elle-même, notre « Bouddha zazen ». Et quand c’est zazen lui-même qui agit et qu’on le suit, alors l’ego, la conscience personnelle n’existent plus. C’est ce qu’on appelle shikantaza : seulement zazen. Aussi maître Nyojo enseignait-il à Dogen : « Le zen, c’est seulement zazen, corps et esprit rejetés. Il n’est pas nécessaire de brûler de l’encens, de faire des prosternations, de s’imposer des mortifications, de réciter des sutras ou de répéter le nom du Bouddha. »

Le zazen n’est pas un exercice spirituel parmi d’autres que l’on pourrait utiliser comme technique : il est pratique-réalisation, unité de la pratique et du satori. Aussi Dogen disait-il : « Peu de gens ont compris que s’asseoir en zazen est le Dharma (l’enseignement, la vérité) du Bouddha et que le Dharma du Bouddha est de s’asseoir. Et même si certains ont compris que s’asseoir était le Dharma du Bouddha, personne n’a réalisé que s’asseoir était seulement s’asseoir. Aussi comment aurait-il pu y avoir quelqu’un pour protéger et soutenir le Dharma du Bouddha comme étant le Dharma du Bouddha ? »

Zazen est seulement zazen : parfaite ainséité, réalité de notre existence ici et maintenant, au-delà de tout concept de Bouddha, de Dharma, de satori ou de compréhension. C’est l’esprit de Foi qui est non-dualité, totale unité de la pratique et du satori, de Bouddha ou Dieu et du pratiquant, de soi et des autres. Qu’y a-t-il à ajouter ? Aussi devant une grande assemblée de disciples, le Bouddha resta silencieux. Il prit une fleur et la fit tourner entre ses doigts. Seul Mahakashyapa sourit. Bouddha déclara : « Je possède l’Œil et le Trésor de la vraie loi, et l’esprit serein du nirvana. Je le transmets maintenant à Mahakashyapa. » C’est ainsi que commença la transmission du zen, de maître à disciple. Tenir et faire tourner la fleur, c’est shikantaza, complète concentration, corps et esprit rejetés ; c’est synonyme de devenir Bouddha et de transmettre l’esprit de Bouddha.

Dans le zen, la Voie du Bouddha, c’est de continuer zazen. Mais nous ne devons pas avoir pour but de devenir Bouddha, car c’est la posture de zazen elle-même qui est Bouddha. Dogen insista sur ce point en écrivant dans le Shobogenzo zazenshin : « Cela ne veut pas dire qu’à travers la pratique de zazen, le Bouddha est créé. Cela signifie que zazen lui-même est le corps et l’esprit de Bouddha, la réalisation du satori, l’expérience de la vérité elle-même. »

« Aussi si nous brisons notre esprit d’attachement, aucune relation n’existera plus entre le Bouddha qui fait zazen et le Bouddha qui souhaite devenir Bouddha. À ce moment-là, le Bouddha-zazen seulement est le vrai Boudha. » Et Dogen conclut : « En vérité seulement à ce moment-là on peut aller au-delà de tous les Bouddhas et devenir le vrai Bouddha au-delà de tous les temps. Aller, venir, être debout ou couché, tout est sans changement. Donc à ce moment zazen a le pouvoir unique de tout satisfaire. »

Au sujet de devenir Bouddha, qui est au cœur de l’expérience du zen, il y eut un mondo très célèbre entre maître Nangaku, le septième Patriarche chinois et son disciple Baso. Celui-ci faisait zazen dans le Dojo de maître Nangaku qui lui demanda : « Vous faites zazen, mais quel est votre but en faisant zazen ? Avez-vous une autre intention que le zazen lui-même ? Baso répondit : « C’est afin de devenir Bouddha. »

Que veut dire devenir Bouddha ? Est-ce devenir Bouddha par un Bouddha autre que notre ego ? Réaliser la nature de Bouddha qui est en vous ? Faire apparaître un Bouddha dans notre conscience durant zazen ? Devenir unité avec un autre Bouddha imaginé par notre ego ? Ces questions sont au cœur de toute pratique de méditation, de toute expérience spirituelle. Chaque pratiquant de zazen doit s’interroger : qu’est-ce qui est le plus important ? Devenir Bouddha ou faire zazen ? Dans le cas de Baso, son but, son objet était de devenir Bouddha. Cet objet on ne peut le pénétrer, le réaliser qu’en allant au-delà.

Aussi maître Nangaku prit une tuile et se mit à la polir. Baso qui le regardait lui demanda : « Maître, que faites-vous, pourquoi polissez-vous cette tuile ? » Nangaku répondit : « Je veux en faire un miroir. » Baso demanda alors :  »Comment une tuile peut-elle devenir un miroir simplement en la polissant ? »

Maître Dogen commente cette question en disant : « Polir le miroir est la pratique qui devient complètement le miroir. La tuile ne peut devenir le miroir. Et même si le miroir a été fait par cette méthode de polissage, il n’y a aucune relation entre les deux .  »Nangaku répondit : « Alors comment pouvez-vous devenir Bouddha en faisant zazen ? » Baso dit : « Pourquoi cela est-il ainsi ? » Nangaku dit alors : « C’est comme quelqu’un qui se trouve dans un char à bœufs. Si la charrette n’avance pas, qu’est-ce qu’il préfère frapper, le bœuf ou la charrette ? » Baso resta silencieux et Dogen remarque : « Son silence est juste comme exposer la pierre précieuse en jetant par terre la tuile. »

Par la suite certains ont conclu de ce mondo qu’on ne pouvait devenir Bouddha en faisant zazen et que donc il fallait développer des techniques spéciales comme l’étude des Koan afin d’obtenir le satori. Mais c’est passer complètement à côté de la véritable dimension mushotoku (sans but, sans objet) de zazen transmis par Bodhidharma. Et de fait, Nangaku conclut ce mondo en disant : « Votre étude de zazen, c’est étudier le fait que zazen lui-même est le Bouddha, le Bouddha assis. » Et Dogen ajoute : « Cela signifie qu’il n’y a jamais de satori, seulement zazen, et la pratique de zazen elle-même est le satori. C’est la substance même du Bouddha assis. »

Aussi Nangaku enseigna : « Votre assise de Bouddha (zazen) c’est tuer le Bouddha. » Se concentrer sur la posture assise de Bouddha a l’effet de tuer le Bouddha. Tuer le Bouddha ne signifie pas tuer le corps du Bouddha. Cela veut dire : abandonner, oublier même le Bouddha. Tuer signifie nier le Bouddha assis, aller au-delà, en devenant inconsciemment et naturellement unité avec Bouddha, au-delà de toute forme fixe. Certains pensent parfois que les disciples du Zen sont attachés à la forme, à la posture de zazen. Mais c’est ignorer la véritable expérience de zazen, car pendant zazen, on devient complètement le zazen lui-même et le Bouddha lui-même. Donc pendant que nous sommes en zazen, il est impossible de devenir attaché à quoi que ce soit. Aussi n’est-il pas nécessaire de tuer Bouddha : seulement s’oublier soi-même en se concentrant sur la posture et la respiration et tout oublier ; c’est devenir le véritable Bouddha de  »shin jin datsu raku », corps et esprit rejetés.

Seul celui qui fait zazen peut le réaliser et on ne peut l’expliquer aux autres. La posture assise de zazen n’est pas une posture personnelle, c’est au-delà de notre propre ego, au-delà de l’assise ordinaire dans la vie quotidienne. Aussi maître Dogen disait : « Le vrai Bouddha, le vrai maître est celui qui transmet précisément et directement le vrai zazen de personne à personne. C’est seulement à travers la pratique de zazen telle que celle-ci que l’on est éclairé par la lumière du Bouddha. » C’est sur ce point que s’est concentré maître Deshimaru qui consacra les quinze dernières années de sa vie à transmettre la pratique du zazen à ses disciples européens. Il disait souvent : « Le zen, c’est la vie. »

Tuer Bouddha, c’est oublier toutes les fabrications de notre esprit au sujet de Dieu ou de Bouddha, abandonner notre propre ego, comme le Christ et Bouddha, devenir en unité avec eux, des Dieux et des Bouddhas vivants.

Ainsi « Tuer le Bouddha » devient « Tu es le Bouddha. » Et au nom du Bouddha, nul homme n’a jamais été tué, car le Bouddhisme est tolérance et compassion et n’engendra pas de guerre de religion. Il ne cherche pas à imposer des dogmes ou des croyances, mais réside dans la transmission d’une expérience d’éveil que chacun ne peut que réaliser à travers son propre corps et son propre esprit, au-delà de sa propre volonté, de son ego et de celui des autres. Aussi est-il depuis l’origine pratique de la non-violence et de la non-peur.

À travers zazen, on réalise que l’amour et la haine existent par et avec notre propre ego. La conscience hishiryo de zazen se situe au-delà : celui qui le pratique devient plus libre de ses attachements. Par zazen égoïsme et agressivité diminuent. Le respect de toute vie se développe à partir de l’expérience de notre unité avec toutes les existences. Ainsi le précepte  »ne pas tuer » devient le fruit naturel de la pratique : c’est actualiser notre véritable nature de Bouddha et continuer la voie du Bouddha.

Roland Rech

BIBLIOGRAPHIE

Les principaux livres de maître Deshimaru :

Dans la collection « Spiritualités Vivantes », chez Albin Michel :

– La Pratique du Zen

– Zen et arts martiaux

– Zen et vie quotidienne

– Questions à un maître Zen

– Zen et self control

Aux éditions du Félin :

– Le Bol et le bâton

– Shin Jin Mei (poème de Sosan sur la foi en l’esprit)

– L’Anneau de la voie

– Poèmes de maître Daïchi

Aux éditions du Rocher :

– La Voix de la vallée

Publications A.Z.I. de l’intégrale de l’enseignement oral de maître Deshimaru :

– Hokyo San Mai de maître Tosan

– Genjo Koan de maître Dogen

– Le Livre du Kesa

– Le Gakudo Yojinshu de maître Dogen

Chacune des traditions qui se rattachent au Bouddha, qu’elle vienne de l’Inde, du Tibet, du Japon ou d’ailleurs, privilégie un certain aspect de son message. Cela prouve simplement que l’être humain dans sa diversité traduit l’essentiel avec sa langue, ses images, ses rites et ses concepts. Mais tous les fidèles se souviennent-ils des dernières paroles à ses disciples, qui sont un message de non-peur… « Soyez à vous-même votre propre flambeau, votre propre lumière… ne croyez à rien que vous n’ayez expérimenté vous-même. » ?

1 Nous utilisons le mot ego comme synonyme de moi tout au long de cet article.


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