Jean Biès : Un homme de la Tradition : Frithjof Schuon


30 Jun 2010

(Revue Question DE. No 8. 3e Trimestre 1975)

L’idée qu’il y a, sous la diversité des symboles traditionnels et des formulations métaphysiques, une vérité une et immuable n’est certes pas nouvelle, mais elle a besoin d’être exprimée sans cesse. C’est là la vocation des interprètes de la « Philosophia perennis ». Et c’est, dans notre monde actuel, celle de Frithjof Schuon, comme, avant lui, ce fut celle de René Guénon. Frithjof Schuon est l’auteur d’une œuvre philosophique mûrie à l’écart de toute publicité et dont l’importance et l’influence ne font que croître avec le temps. Ajoutant à l’ampleur des vues une grande rigueur doctrinale, cette œuvre, sans compromis avec les idéologies modernes et aussi sans aucun syncrétisme, se réfère volontiers au soufisme, au Vedânta, au Mahâyâna, au christianisme, et même au shintô et à la tradition des Indiens de l’Amérique du Nord.

Frithjof Schuon s’est toujours opposé à ce que l’on parle de lui. C’est donc en ces quelques lignes seulement que nous pouvons le présenter à nos lecteurs.

D’origine alsacienne, Frithjof Schuon, né avec le siècle, fut le disciple du sheikh El-Allaoui en 1932, et devint lui-même plus tard maître spirituel soufi. Il impressionne par la noblesse de son visage encadré d’une ample chevelure blanche, par son allure et la ritualisation de ses gestes. Il parle le plus souvent les yeux fermés et joint à son enseignement une certaine vivacité de parole. Les rares personnes qui ont eu le privilège de l’approcher disent toutes avoir reconnu en lui l’image de « l’homme traditionnel ».

L’époque moderne

J.B. Je voudrais d’abord vous demander dans quelle phase du Kali-yuga nous nous trouvons exactement ? Est-ce l’ultime ?

F.S. Nous sommes dans la dernière phase du Kali-yuga, non dans la phase ultime, qui est à proprement parler le règne de l’Anti-Christ, et qui précédera immédiatement la dissolution finale, le prâlaya des hindous.

J.B. Quel crédit peut-on accorder aux dates qui ont été avancées de la fin de « l’âge sombre » ?

F.S. Aucun. Ces dates sont approximatives, ou il s’agit de nombres symboliques. On peut seulement fixer la fin du cycle à une cinquantaine d’années ; peut-être avant…

J.B. La chute est-elle verticale ?

F.S. C’est un mouvement ondulatoire descendant. Certaines compensations existent. Il y a un demi-siècle, dans l’Université, c’était la nuit intellectuelle. C’est toujours la même nuit, mais on peut parler de yoga, de Védânta dans certains milieux. On enseignait alors des erreurs officielles contre lesquelles on ne pouvait rien dire. On est moins naïf aujourd’hui ; il existe une immense curiosité pour l’Orient. Il est des orientalistes dont il est impossible de nier les mérites.

J.B. Estimez-vous qu’une « remontée » ait déjà commencé dans l’ombre, et que cette « remontée » puisse avoir son origine en Occident ?

F.S. On ne voit pas de signe d’une « remontée » effective ; il y a seulement des individualités isolées redécouvrant les sagesses traditionnelles.

J.B. Que signifie alors le hadith1 selon lequel, à la fin du cycle, le soleil et les étoiles se lèveront à l’ouest ?

F.S. Il signifie d’abord qu’à partir d’une certaine époque les grands saints de l’islâm seront surtout des Maghrébins ; et c’est ce qu’on a constaté. Ensuite, que le Mahdi viendra de l’ouest. Et enfin, que l’Orient a besoin aujourd’hui, non certes des leçons de l’Occident moderne, mais d’une certaine aide du génie occidental mis en valeur par l’esprit métaphysicien et traditionnel, donc, dans une large mesure, par l’Orient… C’est la bonne part de leur esprit critique, de même que certaines de leurs qualités morales, que les Occidentaux guéris de la déviation moderne peuvent léguer aux Orientaux empoisonnés.

J.B. Comment penser constituer l’« élite virtuelle » dont parle Guénon, alors que le même auteur écrit que le passage d’un cycle à l’autre est instantané, c’est-à-dire hors du temps ?

F.S. On ne peut envisager pour l’heure qu’un « salut » individuel. Il faut que l’élite subsiste pour conserver la Vérité. Ce n’est pas le futur cycle qui a besoin de l’élite, c’est nous !… Toute l’humanité ne disparaîtra pas.

J.B. Si la fin du Kali-yuga est proche, que pouvait vouloir dire Shri Râmakrishna prédisant qu’il reviendrait d’ici deux cents ans ?

F.S. Deux cents est symbolique. Il voulait dire qu’il y aurait bientôt un phénomène analogue au sien. Mais le fond de son message réside dans l’unité des religions.

De l’unité transcendante des religions

J.B. Dans Logique et Transcendance, vous faites allusion à une « première entente », urgente et facile, entre les diverses religions, fondée sur la base d’intérêts communs face à de communs dangers. Qu’entendez-vous par là ?

F.S. On ne peut pas demander l’impossible aux croyants. Mais il faudrait leur faire comprendre que, face au matérialisme, au scientisme, à l’athéisme, ils ont des idées et tendances semblables. Je sais que le « narcissisme religieux » empêche de voir la vérité chez l’autre. Quand un chrétien pense à l’islam, il ne pense qu’à la polygamie. Mais il est des musulmans chastes. Combien y a-t-il de catholiques qui ont deux ou trois femmes, et le cachent ?… Les musulmans, les hindous prient, jeûnent, veillent et se prosternent. Encore aujourd’hui. Combien de chrétiens le font ?… Je connais des revues qui assimilent encore l’islam et Satan ! …

J.B. Selon quelles modalités se ferait cette entente ?

F.S. Il faudrait une conférence entre différents émissaires, tous se mettant d’accord dans la lutte contre l’athéisme. Au moins s’entendre sur les principes. L’œcuménisme tel qu’on l’entend aujourd’hui est absurde. L’entente n’est seulement possible que sur la base de l’ésotérisme… Un catholique a compris l’islâm : Massignon ; il y a même vu une Révélation authentique.

J.B. Massignon a compris l’islam, et Thomas Merton était à la veille de comprendre l’Asie… Mais dans la perspective d’« une unité transcendante des religions », j’aimerais être éclairé sur trois points. Premièrement, les différentes traditions envisagent une succession cyclique du temps ; le christianisme, lui, le divise en un avant et un après le Christ, et qualifie d’ « infernale » la ronde des éons. Le Christ, en s’incarnant, a transfiguré le temps, brisé le cercle des répétitions. Cette vision n’est pas conciliable avec les doctrines orientales.

F.S. C’est moins une « vision » qu’un « point de vue » métaphysique, un darshana, parmi plusieurs. Tous les Pères de l’Église n’ont pas condamné la doctrine cyclique. En concentrant son attention sur le Christ, et parce qu’il devait, pour s’imposer, combattre les philosophies de l’époque, le christianisme a été amené à préférer cette conception linéaire du temps. Juste en soi, elle ne rend point fausse la conception cyclique. On peut remarquer en outre que chaque religion forme elle-même un cycle majeur formé de cycles secondaires… Cette question est des plus complexes.

J.B. Peut-on concilier le dogme chrétien selon lequel le Christ, Fils « unique de Dieu », s’est incarné « une seule fois » et « une fois pour toutes », avec la doctrine des avatâra2 successifs, où le Christ n’est plus qu’un parmi d’autres ?

F.S. Oui !… Une religion sémitique se borne toujours seulement à un « phénomène », et le Christianisme exotérique insiste sur l’apparition « historique » du Christ. Pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, il n’est de vrai que ce qu’ils croient. On confond une vérité principielle avec un fait survenu dans le temps humain ; on s’attache sentimentalement à un fait, à une idée… Le Christ actualise une manifestation divine ; de même, le Veda, Muhammad, etc. Mais la métaphysique se tient au-delà du « phénomène ». « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » : pour le chrétien, « Je » désigne Jésus-Christ ; mais du point de vue métaphysique, « Je » correspond au Logos, qui peut se manifester partout.

J.B. Enfin, existe-t-il un lieu de contact entre la doctrine de la transmigration (même interprétée dans son acception symbolique) et la doctrine de la vie terrestre unique et de l’unicité de la « personne humaine », comme l’envisage la théologie chrétienne ?

F.S. La doctrine judéo-chrétienne reste partielle. Ce qui ne concerne plus l’être humain en tant que tel, elle n’en parle pas ou reste vague et embarrassée. Ou alors, elle déclare l’Enfer éternel. (Rien ne peut l’être, sauf l’Absolu !…) Or, si le Christ ne parle pas de la transmigration, il ne la condamne, non plus, nulle part… L’Inde parle à la fois d’un Paradis éternel, le Brahma-loka, d’où il n’y a pas de renaissances, et de la transmigration, qu’on peut rapprocher des « limbes », extrinsèquement tout au moins.

Et le christianisme actuel ?

J.B. Vous écrivez du modernisme qu’« il n’est point une religion malade, mais une contre-religion ». Il est de fait que l’Église romaine n’a plus rien à voir avec celle sur laquelle Guénon fondait encore des espoirs. Que conseillez-vous à un catholique d’aujourd’hui?

F.S. Beaucoup de catholiques me disent qu’il leur est devenu impossible d’accepter les outrances démagogiques de l’Église moderniste. Si c’est souffrir le martyre que d’assister à une messe, ils peuvent prier chez eux.

J.B. Comment comprendre le hadith selon lequel « quiconque, à la fin du cycle, accomplit le dixième de la Loi sera sauvé » ?

F.S. Au début du cycle, ce sont les neuf dixièmes qu’il faut accomplir. Voyez les Shastra3… A la fin, le dixième : c’est le minimum. Voyez « l’ouvrier de la onzième heure ». Dans l’islâm, les cinq prières quotidiennes, l’aumône… Pour le chrétien, se confesser une fois l’an, faire ses pâques.

J.B. Est-il encore possible de suivre un ésotérisme chrétien véritable ?

F.S. Il s’agit de s’entendre sur le mot ésotérisme. Tout, dans le christianisme, est en principe ésotérique, contrairement à l’islâm, qui se divise en Shari’ah, l’exotérisme, social et législatif, et en Tarîqah, la voie initiatique. Dans le christianisme comme dans toute autre religion, les dogmes peuvent être interprétés ésotériquement, à la lumière de la « gnose » universelle ; et quoi de plus ésotérique que le vin dans la messe ?…

Des pratiques spirituelles

J.B. Est-il, selon vous, possible de mener une « vie spirituelle » dans le monde actuel, dans les conditions physiques et d’« hypertrophie intellectuelle » que vous-même dénoncez. ?

F.S. C’est toujours possible… A condition d’intercaler des pauses méditatives dans ses occupations, journellement et régulièrement.

J.B. Comment concilier une apoliteïa de fait avec l’idée que « d’autres, comme vous l’écrivez, se chargent de penser et d’agir pour ceux qui n’en ont pas envie » ?

F.S. La véritable apoliteïa ne consiste pas seulement à ne rien attendre de bon des politiciens à la mode, mais à travailler, chez soi, à devenir un homme antique, à se rendre capable de suivre une voie, avant même de vouloir la suivre… Tous les réflexes de l’homme moderne vont contre les exercices spirituels : prendre un journal, se saisir du téléphone, conduire une voiture sont autant d’automatismes destructeurs… Il faut les éviter par tous les moyens, comme aussi les philosophies et idéologies actuelles : il ne nous a jamais été demandé d’absorber des poisons et des saletés. Il faut acquérir l’esprit d’un métaphysicien et garder l’âme d’un enfant ; garder le contact avec la nature, aimer les fleurs, lire de vieux livres comme la Légende dorée… Pour le reste, choisir le moindre mal. L’essentiel est au fond de soi : « Le Royaume des Cieux est en vous. » Rien d’autre ne compte que passer du Samsâra4 au Nirvâna5 : la chose la plus simple et la plus difficile en même temps, mais la seule indispensable… J’aime citer cette phrase de saint Irénée : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu. »

J.B. Mais on atteint vite à une espèce de piétinement.

F.S. Forcément !… L’orfèvre doit frapper le métal, longtemps en vain ; mais, au centième coup, il se brise. De même pour l’âme. Elle est faite de glace, de passions obscures et d’un élément lumineux qui veut être délivré de sa gangue. Il s’agit de détruire le durcissement, non l’énergie passionnelle. Celle-ci n’est pas mauvaise en soi : elle est neutre ; il faut la retourner, l’intérioriser… Au fond du cœur réside l’intellectus increatus et increabilis d’Eckhart, l’élément immortel en nous : Dieu demande à être délivré de la couche de ténèbres. On est dès ici-bas ce qu’on sera dans l’au-delà… L’ascèse requiert toujours une certaine violence ; elle est une « conversion », un dégagement : être ce que l’on est. C’est l’effort de toute une vie ; le résultat peut ne venir qu’au moment de la mort. Mais il se produit ; et l’on fond comme de la cire.

La « prière du cœur »

J.B. J’ai particulièrement apprécié les pages que vous avez consacrées à l’hésychasme dans l’Unité transcendante. Elles ont pour premier mérite de donner envie de prier. Que pouvez-vous me dire de la « prière du cœur »?

F.S. Vous avez souvent lu que, pour l’homme du Kali-yuga, ce qui compte par-dessus tout, c’est le « souvenir de Dieu », l’invocation d’un Nom divin ; c’est la quintessence de la religion… Il y a trois motifs pour invoquer Dieu : un motif de vérité ou de connaissance ; un motif d’amour ; un motif de crainte. Motif de connaissance : on invoque Dieu parce qu’il est la seule Réalité, sans attachement ni attente d’une récompense. « J’aime parce que j’aime », dit saint Bernard : c’est une ellipse métaphysique admirable. Motif d’amour : l’homme cherche le bonheur ; il a le droit de le chercher, puisqu’il est fait pour le bonheur. Or, où puis-je trouver ce bonheur, sinon dans l’amour de l’Amour ? J’invoque Dieu parce que je veux et je dois être heureux. Motif de crainte : l’homme est pécheur ; il risque la souffrance du purgatoire, et il le sait. Il sait qu’il doit se sauver. Comment faire ? Rien n’apaise autant la colère de Dieu que l’invocation de Son Nom avec foi, humilité et persévérance.

J.B. Comment un laïc d’aujourd’hui peut-il pratiquer la prière jaculatoire ?

F.S. L’Église chrétienne propose des formules jaculatoires en vue de diverses indulgences, et ces formules, qui contiennent le plus souvent le nom de Jésus, parfois aussi celui de Marie, peuvent en principe faire fonction de méthode invocatoire, sur la base des sacrements et d’un vœu approprié, et aussi de toutes sortes de conditions disciplinaires. Je dis « en principe », car il suffit d’une idée fausse ou d’une tendance disharmonieuse pour tout compromettre. Au Moyen Age, ce problème ne se posait guère. Comme aussi au Mont Athos.

Une dernière question

J.B. Quelles dernières recommandations pouvez-vous m’adresser ?

F.S. Vous rappeler que les fondements mêmes de toute vie spirituelle sont, primo : discerner le Réel et l’illusoire Atma6 de Mâyâ7 ; et, secundo : se concentrer sur le Réel. Et cela, selon certaines conditions, qui sont, d’une part, les « vertus » et, d’autre part, l’« orthodoxie formelle ». D’abord, les « vertus » statiques, telles la résignation, la patience, la pauvreté, l’effacement, l’humilité, la conscience de notre néant ontologique ; mais aussi les vertus dynamiques, telles la ferveur, la confiance, la vigilance, la générosité… Ensuite, l’« orthodoxie formelle », c’est-à-dire la conformité sacrale des formes dont nous nous entourons et vivons, et dont les prototypes sont la nature vierge, l’art sacré, la civilité traditionnelle. Rien ne doit rester en dehors de la vie spirituelle, car elle engage l’homme entier, donc tout ce qui est humain, dans la mesure où nous avons le choix.

J.B. Que faire pour connaître, dans tout ce contexte, notre vocation particulière ? Qu’est-ce que Dieu nous demande ?

F.S. La question ne se pose pas pratiquement, car si nous savons l’essentiel, nous saurons par là même le secondaire. Dieu veut notre âme ; si nous la lui donnons, nous apprendrons certainement ce qu’il exige de plus, le cas échéant. Il faut procéder de l’évident au conjectural, du nécessaire au possible, de l’obligatoire au facultatif. Pour devenir vraiment utile, il faut oublier qui l’on est ; Dieu ne peut rien faire de l’ambitieux. La vocation certaine de tout homme, c’est se donner sans condition à Dieu, s’oublier en Dieu, et faire ainsi acte de présence spirituelle dans le monde.

Bibliographie

Leitgedanken zur Urbesinnung (Orell Füssli Verlag, 1935).

De l’unité transcendante des religions (Gallimard, l948-1968). Ouvrage traduit en anglais, italien, espagnol, portugais,

L’Œil du cœur (Gallimard, 1950, Dervy, 1974).

Perspectives spirituelles et faits humains (Cahiers du Sud, l953),

Sentiers de gnose (La Colombe, 1957).

Castes et races, suivi de Principes et critères de l’Art universel (Derain, 1957, Dervy).

Les Stations de la sagesse (Buchet-Chastel, 1958).

Images de l’esprit (Flammarion, 1961).

Comprendre l’islâm (Gallimard, 1961).

Regards sur les mondes anciens (Éditions traditionnelles, 19681.

Logique et transcendance (Éditions traditionnelles, 1970),

Forme et substance dans les religions (Dervy, 1975).

Des extraits de plusieurs de ces livres ont paru en Inde sous le titre : Language of the Self (Madras, Ganesh and Co., 1959).

De nombreux articles ont également paru aux Études traditionnelles, depuis 1950.

LES DOCTRINES TRADITIONNELLES

En marge des « cultures » profanes et des différentes idéologies officielles, mais également étrangères à l’occultisme, au théosophisme, au spiritualisme syncrétiste, une Connaissance existe, dont l’origine remonte à l’origine même de l’humanité. Cette Connaissance correspond en fait à l’ensemble des différentes « traditions », considérées d’un point de vue « spirituel », plutôt que « religieux », ésotérique, plutôt qu’exotérique : alchimie, maçonnerie opérative, hésychasme, hassidisme, soufisme, bouddhisme mahâyâna, tantrisme, taoïsme, shintoïsme, zen. Toutes ces traditions, diverses dans leurs aspects extérieurs, émanent d’un même centre et proclament la même vérité : l’existence du seul Absolu. Les noms les plus représentatifs de cette Philosophia perennis sont aujourd’hui, en France, ceux de René Guénon et de son continuateur, Frithjof Schuon, et, à l’étranger, ceux de Julius Evola, Mircea Eliade, Aldous Huxley, Heinrich Zimmer, Alan Watts, etc.

Par-delà les différences de tempéraments, de « spécialités » ou de styles, ces auteurs se réfèrent tous aux mêmes sources, aux mêmes principes et aux mêmes thèmes, dont on ne peut ici qu’ébaucher l’essentiel.

Les sources

L’ensemble des Écritures sacrées des diverses traditions — Bible, Kabbale, Coran, Véda, Upanishads, Tao Te King, Bardo Thödol, etc. — accompagnées de leurs interprétations et commentaires ésotériques, ainsi que les paroles des grands sages qui illustrent et actualisent par le témoignage d’une expérience vécue la vérité métaphysique. Ces êtres réalisés, s’ils appartiennent aux époques antérieures, peuvent être aussi nos contemporains: qui ne connaît, pour l’islâm, le sheikh El-Allaoui, pour le zen, D.T. Suzuki, et pour l’hindouisme, Râmakrishna, Râmana Maharshi, Râmdas, Mâ Ananda Moyî ?

Les principes

La Connaissance suprême échappe à la dialectique rationnelle et ne peut être atteinte que par « l’intuition intellectuelle », débouchant sur l’évidence intérieure et objective des principes. Elle est une identification du connu et du connaissant.

La tradition est la transmission fidèle des principes universels, d’origine supra-humaine. Elle ne peut être exprimée qu’à l’aide de symboles, donnant lieu à des interprétations multiples et complémentaires, et de mythes véhiculant sous une forme poétique et populaire les vérités transcendantes.

Les principaux thèmes

1) Au niveau macrocosmique : les plans de la réalité s’étendent de la « manifestation cosmique » aux différents plans supérieurs de l’Être (décrit par la cataphase) et du Non-Être (suggéré par l’apophase).

— la doctrine des cycles cosmiques, fondée sur des considérations astronomiques complexes, se réfère à la notion d’un temps qualifié.

— le procès du monde moderne, en tant que fin du cycle actuel, est le constat d’une dégénérescence croissante et accélérée des plans spirituels au profit des diverses formes de matérialisme, devant aboutir à un cataclysme. La tradition primordiale, de plus en plus ignorée, traverse l’époque d’obscuration, jusqu’à l’apparition d’un nouveau cycle.

— l’avatâra : à chaque phase dangereuse de l’humanité, un missionné divin apporte aux créatures d’ici-bas des influences et des enseignements spirituels et vient adapter la révélation éternelle aux nouvelles conditions du monde.

2) Au niveau microcosmique : l’homme est constitué d’un plan matériel (le corps), d’un plan psychique (l’âme), d’un plan spirituel (l’esprit).

— Son devenir posthume : le but du travail spirituel consiste à conquérir la « paix du cœur » durant cette vie et à s’assurer un destin favorable après la mort ; d’où la nécessité de purifier les éléments psychiques, sous peine de retomber dans le Samsâra.

— Les voies de réalisation : l’initiation est avant tout la transmission d’une « influence spirituelle » donnée par le maitre au disciple. Elle constitue une « seconde naissance » en vue de la réalisation des états supérieurs de l’être. Les moyens utilisés sont, outre les rites, en tant que transmetteurs d’influences, la prière (invocation d’un Nom divin), l’ascèse, en vue de parvenir à la perte de l’ego, la concentration et la méditation débouchant sur la Libération finale.

Pour la meilleure introduction à l’ensemble de ces questions, voir l’Ésotérisme, de Luc Benoist (P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1963), hautement recommandable tant par l’orthodoxie doctrinale de ses énoncés, que par la clarté et la concision de son style. Ce livre propose également une précieuse bibliographie.

Sur Schuon (1907 – 1998) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Frithjof_Schuon & http://www.frithjof-schuon.com/

Le site de Jean Biès : http://www.jeanbies.org/ & http://www.cgjung.net/jbies/

1 Sentence, parole du Prophète transmise en dehors du Coran par une suite d’intermédiaires reconnus.

2 Incarnations divines, dans l’hindouisme.

3 Textes et traités didactiques de l’hindouisme.

4 Dans le sens du cours des réincarnations successives de l’hindouisme.

5 État d’extinction finale.

6 Le divin Soi.

7 L’Illusion cosmique.