Robert Hainard : Vertu de l’isolation


20 Nov 2010

(Revue CoEvolution. No 8-9. Printemps-Été 1982)

Né trois jours après Denis de Rougemont, Robert Hainard (1906-1999) en tant que philosophe de la nature a marqué nos contemporains — n’en déplaise au chauvinisme français — tout autant que le penseur fédéraliste européen. On peut lire dans CoEvolution n° 2 la présentation que nous faisions du sculpteur, graveur et naturaliste suisse.

A l’occasion de son  75e anniversaire en 1981, le World Wildlife Fund, section suisse, lui a rendu un hommage reconnaissant en lui remettant notamment le diplôme de membre d’honneur du WWF (World Wildlife Fund, Fonds mondial pour la Nature). Hommage à son action, à sa réflexion, à son art qui a, bien plus qu’on ne l’imagine, sensibilisé un large public en Europe. « C’est sans doute à son langage de vérité, à sa modestie, à sa capacité de restituer la nature que Robert Hainard doit la profondeur de son impact », écrivait  René Longet, député écologique au Grand Conseil genevois.

Peut-être est-ce une gageure de parler des vertus de l’isolation dans une revue consacrée au décloisonnement des disciplines. Hostile à la thèse des pensées communicantes, Robert Hainard se méfie beaucoup de l’ésotérisme et des spiritualismes, qui adorent l’esprit pour lui-même. Il ne parle pourtant pas sans expérience.

— Roland de Miller —

J’ai lu, bien tardivement, l’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont, que je pressentais toujours d’actualité. La question du mariage et de la passion ne m’a guère arrêté. Nous l’avons résolue il y a cinquante ans, par un mariage passionné et tout ce qu’il y a de mariage : exclusif de part et d’autre, enté sur deux lignées qu’il unit, renouvelle, prolonge, engageant deux vocations qui se sont appuyées sans se confondre. Non, ce que cette lecture a éclairé, c’est mon malaise au sujet du gauchisme actuel et de la protection de la nature, qui tendent à se confondre. J’ai saisi que ce gauchisme est profondément cathare : refus de la vie et de la nature (même si les perspectives surnaturelles, qui justifiaient – ou étaient prétexte ? – à ce refus, ont disparu). Comment caractériser ce gauchisme ? Avec mon flair d’animal (non par une approche d’historien ou de sociologue) il me semble que c’est par un réflexe d’effacement des structures, ressenties comme obstacles à une liberté illimitée (donc inexistante). Recherche d’une pureté impossible et mortelle (même si la voie de cette pureté est ce que le philosophe dijonnais Jean Brun dénonce sous le nom de dégueulassôlatrie). Négation de l’individu par la drogue et toutes les destructions. Effacement du couple, des sexes par l’homosexualité et la masturbation ; de la lignée, de la famille (les jeunes actuels feignent d’avoir oublié leur patronyme) ; des races. Éloge de la folie, de la délinquance. Disparition de l’objet, en peinture, par l’abstraction, le surréalisme et le reste. Dissolution, sans doute, des structures naturelles en musique.

Jusqu’ici, il s’agit de structures plus ou moins naturelles. Les artificielles, comme l’État, l’armée, l’Église, me semblent moins menacées de dissolution que de la concurrence de para-organisations.

Refus de toute norme, ressentie comme « fasciste » et de la normalité en général. Au nom de la diversité, bien sûr. Mais si la diversité n’est plus sous-tendue par une analogie qui permet la comparaison, elle n’est qu’émiettement, nivellement, chaos.

Mystiques plus ou moins orientales, visant à l’effacement de l’individu et à l’affranchissement des limites, chamanismes dissolvant les perceptions normales.

Le mystique recherchant la fusion avec Dieu, je ne suis pas un mystique, malgré mon ardent désir d’union. Car je veux une union structurée, sauvegardant l’identité des partenaires, donc le désir. La structure, à la fois, relie et distingue. Elle est un contact spécifié, filtré.

Non seulement j’accepte mes structures, donc mes limites naturelles mais j’en ajoute. Qu’est que mon art sinon une structure exigeante, rigoureuse, que j’interpose entre ma perception spontanée et ma conscience, pour la rendre plus difficile et, précisément, plus consciente.

Je désire passionnément voir l’animal, me repaître de ses formes, de ses mouvements. Mais j’ai horreur de le réduire à ma propre nature, de le domestiquer, de l’apprivoiser. Je veux le voir sans l’influencer, je le guette sans révéler ma présence. Cela me coûte parfois cher : trente nuits de guet avant de voir ma première loutre, six semaines de recherche en Espagne du Nord pour observer une demi-minute un loup au clair de lune. De même, dans une vie très unie, ma femme est restée elle-même, je suis d’autant plus enrichi que son caractère s’est conservé. J’ai aussi regardé vivre mes enfants et petits-enfants, me bornant à les protéger et guider dans la mesure du nécessaire.

La mort est retour à des structures relativement simples. Elle est nécessaire au renouvellement de la vie. Au printemps, la végétation neuve jaillit de la matière pourrie par l’hiver. Systole et diastole. Pourtant nous privilégions la vie sur la mort, la construction sur la destruction. La mort, dont je ne suis sans doute plus très loin, je l’accepte au nom de la vie qui doit se renouveler pour continuer. Je l’accepte parce que je veux avoir une forme, donc des limites. Pas plus que je ne m’offusque de ce qu’il y ait peu de distance entre mes pieds et ma tête, je ne prends ombrage d’une durée avant et après moi. Je l’accepte parce que je suis un adorateur de la vie, non de la mort. Parce que la vie n’est pas que succession et effacement mais qu’elle crée un être intemporel, la mémoire. Saint-Augustin a dit : être un instant en possession de la plénitude de soi-même, c’est ça, l’éternité. De la plénitude de soi-même, de sa structure.

Un jour, le gauchisme s’en prendra, dans son désir d’effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclairci. Michel Bosquet n’aura plus besoin de se demander, tout au long d’un livre intitulé « Écologie et liberté », si la protection de la nature est de bon gauchisme.

Pour ma part, et ce n’est ni de gauche, ni de droite, je continue à m’enchanter des formes, de l’infinie, de l’infinie diversité des espèces, de la nature.

On pourrait me traiter de touche-à-tout. Aussi bien, me taxer de monomanie, d’obsession. Toutes mes réflexions tournent autour du refus de certaines « libertés » et surtout, de la facilité.

Chercher la résistance, c’est mon réflexe fondamental. Sans doute à cause d’une éducation qui dose judicieusement une grande liberté et une chaude protection. Peu d’hommes peut-être, ont eu une expérience aussi concrète de la liberté et de la discipline volontaire qui en est le corollaire obligé.

L’existence est tension entre des contraires aussi irréductibles qu’indissolubles. Et puisque nous parlons tension, la comparaison avec l’électricité est légitime. Pour qu’un appareil électrique fonctionne, il doit être isolé où il faut. Aussi ne suis-je pas pour la morale du court-circuit généralisé.

J’entendais un psychiatre (nommé Israël) déclarer qu’érotisme et génitalité sont aujourd’hui totalement séparés et qu’on pouvait très bien avoir toutes les expériences sexuelles possibles et en principe chaque fois différentes. C’est magnifier ce qu’on réprouvait sous le nom de perversions, de débauche. De tels gens sont les fossoyeurs de l’érotisme car notre organisme se fatigue vite de nous donner des plaisirs que ne vérifie, ne nourrit pas une fonction vitale ou, pour le moins qui ne sont pas étroitement liés à toutes nos autres impulsions.

Et si l’on remarquait que dans mon vertuisme, je suis un jouisseur qui soigne son plaisir, je ne dirais pas non.

Grâce à ce que nous nommons avec beaucoup de gratitude les imperfections de la matière, inertie, frottement, le monde court après un équilibre déjà dépassé lorsqu’il est atteint ; ainsi se perpétuent le mouvement et la vie. Si toutes les influences de tous les objets pouvaient s’échanger instantanément et sans résistance, le monde s’aplatirait, s’anéantirait, par un effet de vases communicants, en une parfaite entropie.

L’ignorance est un de ces bienheureux obstacles. On parle beaucoup des facultés paranormales, on les explique par les recherches de la physique les plus avancées. Je n’ai pas qualité pour  juger de leur réalité. Ce que je sais, c’est qu’elles seraient, la plupart du temps, néfastes.

Ce qui demande explication, ce n’est pas tant la télépathie que le fait que nous puissions penser côte-à-côte sans nous perturber. Beaucoup de facultés paranormales pourraient bien être un simple défaut d’isolation, un de leurs thuriféraires avançait qu’elles sont généralement le fait de gens « assez fortement perturbés ».

L’idéal informatique, rêvant d’un ordinateur tout-puissant et instantané, est, à la limite, suicidaire, et je ne suis pas sûr que le cerveau humain n’ait pas déjà passé les bornes…

Il est sans doute très bon, nécessaire, que nous ne connaissions pas l’avenir. Nous ne nous définissons, nous n’existons que par nos limites. Je ne suis pas non plus partisan de la connaissance court-circuit. Si j’aime tant la nature, c’est qu’elle est une immense structure où tout est étroitement lié mais distinct, où tout est à sa place. Il faut rester à la sienne.

Beaucoup d’hommes mourront d’avoir voulu se mettre à la place de Dieu.

Puisque mon dernier livre est consacré (en collaboration avec mes sœurs et mon fils) à mes parents, je dirais que je n’ai jamais été jeune (c’est sans doute pourquoi je ne vieillis pas trop vite). Bien sûr, j’ai eu quinze et vingt ans comme tout le monde mais je n’ai jamais pensé faire de ce caractère éminemment transitoire, le fond de ma personnalité. « « Quand on se sent jeune, disait Jules Renard, c’est le commencement de la décrépitude. Le culte de la jeunesse est un sentiment de vieux, et de vieux qui ont mal vécu. La vraie jeunesse aspire à mourir : il y a trop de fruits secs. »

Je me suis toujours senti plus près d’un homme mûr qui s’intéressait à la nature que d’un jeune de mon âge passionné de football. J’ai aimé avoir des amis plus âgés que moi : ça devient difficile.

La solidarité verticale, celle de la lignée, source d’originalité, a toujours primé pour moi l’horizontale, celle des contemporains, facteur de conformisme. Je suivais assez volontiers les conseils de mes parents. Obéir à d’autres qu’eux me semblait affreusement humiliant. Je me sentais fort, avec mon père, contre la société.

Comme je suis né libre, j’ai toujours eu le vertige de l’inconsistance du n’importe quoi, du dégonflement dans la facilité. J’ai cherché la résistance : la fille la plus inaccessible de l’école d’art, les matières dures, la nature la plus insoumise rendue par le métier le plus strict.

La plupart des libertaires actuels sont des esclaves dont le maître est mort. Il y a un véritable réflexe d’effacement des structures ressenties comme oppressives et ce réflexe tient lieu de jugement. Attitude d’enfants gâtés, comblés presqu’au dégoût, surprotégés, auxquels on épargne l’effort (voyez le baguet et le monte-pente). Pourtant, tant qu’il s’agira de se tenir debout ou même à plat-ventre, il faudra des structures au moins pour résister à la pesanteur.

La mort est nécessaire à la vie. Sans elle, la reproduction et l’amour n’auraient pas de sens, ne seraient même pas possibles. Ce n’est pas payer trop cher. La balance est exacte : une vie pour une mort, pas plus.

Un couple de renards a, disons, quatre petits. Cela fait six renards au printemps, qui doivent être ramenés à deux au printemps suivant. L’espérance de vie du renard est d’une année et demie. Pas besoin de marquer des renards, de les coupler. Le taux de mortalité d’une espèce peut être déduit de son taux de reproduction.

C’est l’expansion colonialiste de l’espèce humaine sur les autres (la révolution néolithique), de notre civilisation sur les autres, qui nous ont habitués à considérer l’expansion comme le cas normal, à tort.

Si même nous mettions en culture tous les espaces disponibles, comme voudraient certains pour nourrir vingt milliards d’hommes, c’est-à-dire, si nous détruisions ou réduisions en esclavage toutes les autres formes de vie (à supposer que ce soit possible) nous n’aurions fait que remettre de quelques générations le retour à la norme implacable : une vie pour une mort, en aggravant la catastrophe correctrice.

La mort ramène la matière vivante à des structures plus simples. En un monde pléthorique, où la tuberculose n’en tue plus, il est peut-être bon que des jeunes aient pour bannière la drogue et l’homosexualité, que la Commission fédérale des Beaux-arts subventionne la destruction de l’art. Ces sacrifiés volontaires, ces anges de l’enfer, on devrait les vêtir de blanc, les accompagner de pieux cantiques. La multiplication des désastres inhabituels et individuels rendra peut-être inutile une catastrophe généralisée. La drogue nous évitera peut-être la guerre.

Si je suis incapable d’illusion, je ne suis tout de même pas un méchant homme. Je préférerais la sagesse à la fureur, même sacrée. Le respect de l’autre est le seul renoncement qui ne soit pas une défaite, l’amour de la nature, la seule motivation qui soit une conquête.


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