Extrait remanié de The Great Flattening: How Everything Is Being Taken, un livre à paraître de Colin Todhunter sur les enclosures, le lieu et l’autonomie.
Dans le village côtier cornouaillais de Polperro, durant la première moitié du XXe siècle, l’odeur du port était inévitable. Elle transportait des senteurs de poisson à divers stades de décomposition et de préparation.
L’odeur circulait dans les ruelles, montait les marches de pierre et pénétrait dans les embrasures des portes. Elle se mêlait aux cordages, au bois détrempé et aux résidus du travail incrustés jusque dans les surfaces mêmes du quai.
Aussi photogénique que le port ait pu paraître à l’époque, il constituait un point de contact rugueux entre la mer et le village. C’est là que l’on pêchait, vidait, réparait et vendait le poisson, dans un lieu visible de tous. La vie était dure et les risques immédiats. Un changement de vent ou une mauvaise pêche avait des conséquences qu’on ne pouvait différer.
Aujourd’hui, si vous visitez le village (et d’autres semblables), les murs, les cales et les ruelles étroites subsistent, mais les activités et la palette sensorielle se sont rétrécies. Ce qui demeure est soigneusement aménagé pour le tourisme de masse.
Outre les attributs habituels associés à l’économie touristique, cela se voit dans les systèmes de croyances. À Polperro, le passage d’une croyance authentique aux piskies (lutins) à leur statut actuel de souvenirs brillants et d’aimants pour réfrigérateur accompagne la transformation du village, passé d’une société laborieuse autonome à un lieu remodelé pour les visiteurs.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les piskies constituaient une réalité pratique. Les habitants ne les voyaient pas comme des icônes magiques. C’étaient des êtres terrestres, marqués par les intempéries, qui expliquaient pourquoi un bateau pouvait échouer ou pourquoi le chemin du retour devenait soudainement confus dans l’obscurité. Ils représentaient le danger et l’imprévisibilité d’une vie vécue au bord de la mer.
Pour un pêcheur de 1850, un piskie était une manière d’incarner les forces incertaines capables de ruiner le travail d’une vie en une seule nuit. Cette peur avait une fonction, car elle maintenait la communauté liée au rythme de la vie quotidienne et à la dure réalité du littoral.
Peu à peu, cependant, le piskie fut privé de ses crocs. Lorsque les artistes et les voyageurs arrivèrent à la fin du XIXe siècle, ils transformèrent une vérité locale sérieuse en une curiosité folklorique destinée au divertissement. Une fois disparue la pression quotidienne du travail portuaire, la fonction originelle du piskie disparut avec elle. La figure fut reconstruite sous forme d’objet en plastique souriant vendu à des gens sans aucun lien avec le passé difficile du village.
Cette transformation suit une séquence que l’on observe partout dans le monde. D’abord vient l’attention extérieure : peintres, acteurs, écrivains et voyageurs arrivent et redéfinissent l’idée du village à travers son « caractère », sa continuité ou sa « tradition ». Le village commence à être compris selon l’apparence qu’il offre à ceux qui viennent de l’extérieur, plutôt qu’en fonction de son rôle pour ceux qui y vivent.
Finalement, l’économie se tourne entièrement vers l’extérieur. Les revenus deviennent liés à une demande externe, qui fluctue selon la mode plutôt qu’en fonction de la production locale. C’est une forme d’enclosure sans barrières physiques. L’exclusion se construit par l’accessibilité financière (restaurants et hôtels coûteux) et par les systèmes d’attribution (moins d’habitants locaux et davantage de locations de vacances).
À mesure que les logements basculent vers une occupation intermittente ou des locations de courte durée, le village n’est plus structuré autour des gens qui assuraient sa continuité quotidienne. Les rues autrefois habitées toute l’année deviennent partiellement vides hors saison. Le village persiste comme forme, mais sa logique interne est désormais produite ailleurs.
Ce phénomène n’est pas propre à la Cornouailles. Des Highlands écossais à la côte galloise et aux landes du Yorkshire, nous assistons à un « aplatissement ». Des villages différents, façonnés par des histoires du travail profondément distinctes, commencent à converger. Les histoires agricoles, industrielles et maritimes deviennent secondaires face à une exigence commune de ce que signifie être un « village » dans un monde globalisé où le « local » a été déplacé.
L’enclosure opère par remplacement des fonctions, et l’« aplatissement » (l’homogénéisation) opère par répétition de ce qui reste visible après ce remplacement. Le village gentrifié demeure ouvert (si vous pouvez vous permettre d’y séjourner), mais son usage est déterminé par les besoins d’un capital privé situé ailleurs et par les plateformes numériques qui gèrent une population transitoire.
Les rues de Polperro suivent encore leurs tracés ancestraux. La forme visuelle demeure forte. Mais le lien entre ces formes et les activités qui les ont façonnées s’est affaibli. Il est désormais possible de séjourner dans le village sans jamais entrer en contact avec les systèmes qui le faisaient vivre.
Le quai est relativement silencieux et l’environnement est mis en scène. Le « local » est devenu un fantôme dans sa propre maison.
Colin Todhunter est spécialisé dans les questions d’alimentation, d’agriculture et de développement et est chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation à Montréal. Ses ouvrages en libre accès sur le système alimentaire mondial sont accessibles via Figshare (sans obligation d’inscription ou de création de compte).
Texte original publié le 16 mai 2026 : https://off-guardian.org/2026/05/16/the-haunted-village-the-local-has-become-a-ghost-in-its-own-home/