Rob Lewis
En défense de la « Nature »

Les peuples autochtones ne se sont pas séparés du monde plus vaste comme nous l’avons fait. Ils n’ont pas créé de hiérarchies plaçant les humains au sommet et le reste de la création en dessous. En effet, les peuples autochtones ont tendance à se considérer comme le « petit frère » des êtres et des modes de vie plus anciens et mieux établis qui les entourent. De plus, puisqu’ils ne se sont pas séparés de leurs paysages, il n’existe pour eux aucun « au-delà de la civilisation ou de la société humaine » vers lequel pointer. Des mots comme « nature » ou « wilderness » n’ont tout simplement pas de sens pour des personnes pleinement intégrées au flux et au mouvement du tout.

Comme son sujet, ce mot est sous-estimé.

Que la nature ait besoin d’être défendue de nos jours va de soi, mais j’écris ici plus précisément à propos du mot lui-même : « nature », qui a récemment subi pas mal d’attaques. On le qualifie de « mot séparateur » et on lui reproche de créer une division artificielle entre l’humain et le non-humain. Et puisqu’il nous vient de la vieille Europe, il est également soupçonné d’être dépassé, vestige fantaisiste d’un autre âge et empreint d’eurocentrisme.

Toutes ces possibilités existent à des degrés divers, mais j’ai toujours aimé le mot « nature ». J’aime le prononcer. J’aime ce ure final, sa saveur profonde et terreuse. Et quelque chose en moi lui fait implicitement confiance. Sur la page, il confère une certaine dignité aux mots qui l’entourent et semble parler de son sujet aussi bien qu’un mot puisse le faire. Bien sûr, il n’est pas parfait. Au bout du compte, comme tous les mots, il ne peut être qu’un symbole, jamais la chose elle-même.

Et oui, c’est un vieux mot, mais c’est là sa force. Si l’on remonte à sa racine proto-indo-européenne, « gene », à l’aide de l’Online Etymological Dictionary, on arrive à l’idée de « donner naissance, engendrer ». Son sens originel est procréatif, émergent, et se retrouve plus tard dans le verbe latin médiéval nasci, qui signifie « naître ». Cette racine a donné des mots comme « natal », « nativité » — et « natura » : cours des choses ; caractère naturel, constitution, qualité ; l’univers. En ancien français, « natura » est devenu « nature » : être, principe de vie ; caractère, essence. Puis, au cours du XIVe siècle, le mot fut défini de diverses façons : les forces ou processus du monde matériel ; ce qui produit les êtres vivants et maintient l’ordre ; la création.

Jusqu’ici, rien dans le mot ne semble séparer les humains de la nature. Les définitions sont vastes et universelles — constitution, principe de vie, univers, essence, cours des choses. En effet, à cette époque apparaît également le concept de « nature humaine » : qualités essentielles, constitution inhérente, disposition innée. La nature est aussi dans l’humain, et pas simplement ajoutée à lui : elle lui est essentielle, inhérente et innée.

La séparation viendra plus tard, au XVIe siècle, avec les débuts de la révolution scientifique. L’ancien sentiment médiéval de sacralité qui enveloppait la nature fut dépouillé, et celle-ci fut redéfinie selon des critères strictement objectifs, comme une machine que l’on pouvait démonter, comprendre et utiliser à des fins humaines. Dans ce nouvel univers d’horlogerie, tout devint rouage sauf nous, et, au milieu des années 1660, le sens de « nature » s’était déplacé vers : le monde matériel au-delà de la civilisation ou de la société humaine ; un état originel, sauvage, non domestiqué.

On sent la chute de statut. Le langage change lui aussi, passant d’une sympathie teintée d’émerveillement à un ton plus sec et presque accusateur. Là où la « nature » possédait autrefois les qualités mystérieuses de l’essence et portait en elle le principe de vie, elle se trouvait désormais réduite au seul matériel, existant principalement en relation avec nous : au-delà de la civilisation ou de la société humaine.

Cette mise à distance s’est poursuivie. Aujourd’hui, l’Oxford English Dictionary définit la « nature » comme : l’ensemble des phénomènes du monde physique ; en particulier les plantes, les animaux et les autres caractéristiques et produits de la Terre elle-même, par opposition aux humains et à leurs créations. Le Cambridge Dictionary : tous les animaux, plantes, roches, etc., du monde ainsi que toutes les caractéristiques, forces et processus qui se produisent ou existent indépendamment des êtres humains. Le Merriam-Webster Dictionary : le monde extérieur dans son intégralité. (Remarquez le mot extérieur.) Dictionary.com : le monde matériel, notamment en tant qu’il entoure l’humanité et existe indépendamment des activités humaines.

Je suis particulièrement frappé par la définition de l’Oxford English Dictionary, où des entités biologiques, telles que les plantes et les animaux, sont décrites comme des phénomènes du monde physique. C’est une subtile inflexion du langage, mais elle a des implications profondes, car elle place la vie dans un cadre purement physique, suggérant même à notre époque, alors que la science en sait tellement plus, que les êtres vivants sont semblables à des machines, dépourvues de sensibilité, d’initiative ou d’autonomie.

Comme nous le voyons, ce n’est pas le mot « nature » qui sépare l’humain du non-humain ; c’est nous qui opérons cette séparation, puis qui la faisons porter au mot. Mais ce qu’il y a de beau avec les mots, c’est que leur sens est fluide. De même que la science et la modernité ont séparé les humains et la nature en catégories distinctes, nous pouvons les réunir à nouveau. Il nous suffit d’autres mots.

Qu’en est-il de « l’environnement » ?

Pour toutes les raisons qui me font aimer le mot « nature » — son son et sa saveur en bouche, son effet sur les mots qui l’entourent, sa profondeur historique et sa capacité à parler pour son sujet —, je n’aime pas l’expression « l’environnement ». Lorsqu’on la prononce, elle possède une qualité mince et fade et, au lieu d’ennoblir les mots qui l’entourent, elle tend à les aplatir dans un contexte politique.

Introduit au début du XXe siècle, « l’environnement » est une expression véritablement moderne, destinée à fournir un substitut plus scientifique à l’ancien terme « nature », avec ses qualités sacrales et ses implications. Certes, elle possède une tonalité plus contemporaine, mais, malgré tous ses efforts, « l’environnement » ne parvient pas à parler pour son sujet. Son sens est trop limité à une perspective technocratique. Il ne contient pas, du moins pour moi, « l’univers », ni l’idée de « naître », sans parler des innombrables particularités : le velours d’un bois d’élan, le son d’un pic frappant un tronc en décomposition, les baies rouge écarlate qu’un sorbier produit à l’automne. Toutes ces choses apparaissent pourtant tout naturellement à l’intérieur du mot « nature ».

La perspective autochtone

J’ai utilisé le « nous » de majesté, comme si ces observations s’adressaient à chacun de nous, et pour la plupart des locuteurs anglophones au sein de cette culture désormais mondiale, c’est généralement le cas. Une exception se présente toutefois avec les peuples autochtones, dont les langues, bien que chacune soit unique, diffèrent dans l’ensemble profondément de l’anglais moderne. L’anglais est une langue fondée sur les noms, qui définit le monde comme une collection de choses. Les langues autochtones, en revanche, telles que le lakhotiyapi parlé par les Lakotas, sont fondées sur les verbes et considèrent le monde comme un flux d’événements, de changements et de mouvements, de relations et d’esprit. Elles, ainsi que la plupart des peuples autochtones, n’ont pas besoin des noms de la même manière que nous.

Plus important encore, les peuples autochtones ne se sont pas séparés du monde plus vaste comme nous l’avons fait. Ils n’ont pas créé de hiérarchies plaçant les humains au sommet et le reste de la création en dessous. En effet, les peuples autochtones ont tendance à se considérer comme le « petit frère » des êtres et des modes de vie plus anciens et mieux établis qui les entourent. De plus, puisqu’ils ne se sont pas séparés de leurs paysages, il n’existe pour eux aucun « au-delà de la civilisation ou de la société humaine » vers lequel pointer. Des mots comme « nature » ou « wilderness » n’ont tout simplement pas de sens pour des personnes pleinement intégrées au flux et au mouvement du tout.

Nos cartes mentales du sens sont dessinées avec des mots

Peut-être la leçon pour le reste d’entre nous est-elle qu’en plus de redéfinir la « nature » de manière à inclure les humains, nous devrions élargir son sens pour y inclure le flux et le mouvement, l’énergie et l’esprit. Et si l’on revient au sens originel de « nature », on y trouve déjà quelque chose de cet ordre. Pensez à nasci, « naître » ; à natura : « cours des choses ».

« Nature » peut porter ces significations. C’est un mot d’une ampleur remarquable, un tout des touts, capable de contenir des choses aussi vastes que l’univers et aussi minuscules qu’une graine de pavot. Y entrent les montagnes et la photosynthèse, les rivières et la naissance, les forêts et les poissons, la croissance et la décomposition, le chant, la vision, le sommeil et l’éveil. Y entre aussi l’arbre de la vie, incluant cette branche particulière étiquetée « hominidés ». Et puisque toutes ces choses changent et se transforment sans cesse, elles sont aussi des histoires, des événements. La « nature » peut alors être envisagée comme l’histoire de toutes les histoires, le grand événement à l’intérieur duquel nous vivons.

Une dernière remarque sur « nature ». Contrairement à « l’environnement » et au « climat », elle n’a pas encore été réduite à des termes idéologiques et signifie encore à peu près la même chose pour la plupart des gens. Et bien que, comme la beauté, elle soit difficile à définir, elle peut être ressentie. Ce ressenti est une résonance, une résonance avec quelque chose que nous percevons généralement comme bon. Et non seulement bon, mais digne de confiance. La nature est aussi ce qui ne ment pas. Nous pourrions la considérer comme la substance de la vérité, ce qui, à l’ère de l’IA, n’est pas une petite chose. Peut-être est-ce tout. Peut-être est-ce là que nous commençons.

Texte original publié le 16 juin 2026 : https://theclimateaccordingtolife.substack.com/p/in-defense-of-nature