Martin Ratte
La séparation

Se sentir séparé des gens se traduit souvent par une souffrance très intense. Cette souffrance est appelée « solitude ». Pourquoi se sentir séparé des autres nous fait-il souffrir (ou nous fait-il vivre de la solitude) ? Cette absence de lien avec autrui est souffrante parce que nous avons été conditionnés à avoir besoin des autres. Dès nos premières heures dans ce monde, notre existence a dépendu des autres. Les autres ont donc gagné à nos yeux une importance immense. Il est donc normal que si nous nous sentons séparés d’eux, nous en souffrions ; autrement dit, que nous vivions de la solitude. Résoudre le problème de la séparation est donc important. Cela nous permettrait notamment de dépasser notre solitude.

Beaucoup de gens se sentent séparés des autres. Ce sentiment de séparation survient souvent si nous sommes seuls depuis un certain temps. Pourtant, j’ai l’intime conviction que nous pouvons être seuls depuis longtemps et néanmoins nous sentir reliés à l’humanité. Seulement voilà : qui, tout en étant seul, vit cette intimité avec l’humanité? Très peu de gens. En fait, pour la plupart d’entre nous, nous sommes séparés des gens même en leur présence. En leur compagnie, bien sûr, nous pouvons oublier cette séparation, mais elle est toujours là, dans nos esprits. Est-il préférable d’oublier notre séparation en sortant avec des gens plutôt que de la vivre de front? À mon avis, l’oublier lui donne de la force et lui permet de grandir. De plus, en faisant face à notre séparation, il devient possible de rejoindre autrui et, par le fait même, de la dépasser. Ce sont ces idées ainsi que quelques autres que je compte expliciter et défendre dans ce texte.

Réflexions générales autour de la séparation

Dans ce texte, lorsque je parle d’une personne en état de séparation, je me réfère à une personne qui ne se sent pas reliée à ses frères et sœurs humains et pour qui les autres, incluant ses proches, ont quasiment valeur d’étrangers.

Se sentir séparé des gens se traduit souvent par une souffrance très intense. Cette souffrance est appelée « solitude ». Pourquoi se sentir séparé des autres nous fait-il souffrir (ou nous fait-il vivre de la solitude)? Cette absence de lien avec autrui est souffrante parce que nous avons été conditionnés à avoir besoin des autres. Dès nos premières heures dans ce monde, notre existence a dépendu des autres. Les autres ont donc gagné à nos yeux une importance immense. Il est donc normal que si nous nous sentons séparés d’eux, nous en souffrions; autrement dit, que nous vivions de la solitude. Résoudre le problème de la séparation est donc important. Cela nous permettrait notamment de dépasser notre solitude.

Mais pourquoi sommes-nous ainsi séparés des gens? Parce que nous sommes foncièrement égoïstes. En effet, si je ne pense qu’à moi, je ne suis pas véritablement relié aux autres, j’en suis bien plutôt séparé.

Ainsi, j’explique notre séparation par notre attitude égocentrique. À propos de cet égocentrisme, j’avance même ceci : cet égocentrisme fait partie de notre nature, de notre essence. Du même coup, notre état de séparation fait aussi partie de notre nature, puisque cette séparation découle directement de notre égocentrisme.

Vous nierez peut-être cette idée que nous sommes fondamentalement et inévitablement égocentrique. La défense de cette idée inconfortable mériterait plusieurs pages. Je me contenterai de l’argument suivant.

Si je ne m’abuse, Ramana Maharshi a affirmé que le moi n’était qu’une pensée, la pensée « Je » ou « moi ». J’adhère complètement à cette perspective. Plutôt que d’essayer de défendre cette vision du moi, ce qui pourrait me prendre un temps considérable, je tiendrai pour acquis qu’elle est véridique et me contenterai de vous poser la question suivante : Si le moi n’est qu’une pensée, la pensée « Je », dans quelle condition le moi apparaît-il dans l’esprit? Je pourrais reformuler cette question ainsi : Dans quelles conditions la pensée « Je » ou « moi » apparaît-elle dans l’esprit? À mon avis, elle se présente dans l’esprit lorsque l’esprit est concerné par ce mot ou cette pensée; autrement dit, lorsqu’il est concerné par le moi. Donc, quand le moi apparaît, il est toujours question de lui. En fait, le moi pourra être associé à autre chose que lui-même, mais seulement dans la mesure où cela le concerne. Ne s’agit-il pas là d’une forme d’égocentrisme?

Mon argument pourrait ne pas vous avoir convaincu, car vous vous dites peut-être que certes, quand le moi apparaît, il est question du moi, mais vous ajouteriez que le moi qui apparaît ainsi pourrait bien être un moi qui s’intéresse vraiment aux autres? Je ne le crois pas. Penser à autrui – vraiment à autrui – c’est lui donner toute la place. Autrement, quand il s’agit de penser à autrui plutôt qu’à soi, il n’est pas question du moi. Dans ce contexte, le mot « Je » ou « moi » disparaît littéralement de l’esprit. Autrement dit, vraiment penser à autrui, c’est vraiment disparaître, c’est disparaître en tant que moi. Vous comprenez alors que le moi, cette pensée « Je », ne peut pas s’associer à une pensée pour autrui, c’est-à-dire penser à autrui de manière telle que cet autrui soit tout ce qui importe (et non pas moi-même). Cela est pourtant requis pour que l’égocentrisme soit dépassé.

Je me permets donc de le répéter : notre nature – la nature de notre moi – est d’être égocentrique. Nous pouvons alors répéter ce que nous avons dit plus haut : l’état de séparation fait partie de notre nature parce que cet état découle directement de cet égocentrisme et que ce dernier, après nos dernières réflexions, s’est révélé être vraiment constitutif de notre nature – de la nature de notre moi.

Une fuite bien vaine

Les gens sortent, vont voir du monde, s’adonnent à des activités humanitaires, etc. Dans ces rapports sociaux, ils ont l’impression d’être en relation avec les gens, de ne plus en être séparés. Pourtant, même entouré de tous ces gens, ils demeurent seuls, séparés de tous – peut-être même ne l’ont-ils jamais été autant.

Pourquoi êtes-vous encore séparé des gens alors que vous êtes parmi eux? Parce que vous cherchez leur compagnie uniquement pour éloigner votre solitude (votre souffrance d’être séparé), si bien que vous allez vers eux d’abord pour vous-même. En pensant constamment à vous et prioritairement à vous, vous ne pouvez pas établir de liens réels avec les autres. Vous demeurez séparé d’eux.

J’ai affirmé plus haut que vous n’étiez jamais aussi séparé des gens qu’en étant entouré d’eux. Cette affirmation demande une explication.

Comment faire pour se sentir avec les gens? Il faut entrer en contact avec sa propre humanité. En entrant en contact avec votre humanité, vous êtes avec les gens, puisqu’ils partagent aussi cette humanité. Plus précisément, en rejoignant votre humanité, vous prenez fortement conscience que vous êtes le monde, que vous n’êtes pas différent de vos frères et sœurs humains. Or, en vous sentant le monde, en ne vous sentant pas différent de vos semblables, vous ne pouvez que vous sentir relié à eux. Donc, plus vous êtes éloigné de votre humanité, plus vous êtes séparés des gens. Or, quand vous courez après la compagnie des gens, vous n’êtes jamais aussi éloigné de votre humanité. Pour le comprendre, rappelons d’abord que notre humanité consiste à vivre en étant séparé. Donc, pour rejoindre mon humanité, je dois entrer en contact avec mon état de séparation, certainement pas le fuir. Vous comprenez alors pourquoi la personne qui recherche constamment les mondanités n’est jamais aussi éloignée de son humanité. À travers ces sorties aux musées ou en boîte de nuit, elle fait tout pour fuir sa séparation – son humanité!

Comment contacter ou accueillir mon état d’individu séparé? Il faut que je cesse de le rejeter. Qu’est-ce qui fait que je le rejette? Je le rejette parce que je souhaite ou désire être avec les gens. Ainsi, pour cesser de le rejeter, il faut lâcher prise sur cet espoir d’être avec les gens. Lâcher prise sur ce désir est immensément difficile. Rappelez-vous de notre discussion un peu plus tôt, où nous disions que nous avons appris, dès notre plus tendre enfance, à tenir pour important les autres. Mais si vous réussissez vraiment à lâcher prise sur cet espoir d’être avec les autres, tout devient possible. N’ayant plus cet espoir en tête, n’étant plus accroché à lui, vous ferez face à votre réalité de personne séparée. Vous vous déposerez alors en cette condition. Contrairement à ce que vous pensez peut-être, votre séparation, lorsque vous vous déposez en elle, n’a rien de terrible. Ce qui la rend terrible, c’est précisément le fait de la fuir et de la rejeter à l’aune du désir d’être avec les gens. C’est alors que vous souffrez de solitude. En vous déposant calmement en cette condition de personne séparée, vous renouerez avec votre condition humaine. Vous vous sentirez intimement relié à l’humain. Dans ces conditions, vous ne serez plus séparé. Au contraire, vous vous sentirez très proche des gens, même si les plus grandes distances vous en séparent.

Un fruit remarquable : l’autonomie

Ne plus souffrir de sa séparation – autrement dit, ne plus éprouver de la solitude – s’accompagne de bienfaits extraordinaires. L’un des plus remarquables est celui-ci: ne plus souffrir de son état de personne séparée se traduit par une très grande autonomie intérieure. Ce n’est pas difficile à comprendre. Notre dépendance intérieure face aux gens est ce qui nous empêche d’être autonome intérieurement. Or, nous sommes dépendants d’autrui parce que nous souffrons de notre état de séparation. La personne qui souffre du fait d’être séparé des gens a l’impression que sans les autres sa vie est insupportable, si bien qu’elle dépend effectivement de ces « autres ». Par conséquent, comme je le disais, ne pas souffrir de séparation, ou autrement se libérer de sa solitude, se traduit par une autonomie intérieure.

En fait, cette dernière conclusion, que la fin de la solitude (la fin de la souffrance liée à la séparation) implique l’apparition d’autonomie, ne devrait pas nous surprendre. Plus tôt, nous avons dit que la fin de notre souffrance d’être séparé venait en lâchant prise sur notre espoir d’être avec les gens. Or, si nous cessons d’espérer la présence des gens, nous n’en dépendrons plus, ce qui implique que nous serons autonomes.

Cette autonomie de chacun ne signifiera pas que chacun ira de son côté sans tenir compte des autres. Au contraire, nous avons vu que cette autonomie est le fruit d’un sentiment d’unité avec les gens. Cette autonomie rendra donc possibles de véritables relations avec les gens, pas des relations dans lesquelles chacun n’est intéressé que par lui-même. Une société humaine pourra enfin voir le jour. De l’autonomie de chacun naîtra la cohésion de tous.

En conclusion, résumons ce qui a été dit dans ce texte. Nous avons vu que notre séparation naît de notre égocentrisme. En effet, égocentriques, nous ne pensons pas vraiment aux autres, d’où la séparation d’avec eux qui s’ensuit. De ce sentiment de séparation, il en découle de la solitude, si la personne est aussi attachée à l’idée d’être avec les gens. Pour se libérer de ce sentiment de séparation, il faut l’accueillir, pas le fuir. Pour l’accueillir, il faut lâcher prise sur notre désir d’être avec les gens. Ensuite, en l’accueillant, j’accueille ce qui est essentiellement humain en moi. En accueillant ce qui fait mon humanité, je ne me sens plus séparé des autres humains. Étrangement, c’est en accueillant ma séparation qu’elle est transcendée et que je rejoins l’autre. Nous pourrions également dire ceci : en accueillant mon essence ou ma nature, je la dépasse. Enfin, nous avons vu que transcender notre solitude – la souffrance de se sentir séparé des autres – fait émerger un esprit d’autonomie. En effet, transcender notre solitude, cela implique de ne plus nous préoccuper des autres, de sorte que nous ne dépendons plus d’eux. Enfin, cette autonomie ne signifie pas que chacun fera son affaire de son côté sans tenir compte des autres. Comme cette autonomie est le fruit de la prise de conscience que chacun est le monde, cette autonomie vient avec un sentiment d’unité avec le monde, si bien que loin d’être aveugle à l’autre, chacun se sent solidaire de tous. Cette solidarité est le fruit d’un sentiment d’unité avec les humains. Or, se sentir uni aux humains, n’est-ce pas cela les aimer? J’en ai bien l’impression. Ainsi, sans grande surprise, dépasser notre séparation est une ouverture sur l’amour.