Nos problèmes sont variés. Certains sont d’ordre mathématique, d’autres relèvent de la philosophie, de l’administration, etc. À chacun de ces types de problème correspond habituellement une intelligence particulière. Ces intelligences ont pour fonction de résoudre les problèmes qui leur correspondent. Ainsi, pour être résolus, les problèmes administratifs et les problèmes philosophiques font respectivement appel à une intelligence pratique et à une intelligence abstraite. Parmi ces différentes formes d’intelligences, il en existe une dont on parle de plus en plus : l’intelligence émotionnelle. De l’avis de plusieurs, dont beaucoup de psychologues, nous sommes plutôt « idiots » en matière d’émotions : nous ne savons pas comment résoudre les problèmes qu’elles nous posent. L’intelligence émotionnelle serait en mesure de pallier cette insuffisance. Cette intelligence ne consiste pas à refouler nos émotions, mais elle passe au contraire par leur acceptation. Cette acceptation crée un « espace » permettant d’agir, de réguler nos émotions, pour qu’elles ne nous paralysent plus ou qu’elles ne nous fassent plus commettre les pires bêtises. De toute évidence, l’intelligence émotionnelle n’est pas une mauvaise chose. Cependant, elle a ses limites. L’une d’elles est de ne pas complètement nous libérer de la souffrance associée à nos émotions. À mon avis, le seul moyen de dépasser le caractère pénible de nos émotions consiste non pas à essayer de nous en libérer, mais à les vivre directement, à les ressentir. L’intelligence émotionnelle est incapable de créer les conditions de ce ressenti. Dans ce texte, mon objectif premier n’est pas tant de vous parler de l’intelligence émotionnelle et de ses limites que de vous présenter cette manière de vivre où nos émotions sont ressenties directement. J’ai divisé cet article en trois parties. Dans la première, je présente très brièvement les caractéristiques de l’intelligence émotionnelle. Dans la seconde partie, j’expose ses limites. Dans la dernière partie, je discute enfin de notre capacité à ressentir directement nos émotions.
1. L’intelligence émotionnelle.
Selon les psychologues, une personne dotée d’une bonne intelligence émotionnelle sait accepter son émotion. En l’acceptant, la personne cesse d’y réagir impulsivement. En quelque sorte, une certaine « distance » entre elle et son émotion s’est alors instaurée. Grâce à cette distance, à cet « espace » intérieur, la personne n’est plus complètement désemparée et peut d’agir intelligemment : elle prend le temps de réguler son émotion, notamment en réévaluant la situation à l’origine de celle-ci. Par exemple, en réévaluant cette situation de manière moins dramatique, son émotion pourrait baisser d’intensité. Aussi, grâce à cet « espace » ouvert par l’acceptation de son émotion, cet individu pourra choisir de porter son attention sur autre chose, ce qui régulera encore une fois son émotion. Enfin, toujours grâce à cet espace, il pourra prendre le temps d’effectuer des exercices, comme méditer ou ralentir sa respiration, encore une fois pour diminuer l’intensité de son émotion. Illustrons tout cela à l’aide d’un exemple.
Supposons que je pense à mon examen de fin d’année à l’université. Cette idée provoque chez moi, et bien malgré moi, des pensées automatiques du genre : « C’est terrible, je vais échouer ! ». Ces pensées automatiques font surgir en moi de la peur. Cette peur peut me paralyser et me faire sombrer dans une boucle de rétroaction « positive » où peur et pensée se renforcent et s’emballent, ce qui n’aura rien de plaisant — au contraire ! Selon le courant de l’intelligence émotionnelle, la première chose à faire face à cette peur est de la reconnaître et de l’accepter, de se dire : « Voilà, Martin, tu as peur, c’est comme ça, accepte-le ». En acceptant cette peur, je me serai créé un « espace » pour réévaluer la situation à l’origine de cette peur : l’approche de mon examen. Ainsi, plutôt que d’évaluer mon examen de fin de session comme la promesse assurée d’un échec retentissant, je pourrai me dire qu’il s’agit là d’un défi de taille, mais néanmoins gérable. De cette façon, j’aurai régulé mon émotion et je devrais peu à peu me calmer. Si je n’arrive pas à réévaluer ma situation comme il le faudrait, le fait d’accepter mon émotion me donnera alors de l’espace pour détourner mon attention de l’examen et la porter sur autre chose. Ainsi, en pensant au souper à préparer plutôt qu’à cet examen, je pourrai me calmer. Enfin, pour me calmer, je pourrai aussi effectuer des exercices de respiration.
Voilà, il me semble, comment les adeptes de l’intelligence émotionnelle nous proposent d’entrer en relation avec nos émotions. Il s’agit d’abord de les reconnaître, puis de les accepter, et enfin de les réguler d’une façon ou d’une autre. À mon avis, cette perspective sur les émotions est limitée.
2. Les limites de l’intelligence émotionnelle.
Ma critique de l’intelligence émotionnelle est très simple et comporte deux volets. Premièrement, il est clair que cette intelligence ne résout pas en profondeur le problème posé par mon émotion. Pour vraiment résoudre ce problème, il faudrait que je change intérieurement, car mon esprit, c’est-à-dire la façon dont il est structuré, est le premier responsable de cette émotion. Autrement dit, pour résoudre mon problème émotionnel en profondeur, il faudrait que je change certains aspects de ma personnalité. Or, après avoir régulé mon émotion en essayant par exemple de modifier mon évaluation de la situation, je suis toujours le même, avec la même personnalité et les mêmes automatismes ancrés en moi.
Deuxièmement, en plus de ne pas nous changer intérieurement, de ne pas changer notre personnalité, cette intelligence émotionnelle est loin d’éliminer notre souffrance. Souvent, même lorsque nous l’avons acceptée, l’émotion demeure douloureuse. De plus, nous faisons énormément d’efforts pour nous accepter et pour essayer, à travers les différents processus de régulation, de diminuer cette émotion. Ces efforts sont pénibles, éprouvants. Bien sûr, il est préférable de faire ces efforts et de traverser ces difficultés que de s’engouffrer dans les affres d’une émotion négative hors de contrôle. Certes, mais il est possible d’entretenir avec nos émotions un rapport qui ne demande aucun effort et qui nous rend infiniment joyeux et vivants. J’aimerais vous parler de cette autre voie.
Une précision : cette autre façon d’entrer en relation avec nos émotions ne nous change pas intérieurement, en ce sens que notre personnalité reste la même. Vous pourriez penser que ceci discrédite cette nouvelle voie. Il n’en est rien. Notre personnalité ne cause aucun problème, quand bien même elle nous fait vivre des émotions dites « négatives ». En fait, dans ce nouveau rapport à nos émotions, celui dont j’aimerais vous entretenir, nos émotions ne sont jamais considérées comme négatives, elles sont tout simplement des expressions naturelles de la vie, et, comme telles, elles nous rendent vivants. Mais assez parlé, abordons cette autre voie !
3. Un nouveau rapport à ses émotions
Le rapport à vos émotions auquel je vous invite est très simple : je vous propose d’avoir un rapport réel à vos émotions, c’est-à-dire d’éprouver un vécu émotionnel dans lequel votre émotion se révèle réellement. Dans un tel vécu, la pensée n’intervient pas. Plus précisément, aucune pensée ou jugement ne vient s’interposer entre votre esprit et l’émotion. C’est que la pensée est toujours discordante à l’endroit du réel, et nous supposons désormais que cette relation à votre émotion est pleinement réelle — révélatrice de la réalité de votre émotion !
Qu’est-ce qui me fait dire ainsi que la pensée est source de distorsion ? La pensée est le fruit de nos connaissances, et nos connaissances sont le fruit de nos expériences, lesquelles sont dirigées par des intentions ; or, la direction donnée par une intention exclut d’autres directions, de sorte que l’expérience est toujours limitée et, donc, forcément biaisée. Il s’ensuit tout naturellement que les connaissances, puis la pensée, étant basées sur l’expérience, sont tout autant biaisées et donc source de distorsion.
Ici, soulignons au passage que l’acceptation dont parle l’intelligence émotionnelle ne correspond en rien à cette relation réelle avec l’émotion. Dans l’intelligence émotionnelle, on propose à la personne de se dire que son émotion est normale et qu’il est bon de la juger comme acceptable. L’acceptation de l’intelligence émotionnelle est donc faite de pensées et de jugements. Il ne peut en être autrement. Qu’est-ce qui me permet de l’affirmer ? L’intelligence émotionnelle maintient en place le moi ou l’ego. Plus précisément, dans l’intelligence émotionnelle, c’est moi — l’ego — qui m’accepte. Or, l’ego entre en relation avec les choses par le biais de pensées et de jugements.
Ainsi, une relation réelle à nos émotions, celle-là même que j’appelle de mes vœux, n’est pas médiatisée par des pensées. Il s’ensuit qu’aucun ego ne siège dans notre esprit à l’occasion de ce genre de vécu. Nous reconnaissons ici toute la difficulté qu’il y a à vivre une telle relation avec notre émotion. Comment se libérer de l’ego ? Nous ne discuterons pas de cela ici. En revanche, nous nous demanderons ceci : si aucun jugement ne médiatise ma relation avec mon émotion, comment comprendre un tel rapport à mon émotion ? Nous pouvons répondre très simplement à cette question : comme il n’y a rien, aucune pensée, qui s’interpose entre mon esprit et mon émotion, cette relation à mon émotion est directe. Ce rapport à mon émotion correspond donc à un ressenti de mon émotion, car il n’y a rien qui soit plus direct que le ressenti. Ici, attention, il ne faudrait pas confondre ce ressenti avec le « ressenti » qui résulte d’un acte de concentration sur mon émotion. Quand je me concentre sur mon émotion, j’oriente mon acte de concentration à partir d’une certaine idée de mon émotion. La concentration est donc fonction d’une pensée, d’une idée. Or, nous disions un peu plus haut que la pensée introduit une distorsion par rapport au réel. La concentration portée à mon émotion est donc imparfaite ou discordante par rapport à ce qu’est en réalité mon émotion. De toute évidence, le ressenti de mon émotion, celui-là dont nous parlons depuis quelque temps n’est pas un acte de concentration.
Aussi, ce ressenti de mes émotions ne « m’enferme » pas dans mes émotions. Bien plutôt, ce ressenti m’ouvre sur le monde. Tout d’abord, en ressentant directement mes émotions, je ne réagis pas à elles par des pensées. En effet, ressentir ses émotions implique de s’y déposer, et non d’y réagir. Habituellement, comment réagissons-nous à nos émotions ? Nous y réagissons en pensant au monde. C’est qu’en pensant au monde et en agissant en lui, nous espérons agir sur nos émotions. Par exemple, en pensant que ma copine va peut-être me revenir, je compte diminuer ma tristesse. Ainsi, en ressentant mes émotions plutôt que d’y réagir, je ne pense plus au monde, je ne le juge plus. En ne le jugeant plus, j’entre dans une relation directe avec lui. Autrement dit, je le ressens. Le monde est désormais grand ouvert à ma sensibilité, tout cela parce que j’ai ressenti mon émotion.
Il ne faudrait pas croire non plus qu’en ressentant si intimement nos émotions, nous n’agirons dans le monde qu’en fonction de celles-ci. Non, en ressentant nos émotions de la sorte, nous n’y réagissons plus. N’y réagissant plus, notre esprit ne dépend plus d’elles. Nous agissons alors librement. Mais en vérité, je ne suis pas si certain que ce ressenti de nos émotions nous rende vraiment libres. Peut-être nous laissons-nous plutôt porter par le courant de vie qui nous traverse alors.
Donc, dans la perspective proposée, celle du ressenti direct, il ne s’agit pas de nous changer intérieurement, de changer notre personnalité, mais de vivre très intensément chacune de nos émotions, toutes issues de cette personnalité. Mais cela implique de vivre aussi bien les émotions positives que les émotions négatives, car notre personnalité est à la base de toute la gamme des émotions. Mais si la voie proposée consiste à ressentir directement aussi bien les émotions positives que les négatives, ne vivrons-nous pas un enfer lorsqu’il sera question de vivre celles qui sont négatives ? Étonnamment, non, pas du tout ! Dans ce ressenti de notre émotion, avons-nous dit, nous rencontrons réellement notre émotion, en ce sens que nous la vivons telle qu’elle est en réalité. Dans un tel rapport à notre émotion, où celle-ci se donne réellement, il n’y a pas de discordance entre notre esprit et l’émotion. Les discordances apparaissent seulement lorsque l’esprit apporte quelque chose qui ne rend pas justice au réel. Cette absence de discorde entre l’esprit et l’émotion, cher lecteur, signifie que les émotions ne peuvent pas être souffrantes. La souffrance n’apparaît en effet que s’il y a une discordance dans l’esprit.
Ce n’est pas tout : ce rapport réel à l’émotion ne peut être que vivant, car nos émotions font partie de notre vie, et nous les rencontrons alors réellement, de sorte que nous rencontrons réellement notre vie, ce qui ne peut que nous embraser. Donc, je n’ai pas peur de le dire, si nous arrivons à ressentir ainsi nos émotions, même celles qu’on qualifie de négatives, nous connaissons le bonheur.
Comment ressentir ainsi nos émotions ? Un insight pourrait être nécessaire. L’insight se base sur une perception de soi. Dans l’insight dont il est question, celui qui ouvre la porte à un ressenti direct, ce qui est perçu chez soi, c’est notre attitude de fuite face à nos émotions et à ce que l’on vit. Cet insight consiste donc à comprendre que nous fuyons constamment nos émotions et nos vécus intérieurs. L’insight implique aussi de comprendre qu’une pareille fuite est stupide, voire dangereuse. C’est alors que, à la suite de cet insight, l’esprit, plutôt que de se fuir, va vivre ses émotions, les ressentir, comme nous l’avons dit. Chez certaines personnes, cet insight est assez fort pour les changer de manière définitive. Ce n’est pas le cas pour tout le monde. Cependant, même partiel, l’insight crée une brèche. Par cette brèche, des expériences de lâcher-prise pourront avoir lieu à l’occasion. En effet, après avoir compris, par insight, qu’il est stupide de se rejeter et de se fuir, les processus de lâcher-prise sont facilités, car le lâcher-prise, en nous faisant décrocher de ce qui est « ailleurs », consiste justement à ne pas fuir ce que nous vivons !
Malheureusement, il n’y a pas de méthode pour avoir un insight. L’insight est une compréhension ou une lucidité qui n’est pas reliée à la mémoire. On ne peut donc pas en avoir un si on entend les paroles de quelqu’un à propos de son propre insight et que l’on se contente de comprendre ses paroles verbalement. Ce genre de compréhension est fondé sur la mémoire et sur des paroles mémorisées. Une méthode ne conviendra pas davantage. Une méthode est apprise, si bien qu’elle relève aussi de la mémoire.
Conclusion
L’intelligence émotionnelle se donne pour but de réguler nos émotions négatives, notamment grâce à une acceptation de ces dernières. Cette acceptation crée en effet un « espace » pour réguler intelligemment nos émotions. L’intelligence émotionnelle n’intervient pas sur la cause première de nos émotions, c’est-à-dire notre personnalité. Elle ne fait que réguler, et ce processus de régulation est difficile et pénible, mais néanmoins préférable au tourment que nous fait vivre le tourbillon de nos émotions. Nous avons proposé une autre voie pour entrer en relation avec nos émotions. Cette autre voie, je n’hésite pas à l’affirmer, nous fait connaître le bonheur. C’est en ressentant directement nos émotions, négatives comme positives, et non pas en changeant notre personnalité pour ne plus avoir d’émotions négatives, que nous atteignons ce bonheur. Cette autre voie est le fruit d’un insight. Cet insight, basé sur une perception de soi, consiste à comprendre que nous fuyons constamment notre vécu intérieur et qu’une telle fuite est stupide, voire dangereuse. En ayant cet insight, nous cessons de fuir nos émotions et, de manière plus générale, nos vécus intérieurs. Nous nous mettons alors à ressentir nos émotions. Dans ce ressenti, nous nous sentons infiniment vivants, car nous entrons alors en contact avec notre vie réelle. Aussi, comme nous sommes libérés de notre réactivité face aux émotions, quelque chose comme la liberté se met en place. Cependant, à travers tout cela, notre personnalité n’a pas changé. Mais, me direz-vous, si ma personnalité est celle d’une personne violente et haineuse, serai-je encore cette personne violente et méchante si je ressens directement mes émotions ? Non, car, en entrant ainsi en contact avec ce que je suis, avec mes émotions, et notamment avec mes émotions de colère et de violence, je réalise que ce que je vis n’est pas différent de ce que tout le monde vit. En faisant l’expérience de cette unité, je connais l’amour.