Pierre Karli : Cerveau et comportement


10 Oct 2020

La conception que nous avons des relations réciproques du fonctionnement cérébral et du comportement, du dialogue de l’être vivant avec son environnement, conditionnent largement notre vision de l’homme, de sa nature, de son devenir, de sa relation au monde.

Cerveau, ordinateur, intelligence artificielle

Notre cerveau, siège d’un ensemble complexe de représentations et d’opérations logiques, traite des informations que lui pose un environnement de plus en plus complexe.

Trois aspects essentiels distinguent notre cerveau de l’ordinateur et de l’intelligence artificielle :

A partir d’une information génétique qui détermine un ensemble de potentialités, le cerveau humain se construit et s’organise lui-même, du fait qu’il assume concrètement son rôle de médiateur entre le monde sensible et ce que l’individu y fait. Dans ce rôle de médiation, le cerveau génère du sens par une double référence : référence au passé, au vécu ; référence à l’avenir, au projet de vie, aux choix d’existence. La dimension historique est une caractéristique essentielle du comportement humain et de la dynamique du fonctionnement cérébral.

Une même information est.traitée – de façon quasi simultanée – à plusieurs niveaux d’intégration, d’organisation et d’adaptation. Et, à chacun de ces niveaux, l’association de connotations affectives contribue de façon essentielle à orienter le choix de la réponse, de la stratégie comportementale.

Un aspect essentiel de notre vie mentale, c’est la conscience que nous avons de nous-même, et le souci que nous avons de l’image que les autres se font de nous-même. Cette objectivation de soi-même se forge et s’exprime dans une double dynamique interactive, à la fois intrasubjective et intersubjective. Pour l’homme, la personnalisation est intimement liée à la socialisation. Son fonctionnement mental est hautement dialectique, avec un va-et-vient continu entre l’individuel et le social, entre l’imaginaire et le réel, entre ce qui aliène et ce qui libère.

Nous voilà bien loin de l’ordinateur, des systèmes-experts, de l’intelligence artificielle ! Je récuse formellement la prétention d’un certain discours cognitiviste et technologique de me dire qui je suis.

Liberté et cerveau

La « liberté » ne relève pas de l’investigation scientifique et de la connaissance objective. Pourtant, cette liberté se concrétise dans notre existence, et c’est cette expérience concrète de la liberté qui nous intéresse. L’analyse scientifique montre clairement que dans le cours de l’histoire évolutive du monde animal comme dans le cours de l’ontogenèse – du développement individuel – de l’être humain :

d’une part, les relations entre l’être vivant et son environnement évoluent de façon telle que les conditions sont progressivement créées qui permettent l’émergence d’une liberté ;

d’autre part, le développement du cerveau le dote des instruments qui permettent l’exercice effectif de cette liberté.

Les contraintes sont, au départ, de trois ordres : l’absence de tout espace « privé » entre l’être vivant et son environnement ; l’absence d’histoire et de projet, le comportement s’inscrivant simplement dans le moment présent ; et enfin, l’emprise de l’expérience immédiate des choses de ce monde.

Tout au long de l’histoire évolutive et du développement individuel se produit une triple prise de distance : dans l’espace, dans le temps, et dans l’ordre des significations.

Dans l’histoire des mammifères, les contacts immédiats avec l’environnement par les sens du toucher et de l’olfaction ont progressivement cédé la place à la détection et à la reconnaissance à distance – par la vision et l’audition – de signaux sociaux plus élaborés. Le nourrisson utilise très largement les sensations tactiles et olfactives (il reconnaît l’odeur de sa mère dès les premiers jours après la naissance ). Chez l’adulte, ce sont les télédétecteurs de l’œil et de l’oreille interne qui captent les messages dont le rôle est essentiel dans les communications non-verbale et verbale. Il se crée ainsi, entre l’individu et son environnement, un espace « privé » qui tout à la fois éloigne du monde et constitue le lieu privilégié du dialogue.

Une prise de distance dans le temps s’y ajoute. Le développement des capacités de mémorisation et de référence aux traces laissées par le vécu, a pour effet de situer l’individu dans une plage de temps qui est à la fois riche d’un passé et porteuse d’avenir. Et cet avenir n’est pas vide, car le développement du cerveau permet que les caractéristiques et les événements du monde extérieur soient de mieux en mieux intériorisés. Le cerveau peut ainsi interpréter le monde extérieur, et cette interprétation est source d’attentes et de projets.

A condition, bien évidemment, que le cerveau puisse échapper à l’emprise de l’expérience immédiate et de l’émotion qu’elle suscite. C’est là qu’intervient le rôle essentiel joué par le cortex préfrontal, dont le développement privilégié constitue l’une des caractéristiques majeures du cerveau humain. Les lésions du pôle frontal du cerveau altèrent profondément l’autonomie de l’individu, c’est-à-dire la possibilité qu’il a normalement d’explorer volontairement son environnement en fonction des motivations qui lui sont propres, de se dégager des incitations du moment, et de se projeter délibérément dans l’avenir

Agressivité et liberté de choix

Aux yeux de certains, notre animalité nous condamne à nous agresser. Konrad Lorenz ne parle-t-il pas de « cette quantité néfaste d’agressivité dont une hérédité malsaine pénètre encore l’homme d’aujourd’hui jusqu’à la moelle » ?

Les comportements agressifs ne sauraient être considérés comme la simple projection vers l’extérieur d’une quelconque « agressivité », censée être une sorte d’énergie spécifique, de force motrice endogène.

Le comportement d’agression est un moyen d’expression et d’action, une stratégie comportementale mise en œuvre en vue de la réalisation d’un certain objectif. La cause première de l’agression est à rechercher dans les conséquences que le cerveau attend de la mise en œuvre de cette stratégie.

Le « répertoire comportemental » – dont les comportements d’agression font partie intégrante – dote l’être vivant des moyens d’action qui lui sont nécessaires pour obtenir ce qu’il recherche et pour éviter ce à quoi il cherche à échapper.

Chez l’homme, l’éventail des besoins – et surtout celui des « désirs » – s’est singulièrement élargi : ce qui vaut d’être recherché comme ce à quoi il faut échapper, ne découle plus seulement des besoins biologiques fondamentaux, mais largement de « systèmes de valeurs » qui fournissent nombre de motivations spécifiquement humaines.

Certes, tout un ensemble de mécanismes cérébraux contribuent à déterminer des traits de personnalité qui facilitent – ou non – le recours à une stratégie agressive : le niveau de réactivité émotionnelle ; la sensibilité au caractère aversif d’une menace, d’une provocation, d’une frustration ; le degré d’impulsivité ; la qualité des liens interindividuels ; l’impact des expériences précoces. Certes, les modalités individuelles du fonctionnement cérébral conditionnent la façon dont une situation est perçue ; la qualité et l’intensité de l’émotion suscitée ; l’élaboration d’une attente, d’un objectif, et le choix de la stratégie comportementale.

Mais, fondamentalement, chacun de nous est libre de préférer l’amour à la haine et la justice à l’iniquité, de préférer à une société de domination et de mépris, une société de reconnaissance et de valorisation mutuelles.

Nos responsabilités à l’égard du cerveau humain

Le cerveau joue un rôle de médiateur entre le monde sensible et ce que l’individu y fait. Cet instruisent de médiation ne vaut que par l’usage qui en est fait. Chez l’homme, cette médiation s’enrichit aux sources d’une liberté créatrice, et cette liberté – elle aussi – ne vaut que par l’usage qui en est fait.

Le propre de l’humain réside en ce que des exigences de signification viennent se surajouter aux exigences de la simple survie. La « quête du sens » correspond, pour l’essentiel, à la recherche du Bien et du Beau.

Plus facile à dire qu’à vivre concrètement ! il y faut -et c’est là qu’intervient le cerveau et ce dont on le nourrit – un degré optimum de maturité à la fois intellectuelle, affective et morale.

Tout d’abord la maturité affective. C’est surtout affectivement que nous saisissons notre être et que nous nous attachons à l’Autre. Le développement d’une ouverture chaleureuse au monde, requiert un fonctionnement normal des systèmes à morphines endogènes. Or, ces systèmes ne se développent normalement, au cours des toutes premières années de la vie, que si le nourrisson et le jeune enfant bénéficient de la chaleur, de la tendresse, dont ils ont besoin.

Maturité intellectuelle ensuite. Les facultés de raisonnement et de jugement, d’expression et de communication sont nécessaires si nous voulons que, le plus souvent possible, .la relation à l’Autre soit une relation négociée, et non pas imposée. Une démocratie réelle est peuplée de femmes et d’hommes qui ont la capacité de penser par eux-mêmes, qui ont la possibilité de donner tout son sens à leur vie. Il faut dénoncer avec vigueur toutes démarches pseudoscientifiques qui portent atteinte à la dignité et aux droits élémentaires de l’homme, lorsque, par exemple, dans des procédures de recrutement, des candidats parfaitement compétents sont écartés sous le prétexte que leur « véritable » personnalité, telle qu’elle est révélée par leur thème astral ou par les données prétendument scientifiques de la numérologie, s’avère incompatible avec l’emploi postulé.

Maturité morale, enfin. Elle présuppose l’existence d’une maturité à la fois affective et intellectuelle. Il s’agit d’aller au-delà d’une morale simplement utilitariste ou conventionnelle pour accéder au jugement moral personnel, autonome, au sens de la responsabilité personnelle qui – seul – nous met à l’abri des appels à là facilité et nous préserve de toutes les entreprises d’infantilisation et de déresponsabilisation. Parler des droits de l’homme sans insister également sur les responsabilités et les obligations qui vont nécessairement de pair, c’est accepter qu’ils ne soient pas vraiment respectés.

Le devenir de l’homme est étroitement lié au devenir du cerveau humain, qui dépend lui-même des efforts que consentiront – ou ne consentiront pas – tous les créateurs et tous les éducateurs, au sens le plus large de ces termes.

Pierre Karli (1926-2016) était professeur de neuro-physiologie Université Louis Pasteur, Strasbourg

(Extrait de Transversales Science/Culture N°2. Mars-Avril 1990)