Albert Blackburn : L’expérience vivante


05 Oct 2020

Traduction libre

Expérimenter la totalité du moment

présent est la porte ouverte

par laquelle l’insight se produit.

Gabriele Blackburn : Al, dans quelle mesure apprenons-nous de l’expérience ?

Albert Blackburn : De toute évidence, nous apprenons à faire les choses matérielles et quotidiennes de la vie. Nous apprenons en tant qu’individus, mais cet apprentissage est-il transmis par hérédité à nos enfants ou à d’autres personnes ? Ou bien le souvenir de cette expérience et son apprentissage restent-ils seulement avec nous, et lorsque nous mourons, est-ce la fin de cet apprentissage ? Nous avons évidemment transmis ce que nous avons appris de génération en génération par les livres, par le système éducatif, par les informations, transmises de mère en fille ou de père en fils. Mais la transmission doit se faire directement, par des moyens matériels. Elle ne se fait pas par le biais d’une connaissance intuitive sur ce qui est bien et ce qui est mal, sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Je pense qu’un très bon exemple est notre réponse à la guerre. Nous n’avons évidemment pas tiré les leçons des innombrables guerres qui ont eu lieu au cours de l’histoire, parce que les guerres sont devenues « plus grandes et meilleures » et plus coûteuses en termes de vies humaines. Une grande partie de la technologie que nous avons développée est directement liée à la guerre et à la défense. Peut-être que le progrès technologique nous a aveuglés sur les horreurs de la guerre. Nous sommes maintenant arrivés à un point où il existe la possibilité d’un holocauste nucléaire auquel tout le monde participera, même si nous n’en sommes pas personnellement l’instigateur. Nous pouvons y participer en étant soumis à des radiations mortelles, en étant incinérés, ou d’une autre manière. Il est évident que nous n’avons pas transmis une information particulièrement vitale.

D’autre part, nous constatons que les animaux et le reste de l’ordre naturel de la vie ont transmis les résultats de leurs expériences aux générations suivantes. Ils sont nés avec ce savoir inné.

Quelle est la différence entre nous et les autres créatures ? Pourquoi les animaux apprennent-ils évidemment de leurs expériences, alors que nous ne le faisons pas ? Quelle est la différence entre une expérience vécue et une expérience vivante [1] ? Qu’appelons-nous expérience vécue, et qu’est-ce qu’une expérience vivante ?

G : Il me semble qu’une expérience est quelque chose qui s’est produit dans le passé ; tu te rappelles et tu dis : « J’ai vécu cela ». Mais l’expérience vécue existe dans le moment présent.

A : L’expérience vivante existe toujours dans le moment présent. Une expérience est quelque chose qui a eu lieu dans le passé, et que nous nous rappelons ; elle fait partie de notre mémoire. Nous pensons aussi qu’écouter l’expérience d’autrui nous permettra de relever les défis futurs. Nous structurons évidemment notre vie de cette manière et nous nous programmons pour vivre ce que quelqu’un d’autre a vécu, ou dit avoir vécu. Nous essayons de modeler notre vie sur l’exemple des autres, en espérant atteindre les mêmes objectifs qu’ils prétendent avoir atteints.

Le Bouddha a eu certaines expériences en atteingnant l’illumination sous l’arbre de la Bodhi, Krishnamurti a eu certaines expériences qui ont conduit à son accomplissement, et d’autres ont apparemment accompli des choses similaires. Par conséquent, nous concevons l’idée que nous voulons atteindre l’état qu’ils ont atteint, ou dit avoir atteint. Nous pensons qu’en imitant leur mode de vie, ou en utilisant les méthodes particulières qu’ils ont employées au moment où cela leur est arrivé, nous pouvons atteindre le même état psychologique.

Peut-on vivre un état psychologique particulier en imitant le comportement ou les méthodes de quelqu’un d’autre ? Tu peux évidemment imiter la capacité d’une autre personne à faire quelque chose de physique, comme conduire une voiture, en imitant ses actions. Si tu veux être capable de programmer un ordinateur comme quelqu’un d’autre le fait, tu peux apprendre la procédure nécessaire ; tu peux étudier les méthodes utilisées et atteindre à la même capacité. Mais peux-tu atteindre un état psychologique particulier en imitant les méthodes utilisées par quelqu’un d’autre ? Les deux situations ne sont-elles pas bien distinctes ?

G : Apparemment, elles le sont ; le monde n’est pas rempli de gens qui ressemblent au Christ, à Bouddha ou à Krishnamurti.

A : C’est certainement vrai ! Je pense donc que nous devrions explorer le thème de l’expérience vivante, ce qui est assez facile à faire car nous avons convenu précédemment que l’expérience vivante est un événement dans le moment présent. De mon point de vue, avoir l’expérience vivante de quelque chose implique une participation totale à tout moment. Être pleinement, complètement, consciemment vigilant ou éveillé, accorder toute son attention à ce qui se passe à ce moment – c’est ce que nous pouvons appeler une expérience vivante du moment Je pense que nous pouvons tous deux être d’accord sur ce point.

G : Oui, c’est ton état de « conscience du présent ».

A : Oui, en utilisant ma terminologie, ce serait l’état de la conscience du présent ; une participation totale, à travers tous tes sens, à tout ce qui se passe à un moment particulier. Être un participant te donne un sentiment d’unité, et une compréhension de ce moment. Tu ne peux pas transmettre cela à quelqu’un d’autre. Je ne peux pas vivre un moment particulier et transmettre cette expérience à quelqu’un d’autre. Je peux écrire à ce sujet, mais ce sur quoi j’écris n’est pas l’expérience vivante, parce qu’on ne peut pas transmettre l’expérience vivante. C’est évident, parce qu’elle a disparu, chaque seconde, instant après instant, elle est partie. L’instant d’après, elle a disparu, et ce n’est plus l’expérience vivante elle-même.

Ce que nous transmettons est ce que nous appelons l’expérience. Ce que nous faisons, c’est rejouer dans notre esprit ce dont nous nous souvenons de l’expérience vivante. La description d’un événement est très semblable à une photographie. Un appareil photo ne peut capturer qu’une image limitée, il ne peut enregistrer que les choses qui sont directement devant l’objectif lorsque l’obturateur est ouvert. Il ne peut pas enregistrer quelque chose derrière l’appareil photo, ou sur le côté ; il ne peut capturer que ce qui est directement devant lui. Évidemment, ta perception à travers l’objectif de l’appareil photo est limitée à une petite fraction de la réalité totale de la situation, qui implique tout. Cela implique ce qui se trouve derrière la caméra et dans toutes les directions, ainsi que de tout ce qui peut être perçu à la fois par les sens et par la capacité intangible et intuitive d’appréhender ce qui existe dans la totalité du moment. Mais la caméra n’est pas capable de capturer cela, parce que la caméra est une chose mécanique ; la caméra a été construite à travers le temps, elle est donc limitée.

Le cerveau semble avoir les mêmes limites. Pour comprendre une expérience, le cerveau doit être utilisé, la conscience humaine doit être utilisée. La conscience humaine est la source de la matière utilisée par le cerveau ; elle fournit la capacité d’analyser des situations. Elle fournit tous les noms aux expériences que tu essaies de décrire. D’une certaine manière, le cerveau est aussi mécanique qu’une caméra. Il est limité de la même manière, car il a également été construit par un processus linéaire et évolutif du temps. La conscience humaine est limitée parce qu’elle est composée de tout ce que chacun y a mis au fil du temps. Toutes les expériences que j’ai relatées, ou dont je me souviens comme si elles m’étaient arrivées, font partie de la somme totale de la conscience humaine. Nous ne savons pas si ces expériences y sont filtrées en permanence, ou si elles feront partie de la masse après la mort physique du corps, mais nous savons que la conscience humaine est composée de tout ce matériel.

Supposons que j’ai une expérience, et que je te la raconte. Je te raconte en fait une rediffusion de ce dont je me souviens comme s’étant passé, ce qui est limité. Elle est limitée par mon cerveau, mes conditionnements, mes préjugés, par ce que je ressens par rapport à la vie, par mon passé et par mon hérédité ; toute « l’expérience » est limitée. Mais c’est ce qui t’es transmis, et c’est aussi ce qui entre dans la conscience humaine ; c’est la somme totale des contributions de chacun au cours probablement de millions d’années.

C’est donc ce que nous appelons l’expérience humaine. Tous les livres qui se trouvent dans les bibliothèques ou les universités, toutes les connaissances que nous transmettons, et tout ce que nous considérons comme faisant partie du système éducatif, forment les souvenirs des expériences de l’humanité. Tout cela provient de la conscience humaine. Rien de tout cela n’a à voir avec l’expérience vivante, qui est multidimensionnelle. La connaissance, ou la mémoire ou les expériences, sont toujours bidimensionnelles, comme une photographie.

G : Tu dis donc qu’il y a l’expérience personnelle, tout ce dont je me souviens de ma vie pendant un certain nombre d’années, et il y a la mémoire des expériences présente dans la conscience de toute l’humanité. Lorsque tu demandes si l’humanité a tiré des leçons du passé, la réponse est apparemment non. En revanche, si l’on vit dans un état intuitif, ou si l’on s’accorde à cette connaissance de l’humanité avec un esprit tranquille, l’information est là. L’action peut être immédiatement basée sur ces informations, donc dans ce sens, il y a apprentissage.

A : De mon point de vue, tuPour qu’un ne peux pas t’accorder à un esprit calme, car lorsque l’esprit est immobile, il n’y a pas de « toi » impliqué. Cela peut arriver, mais tu ne peux pas le faire consciemment. S’accorder à la somme totale de la conscience ne mène pas à un esprit calme. C’est simplement une extension de la conscience humaine. Ça ne fait pas une partie de la perception dans le moment présent.

G : Non, j’ai dit s’accorder avec un esprit tranquille.

A : Je ne suis pas d’accord.

G : Très bien, mais la connaissance intuitive, ou la connaissance qui est dans la conscience humaine, est intuitivement disponible pour quelqu’un qui est dans un état d’esprit calme.

A : Tu utilises le terme « esprit tranquille » d’une manière différente que la mienne. J’utilise le terme pour désigner quelque chose qui ne se produit qu’à chaque instant présent. Tu fais référence à s’accorder avec la somme totale de l’expérience humaine.

G : Je fais référence à plus que cela. Dans un état d’esprit calme, il peut y avoir une connaissance immédiate, d’où peut découler une action immédiate. Ce savoir vient-il de ce que l’humanité a appris auparavant ? Vient-il de la conscience universelle ?

A : Je ne sais pas. Notre conscience humaine, telle que je la vois, est le résultat de tout le matériel édité, de tout le matériel mémorisé, de tout le savoir que les êtres humains ont accumulé au cours des âges. Ce matériel connu peut probablement être exploité à différents niveaux. Y a-t-il un autre facteur là ? Existe-t-il un esprit universel, qui est à l’origine de tout l’ordre que nous sommes capables de percevoir ? Si oui, je ne pense pas que nous ayons de communication avec lui. Il peut y avoir un type supérieur de connaissance intuitive à notre disposition, lorsque l’esprit personnel est libre du connu ; le connu, dans ce cas, est ce que nous appelons le contenu de la conscience.

Cela fait partie du contenu. La conscience humaine contient également des éléments liés à notre ascendance croissante sur la nature. Je considère que tous les phénomènes occultes font partie de tout cela ; toute la tradition occulte en fait partie, toute la magie, tous les rites cérémoniels qui sont pratiqués dans les églises et dans les différents établissements religieux. Tout ce qui est utilisé pour atteindre un certain résultat qui ne serait pas atteint autrement en fait partie. Par exemple, Tu peux utiliser un pendule pour acquérir des connaissances sur certaines situations et conditions, de la même manière qu’un médecin peut utiliser un thermomètre pour vérifier si un patient a de la fièvre ou non. La capacité de le faire, l’idée originale de le faire, ainsi que les objectifs qui peuvent être atteints en le faisant, font tous partie de la conscience humaine.

G : Oui, je comprends.

A : Mais il peut exister un esprit universel distinct de cela. Il est à l’origine de la rotation de la terre, des positions que les planètes maintiennent par rapport aux autres planètes et aux étoiles. Il régit le vol des oiseaux d’une région à une autre au cours des différentes saisons. Il maintient un ordre absolu auquel nous participons, même si nous nous considérons comme spécial. Nous faisons en fait partie de cet ordre, même si, à l’heure actuelle, nous faisons de notre mieux pour nous en séparer. Nous faisons de notre mieux pour nous en éloigner et le perturber. Mais nous en faisons vraiment partie, parce que tout ce que nous voyons dans le monde fait partie de cette création universelle et de l’esprit universel, qui est complètement impersonnel ; il ne se soucie pas des personnalités. Il ne se soucie pas que tu trouves un bon emploi, ou que tu obtiennes plus d’argent, ou quoi que ce soit d’autre.

Il y a donc deux types de conscience distincts, n’est-ce pas ? L’un d’eux est l’esprit universel, qui est complètement impersonnel, qui ne peut pas être manipulé par nous, ou par tout ce que nous pouvons imaginer. Si tu veux en faire l’expérience, connaître la paix et la tranquillité qui en font partie, alors tu dois vivre le genre de vie qui mettra ta « fréquence » mentale en accord ou en harmonie avec cette conscience universelle, cet esprit universel. Il ne va pas s’adapter à toi ; tu vas devoir t’adapter à lui.

G : Veux-tu dire que c’est entièrement séparé de la conscience humaine, ou de ce que l’expérience humaine a mis dans la conscience ?

A : Je sens qu’il est complètement séparé.

G : Alors où le véritable apprentissage entre-t-il en jeu ? Peux-tu apprendre quoi que ce soit d’autre que les choses physiques et technologiques, de ce réservoir d’expériences humaines ? Ou est-ce que le véritable apprentissage – la croissance, la compréhension, le changement – provient d’un esprit tranquille, de l’intuition, de ce que tu appelles l’esprit universel ?

A : Il est évident que tout ce qui fait partie de la conscience humaine peut être appris. Tu peux apprendre à participer à une cérémonie religieuse. Tu peux apprendre à méditer d’une certaine manière. Tu peux apprendre à conduire une voiture ou à voler.

G : Ou à aller sur la lune.

A : Tu peux apprendre à utiliser toutes les différentes techniques que l’humanité a apprises. Mais elles font toutes partie de la conscience humaine, qui n’est pas une partie de ce que j’appelle l’esprit universel. Les choses que tu apprends individuellement, par ces méthodes, ne seront pas transmises à ta progéniture. Si tu as un fils ou une fille, il ou elle ne naîtra pas avec la capacité que tu as acquise. Cela semble être le problème avec les êtres humains.

Cela fait des milliers d’années que nous vivons ainsi et nous n’avons toujours pas appris des choses aussi fondamentales. Nous ne sommes pas nés avec la capacité d’éviter la guerre. Nous ne sommes pas nés avec la capacité de voir les vraies valeurs de la vie. Nous n’avons rien appris de tout cela. Cependant, comme je l’ai dit au tout début, les animaux et toutes les créatures naturelles semblent l’apprendre.

En 1925, lorsque j’ai pris la route pour la première fois de l’Ohio vers la Californie, j’ai compté 250 animaux morts sur la route en un jour. Aujourd’hui, si je retournais dans la même région, je ne verrais probablement pas un seul animal mort sur cette route. Les animaux ont appris à ne pas sortir sur la route ; ils ont appris à se méfier des automobiles. Ils ne se promènent pas au hasard. Ils ont appris par expérience directe à ne pas le faire, et ce type d’apprentissage est différent.

Nous ne faisons pas cela. Au lieu de rencontrer chaque moment de manière factuelle, nous rencontrons chaque moment avec des idées issues de la conscience humaine. Les idées, les images sur la façon de réagir à un type d’expérience particulier, sont constituées d’informations qui ont été transmises de génération en génération, par l’éducation et la tradition. Comme je l’ai dit précédemment, rencontrer une situation avec une idée est semblable à la vision d’une situation en termes de photographie ; tout ce que nous voyons, c’est la photographie. Nous ne voyons pas ce qui se passe réellement ; nous regardons la photographie. Comme l’expérience n’est que bidimensionnelle, elle ne nous est pas transmise par hérédité.

C’est, je pense, la grande différence entre les deux états : Nous pouvons avoir accès à l’information et à l’intelligence qui nous sont accessibles par le biais de l’esprit universel, ou nous pouvons être coupés de cette source à cause de nos idées, et ne fonctionner qu’en fonction de l’information dont nous disposons dans la conscience humaine.

De mon point de vue, le véritable apprentissage est le résultat d’une expérience vivante complète, d’instant en instant, alors que tu vis ta vie dans un état de conscience du présent, de vigilance ou d’attention complète. Il y a un apprentissage dans ce qui sera transmis aux générations suivantes, parce qu’il ira dans l’esprit universel et en fera partie.

Par conséquent, n’avons-nous pas réellement accès à deux sources d’information possibles sur lesquelles fonder notre vie et notre existence, ainsi qu’à deux façons possibles d’utiliser ces sources ? L’une d’entre elles est la méthode bien connue de tous, qui consiste à s’appuyer sur les informations contenues dans la conscience humaine. Cependant, il est possible que nous constations à quel point cette méthode est limitée, fragmentaire, qu’elle ne peut jamais être vraiment créative, qu’elle ne peut jamais fournir des informations qui soient totalement applicables à un événement momentané. L’information traditionnelle est nécessaire pour traiter toutes les différentes sortes de choses matérielles et phénoménales qui se produisent dans la vie, et nous l’utilisons de cette manière. Nous utilisons le cerveau pour interpréter, ou fournir, ce matériel. Nous apprenons à faire différentes choses. Mais il est essentiel de voir ses limites, de voir dans quelle mesure elle peut être utilisé, et de voir où elle ne peut pas fournir des réponses totalement appropriées à un moment donné. Nous disposons toujours d’un schéma comportemental approximatif que nous pouvons suivre, car nous agissons en fonction d’une image ou d’une idée. L’essence de ces expériences fragmentées devient une partie du réservoir de la conscience humaine ; cependant, l’esprit universel ne peut accepter que l’essence d’une expérience vivante complète. Comprends-tu ce que j’essaie de dire ?

G : Oui, exactement. Et plus l’humanité contribue à cette conscience personnelle et s’appuie sur elle, moins il y a de chance que se produise un changement fondamental.

A : La conscience humaine ne change pas. Tu peux l’enrichir sans cesse, ce qui s’est fait au fil des siècles, nous l’enrichissons toujours, nous acquérons toujours ce que l’on appelle des « expériences nouvelles ». C’est ce que l’on considère comme un progrès.

G : Et nous en remplissons les ordinateurs.

A : Oui, et nous vivons en accord avec l’ordinateur. Avant le développement de l’ordinateur, nous vivions selon la tradition. Nous vivions en accord avec les expériences des autres à travers les âges, les expériences transmises par le système éducatif et ainsi de suite. Mais nous avons maintenant appris une façon plus facile de le faire. Nous avons maintenant des ordinateurs, donc nous programmons les ordinateurs avec toutes nos informations. Au lieu de vivre l’expérience vivante d’une situation, la personne appuie sur un bouton de l’ordinateur et des informations en ressortent, et c’est sur cela qu’elle modèle son mode de vie, lu à partir d’un appareil mécanique.

G : L’ordinateur peut donc créer une nouvelle religion ! Mais elle reposera toujours plus sur ce qui est déjà connu, plutôt que sur ce qui est déjà présent dans la conscience de l’humanité.

A : Un ordinateur ne peut pas créer quelque chose d’inconnu, n’est-ce pas ? Il est seulement programmé pour produire des informations connues. Il ne peut pas toucher l’inconnu, et la créativité est l’inconnu.

G : C’est vrai.

A : Une chose faite par l’homme peut être le résultat d’une pensée créative, mais ce n’est pas une création. La création elle-même est quelque chose qui se produit d’instant en instant, et qui n’est pas dérivé d’une information programmée.

G : Je ne suis pas sûr que la pensée puisse jamais être créative ; peut-être qu’elle ne peut être que cumulée technologiquement. C’est donc la différence ; soit tu fonctionnes à partir du connu (qu’il s’agisse de ton connu personnel, ou de livres ou d’ordinateurs), soit tu es capable de mettre tout cela de côté, de douter de tout et de tout remettre en question, afin de fonctionner de manière totalement différente.

A : Pouvoir utiliser le connu quand c’est nécessaire, mais le mettre de côté quand ce n’est pas nécessaire, permet de percevoir directement la nature holistique du moment présent.

G : Ce moment comprend la beauté, l’amour, le sentiment, l’ordre, tout ce dont on a besoin en fait. Mais tu peux voir quelle idée révolutionnaire nous discutons – la mise de côté de tout ce que nous savons, et que nous avons mis dans nos ordinateurs et nos bibliothèques !

A : Et le plus difficile, c’est que tu ne peux pas consciemment mettre ce matériel de côté. Tu ne peux pas dire : « Eh bien, je vais mettre de côté le savoir humain, je vais mettre de côté tout ce à quoi je pense ou que je sais ». Tu ne peux pas consciemment faire cela, parce que ce n’est qu’une autre expression de la conscience humaine. C’est comme s’asseoir pour méditer avec un but en tête.

G : Je vois.

A : Tout cela fait partie de la même chose ; la seule façon de l’aborder est négativement. Il est possible que nous prenions conscience du fait que nous utilisons des matériaux anciens au lieu de regarder quelque chose d’un œil neuf. Nous pouvons découvrir les limites de l’approche habituelle par des expériences sur nous-mêmes, par l’étude et par de fausses idées sur la méditation. Nous pouvons passer par tout cela, et en essayant tout cela, atteindre un point où nous pouvons soudainement nous réveiller au fait que nous avons été impliqués dans le mécanisme de pensée. Et à ce moment de prise de conscience, la réalité nous regarde soudain en face. Il y a le moment présent avec toute sa beauté, tous ses millions de bits d’information, tous ses canaux ouverts, et nous n’y sommes pas du tout impliqués. Nous ne le voyons pas – c’est la perception elle-même, qui est en dehors de la conscience humaine – c’est cela voir. Les yeux et les sens du corps sont utilisés par la perception, mais il n’y a pas d’identification avec le processus de la pensée. Le voyant et ce qui est vu ne font qu’un !

G : Oui !

A : La perception implique donc quelque chose que tu n’as pas fait. Dès que tu reconnais ou identifies quelque chose que tu as fait, c’est parti. La perception doit être un état complètement non identifié. C’est, à mon sens, la porte ouverte à l’esprit universel, qui fournit tout ce qui est nécessaire pour que tu puisses fonctionner à un moment donné de manière logique, saine et complète.

Lorsque tu es dans cet état impersonnel, il n’y a jamais de question sur ce qu’il faut faire. Si quelqu’un te lance un défi, tu y répondras de manière saine et logique. Mais tu ne peux pas utiliser la perception à l’avance, et tu ne peux pas l’utiliser pour éditer du matériel qui a déjà été mis dans ton ordinateur personnel. Il est totalement inviolable ; tu ne peux pas le violer de quelque manière que ce soit. Tu ne peux pas l’exploiter, ni en tirer un profit personnel.

G : Il n’y a pas de motif, pas de but à atteindre.

R : Il n’y a pas de but ou d’autre fin à laquelle tu peux penser ; il ne peut être utilisé pour rien de tout cela.

G : Cela met donc de côté toute expérience psychologique, toute « connaissance » sur soi-même, et te place au-delà du conditionnement, de sorte que tu ne penses pas en fonction de schémas, ou ne réagis pas. Encore une fois, cela semble extrêmement révolutionnaire. Comment en arrive-t-on à cela ?

A : Peut-être en essayant toutes les échappatoires connues.

G : Les gens le font depuis très longtemps.

A : Il faut beaucoup de travail de débroussaillage, beaucoup de nettoyage des broussailles. Cela nécessite de suivre de fausses pistes, de fausses idées et de fausses évasions, d’essayer telle ou telle chose, de méditer, de se torturer, d’essayer toutes les choses que les gens ont tenté pour arriver à cet état. Mais ils l’ont rarement atteint. Ils ne l’ont jamais atteint par une méthode ou une technique traditionnelle et égocentrique. Il est arrivé, mais il est arrivé « comme un voleur dans la nuit », à l’improviste, sans avoir été annoncé, alors que toutes les barrières sont tombées.

G : Par la porte arrière.

A : La porte arrière a été soudainement ouverte parce que quelque chose a apparemment court-circuité l’accès à la conscience humaine. Elle a été contournée, peut-être à cause d’un choc ou d’un deuil soudain, ou parce que la personne a soudainement été privée d’une idée qui était au plus haut niveau de son esprit et qui influençait ses actions et ses idées depuis longtemps. Soudain, l’idée lui a été enlevée, et dans ce vide, la porte était ouverte. La tasse était soudainement vide et, comme « la nature abhorre le vide », l’intelligence universelle s’est déversée dans cette ouverture et s’y est immédiatement retrouvée.

G : L’esprit doit donc être absolument silencieux, et cela peut se produire de différentes manières. Tout d’abord, bien sûr, il doit y avoir une volonté, une intention intérieure pour que la porte s’ouvre. Mais tu dis aussi que l’on doit avoir atteint un état dans lequel on se dit « je ne sais pas ». Peut-être tu es devenu si frustré que tu ne peux plus penser à ton chemin vers la tranquillité, ou tu ne peux plus penser au problème, ou tu as épuisé toute pensée que tu pouvais et tu as dormi dessus pendant la nuit. Quelle que soit la raison, l’esprit est dans un état où il est complètement perplexe. Il n’y a plus de réponses. Cela me rappelle l’histoire du maître zen qui frappe son élève sur la tête avec un bâton lorsqu’il ne parvient pas à répondre à une énigme impossible ; la morale de l’histoire est que la séquence des événements peut éventuellement créer un vide dans lequel la vérité peut s’écouler.

A : Pour qu’un insight survienne, ou pour que l’illumination se produise, je pense qu’il est nécessaire pour nous d’étendre nos capacités humaines au maximum. Nous devons apprendre à penser clairement ; nous devons apprendre à penser logiquement ; nous devons être prêts à explorer toutes les voies. Nous devons être prêts à examiner toutes les possibilités. Lorsque cela est fait, la créativité ou la capacité d’insight est l’étape suivante. Je ne pense pas que l’insight, ou l’état d’esprit tranquille, viendra à quelqu’un qui est paresseux, qui ne veut pas regarder les choses, qui ne veut pas se découvrir ou qui ne veut pas expérimenter.

Prends les grands scientifiques, ou les musiciens, ou toute autre personne qui a un insight créatif et qui crée réellement quelque chose de nouveau. Ils ont développé leur art au maximum de leurs capacités, ils ont appris la technique impliquée. En d’autres termes, la technique est nécessaire ; la technique de penser clairement, la technique d’évaluer impersonnellement ce qui se présente dans la vie. Tout cela est autant une technique que les compétences d’un musicien. Lorsque tu as développé ta technique dans la mesure de tes capacités individuelles, l’insight est la prochaine étape logique, car tu as poussé tes capacités jusqu’à leurs limites. Tu as fait tout ce que tu pouvais et, parce que tu ne pouvais pas penser à ce que tu n’as pas fait, il y a un espace tranquille. Et c’est cela le calme, n’est-ce pas ? Si tu l’as vraiment accompli, alors c’est l’endroit, c’est le point de départ. Il y a un vide à ce moment-là ; et dans ce vide, dans cette coupe vide, vient l’insight.

L’insight dont tu disposes à ce moment-là peut être utilisée par le cerveau et par la conscience humaine pour poursuivre le développement. Tu progresses aussi loin que tu peux dans une certaine direction, et puis il y a le calme, parce que tu ne sais pas où aller. Soudain, l’insight vient à nouveau, et avec lui vient la capacité de porter cet insight plus loin. La vie t’a lancé la balle ; tu la saisis et tu coures encore avec elle, jusqu’à ce que tu aies accompli ce mouvement particulier. Puis peut-être qu’une autre ouverture se produit, un autre vide, et la vie te lance à nouveau la balle, et tu coures avec elle encore plus loin.

Si tu mènes une vie créative, c’est ce qui se passe. Mais si tu t’accroches à une technique et que tu es satisfaite de cette technique, tu es coincée avec elle ; l’ouverture ne se produit jamais. Tu ne fais jamais l’expérience du vide à travers lequel la vie peut t’offrir ces possibilités créatrices. Tu n’arrives jamais à la porte ouverte du moment présent.

G : Oui, cela semble très vrai. Peut-être que quelque chose arrive au cerveau lui-même lorsque tu mets de côté les expériences psychologiques et que tu relèves les défis avec fraîcheur.

A : Je pense que ce que nous appelons le comportement humain normal est très limité ; les choses qui intéressent la plupart des gens sont certainement très limitées. Les gens sont limités par leurs milieux, ils sont limités par leurs préjugés et ils sont limités par la société dans laquelle ils ont grandi ; toutes ces choses sont limitatives. Les fragments de vie auxquels nous nous identifions, parmi toutes les expériences qui nous arrivent, ne nécessitent que l’utilisation d’une certaine partie de nos cellules cérébrales. Il a été dit que nous n’utilisons que dix pour cent de la capacité de notre cerveau parce qu’il suffit de dix pour cent pour répondre aux exigences étroites d’un mode de vie particulier. Cependant, faire l’expérience vivante de la totalité d’un moment donné – qui est la conscience du présent – nécessite évidemment l’activation de nombreuses cellules cérébrales nouvelles.

Nous découvrons alors que nous flottons librement avec la force vitale de l’évolution. Lorsque nous avons renoncé à toute activité égocentrique, il existe une véritable sécurité psychologique.

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1 Le titre de cet entretien, en anglais, est Experiencing. Ce mot, dans le titre et dans l’ensemble de l’entretien, a été traduit par l’expérience vivante. NDT