Krishnamurti : Comprendre la totalité de la conscience


08 Sep 2018

Le titre est de 3e Millénaire

Question : Vous dites que nous pouvons demeurer conscients, même pendant le sommeil. Veuillez expliquer.

Krishnamurti : C’est là un problème réellement complexe, qui nécessite une observation soigneuse et un esprit capable de suivre très rapidement, et j’espère que vous et moi parviendrons à faire cela ensemble. Je m’en vais expliquer cette question. Veuillez la suivre en vous-mêmes et ne pas simplement écouter mon explication verbale ; suivez-la pas à pas, pendant que j’y pénètre. La conscience est faite de plusieurs couches, n’est-ce pas ? La conscience n’est pas seulement la couche superficielle ; elle se compose de couches et de couches, nombreuses : de toutes celles qui sont les mobiles secrets, les intentions non révélées, les problèmes non résolus, les souvenirs, les traditions, les pressions du passé sur le présent, la continuation du passé à travers le présent dans le futur. Tout cela, et plus encore, est la conscience. Je suis en train d’examiner ce que la conscience est en fait, non en théorie. Les nombreuses couches de la mémoire, toutes les pensées, les problèmes cachés qui ne sont pas résolus et qui créent la mémoire, les instincts raciaux, le passé, en conjonction avec le présent, créant le futur : tout cela est la conscience.

Or, la plupart d’entre nous ne sont conscients, ne fonctionnent que dans le cercle des couches superficielles de la conscience. J’espère que tout cela vous intéresse ; mais que cela vous intéresse ou non, le fait est là. Ne serait-ce qu’à titre d’information, écoutez. Tout d’abord, je n’ai lu aucun livre de psychologie, et je n’emploie aucune terminologie spéciale aux psychologues, aucun de leurs jargons ; ni ai-je lu aucun de vos livres sacrés, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest. Mais en étant conscient de ce qui se passe en nous-mêmes, nous découvrons toutes ces choses. En chacun de nous est la totalité de la sagesse. La connaissance de soi est le commencement de la compréhension, et sans connaissance de soi il n’y a pas de pensée correcte, on n’a pas de base pour penser. En comprenant cela, nous sommes en train d’explorer la connaissance de soi, d’explorer la conscience ; et vous pouvez l’explorer directement pendant que je parle, vous pouvez être conscients de vous-mêmes et avoir une expérience directe ; ou vous pouvez vous borner à écouter verbalement, pour votre information : vous pouvez choisir, cela ne tient qu’à vous.

Donc, la plupart d’entre nous fonctionnent dans les couches superficielles de la conscience ; par conséquent nous demeurons creux et notre action entraîne d’autres réactions, en un surcroît de misère. Il n’y a affranchissement, libération, que lorsque la totalité de la conscience est parfaitement comprise. Cela n’est pas une question de temps, nous développerons ce point une autre fois. Puisque nous ne fonctionnons que dans les couches superficielles de la conscience, naturellement cela crée des problèmes ; cela ne résout jamais des problèmes, au contraire c’est toujours le terrain de culture des problèmes. Comme la plupart des activités de notre existence quotidienne ne sont que les réponses de ces couches cultivées en surface, tout le paquet de couches inexplorées donne lieu à des problèmes en nombre de plus en plus grand. Lorsque vous avez un problème créé par les couches superficielles de la conscience, vous essayez de le résoudre superficiellement, comme un chien avec un os, le mordant, luttant contre lui tel est toujours le cas avec les couches superficielles de la conscience ; et vous ne trouvez pas de solution. Alors, qu’arrive-t-il ? La nuit vous dormez sur le problème ; et lorsque vous vous réveillez, vous constatez que vous avez résolu le problème, ou vous voyez une nouvelle façon de l’aborder et vous pouvez le résoudre. Cela se produit de temps en temps chez chacun de nous. Cela n’est pas quelque chose d’extraordinaire ou de mystérieux, c’est un phénomène bien connu. Exactement, que s’est-il passé ? Cette couche extérieure de conscience, l’homme, l’homme superficiel, a pensé à cette question toute la journée, s’est tourmenté à son sujet, essayant de la traduire selon ses exigences à lui, selon ses préjugés, selon ses désirs immédiats. Il a cherché une réponse et, par conséquent, n’a pas pu la trouver. Puis il s’est endormi et, pendant son sommeil, la conscience superficielle, la couche extérieure de l’esprit, a été en une certaine mesure tranquille, détendue, libérée de son incessante préoccupation. Alors, dans cette couche superficielle, le caché a projeté sa solution ; et au réveil le problème a acquis un nouveau sens. C’est un fait. Vous n’avez pas besoin de devenir des occultistes, vous n’avez pas besoin de devenir très habiles pour le comprendre : ce serait absurde. Si vous l’observez vous-mêmes, vous verrez que c’est un fait quotidien, évident. Mais tout cela ne veut pas dire que vous devez vous endormir pour voir votre problème résolu. Le problème est là ; et si vous pouvez l’aborder directement, sans aucune conclusion, sans qu’aucune réponse n’intervienne entre vous et le problème, vous êtes en relation immédiate avec le problème, et, par conséquent, vous êtes ouvert aux suggestions de l’inconscient.

L’ai-je expliqué trop rapidement ? Peut-être que oui. Mais cela n’a pas d’importance, monsieur. Nous nous reverrons encore plusieurs fois, parce que ceci est une question dans laquelle on doit entrer bien plus profondément. Nous n’avons fait que toucher une de ses parties, bien que la plupart d’entre nous se contentent de laisser la question à ce niveau-là.

Le point suivant qui est impliqué dans cette question est l’émission de l’inconscient. Il est certain que notre vie n’est pas une simple existence superficielle. Il y a des ressources vastes et cachées, des trésors d’extraordinaire importance, d’extraordinaire délectation et grandeur et joie, qui tout le temps suggère, émettent ; et parce que nous ne sommes pas capables de les recevoir directement lorsque nous sommes éveillés, ils deviennent des symboles, en tant que rêves, lorsque nous dormons. Les couches inconscientes, les couches profondes, celles qui n’ont pas été explorées, sont toujours en train de donner des informations, des suggestions d’une signification extraordinaire ; mais la conscience superficielle est si occupée avec son existence quotidienne, ses soucis quotidiens, la poursuite de son pain et beurre, qu’elle est incapable de recevoir ces émissions directement. Par conséquent, les émissions deviennent des rêves ; et les rêves appellent des interprètes ; alors les psychologues arrivent et font de l’argent. Mais aucune interprétation n’est nécessaire s’il y a un contact immédiat et direct avec l’inconscient ; et cela ne peut se produire que lorsque l’esprit conscient est continuellement dans un état de quiétude, ayant constamment un intervalle, un espace entre action et action, entre pensée et pensée.

Un autre point impliqué dans cette question est l’expérience subjective de conversations tenues. Je ne sais pas s’il vous est arrivé de vous souvenir, en vous réveillant, d’avoir eu une longue conversation avec quelqu’un, vous rappelant des mots, ou un mot, ayant une intensité et une portée extraordinaires. Cela doit vous être arrivé. Vous vous souvenez avoir eu une discussion avec un ami, avec un homme que vous respectez, avec un ascète, un gourou. Qu’est-ce que c’est que cela ? Cela se situe encore, n’est-ce pas, dans le champ de la conscience. C’est encore une partie de la conscience ; c’est donc une projection de soi qui est traduite, au réveil, comme étant une conversation avec quelqu’un, des instructions reçues d’un Maître. Le Maître est encore à l’intérieur du cadre de la conscience et est, par conséquent, une projection de l’ego sous l’aspect du Maître. Le rappel d’un mot et l’importance qui lui est donnée est une des façons dont fonctionne l’inconscient pour s’imposer à l’esprit conscient. Donc ce souvenir d’un événement dans le champ de la conscience est encore une émission — ou une projection — de la pensée ; c’est une création de la pensée, donc ce n’est pas le réel. Le réel n’entre en existence que lorsque cesse la pensée, lorsque la pensée ne crée plus.

Le point suivant qui est impliqué dans cette question (et j’espère que vous voulez bien que je l’explore un peu plus loin) est de savoir s’il est possible, pendant le sommeil, de rencontrer une personne objectivement. Comprenez-vous ? Puis-je, pendant mon sommeil, rencontrer quelqu’un objectivement, non subjectivement ? Ceci implique l’identification de la pensée en tant que « je ». Qu’est-ce que c’est que le « je » ? Qu’est-ce que c’est que la pensée, identifiée ? Lorsque je dis « Krishnamurti » je veux parler d’une pensée dans laquelle il y a identification avec l’homme. L’homme est de la pensée, objective, qui est une continuité ; et il est certainement possible de rencontrer cette continuité objectivement. Cela a été prouvé maintes et maintes fois — objectivement, non subjectivement. La pensée, qui est comme une vague, une vague en mouvement, est identifiée, reçoit un nom ; et cela, il est certain que vous pouvez le rencontrer objectivement.

Voilà quelques-unes des choses impliquées dans le fait de demeurer conscient, même pendant le sommeil. Mais ces explications n’ont aucune valeur sans la connaissance de soi. Vous pouvez répéter ce que j’ai dit, mais la répétition est un mensonge ; cela n’est que de la propagande ; cela n’est pas vrai. Ces choses doivent être vécues, non répétées ; et vous devez vivre l’expérience de ce qui est, être conscient des nombreuses couches de la conscience, laquelle s’exprime de tant de façons différentes.

Il y a donc une marge de séparation très étroite entre la conscience éveillée et la conscience endormie ; mais la plupart d’entre vous êtes presque uniquement absorbés par la conscience éveillée, avec ses soucis, ses croyances, les angoisses quotidiennes de gagner sa vie, les tensions dans les rapports entre vous et un autre, et tout cela rend impossible l’exploration de vous-mêmes à un niveau plus profond. D’ailleurs, il n’y a pas lieu d’explorer car le caché se projette avec une promptitude extrême lorsque l’esprit n’est pas superficiellement actif. Ne l’avez-vous pas remarqué ? Lorsque vous êtes assis tranquillement, lorsque vous n’êtes pas pris par la radio, lorsque l’esprit ne bavarde pas, à ce moment-là, vous avez soudain une nouvelle idée, un nouveau sentiment, une nouvelle joie ; mais malheureusement qu’arrive-t-il ? Lorsque cette expression créatrice a lieu, vous la traduisez immédiatement en action, et vous en voulez une répétition. De ce fait, vous l’avez perdue. Donc le problème de la lucidité (que nous venons de traiter partiellement) est en vérité très créatif, si vous pouvez le comprendre pleinement. J’entrerai plus tard dans ce sujet, dans la signification, la portée de la lucidité. Mais il est important de comprendre, n’est-ce pas, qu’il ne peut pas y avoir de pensée correcte, donc d’action correcte, sans connaissance de soi ; et la connaissance de soi n’est pas seulement la compréhension des couches superficielles, mais la complète compréhension de la totalité de la conscience. Et cela n’est pas une question de temps ; car, si l’intention est là, il y a perception immédiate, et l’urgence de cette perception dépend de combien l’on est honnête. Plus l’on est sur le qui-vive, passivement en état de perception, plus l’on comprend les couches profondes de la conscience ; et je vous assure qu’il y a une joie extraordinaire à découvrir, à sonder votre être tout entier. Si vous poursuivez l’entendement, il vous échappera ; mais si vous êtes passivement lucide, il s’épanouit et donne ses extraordinaires profondeurs.

1948