Alan Watts : Incantation aux étoiles


25 May 2020

Juin 1971

Je contemple des choses si lointaines

que je les vois comme elles étaient

il y a un million d’années.

Loin, loin, au-delà de ce plat tourbillon de lumières

qui, par simple effet de distance, se condense comme la

Voie lactée

cet horizon vers lequel notre planète

titube toujours, vers l’est, toute la nuit

elles n’ont que des chiffres, aucun nom.

Mais le magicien dont la voix se répercute

sans écho sous le dôme imaginaire et obscur

me dicte les noms des lumières les plus proches,

noms dont l’étrangeté à ma langue

me fait mesurer l’intense éloignement

d’Aldebaran, corne brillante du Taureau,

d’Arcturus, timon du Grand Chariot,

de Bételgeuse et de Rigel. Chiens de chasse,

de Véga, joueuse de Lyre, et de Deneb, tête du Cygne.

Voyez Rasalhague et Sabik, où le Serpent est pris,

Alphecca dans la Couronne nord,

Eltamin, balle du Dragon,

Hadar et Menkent, où le Cavalier s’ébroue,

Fomalhaut, au Poisson qui nage vers le sud,

et Altaïr, où l’Aigle se pose.

Nous ne levons pas les yeux, mais les baissons vers notre galaxie,

roulant sur un sol d’étoiles

dont le centre invisible, où l’Archer pointe sa flèche,

se trouve entre Shaula et le Bouclier.

O Algol, Almach, Elnath et Alpheratz,

Harnal, Mirfak, Antarès et Caph –

avec la musicalité de vos noms éloignés

le magicien jette un sort sur les cieux.

J’ai composé ce poème une nuit dans le désert, au Joshua Tree National Monument, en Californie du Sud, là où l’air est si pur qu’il semble agir comme une lentille. Nous disposions d’un télescope Ques­tar. C’était la première fois que je faisais cette expérience et que je saisissais notre relation avec la galaxie tout entière. Les étoiles cessaient d’être un simple dispositif de feux d’artifice au-dessus de ma tête. Je comprends maintenant pourquoi un ami psychiatre, le Dr Leonard Miller, utilise l’astrono­mie pour soigner ses malades.

La Terre est au ciel. Elle tourne, tombe et flotte dans une nébuleuse qui « spirale ». La Terre n’est pas opposée au ciel. Elle lui appartient comme membre à part entière de la compagnie des étoiles. Chacune des trois parties de l’œuvre épique de Dante, La Divine Comédie, se termine sur le mot « étoiles ». Et quiconque a lu les commentaires d’Austin Farrer sur l’Apocalypse, Une renaissance des-images, comprendra que l’astrologie et l’astro­nomie sous-tendent toute la notion de ciel, telle qu’entrevue par les traditions hébraïque, chrétienne et islamique. Les auteurs des quatre Évangiles sont associés aux quatre signes « fixes » du Zodiaque : Matthieu et le Verseau, Marc et le Lion, Luc et le. Taureau, et Jean et le Scorpion. Ils sont souvent représentés sur les quatre branches du crucifix. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Le paradis est toujours associé au bonheur ineffa­ble, comme lorsque nous disons : « C’était tout simplement paradisiaque. » Pourquoi les chrétiens prient-ils « Notre Père qui êtes aux cieux » ? Pour­quoi croient-ils que Jésus est monté au ciel ? Pour­quoi les Grecs immortalisaient-ils leurs héros en donnant leurs noms à des constellations ?

Nous, êtres humains civilisés, nous sommes psychiquement et sensuellement myopes. Nous nous concentrons sur des détails futiles et ignorons le constant et l’éternel. Nous sommes donc « igno­rants » de notre véritable identité, en tant que membres, fonctions, expressions et manifestations de tout ce qui est visible dans le ciel, et bien plus encore. Nous nous cachons dans des boîtes archi­tecturales, fixons notre attention sur des bouts de papier et sur des bruits symboliques que nous faisons les uns les autres pour traduire les choses qui se passent dans les magasins, les bureaux, les boudoirs et les chambres.

Mais quand votre chat sort la nuit, ce n’est pas seulement pour s’offrir une aventure sentimentale. Il s’assied et contemple le ciel. Il devient aussi familier avec le dessin des étoiles que vous avec les rues de votre ville.

Il peut ainsi retrouver son chemin (le fait a été prouvé) de Minneapolis à Tucson. La fauvette babillarde européenne et d’autres oiseaux ont été observés. Il a été prouvé qu’ils se dirigeaient, lors de leurs migrations périodiques, d’après les étoiles: Ils n’agissent pas comme les humains ; ils ont conscience de leur contexte cosmique. Ils n’ont autan besoin de toutes ces choses artificielles et sujettes à querelles comme les religions, qui substituent les mots, les idées, les symboles à ce qui peut être vu à l’œil nu.

Combien d’entre nous comprennent-ils que l’es­pace est la même chose que l’esprit, la conscience ? Que lorsque nous contemplons l’infini, nous nous contemplons ? Que notre intérieur va de pair avec notre extérieur, tout comme notre visage va avec notre dos? Que cette galaxie et toutes les autres sont tout autant notre cœur: ou notre cerveau ? Que nos allées et venues, nos sommeils et nos réveils, notre naissance et notre mort sont exactement le même genre de phénomènes rythmés que les étoiles et l’obscurité qui les environne ? Avoir peur de la vie, c’est avoir peur de nous-même.

Nous avons, bien sûr, essayé d’organiser les étoiles en leur donnant une place dans une sphère céleste imaginaire de 3600 de latitude, et, comme si la sphère n’était qu’une tache d’un test de Rors­chach, nous y avons projeté des dessins de constel­lations. (Je me demande si les chats et les fauvettes font ça.) Mais je préfère regarder les étoiles comme je regarde les formations d’embruns et d’écume, de montagnes et de nuages, de marbre et de fumée. Car de telles choses ont un ordre particulièrement dépourvu de symétrie — un ordre incalculable —, que les Chinois appellent li. Nous reconnaissons instinctivement dans de telles formations un ordre tout à fait distinct du simple chaos d’ordures éparpillées. Ce n’est pas, non plus, un ordre mesurable ou calculable selon nos systèmes linéaires de mots et de chiffres, qui ne font que caricaturer la vie et qui, s’ils étaient suffisamment exacts pour prédire l’avenir, rendraient cet avenir connu, passé et mort. L’ordre du li et celui des étoiles est l’ordre des surprises, l’ordre reconnu comme tel parce qu’il joue simplement avec le hasard.

Voilà pourquoi la sagesse-lumière, ou satori, incarnée par le bouddhisme zen, est ainsi définie :

Une transmission directe hors les Écritures,

Indépendante des mots et des lettres,

Visant directement au cœur…

C’est-a-dire, pour employer les mots les plus mala­droits, visant à la réalité comme quelque non chose, non verbale, non mesurable et non conceptuelle — où tout « non » implique une affirmation plutôt qu’une négation, un plus plutôt qu’un moins.

Ayant dit cela, je me sens un peu bête ! Il me semble, de plus en plus — peut-être parce que je vieillis —, que les affirmations des sociologues, des psychologues et spécialement des philosophes et des théologiens sont dépourvues de signification, tout comme le sont les écrits stupides de ces hommes qui se disent eux-mêmes positivistes logi­ques ou empiristes scientifiques. Ils sont très sou­vent sauvés par leur verve poétique ou par un flair d’expression qui transforment leurs écrits en musi­que plutôt qu’en logique. On peut ainsi lire ce genre de philosophie avec le même plaisir qu’on écoute le chant des oiseaux, juste après l’aube. Cependant, la plupart des philosophes académiques raillent les babillements des mystiques et des métaphysiciens qui se veulent poésie pure et simple. J’ai pourtant de plus en plus le sentiment, avec R. H. Blyth et Paul Reps, que la réalité est poésie.

Ainsi, comme tout devient de plus en plus mathématique et linéaire, la science de l’astronomie se dessèche et prend une attitude pompeuse et zélée vis-à-vis des étoiles. Tout comme l’astrologie — de plus en plus concernée par la prédiction de l’avenir devient insensible aux cieux, au point que la plupart des astrologues, si préoccupés par leurs éphémérides, regardent à peine les étoiles. (Ils sont semblables à ces agents de change, inconscients de l’action des techniques du marché sur le monde réel et naturel, qui ne saisissent généralement pas que la plupart des richesses et de l’énergie des États-Unis sont au service d’une énorme équipe de destruc­teurs pour oblitérer la flore et la faune d’Indo­chine.)

G. K. Chesterton a dit que le poète ne demandait qu’à mettre sa tête dans les cieux, alors que le philosophe cherchait à mettre les cieux dans sa tête. Aussi, quand on demande, dans notre jargon d’au­jourd’hui : « OÙ as-tu la tête ? », il siérait de répondre qu’elle est dans les cieux. Le problème est que nous vivons pour la plupart dans des villes où la vue du ciel est obstruée par les plafonds et la pollution. Les gens ne se rendent même pas compte que tout appartement pourrait être un appartement avec vue — celle du ciel —, puisque nous vivons sur un côté de la planète ; nous ne regardons pas au-dessus, mais de côté, vers l’extérieur.

C’est une façon de dire que nos problèmes les plus profondément spirituels, religieux et psycholo­giques sont extrêmement simples. Sortez et regar­dez le ciel. Il est là pour que tous le voient. C’est comme l’histoire de cet homme qui avait des « bourdonnements chroniques dans les oreilles ». Il alla voir son médecin de famille, qui, ne lui trouvant rien d’anormal, l’envoya chez un oto-rhino-laryngo­logiste, qui, ne lui trouvant rien d’anormal non plus, l’envoya à son tour chez un psychanalyste avec qui il travailla pendant deux ans, à raison de deux séances par semaine, sur le symbolisme de l’oreille. Mais les bourdonnements ne disparurent pas pour autant. Un jour, il alla acheter quelques chemises. Quand le vendeur lui demanda son tour de cou, il répondit : « Je prends toujours du 38. »

Le vendeur, qui avait l’allure de ces majordomes britanniques, lui dit : « Veuillez m’excuser, mon­sieur, mais j’ai l’habitude de mesurer des tours de cou et je crois que vous devriez prendre du 39. » On mesura son tour de cou. Il lui fallait bien du 39. Avec les nouvelles chemises, les bourdonnements disparurent.

Je sais, bien sûr, de manière toute théorique, que la plupart des noms d’étoiles sont arabes et peuvent être traduits en anglais par des mots voulant dire quelque chose. Heureusement, je ne comprends pas l’arabe, et les mots prennent donc une appa­rence magique. Les caractères chinois sur les ensei­gnes, à Hong Kong et à Tokyo, détiennent ce même aspect magique pour ceux qui ne savent pas les lire et qui ne comprennent donc pas qu’ils veulent seulement dire : « COIFFEUR », ou : « POISSON FRAIS — ARRIVAGE DU JOUR ». Ce n’est pas, bien sûr, aussi ennuyeux si vous avez appris à lire le chinois depuis peu ou si les caractères sont calligra­phiés avec finesse et précision.

Mais qu’arrive-t-il lorsque nous alunissons (et à quel prix !) et que nous découvrons, comme nous nous en doutions, que la Lune n’est qu’un amas triste de scories ? Que la plupart des étoiles ne sont que des boules de gaz radioactives entourées de planètes mortes ? Que l’existence elle-même n’est rien d’autre qu’un mécanisme électronique parfaite­ment stupide ? C’est comme perdre l’appétit ou sentir que « les femmes sont toutes pareilles dans le noir ». Notre culture technologique se vante de ne pas avoir d’appétit en découvrant que l’univers n’a ni magie ni mystère, que notre mère Nature n’est qu’une sinistre garce.

En accord avec cela, la nourriture a le goût de plastique, le vin, de produits chimiques, l’eau, de chlore, et l’air, de gaz carbonique.

Invariablement et inévitablement, nous voyons la nature à notre image. Nous en pensons ce que nous pensons de nous-même. Je crois que nous pouvons haïr notre voisin comme nous nous haïssons nous-même, ou l’aimer comme nous nous aimons. Et alors : si vous vous êtes réduit à une formule, à une personnalité spécifique, à un ego définissable, à une misérable créature pécheresse (avec tous les péchés répertoriés pour la confession) ou à un type psycho­logique normal (avec tous vos rêves analysés), vous ne découvrirez en vous que le vide. Le tour est déjoué. Le magicien est démasqué : c’est un charlatan.