Alan Watts : Jésus était-il un « freak » ?


30 May 2020

Juillet 1971

Il y a quelques jours, j’ai pris en voiture un couple de hippies plutôt sympathiques. Ils sem­blaient ne pas avoir de destination précise. Je leur ai demandé : « Quel genre de voyage faites-vous ? » Ils m’ont répondu : « Vous voulez parler de voyage spirituel ? — Oui. — Nous faisons le voyage de Jésus. — Lequel ? Celui de Billy Graham ou le mien ? — C’est à peu près la même chose, non ? » se sont-ils exclamés.

Non, cela n’est pas du tout la même chose, car Billy Graham suit une longue tradition, catholique et protestante, où l’Évangile (la « bonne parole ») a été éclipsé et perverti en mettant Jésus sur un piédestal, en l’envoyant au ciel pour qu’il ne gêne pas le passage, et en suivant une religion au sujet de Jésus plutôt que la religion de Jésus. Ce n’est évidemment pas en faisant de Jésus-Christ son sauveur personnel que Jésus était l’homme qu’il était. Il savait qu’il était un fils de Dieu — telle était sa religion. Et l’expression « fils de » veut dire : « de la nature de », de telle sorte que le fils de Dieu est un individu qui comprend qu’il est, et a toujours été, un avec Dieu : « Moi et le Père nous ne faisons qu’un. »

Quand Jésus prononça ces mots, la foule ramassa des pierres et le lapida. Il leur dit : « Je vous ai montré les bonnes actions du Père. Pour laquelle d’entre elles me jetez-vous des pierres ? » Ils lui répondirent : « Nous ne te jetons pas des pierres pour une bonne action, mais pour ton blasphème, parce que toi, un homme, tu te prends pour Dieu. » Il répondit : « N’est-il pas écrit dans votre Loi que j’ai dit : « Vous êtes des dieux » ? » S’il s’est adressé à eux en leur disant qu’ils étaient des dieux (et vous ne pouvez pas contredire les Écritures), comment pouvez-vous dire que je blasphème lors­que je dis : « Je suis un fils de Dieu »? Mais les chrétiens et, spécialement, les exégètes fondamen­talistes de la Bible insistent à chaque fois sur le fait que Jésus était le seul fils, né d’une femme, à être également fils de Dieu et nous appellent donc suivre l’exemple du seul « freak » humain a avoir eu l’avantage d’être le fils du Patron. Ce n’est pas un évangile. C’est un refoulement chronique, un voyage de culpabilité autofrustrant. La carrière de Jésus se trouve isolée comme un objet exposé dans, une vitrine — pour adoration, non pour utilisation.

Pour tout étudiant en histoire et psychologie de la religion, il est évident que Jésus était un, parmi bien d’autres, à avoir eu une expérience intense de la « conscience cosmique » à comprendre que nous, sommes nous-mêmes une manifestation de l’énergie éternelle de l’univers, le « je suis » fondamental. Mais il est très difficile d’exprimer cette expérience quand la seule image religieuse à votre disposition représente ce « je suis » comme un monarque tout-puissant, omniscient, un autocrate, un tyran bien­faisant sur son trône, parmi ses sujets en adoration. Dans un tel contexte culturel, nous ne pouvons pas dire : « Je suis Dieu » sans être accusé de subver­sion, d’insubordination, de mégalomanie, d’arrogance et de blasphème. C’est pourtant la raison pour laquelle Jésus fut crucifié. Aux Indes, les gens auraient ri et se seraient réjouis avec lui, car les hindous savent que nous sommes tous Dieu déguisé — jouant à cache-cache avec lui-même. Leur modèle de l’univers n’est pas fondé sur les États politiques des Égyptiens, des Chaldéens et des Perses, dont les horribles dictatures se profilent encore dans les religions judaïque, chrétienne et islamique — et même dans la république des États-Unis d’Amérique du Nord. Dans l’hindouisme, l’univers tout entier est comme la Sainte Trinité — un pour tous et tous pour un. Les hindous sont, bien sûr, les rejetés, les méprisés de la terre, réduits à la plus extrême pauvreté par les musulmans et les chrétiens.

Mais Jésus devait parler par le biais du discours public — le seul possible —, qui a déformé ses mots. Ceux-ci ont été interprétés comme l’invrai­semblable exigence d’un homme à être la seule et unique apparence du Christ, l’incarnation de Dieu fait homme. Ce n’est pas ça la bonne parole. La bonne parole, c’est que si Jésus a pu saisir son identité avec Dieu, vous le pouvez, vous aussi.

Mais ce Dieu n’a pas à être idolâtré comme un monarque impérieux entouré d’une cour royale d’anges et de ministres. Dieu en tant qu’« amour qui fait bouger le soleil et les autres étoiles » est quelque chose de plus intérieur, de plus intime, de plus mystérieux — dans le sens où il est trop près pour être vu comme un objet.

Il ressort de tout cela, hélas, que notre nouvelle génération de Jésus-freaks suit le non-Évangile de Jésus-freak, de cet homme bizarre, né de manière non naturelle, dont le cadavre fut étrangement réanimé pour faire un voyage dans l’espace, jus­qu’au ciel. (On peut, bien sûr, interpréter ces anciennes images d’une façon plus profonde et non littérale, comme j’ai essayé de le faire dans mon livre Être Dieu.) Mais identifier Jésus l’homme, comme la seule et unique incarnation historique d’une divinité considérée comme le Jéhovah mili­tant, royal et impérial, c’est renforcer l’arrogance ignoble du christianisme « blanc » — avec tous les droits cruels de son zèle missionnaire. On peut leur pardonner peut-être leur ignorance., mais aujour­d’hui, quand nous sommes confrontés à toutes les richesses des différentes cultures et des différentes religions de la terre, il n’y a plus d’excuses pour le fanatisme de chapelle des groupes spirituels.

Les freaks sont toujours en état d’innocence enthousiaste et inconscients des horribles implica­tions de leurs exigences. Mais ils doivent se rendre compte que le christianisme paraîtrait admissible s’il cessait d’être une particularité déplacée. Le christianisme n’a d’universalité, de catholicité, que s’il reconnaît Jésus comme un exemple particulier, l’expression d’une sagesse qui était également com­prise, même si elle l’était différemment, à travers le Bouddha, Lao-tseu et ses avatars modernes tels que Ramana Maharshi, Ramakrishna et, peut-être, Aurobindo et Inayat Khan. (Je pourrais dresser une très longue liste.) Cette sagesse veut qu’aucun de nous ne soit une existence brève et isolée, mais une forme et une expression d’un seul et même éternel « je suis » qui change chaque fois que nous compre­nons que nous voguons harmonieusement avec les autres vagues.

Les chrétiens, qui affectent si souvent des attitu­des guindées et constipées, peuvent crier et dire que tout cela reste bien imprécis, vague et sentimental. Mais dans les cris insupportables de leurs voix disciplinées, dans leurs distinctions adéquates et leurs calculs précis, j’entends le bruit des fusils et les claquements de talons ; « Comme une armée puis­sante, l’Église de Dieu se met en marche. » Ce n’est pas une façon de parler pour un homme de bien.

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Qu’allons-nous faire de l’Église ?

1er septembre 1970

Qu’allons-nous faire de l’énorme ensemble immobilier de valeur, connu — incorrectement — sous le nom d’Église — qu’il soit catholique, épiscopalien, presbytérien, luthérien, méthodiste, congrégationniste ou unitaire ? Je me propose d’of­frir quelques suggestions pratiques, car, d’une part, « quelque chose est en train de se produire, et vous ne savez pas ce que c’est, n’est-ce pas, Mr. Jones », et que, d’autre part, l’éducation théologique des jeunes ecclésiastiques s’est telle­ment améliorée ces dernières années qu’ils sont aujourd’hui déroutés par leurs congrégations, qui veulent que tout reste exactement comme avant, même si les bancs se vident de plus en plus à mesure qu’elles meurent.

Parler de bancs me rappelle mon enfance, une époque où j’imaginais que l’Église était un autobus. Le prêtre était devant comme le conducteur, et les gens assis sur plusieurs rangées observaient les nuques des personnes devant eux. La musique de l’orgue était le bruit du moteur. Et ils chantaient toujours ce genre de refrains : « En avant ! », «. Vers le haut ! ». Ce style d’Église reste encore très populaire parmi les personnes âgées, dans les régions les plus provinciales des États-Unis. Mais dans les régions urbaines et de banlieue, sur les deux côtes et dans les grandes villes comme Chi­cago, les Églises. — surtout celles qui ont implanté de grandes cathédrales et des « usines » — sont dans une situation financière critique. Il n’en coûte pas moins de huit cents dollars par jour pour l’entretien et le bon fonctionnement de la Grace Cathedral de San Francisco. Quatre-vingts person­nes seulement viennent y assister à l’office domi­nical.

J’ai été, moi aussi, prêtre dans ma vie, et j’ai été pendant cinq ans aumônier épiscopalien d’étu­diants, d’unités de la marine américaine et de la faculté de Northwestern. Je sais donc de quoi je parle. Je suis aussi, et je l’ai été pendant quarante ans, étudiant en religions comparées, et j’en suis arrivé à la conclusion que toute forme de christia­nisme, orthodoxe, conservateur, est la religion du monde la plus difficile à expliquer à une personne intelligente. C’est possible, mais cela nécessite des heures et des heures d’explication, parfois inutiles, d’un système de théologie, d’histoire et de symbo­lisme aussi éloigné de la compréhension des jeunes gens les plus cultivés que la religion des Incas ou celle des Aztèques. Certaines personnes — comme C. S. Lewis, Jacques Maritain, William Temple et même Dorothy Sayers — ont vraiment essayé, mais on garde le sentiment que ces êtres intellectuelle­ment brillants pourraient faire feu de tout bois — comme, par exemple, démontrer que le système de galaxies équivaut à la structure atomique du bouton ornant le nez d’une vieille dame qui mène une vie des plus ordinaires, dans une dimension incommensurablement plus vaste.

Les Églises ont, pendant un siècle au moins, essayé de leurrer les jeunes en leur faisant accepter cette religion bizarre, avec des résultats négligeables. Elles ont essayé les associations de jeunes avec réunions dansantes et soupers, les clubs d’art dra­matique, les groupes de discussion, les équipes sportives, les cercles de lecture et d’étude de la Bible, les chorales, les jeux de bingo, et sont même allées jusqu’à avoir recours au jazz pour leurs services religieux en invitant des orchestres à venir jouer au pied de l’autel. Elles ont réinventé les prières et remodelé les histoires bibliques en lan­gage hippie. Elles ont ouvert leurs cryptes et leurs sous-sols et les ont transformés en dortoirs pour vagabonds et hippies pauvres désirant y passer la nuit. Nous avons cependant le sentiment inévitable que tout cela n’est qu’un appât au bout d’un hameçon — et ça l’est, effectivement ! Car l’Église s’est donné une organisation missionnaire, comp­tant ses convertis et sachant à l’avance qu’elle est la. seule véritable et authentique religion.

L’hameçon lui-même est :

1° L’Église veut nous persuader d’adorer Jésus-Christ comme notre seul Héros et Sauveur, de le considérer non seulement sage, aimant et divin, mais comme le plus sage, le plus aimant et le seul vraiment divin qui ait jamais foulé la terre, et qui, de manière mystérieuse, a racheté nos péchés en mourant sur la croix. Si seulement nous acceptons-qu’il en soit ainsi. (C’est un argument dans lequel l’avocat et le juge sont invariablement la même personne ou la même association.)

2° L’Église insiste pour que vous fassiez vœu de chasteté tant que vous n’êtes pas marié — et de préférence, sous ses auspices. Dans le système éducatif et économique actuel, les gens les plus sensuels devraient ainsi rester dans un état total de frustration jusqu’à l’âge de vingt-trois ans, à moins, que leurs parents ne leur viennent en aide. Il n’en reste pas moins extrêmement hardi de s’embarquer dans le mariage avant quarante ans au moins.

3° L’Église attend de vous une fois que vous en êtes devenu membre une cotisation annuelle de x dollars, à diviser entre le travail missionnaire et l’entretien de la paroisse, le paiement du prêtre et, par-dessus tout, le remboursement de l’hypothèque sur un bâtiment de style gothique.

4° L’Église attend de vous que vous assistiez régulièrement à l’un de ses offices, chaque diman­che. Ils sont tous, à de très faibles exceptions, universellement abominables. Ils consistent tout d’abord et essentiellement en discours. Nous disons à Dieu ce qu’il faut faire et ne pas faire, et nous lui donnons des renseignements qu’il a déjà, s’il est omniscient. Nous essayons de célébrer sa gloire par des chansonnettes et des berceuses appelées hym­nes, le plus souvent composées sur des airs militai­res ou sentimentaux. Et puis le prêtre, parlant au nom de Dieu, s’évertue à exposer des platitudes sur la façon d’éviter le mal et de cultiver le bien.

L’Église catholique a récemment commis la grave erreur de faire dire la messe dans la langue du pays, afin d’être « comprise », et a ajouté l’insulte au préjudice en faisant se tenir quelqu’un au pied de l’autel, devant un micro, pour « expliquer » à l’assistance ce qui se passe, enlevant ainsi tout mystère au christianisme. Pour le retrouver, il faut aller dans d’aussi merveilleux endroits que l’église orthodoxe russe de Paris, où il n’y a pas de bancs et où le rite se fait en slavon, que personne ne comprend. Il en était de même avec le latin médiéval de l’Église catholique. Même si vous connaissiez le latin parfaitement, il était chanté ou murmuré de telle manière qu’il en devenait tout fait inintelligible.

Pourquoi un service religieux devrait-il être inintelligible ? Parce que sa fonction est, pour citer Keats, « de nous priver de toute pensée comme le fait l’éternité ». Pour beaucoup de gens, la contem­plation de Dieu, de la Base de l’Être; est plus facilement accessible par la contemplation du bruit pur, ce qui explique pourquoi les hindous et les bouddhistes fredonnent très doucement de telles mantras, sans aucun sens, du genre OM AM HUM ; les chrétiens pourraient tout aussi bien dire AMEN, JÉSUS, ADONAÏ, ALLÉLUIA OU KYRIE ELEISON. Pour atteindre la contemplation par la médiation du bruit, vous devez être absorbé par le bruit lui-même et oublier ce qu’il est censé signifier, car lorsque les mots sont employés pour leurs sens ils deviennent des signes abstraits et des symboles, et indiquent quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Les offices, donc, devraient être orientés vers la méditation et la contemplation, en utilisant toujours les chants et une musique appropriée, bien que j’aie le sentiment que des réminiscences pleurnichardes soient liées 1a l’orgue, et qu’il ait donc vécu son temps.

L’étape suivante vise à débarrasser l’église de ses bancs, en laissant seulement quelques chaises le long des murs pour les vieilles personnes et les invalides, à recouvrir le sol de tapis et de coussins. Les prêtres ne devraient pas porter deux sortes d’habits sur leur costume de tous les jours ou leur soutane. Ils devraient plutôt porter des espèces d’aubes blanches ou de couleur comme les chlamydes grecques. Aucun prêtre ne devrait faire de sermon excédant dix minutes et ne devrait être, obligé de vivre et de se mouvoir en portant ce col blanc, rigide. Il n’y a pas de raison pour que la messe ne soit pas dite dans de telles églises, plus pour l’attitude et l’état d’adoration que pour la signification didactique de ce qui est dit — en latin, en grec, en slavon, en sanskrit ou en hébreu. J’ai moi-même inventé une messe appelée la Missa Glossolalia, ou « messe du don des langues ». Je conserve l’action traditionnelle de la messe, mais ce que je dois chanter, en n’importe quelle langue ou en aucune langue, je le laisse à l’Esprit et n’ai donc besoin d’aucun livre près de moi.

Les réformes suivantes peuvent être plus difficiles à supporter pour les conservateurs pratiquants. Je crois que nous devrions abandonner nos prières-pétitions. Nous devrions concentrer l’énergie psy­chique de la congrégation sur des individus précis, dans le besoin. Mais si Dieu est amour, omnipotent et omniscient, attirer son attention sur un parent ou un ami malade n’est que pure impertinence et manque de foi. Car si un tel Dieu existe, il s’occupe bien mieux de votre pauvre vieille tante Suzanne qui est atteinte d’un cancer que vous ou ses docteurs. Dans ma théologie, tante Suzanne est, comme tout le monde, Dieu masqué, jouant à cache-cache avec lui-même à l’extrême bout du spectre de « cache », en quel point extrême tante Suzanne peut bien faire volte-face et découvrir qui elle est. Car les théologiens chrétiens n’ont pas encore découvert que dans l’homme l’esprit, ou pneuma, de bien loin supérieur à l’âme, psyché ou nephesh, n’est rien d’autre que le ruach Adonaï, l’énergie divine elle-même, une et indivisible. Il faut penser qu’une personne comme Jésus a vécu consciemment et de manière continue à partir du ruach Adonaï et non du nephesh, ou ego. Il est ainsi dit par Quoheleth, prédicateur du livre de l’Ecclésiaste, qu’à la mort le corps retourne en poussière et que l’esprit va vers Dieu, qui l’a donné. De toute façon, prières pour ceci ou cela éloignent Dieu, alors même qu’un grand théologien a dit que Dieu était plus près de vous que vous ne l’étiez de vous-même. Elles nous distraient et nous éloignent des différentes formes de méditation et de contempla­tion qui permettent d’accéder à l’expérience mysti­que ou la compréhension immédiate de notre union avec Dieu. La substitution d’une parlote interminable à cette compréhension est la raison fondamentale pour laquelle l’Église n’a aucun pouvoir spirituel, sauf parmi quelques moines muets comme les trappistes ou les carthusiens. Même leur pouvoir est tangent, car ils se dénient eux-mêmes la régénération spirituelle et physique de la commu­nion sexuelle.

Une autre réforme nécessaire, que les irréducti­bles auront peut-être du mal à admettre, est que l’Élise doit renoncer à son impérialisme spirituel et à sa frénésie de conversions. Elle doit renoncer à être la religion supérieure et cesser d’envoyer des missionnaires pour persuader les prétendus païens de substituer le christianisme à leurs religions, au sujet desquelles ces missionnaires ne savent absolu­ment rien. Les missionnaires ont beaucoup fait pour ruiner les cultures d’Hawaï et de Polynésie ; leur travail est parent de l’affreux système d’apartheid en Afrique du Sud. Ils ont brillamment détruit les Incas, les Mayas et les cultures aztèques. Ils ont fondé ces collèges en Chine où la plupart des dirigeants de la révolution communiste ont fait leurs classes. Sous les auspices de lord Macaulay, ils ont failli réussir à effacer la culture indienne. À l’excep­tion de quelques missionnaires-médecins, les mis­sionnaires en général ont fait un mal immense et n’ont réussi nulle part à faire s’agenouiller l’huma­nité aux pieds du Christ. On devrait dire à l’Église : « Arrangez-vous de la situation, ou fermez-la. »

L’Église a beaucoup à apprendre de ces préten­dus païens. Un moine bénédictin a récemment écrit sur le yoga chrétien, et un autre, ainsi qu’un Jésuite, sur le zen chrétien. Ils ont beaucoup à nous apprendre sur les magnifiques rituels méditatifs, sur les danses religieuses, dont l’absence fait de nos églises de sombres tribunaux où nous passons en jugement pour des crimes non spécifiés et où le juge doit être flatté et honoré très humblement afin d’obtenir sa clémence.

Néanmoins, l’Église compte toujours des indivi­dus d’intelligence supérieure et de bonne volonté. Elle est toujours propriétaire, légalement ou indi­rectement, d’un nombre éloquent de salles, d’éco­les, d’églises, de couvents et de maisons de retraite. Je me risquerais bien à parier que si les réformes dont je fais état étaient adoptées, si les prêtres se laissaient aller à faire des appels paroissiaux formels et si les sermons moralistes étaient définitivement suspendus, les églises seraient très vite envahies par des milliers de jeunes disposés à payer un prix d’entrée raisonnable — attirés là non pas par le sens ridicule du devoir, mais par la seule chose que l’Église devrait offrir et n’offre pas : l’expérience spirituelle et mystique.

Pour des raisons qui ne me sont toujours pas très claires, la plupart des prêtres ont peur de cette dimension de la vie spirituelle. Ils disent qu’elle mène à des caprices religieux personnels qui doi­vent être constamment surveillés pour maintenir les normes de la saine doctrine et les traditions de l’Église universelle. Ils ne semblent pas frappés par le fait que l’acceptation de telles normes est un problème d’opinion et de caprice personnel. Ils sont comme les Bandar-Log, les singes du Livre de la jungle de Kipling, qui s’assemblaient pour hurler « Nous disons tous la même chose ; cela doit donc être vrai ! » Il m’a toujours semblé que lorsque vous entrez en contact avec un groupe important de gens qui partagent la même croyance — disons en numérologie ou en soucoupes volantes et extrater­restres —, le consensus est capable de l’emporter sur votre propre jugement.

Le problème pratique est donc de trouver un nombre suffisant de prêtres capables d’officier de la manière que j’ai décrite, et de laisser tomber nombre d’aspects du christianisme qui ne sont jamais convenablement expliqués, si ce n’est par des sermons sans fin — l’héritage du péché originel d’Adam, l’Immaculée Conception de Marie, la naissance de Jésus, l’expiation des péchés par sa crucifixion, sa résurrection physique, son ascension et la résurrection de nos propres corps au matin du Jugement dernier, qui nous vouera physiquement et spirituellement au bonheur ou à la souffrance éternels. Si intéressants que puissent être ces archétypes pour un étudiant en mythologies, nous n’avons aucun moyen de prouver qu’ils sont faux pas plus que ceux qui les tiennent pour vrais ne peuvent imaginer quoi que ce soit qui pourrait leur prouver le contraire : ils sont tout simplement peu plausibles. Ils ne parlent pas à notre condition et sont sans signification d’ans notre univers de dis­cours. Ils n’ont même aucun intérêt pour celui qui suit la voie contemplative, mystique — du moins, pas à notre époque. Il n’y a aucune raison de les attaquer. Laissez-les passer.

Je crois qu’il existe plus d’un prêtre de presque toutes les tendances, excepté la frange fanatique, protestante, qui serait heureux et avide de prendre la tête de cette nouvelle-vieille espèce de religion — de s’éloigner du « Jésus m’aime, je le sais » et de la préparation de sermons intéressants sur des points sans importance. Une période d’entraînement relativement courte leur donnerait les capacités néces­saires. Ils apprendraient le reste au fur et à mesure, sur le tas, mais ils finiraient par posséder une vraie religion, plutôt que de poursuivre cette fête où l’on parle, où l’on chante, où tout le monde se pavane dans des vêtements inconfortables et garde une attitude dédaigneuse et lointaine vis-à-vis de son voisin, où tous sont guidés jusqu’à leur banc par un huissier portant œillet blanc à la boutonnière. Il existe, bien sûr, un argument valable pour laisser dépérir de telles traditions désuètes, vu qu’« aucun homme ne verse de vin nouveau dans de vieilles outres », et pour les remplacer par de nouvelles institutions comme les « centres de croissance ». Je peux être présomptueux, mais je crois être capable d’offrir une solution valable aux Églises.