Albert Blackburn : La perception directe


03 Jun 2020

Traduction libre

Voir sans pensée, sans mémoire,

sans aucun conditionnement du passé

apporte la liberté et touche

ce qui est sacré et éternel.

Gabriele Blackburn : Il a été dit à maintes reprises à travers les âges que nous devons nous connaître nous-mêmes. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Albert Blackburn : En premier lieu, qu’est-ce que j’entends par « moi-même » ? Je pense que cela devrait être la première question, l’enquête initiale sur ce sujet particulier. Qu’est-ce que j’entends par « moi » ?

G : Tout ce que je pense être – mes souvenirs, mes idées sur moi-même, l’image que j’ai de moi-même, tout ce que j’ai recueilli au cours de ma vie.

A : Je pense que la plupart des gens n’ont qu’une idée très vague de ce qu’ils sont. Je pense que c’est une question qui est très rarement posée : Que suis-je ? Si tu te poses vraiment cette question sérieusement, et que tu commences à l’étudier, que pourrais-tu définir comme étant toi-même ? La plupart des gens disent « Je suis mon corps » ; d’accord, tu pourrais te couper un doigt, et évidemment ce ne serait pas toi. Tu pourrais te couper le pied, ou la jambe, ou n’importe quoi d’autre, et cela ne serait évidemment pas toi. Tu pourrais prendre n’importe quelle partie du corps et en mettre un morceau sous un microscope ou une loupe et tu pourrais voir les cellules du corps et tout cela, mais ce n’est pas le vrai « toi ».

G : Non.

A : On peut donc mettre le corps de côté, ce n’est pas « moi ». Ensuite les gens pourraient dire : « Eh bien, je suis mes pensées. » Tu pourrais prendre n’importe laquelle de tes pensées et analyser chaque idée, chaque petit mot, chaque phrase, chaque sentiment et signification ; ce n’est évidemment pas toi, parce que tes pensées changent constamment par toute l’éducation que tu as reçue et par tes expériences venant des rencontres et discussions avec d’autres personnes. Donc, si je ne suis pas mon corps, et que je ne suis pas mes pensées, suis-je mes sentiments ? Sûrement pas, car mes sentiments aussi changent constamment.

G : Je pense que « nous » sommes la totalité de nos idées et des images que nous avons de nous-mêmes, et non seulement de nous-mêmes, mais de nous-mêmes en relation avec ce que nous avons fait et où nous vivons, et de notre environnement, notre tribu et notre communauté. Je suis une accumulation des nombreux noms que je me suis donnés.

A : Dirais-tu alors que l’essence du « moi » est la mémoire ?

G : Oui.

A : Mais les souvenirs sont très défaillants, n’est-ce pas ? Parce que nous ne nous souvenons évidemment pas de la totalité des expériences que nous avons vécues, nous nous rappelons seulement des moments les plus marquants.

G : Oui.

A : Et nous oublions commodément les expériences malheureuses que nous avons vécues ; dans certains cas, cela entraîne des tendances névrotiques par la suite.

G : Mais nous pensons que nous sommes plus que la simple mémoire et la capacité de la réarranger avec la pensée ; nous pensons qu’il y a autre chose.

A : Oui, nous sommes d’accord sur le fait que le corps physique n’est pas le soi, et que les pensées ne sont pas le soi, parce qu’elles changent constamment. De plus, les souvenirs ne sont pas le moi parce qu’ils sont évidemment composés de matériaux qui ont été ajoutés et supprimés depuis qu’une expérience s’est réellement produite.

G : Tant que je m’accroche à tout cela, cela fait partie de ce que j’appelle « moi ».

A : Oui, mais quel est le « moi » qui s’accroche à tout cela ? Si ce n’est pas le corps ; si ce n’est pas l’esprit, ni la partie mentale ou le processus mental ; et si ce n’est pas les souvenirs ; alors qu’est-ce que c’est que cette chose qui rassemble tout cela et qui s’appelle « je » ?

G : Le penseur, l’observateur, celui qui regarde. Et qu’est-ce que je regarde ?

A : Non, la question devrait être : qu’est-ce que l’observateur ? Est-ce que l’observateur existe ? L’observateur est-il un fait, ou est-ce aussi simplement une idée ?

G : Bien sûr, comme le dit Krishnamurti, l’observateur est l’observé.

A : Mais pour la plupart des gens, ce n’est qu’une idée ; le simple fait de dire que l’observateur est l’observé est une idée. Ce n’est pas un fait tant que l’on n’en a pas fait l’expérience.

G : Cette question m’intéresse également : Qu’est-ce que je pense observer tout le temps ? Est-ce que je perds mon temps à observer « ce qui est », à y penser et à l’ajouter à mon champ de conscience ?

A : Un grand nombre de personnes écoutent Krishnamurti depuis de nombreuses années, et j’ai entendu certains d’entre eux déclarer que Krishnamurti préconise l’observation des pensées, parce qu’en surveillant vos pensées, vous apprendrez à vous connaître et en vous connaissant vous-même, vous apprendrez à connaître le reste du monde et les autres personnes. Je me demande si c’est vrai, si Krishnamurti a vraiment dit cela, ou s’il a dit autre chose. Personnellement, je trouve qu’il est impossible d’observer mes pensées, il ne peut y avoir qu’une conscience du mouvement de la pensée.

G : Qu’est-ce que tu observes, alors ?

A : Si tu l’expérimentes toi-même, je pense que tu verras que la pensée et l’observation ne peuvent pas aller côte à côte, ne peuvent pas se produire simultanément.

G : Oui.

A : Par conséquent, si elles ne peuvent pas se produire simultanément, il doit évidemment être impossible d’observer tes pensées, et donc tu ne pourras pas arriver à te connaître par ce processus, parce qu’il est basé, dès le départ, sur une illusion.

G : Je peux observer ce que je viens de penser. Je peux dire : « Je viens de penser à telle ou telle chose, et ce n’était pas si génial, ce n’était pas si bête », etc.

A : Cela semble correct, parce que je trouve que je peux soudainement devenir conscient du fait que ma pensée vient de s’identifier à une certaine idée, un certain préjugé ou une certaine réaction à un défi. Je peux soudainement m’éveiller à ce fait et prendre conscience de ce qui s’est passé. Ce faisant, je crois à tort que j’observe la pensée. Je n’observe pas vraiment la pensée, en fait je rejoue la pensée dans laquelle je viens de m’engager plutôt que d’observer la pensée elle-même. Les événements de la vie nous arrivent spontanément ; nous ne pouvons pas les prévoir, nous ne pouvons pas les changer, et nous ne pouvons pas les modifier même si nous essayons. Toute notre réflexion auto-protectrice repose sur l’idée erronée que nous pouvons contourner les événements de la vie, nous immuniser contre eux ou les contourner d’une manière ou d’une autre. Mais nous ne pouvons pas éviter les dures réalités de la vie qui nous arrivent de manière inattendue, comme la mort subite, les accidents, les actions d’autres personnes ou les catastrophes naturelles. Nous n’avons aucun moyen de nous protéger contre toutes ces choses, et lorsqu’elles se produisent, nous sommes dévastés.

Je me demande si nous sommes complètement éveillés lorsque ces choses se produisent ? Mon propre sentiment est que le moment présent, la totalité de chaque moment, n’est perçu de manière holistique par aucun d’entre nous, parce qu’il y a trop de choses en jeu. Comme nous l’avons déjà dit, nous disposons peut-être de mille informations à chaque instant, à chaque événement, mais nous sommes limités par nos processus de pensée et de reconnaissance. Nous sommes limités par nos idées, qui existent toutes dans le domaine de la conscience humaine. Nous sommes incapables de percevoir ou de comprendre la totalité de chaque moment donné.

Notre cerveau/conscience est constamment en quête de sécurité. Nous ne nous sentons pas en sécurité lorsque des événements inattendus se produisent dans la vie, lorsque des accidents ou des événements imprévus se produisent. Ainsi, lorsque nous sommes insécurisés, il semble y avoir un mécanisme d’arrêt qui nous empêche de voir la totalité du moment. Au lieu de cela, nous passons automatiquement à un mode de pensée différent, impliquant ce que l’on pourrait appeler une relecture. Pendant que l’événement se produit, il y a un changement de conscience ; au lieu d’être conscient de ce qui se passe réellement, nous substituons des idées basées sur la mémoire, et nous regardons cela au lieu de voir l’événement lui-même.

G : Penses-tu qu’il s’agit d’un interrupteur auto-protecteur ? Nous sommes incapables de faire face au défi lorsqu’il se présente, il est donc plus pratique de le classer et d’y revenir plus tard lorsque nous pensons que nous pourrions être moins émotifs à son sujet ?

A : C’est tout à fait exact ; c’est comme ça que ça semble être. Parce que le cerveau doit avoir une sécurité. Nous recherchons la sécurité psychologique dans le domaine de la conscience, dont le contenu est (comme nous l’avons dit précédemment) la totalité de ce que chacun a pensé et vécu pendant les millions d’années que les êtres humains ont vécu sur cette terre. Toutes ces informations sont à notre disposition ; nous pouvons les faire passer par notre ordinateur, qui est le cerveau, et obtenir une réponse à un problème auquel nous sommes confrontés. En d’autres termes, l’humanité a expérimenté toutes ces choses et, à un moment donné, quelqu’un a expérimenté une situation similaire à celle à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui. Elle est de nature similaire, mais elle n’est pas identique, car de nouvelles choses y ont été ajoutées ; comme nous l’avons dit précédemment, chaque moment est complètement nouveau.

G : Tu dis maintenant que c’est la nature du cerveau de ne pas relever complètement un défi. Est-ce la seule raison ? Il y en a peut-être d’autres. Par exemple, nous pourrions trouver plus pratique de classer quelque chose et de dire que j’y penserai plus tard, ou que je m’en occuperai plus tard, ou que j’utiliserai mes autres capacités après avoir évalué la situation et décidé si ça me plaît ou non. Il peut aussi y avoir d’autres raisons pour lesquelles nous rencontrons rarement quelque chose de manière fraîche. Est-ce la nature de la pensée de jouer avec ce genre de choses ?

A : Je ne crois pas que nous nous lancions dans cette intellectualisation au moment où quelque chose se passe ; je pense plutôt que nous réagissons automatiquement. Nous ne relevons pas le défi complètement, avec toute notre sensibilité, ou avec toutes nos capacités.

G : Je comprends cela, mais j’essaie de savoir pourquoi. Une des raisons est le conditionnement. Nous avons été conditionnés à prendre du temps pour tout, à repenser quelque chose, à l’étudier, à demander à d’autres personnes, à regarder dans des livres, et puis à arriver à une conclusion. Toute notre éducation a mis l’accent sur cette approche. On nous donne un projet, puis on nous dit d’y travailler pendant un certain temps. Étant enfant on nous dit que nous manquons de connaissances et que lorsque nous serons grands, plus tard, nous serons capables de comprendre les choses. Il y a donc un conditionnement constant et une éducation en vue d’ajourner.

A : Ce que nous utilisons (c’est-à-dire ce avec quoi nous devons travailler consciemment), c’est le cerveau et le contenu de la conscience humaine. Ceux-ci se sont évidemment développés au fil du temps, au cours du processus d’évolution, sur des millions et des millions d’années. Ce sont les produits du temps. Le cerveau est le résultat d’une progression linéaire, étape par étape, à travers le processus évolutif, tandis que le contenu de la conscience est la matière qui a été filtrée par le cerveau au cours du processus évolutif. Les deux se sont développés au fil du temps. Par conséquent, les seuls instruments avec lesquels nous devons fonctionner sont tous deux liés au temps. Mais le moment présent n’existe jamais dans le temps ; il n’y a pas de temps psychologique lié au moment présent. Il existe donc dans une dimension différente, ou bien il y a d’autres dimensions impliquées dans le moment présent qui ne sont pas impliquées dans le processus temporel. Par conséquent, lorsque nous utilisons des instruments limités (tels que le cerveau et la conscience humaine) pour comprendre un événement qui se produit dans un moment hors du temps, nous ne pouvons pas percevoir la nature holistique de ce moment. Nous ne pouvons en voir qu’un fragment. Le cerveau en est conscient, et pour se protéger et éviter de se sentir vulnérable, il a mis au point un dispositif de coupure automatique. Dès qu’il se passe quelque chose que le cerveau ne peut pas gérer, il coupe sa réceptivité. Il tire immédiatement de sa mémoire des informations sur des situations similaires. Il associe ces informations à l’événement réel, et notre conscience est immédiatement distraite de l’événement réel. L’attention est portée à la répétition, qui fait partie de notre mémoire, car le cerveau peut y faire face. Il l’a déjà fait dans le passé et a déjà exploré toutes les ramifications qui l’accompagnent. Par conséquent, nous voyons rarement un événement lorsqu’il se produit ; nous voyons une répétition de l’événement que nous avons déterré de notre banque de mémoire. S’il y a de nouveaux détails qui nous semblent un peu différents, nous ajoutons ces détails et nous montons à nouveau le film, et nous mettons cette nouvelle version dans notre banque de mémoire comme référence future. Ce matériel stocké nous donne la sécurité du « connu ».

G : Nous vivons donc avec des enregistrements de seconde main !

A : Oui. Nous faisons une copie du film que nous utilisons lorsque nous avons tout monté ou que nous l’avons exactement comme nous le voulons, arrangé de façon très soignée en fonction de nos préjugés et de nos idées. Cette copie est ensuite mise dans notre banque de mémoire, et c’est ce qui sera tiré la prochaine fois qu’une situation similaire se présentera. Ainsi, à chaque fois nous regardons le montage d’un film, et c’est ainsi que nous rencontrons la plupart des situations de la vie. En d’autres termes, nous percevons les événements de notre vie et y réagissons à travers cet écran de conditionnement.

Les événements sont toujours perçus de manière bidimensionnelle, car un film est bidimensionnel ; il a une hauteur et une largeur mais pas de profondeur. En d’autres termes, la qualité de vie qui est intrinsèque à chaque événement (comme la compréhension, l’amour ou toute autre qualité de vie) n’est pas inhérente au film. Elle est seulement inhérente à l’événement lui-même. L’événement réel est multidimensionnel, tandis que la rediffusion ou le matériel de relecture n’est que bidimensionnel.

G : C’est vrai. Mais ce que tu dis, c’est que nous continuons aussi à modifier le matériel rejoué. Nous prenons un film rejoué et jouons une autre petite scène devant lui, puis nous le photographions à nouveau, de sorte que les deux sont fusionnés. Ainsi, nous sommes constamment en train de refilmer, ou de rééditer, ou de réenregistrer, en ajoutant piste sur piste pour créer ce que la pensée croie être la sécurité. Nous comparons notre imagerie avec le comportement des autres et la modifions un peu par-ci, ou un peu par-là. Si cela semble correct et accepté par notre société, par nos pairs, ou par la tribu ou la communauté dans laquelle nous vivons, nous nous sentons plus rassuré ; nous nous accrochons à ce matériel réédité, parce que d’autres personnes ont fait la même chose. Ils reconnaissent le matériel, l’acceptent et jouent le même jeu.

A : Te rends-tu compte que si tu vois la dynamique de ce processus de conditionnement, c’est le premier pas vers la libération du « connu » ?

G : Donc tout renforce ce processus ! Suis-je rempli d’enregistrements et d’images ?

A : C’est ce qui constitue la conscience humaine ; elle est composée de tout le matériel édité, de toutes les rediffusions de nos expériences de vie. Ce matériel comprend le contenu de nos banques de mémoire. Et lorsque nous appliquons ce matériel à des situations de la vie, nous considérons que nous vivons intelligemment. Plus nous disposons de ce type d’informations, plus nous nous sentons sophistiqués ou instruits, mais (de mon point de vue) moins nous sommes qualifiés pour vivre de manière créative. Un enfant est plus vulnérable à la vie ; la banque de mémoire d’un enfant n’est pas remplie de matériel conditionné. Cependant, l’esprit de quelqu’un qui a vécu cinquante ou soixante ans peut être figé dans du béton parce qu’il a une foi absolue dans ce matériel et qu’il croit que ce matériel lui montrera comment faire face à toute situation qui pourrait se présenter. Mais il est évident qu’ils ne peuvent pas y faire face, car nous voyons la plupart des gens vivre une vie chaotique.

G : Y a-t-il un intérêt à observer tout cela ? Ne vous perdez-vous pas sans cesse à regarder des rediffusions de tous vos enregistrements ?

A : Permets-moi d’introduire un autre point pendant que nous sommes encore sur ce sujet. Si la perspective dont nous discutons est valable, alors il est assez effrayant de réaliser que nous sommes tous gouvernés par l’histoire ; et ce que nous appelons l’histoire est le souvenir, les expériences modifiées, éditées et les points de vue limités que nous, les êtres humains, avons transmis de génération en génération. Toute l’histoire – l’histoire de certaines personnes, l’histoire de la société, les façons d’agir, les façons de gérer les situations – est constituée de matériel personnel édité et très limité.

G : Méthodes organisées de faire les choses.

A : Oui. De plus, les guerres entre les peuples, les malentendus entre une société et une autre, entre une nationalité et une autre, sont également basés sur ce matériel limité et édité. Nous ne pouvons pas traiter rationnellement avec les Russes parce que nos idées se mettent en travers de notre chemin ; nous ne voyons pas les Russes tels qu’ils sont vraiment, et les Russes ne voient pas les Américains tels qu’ils sont vraiment.

G : Tout cela est dû aux idées, aux images et à la propagande qui ont été diffusées, bien sûr.

A : C’est aussi à cause du fait que tout a été édité pour des raisons personnelles, des préjugés personnels, ou pour un gain personnel en influençant des situations économiques. Par exemple, il n’est pas économiquement avantageux pour nous de nous entendre avec certaines personnes. Il n’est pas économiquement avantageux de s’entendre avec les Nicaraguayens, ou les Russes, ou encore avec ceux que l’on appelle nos « ennemis » à un moment donné.

G : Du moins, c’est ce que les politiciens voudraient nous faire croire ! Mais revenons à deux personnes qui se rencontrent et essaient de communiquer à travers l’écran du conditionnement. Chacun sort ses enregistrements de rediffusion ; c’est ce qui se passe dans une relation.

A : C’est vrai, chacun crée une image de l’autre. Par exemple, les maris et les femmes ont des images de l’autre. Au tout début, ils voient l’autre personne comme leur idéal ; après leur mariage, leurs images changent progressivement.

G : Soit ils modifient encore un peu leurs enregistrements, soit ils décident qu’il n’est plus possible de changer davantage et qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble.

A : C’est ce qu’il me semble, parce qu’en m’observant et en observant ma propre vie, je vois que si je ne suis pas complètement éveillé, complètement attentif et complètement conscient, il n’est pas possible de saisir conceptuellement la profondeur ou la nature multidimensionnelle de chaque moment. La question est donc de savoir comment je peux le percevoir complètement ; cela ne peut se faire que lorsque le cerveau, l’appareil d’enregistrement informatisé, est contourné, et donc que le matériel programmé qui s’y trouve est également contourné. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il y a une perception directe de l’unicité, de la beauté et de la complétude du moment donné, y compris les événements et les défis et de toute occurrence dans ma vie.

Pour moi, la vie peut être abordée de l’une ou l’autre de ces deux façons. Il peut y avoir une perception qui est complète du moment présent et qui est multidimensionnelle, dans laquelle il y a de l’amour, de la compréhension, des sentiments, de la compassion et de la générosité, dans laquelle il y a une compréhension et un pardon de l’autre personne, et un pardon de soi-même si on est impliqué d’une manière ou d’une autre. Toutes ces réponses sont complètes. On peut répondre aux événements de cette manière ou de la manière habituelle : de manière incomplète, par la pensée et par le mécanisme cérébral qui est bidimensionnel et lié au temps. Tu peux plonger dans la conscience humaine, faire sortir ce que tu penses être la mémoire appropriée qui correspond à l’événement, et ensuite traiter la situation en utilisant ce matériel programmé comme guide.

G : Voici ce qui est intéressant dans ce que tu dis : Lorsque vous vivez dans le moment présent et que vous ne sortez pas vos enregistrements édités, lorsque vous relevez un défi dans le moment présent, vous ne faites pas un nouvel enregistrement ; aucun souvenir n’est créé.

A : C’est exact ; l’événement ne laisse aucune trace. Il n’ajoute pas au contenu de la conscience humaine parce que vous l’avez contourné.

G : C’est pourquoi parfois tu ne peux te souvenir de ce que tu as dit, pensé ou fait, parce que le moment était complet ! Tu ne peux pas y retourner et dire, c’est ce que j’ai ressenti, ou c’est ce que j’ai dit, parce qu’il y avait tant de choses en jeu. Tu avais simplement relevé le défi et il a disparu. Alors qu’arrive-t-il au cerveau ? Je sais qu’il n’aime pas beaucoup tout cela. Il préférerait de loin que tu fasses un nouvel enregistrement.

A : Il semble que le besoin du cerveau à être en sécurité pour se développer est un fait ; l’activation de nouvelles cellules cérébrales nécessite de la sécurité, n’est-ce pas ? Parce que s’il y a insécurité, il y a un sentiment de danger, il y a un sentiment de menace. Ainsi, le cerveau sera occupé à essayer d’atténuer le sentiment d’insécurité, à essayer d’établir un équilibre, un ordre, afin qu’il y ait une harmonie. C’est un fait. Mais si le cerveau est physiquement et psychologiquement en sécurité, alors je sens que la poussée de la force vitale, qui s’exprime à travers tout, va développer les cellules du cerveau et les faire fonctionner de manière saine et normale.

En outre, la plupart d’entre nous vivent selon des schémas très étroits ; nos vies deviennent très étroites à cause de nos intérêts limités et de nos préjugés. Vivre une vie étroite et être inconscient de tout sauf des choses qui nous intéressent ne nécessite l’utilisation que d’un certain nombre de cellules cérébrales ; peu sont nécessaires pour répondre de manière programmée à un mode de vie étroit.

G : Nous n’avons pas besoin de beaucoup pour simplement répéter toutes les choses qui nous sont familières.

A : Non, les actions ou pensées habituelles que la plupart d’entre nous entreprennent ne nécessitent qu’un nombre limité de cellules cérébrales ; les autres sont inactives. Il a été dit que la plupart des gens n’ont besoin que de dix pour cent de leur capacité cérébrale potentielle pour fonctionner dans notre société. Par conséquent, il me semble raisonnable que si quelqu’un était conscient de la réalité à chaque instant, et était capable de percevoir au moins une partie des millions de bits d’information disponibles à chaque instant, sa vie s’en trouverait grandement enrichie. La perception d’un plus grand nombre de détails de la vie susciterait également un intérêt pour davantage de choses. Si tu n’es plus concentrée sur une préoccupation particulière et que tu es consciente de la totalité du moment, il y a beaucoup, beaucoup plus de choses qui ont de l’intérêt. Tu peux prendre conscience et t’intéresser aux fleurs, aux arbres, aux oiseaux et à la façon dont la nature fonctionne de manière particulière. En d’autres termes, de nombreux nouveaux intérêts apparaissent en conjonction avec l’état de perception ou de conscience, et de nouvelles cellules cérébrales doivent nécessairement être activées afin de faire face à ces informations supplémentaires.

G : Il semblerait qu’un état de perception crée l’énergie nécessaire pour activer de nouvelles cellules cérébrales. De plus, un élargissement de la vie et un intérêt accru pour la vie, les relations, la compréhension – tout cela activerait de nouvelles cellules cérébrales. Cependant, si l’on ne vivait qu’avec le mécanisme de rejouer (ou ressasser), je pense que l’on utiliserait de moins en moins de cellules, et que l’on finirait par être sénile, gelé ou cristallisé quand on est vieux.

A : Cela soulève la question de l’ordinateur, et des effets possibles qu’il peut avoir sur le cerveau. Le cerveau est le résultat de millions d’années de conditionnement. Il est le résultat des actions, des expériences et des réactions aux défis de différents organismes sur des millions d’années. La vie a offert des défis et le cerveau a répondu à ces défis de façon linéaire. La capacité du cerveau à répondre à ces défis a connu une véritable croissance évolutive au fil des âges ; elle s’est développée en faisant face aux choses. Le cerveau ne s’est pas développé par le biais d’idées. Il s’est développé par suite de l’obligation de faire face à tout moment à un défi physique quelconque.

G : Tu dois également inclure la pensée abstraite dans ce développement.

A : Oui, mais maintenant nous avons l’ordinateur, donc au lieu de relever un défi personnellement, nous laissons l’ordinateur relever le défi. Quand j’étais enfant, il y a de nombreuses années, et qu’on me posait une question mathématique ou toute autre question, je devais utiliser mon cerveau pour trouver la réponse. C’était un défi direct, et en raison de l’effort requis pour trouver la réponse, mes cellules cérébrales ont été activées à ce moment précis. Je ne sais pas s’il y a eu une véritable croissance physique ou si des cellules existantes ont simplement été activées, mais quelque chose s’est produit à la suite de la question qui m’a été posée. J’ai dû personnellement trouver une réponse.

Aujourd’hui, à l’école, beaucoup d’enfants ont leur petite calculatrice et leur ordinateur personnel, et on leur apprend à appuyer sur le bon bouton de l’ordinateur. Il faut très peu d’efforts pour que le cerveau apprenne, de manière mécanique, sur quel bouton appuyer. C’est comme apprendre à taper ; tu n’as pas besoin de penser à chaque lettre, tout est automatique. La même chose s’applique à l’ordinateur.

Qu’arrive-t-il au cerveau pendant tout cela ? N’est-il pas concevable que nous devenions de plus en plus mécaniques dans notre façon de penser ? En d’autres termes, il n’y aura plus de pensée créatrice, parce que quelque chose de mécanique n’est pas créateur. Alors, où la créativité entrera-t-elle dans notre éducation à fonctionner dans cette société et cette époque informatisées dans lesquelles nous vivons ? Les cellules du cerveau qui étaient utilisées pour résoudre des problèmes concrets dans le passé vont-elles dégénérer, vont-elles simplement devenir inactives lorsqu’elles ne seront plus utilisées ? Qu’arrivera-t-il à la société ? Je ne pense pas qu’il faille faire preuve de beaucoup d’imagination pour voir ce qui se passe. Nous voyons que les gens sont de moins en moins créatifs, ils sont de plus en plus imitatifs. Au lieu de sortir et de passer du temps à jouer au base-ball eux-mêmes, ils regardent un match de base-ball à la télévision. Au lieu de jouer au football eux-mêmes, ils regardent le match à la télévision. Tout devient de plus en plus imitatif.

G : Les sports d’occasion.

A : Sports d’occasion, exercices d’occasion, tout d’occasion. Bien sûr, cela n’implique pas tout le monde, parce qu’il y a des gens qui produisent des choses que d’autres personnes regardent ; il y a des joueurs de football qui jouent au football. Mais ils sont certainement minoritaires par rapport aux personnes qui regardent le match.

G : Hier, j’ai vu un reportage à la télévision sur ce que seront les jouets à l’avenir. Ils vont être de plus en plus mécaniques, avec plus de jeux vidéo pour les enfants et les adultes. Les experts prévoient de petits robots avec lesquels les enfants pourront jouer, de sorte qu’ils auront des compagnons de jeu mécaniques. Ce sera très bien ; ils auront des robots pour nettoyer leur chambre à leur place au lieu de le faire eux-mêmes. Ils feront également en sorte que les robots leur répondent comme ils le souhaitent. Cela les éloignera de plus en plus de l’interaction réelle avec les autres enfants. On peut voir l’effet que cela aura sur les relations, sur le processus d’apprentissage des enfants qui grandissent ensemble. Au lieu de se promener naturellement ensemble, les enfants auront leurs petits robots qui seront tous programmés pour jouer avec eux.

A : Bien sûr, le problème est le suivant : ce que toi ou moi pensons ou ressentons de la situation ne va pas la changer, parce que la mécanisation va évidemment continuer aussi loin qu’elle le peut, parce qu’elle rendra le travail plus facile pour les gens. Les gens vont avoir plus de temps libre pour le sport et les jeux, et pour s’amuser ou faire ce qu’ils veulent. Mais ce qu’ils feront ne sera pas le genre de choses qui entraînera un développement plus poussé du cerveau. Au contraire, elles entraîneront une détérioration ou une dégénérescence de nombreuses cellules cérébrales qui étaient nécessaires jusqu’à présent.

G : Les gens eux-mêmes deviennent donc de plus en plus comme des robots.

A : C’est vrai. Je pense que nous devrions revenir à la question initiale de la compréhension de soi. Je me demande si nous avons discuté de tout ce qui a trait à ce sujet ?

G : Ce dont nous avons discuté fait certainement partie de la compréhension de ce qui se passe en nous-mêmes.

A : La plupart d’entre nous n’ont-ils pas l’idée que nous sommes une chose merveilleuse qui est en quelque sorte intouchable ; qui est éternelle, immortelle. Si une personne est religieuse, elle a le sentiment que le moi ultime – au-delà de tout, au-delà de la portée et de la compréhension – est ce qu’on appelle l’âme. C’est vrai en ce qui concerne le christianisme, au moins. Les Orientaux comme les Bouddhistes et les Hindous disent que l’atman est le vrai moi. Beaucoup de personnes qui s’intéressent au mouvement de la nouvelle pensée sentent qu’elles vont être en contact avec un état de conscience supérieur. Ils croient qu’il existe un état de conscience intérieur qui peut être touché, qu’ils appellent leur vrai moi ou leur vraie individualité. Et ils pensent qu’en étudiant différentes méthodes de méditation et en changeant leur mode de vie, ils pourront élever leur conscience et toucher cette partie immortelle d’eux-mêmes.

G : Ou d’élargir leur conscience.

A : Cette idée a-t-elle une quelconque validité ? Existe-t-il un soi-disant moi supérieur et éternel qui peut être touché et mis en avant ? Ou est-ce seulement la conscience humaine, ou différentes fréquences de la conscience humaine, qui est en train d’être syntonisée ?

G : Qu’en penses-tu : existe-t-il une partie supérieure de nous-même qui est en accord avec cette intelligence ?

A : Il y a évidemment de nombreuses couches dans la conscience humaine. Il y a de nombreuses fréquences qui pourraient être ouvertes, si le corps et les sens à travers lesquels nous fonctionnons étaient élargis par certaines méditations, certaines façons de vivre ou certains modes de vie. Si ces fréquences étaient explorées, des fréquences supplémentaires nous seraient probablement ouvertes et nous en deviendrions conscients. Mais de mon point de vue, tout cela fait partie de la conscience humaine. Les états dits psychiques, par exemple, font tous partie de la conscience humaine ; ils ne sont pas séparés, ils en font partie. Ils font partie de ce que nous avons mis dans notre conscience.

G : Suggères-tu qu’il y a quelque chose au-delà ?

A : Je ne « sais » pas s’il y a quelque chose au-delà. Mon sentiment est que tout ce que nous pouvons savoir fait partie de la conscience humaine. Cependant, l’inconnu est en dehors de la conscience humaine – l’inconnu, par exemple, du moment suivant. Il peut y avoir une expérience du moment présent, et dans cette expérience, qui inclut la totalité de celle-ci, il y a une compréhension du moment présent. Il ne peut y avoir de connaissance du moment suivant ; le futur n’existe pas, sauf en tant qu’idée.

G : Compte tenu de la nature de la pensée, dont nous avons discuté, et de tout le mécanisme de répétition [replay], comment est-il possible de toucher quelque chose qui est au-delà (s’il y a quelque chose d’au-delà), quelque chose que nous ne pouvons même pas nommer à ce stade, ce que les gens ont nommé Dieu ?

A : La conscience humaine est le connu, et tout ce qui se trouve dans la conscience humaine est le connu.

G : Oui, nous l’avons dit à maintes reprises.

A : Tu viens de demander si nous pouvons connaître un état supérieur, ou connaître Dieu ? Comment pouvons-nous le connaître si le connu fait partie de la conscience humaine ? S’il est façonné par le temps, s’il est fragmenté, rediffusé, édité, il n’a évidemment rien à voir avec une réalité éternelle.

G : Non, il ne peut pas y toucher.

A : Il ne peut pas toucher à cette réalité éternelle. Tu ne peux connaître que ce qui est déjà connu avec le cerveau et la conscience humaine. Tu peux approfondir les informations connues grâce à la méditation et à certaines méthodes de comportement, ou tu peux élever ton niveau de conscience afin de percevoir d’autres fréquences dans le spectre de la conscience. Par exemple, certaines personnes peuvent voir les esprits des morts, les couleurs de l’aura ou les chakras ; tous ces éléments se trouvent dans la conscience humaine, mais ils n’ont rien à voir avec l’inconnu. Ils n’ont rien à voir avec l’expérience de la vie au moment présent.

G : Je comprends. L’implication est qu’en nous comprenant nous-mêmes, nous pourrions arriver à ce qui est inconnu.

A : Qu’est-ce que la compréhension ? Par exemple, en observant et en surveillant impersonnellement Al [Albert] au cours des quarante dernières années, dans toutes ses humeurs et dans toutes ses actions, j’ai appris qu’Al est composé de toutes sortes de choses : tendances héréditaires, traits de caractère, maniérismes, façons de penser, modes de vie, préjugés, intérêts personnels, ambitions, peurs, amours et affections. Je vois qu’Al est composé de toutes ces choses. Je vois aussi qu’il n’y a rien d’éternel en lui. Il n’y a rien de vrai en lui ; il n’y a rien d’éternel en lui. Tout est très illusoire, tout est très fragmenté.

Lorsque Al mourra, lorsque l’organisme physique prendra fin, ce sera la fin de tout ce matériel, bien qu’un résidu de celle-ci, son essence, ira probablement dans le réservoir de la conscience humaine, et en fera partie. Mais il n’y a rien de durable là-dedans.

Une partie de ce matériel peut être réincarnée, dans un autre corps, mais ce n’est pas Al qui va se réincarner dans un nouveau corps. Elle fera partie du résidu, de la somme totale de la conscience humaine qui apparaît et qui (par un lien magnétique avec ce qui était Al, ou la fréquence qui était Al) se précipite dans un nouvel être humain. Mais cet être humain n’aura pas de mémoire, ni rien sur lequel fonder réellement une idée d’immortalité.

Cela fait donc partie de la connaissance de soi. Quand je vois que tout ce que je viens de décrire est un fait – et pour moi c’est un fait, puisque j’ai observé tout cela pendant quarante ans – je n’ai plus aucun intérêt à m’identifier à tout cela. Au début, je m’identifiais à ce genre de choses. J’avais l’idée que je grandirais grâce à des expériences, et qu’à travers un processus d’évolution, je deviendrais une meilleure personne, plus spirituelle, etc. Mais aucune de ces idées n’a de permanence, et je n’ai donc absolument plus intérêt à m’y identifier.

Ainsi, en niant les choses qui ne sont pas permanentes, comme toutes mes habitudes et mon conditionnement, un intérêt s’est développé pour comprendre la vie d’instant en instant, telle qu’elle se déroule réellement. En cela, il n’y a pas d’idée de continuité. Il n’y a pas du tout d’idée de continuité pour Al. Il n’y a pas d’idée de « moi » devenant de mieux en mieux, et de plus en plus spirituel. Il n’y a aucune idée d’être illuminé ; il n’y a aucune idée de quoi que ce soit. Il y a juste un intérêt très profond à vivre de la manière la plus factuelle possible et à répondre complètement à chaque instant.

Ma propre perception de la totalité du moment est limitée par la structure organique à travers laquelle je fonctionne. Elle est limitée par mes capacités cérébrales au moment présent ; elle est limitée par mes capacités corporelles au moment présent ; elle est limitée par mes capacités sensorielles au moment présent. Et ce sont des questions très individuelles. En d’autres termes, ce que je perçois est évidemment limité par certains paramètres.

Chaque personne peut être absolument unique si elle n’utilise pas le cerveau et la conscience humaine pour faire l’expérience du moment présent, car si l’on ne fait qu’expérimenter, l’expérience sera unique en soi. Il est évident que nous faisons tous l’expérience de certaines fréquences qui sont communes à tous. Mais chaque personne est capable de faire une expérience unique, à sa manière, et donc d’exprimer les résultats de ce que la vie lui apporte de manière créative. Ce faisant, nous touchons à l’autreté qui est au-delà de toute pensée, à ce qui est éternel et qui ne peut jamais être connu par le cerveau.

Il peut y avoir expérimentation, d’instant en instant, de cette autreté, de ce que nous appelons Dieu, de ce que nous appelons la vérité. Cette autreté est au-delà de tout ce que l’esprit humain peut concevoir. La porte est toujours là, quand le cerveau et l’esprit sont calmes. Dans ce silence, il y a une possibilité de découvrir par nous-mêmes ce qui est éternel.