La sagesse de Patañjali et de Krishnamurti par Ravi Ravindra

Traduction libre Publié dans la revue Integral Yoga en juin 2010 avec l’introduction suivante : « Sur une période de vingt ans, le Dr Ravindra a engagé des conversations avec Jiddu Krishnamurti. Il a pris des notes de ces conversations et a ensuite écrit plusieurs livres sur Krishnamurti. Alors qu’il réfléchissait aux enseignements de Patanjali, le […]

Traduction libre

Publié dans la revue Integral Yoga en juin 2010 avec l’introduction suivante : « Sur une période de vingt ans, le Dr Ravindra a engagé des conversations avec Jiddu Krishnamurti. Il a pris des notes de ces conversations et a ensuite écrit plusieurs livres sur Krishnamurti. Alors qu’il réfléchissait aux enseignements de Patanjali, le Dr Ravindra revenait souvent à la philosophie de Krishnamurti et à celle de son autre mentor, Madame Jeanne de Salzmann (la disciple la plus proche de Gurdjieff, désignée par lui pour poursuivre son travail) pour s’éclairer. Dans cet article, le Dr Ravindra partage des sutras sélectionnés extraits de son livre, The Wisdom of Patañjali’s Yoga Sutras, alors qu’il réfléchit sur ceux-ci à la lumière de ses conversations avec Krishnamurti. » Une version élargie de cet article a été publiée dans The Theosophist, vol 133.11, pp. 18-23].

***

Dans ma lecture des Yoga Sutras, j’ai été influencé par de nombreux textes sacrés, en particulier la Bhagavad Gita et les Évangiles, tant canoniques que non canoniques. Deux sages ont été pour moi une source de grande inspiration et de clarté. Il s’agit de Madame Jeanne de Salzmann (qui était responsable de l’enseignement de Gurdjieff après sa mort) et de J. Krishnamurti. Leurs enseignements ont été des rappels constants de l’existence de niveaux supérieurs de l’être et de la possibilité de s’y connecter. Chaque fois que je n’étais pas clair sur la signification d’un sutra des Yoga Sutras de Patañjali, je me tournais vers leurs enseignements et j’y trouvais un éclairage utile. Aucun mot n’est suffisant pour exprimer ma gratitude envers eux ; je me sens béni d’avoir eu un certain contact avec eux.

Tous les grands maîtres sont originaux, mais pas nécessairement novateurs. Ils sont originaux dans le vrai sens du terme – ils sont proches des origines. Ils expriment la vérité, chacun à sa manière, tout à fait unique. Krishnamurti parlait d’une intelligence au-delà de la pensée. Il insistait sur le fait que nous devions aller au-delà de la connaissance. Bien que nous considérions, généralement, la connaissance comme une bonne chose, Krishnamurti a insisté sur le fait que la pensée est la source du problème, et non la source de la solution. Et Patañjali soutenait que les mouvements de l’esprit, y compris toute connaissance juste, sont la source du problème. Il y a beaucoup de points communs entre Patañjali et Krishnamurti, mais chacun a exprimé ses insights d’une manière unique.

Sutra 1.2 Le yoga consiste à établir l’esprit (chitta) dans l’immobilité. [1]

La traduction littérale de ce sutra, « Le yoga est l’arrêt des mouvements (vrittis) de l’esprit », parle du processus du yoga pour atteindre le but d’« établir l’esprit dans l’immobilité ». L’esprit d’un yogi accompli possède une qualité de silence profond. Krishnamurti incarnait cette tranquillité de l’esprit. En une occasion, je lui ai demandé : « Quelle est la nature de votre esprit, Krishna Ji ? Que voyez-vous quand vous regardez cet arbre ? » Il est resté silencieux pendant un moment, puis a dit : « Mon esprit est comme l’étang d’un moulin. Toute perturbation qui y est créée meurt rapidement, le laissant imperturbable comme avant ». Puis, comme s’il avait lu ce que j’allais demander, il ajouta avec le sourire le plus enjoué, « Et votre esprit, monsieur, est comme un moulin ! ».

Les sages ont dit que lorsque l’esprit est silencieux, sans distractions, l’état originel d’intelligence ou de conscience, bien au-delà de la capacité de l’esprit pensant, est présent. Cette intelligence s’aligne davantage sur la perception directe que sur la pensée ou le raisonnement. Il y a un rappel de Krishnamurti : « Ne pensez pas ; regardez ! » Il nous appelle à une perception de l’intelligence au-delà de la pensée. Nous pouvons dire que le yoga a pour but de cultiver la vision directe, sans imaginer. Le yoga conduit à la gnose, une connaissance qui est bien différente de la connaissance rationnelle. En fait, Patañjali préfère appeler le Connaisseur Réel, le Voyant (Seer, aussi le Sage).

Sutra 1.3 Alors le Voyant demeure dans sa nature essentielle.

Sutra 1.4 Autrement, les mouvements de l’esprit (vrittis) sont considérés comme le Voyant. [2]

La nature essentielle, ou la véritable forme du Voyant, ou la forme même du Voyant, est le Purusha, l’Être Transcendant. Purusha est l’attention constante sans distractions, l’Énergie Consciente ou la Pure Conscience. Lorsque les distractions sont supprimées, le Sage demeure dans sa véritable nature. Le véritable Sage est Purusha qui connaît à travers l’esprit. Le but du yoga est de raffiner l’esprit, afin qu’il puisse servir d’instrument approprié à Purusha. Lorsque la pensée entre en jeu, le mental apporte ses attentes et ses projections ; nous ne pouvons pas, alors, voir la réalité telle qu’elle est.

Une fois, j’avais demandé à Krishnamurti ce qu’il pensait de quelque chose que nous avions examiné. Il m’a répondu : « Monsieur, K [c’est ainsi qu’il se désignait souvent] ne pense pas du tout ; il ne fait que regarder. »

Dans la tradition indienne, l’accent a toujours été mis sur la vision, mais il s’agit d’une perception au-delà des organes des sens, d’une illumination au-delà de la pensée, d’un insight de la présence. Le véritable connaisseur n’est pas l’esprit, bien que l’esprit puisse être un instrument de connaissance approprié. L’esprit doit se libérer des distractions qui l’occupent et empêchent de voir véritablement. Les Yoga Sutras soulignent la nécessité de calmer l’esprit afin qu’il puisse correspondre de plus en plus à la vision claire du Purusha. Seul un esprit immobile peut être attentif, et seul un esprit immobile peut être la demeure du Purusha dans sa forme véritable. Il existe une qualité d’attention et de vision qui peut susciter en nous une action permettant un changement radical qui s’opère naturellement, de l’intérieur.

Patañjali commence avec l’attitude selon laquelle l’attention est la principale préoccupation du yoga. Sinon, le Voyant – qui est au-dessus du mental – est mal identifié avec l’instrument de la vision. Une attention soutenue est la première condition pour laisser le Réel se révéler à nous. Le Réel se révèle toujours partout, mais dans notre état non transformé, nous ne sommes pas réceptifs à cette révélation. Tous les sages de l’humanité sont d’accord pour dire qu’il existe un niveau de réalité qui imprègne tout l’espace, en nous comme à l’extérieur, et qui n’est pas soumis au temps. Les sages l’appellent de divers noms – comme Dieu, Brahman, Purusha, le Saint-Esprit, Allah. Cependant, nous ne sommes pas, généralement, en contact avec ce niveau parce que nous sommes distraits par l’irréel, le personnel et le transitoire.

J’ai un jour demandé à Krishnamurti quelle était la nature de cette attention, ce qu’il appelait lui-même l’attention totale. Je lui ai dit : « Ce que je constate en moi-même, c’est que l’attention fluctue. » Il a répondu avec emphase : « Ce qui fluctue n’est pas l’attention. Seule l’inattention fluctue. » Nous pouvons voir dans ce bref dialogue que pour Krishnamurti, l’attention est le sol, comme Purusha, et qu’elle ne fluctue pas. Ma question impliquait que l’attention peut être distraite et peut fluctuer – clairement une mauvaise identification du Voyant avec l’esprit distrait.

Les sutras 2.1 et 2.32 soulignent tous deux l’importance de svadhyaya, qui est l’étude de soi, la recherche de soi, la connaissance de soi et la conscience de soi. Svadhyaya est l’un des niyamas et fait partie du kriya yoga dans les Yoga Sutras. L’enquête sur soi est mise en avant dans toute la tradition indienne, mais progressivement, svadhyaya en est venu à faire référence à l’étude des écritures sacrées. Cependant, la lecture de la littérature sacrée n’aurait guère de sens si elle n’aidait pas à parvenir à une conscience de soi de plus en plus claire. Krishnamurti soulignait que le plus important était d’étudier le livre de soi-même dans sa propre vie. Il n’était pas du tout intéressé à recommander une étude de ce que les sages avaient dit.

L’enquête sur soi est au cœur du yoga de Krishnamurti. Il a dit : « Sans la connaissance de soi, l’expérience engendre l’illusion ; avec la connaissance de soi, l’expérience, qui est la réponse face à un défi, ne laisse pas derrière elle ces sédiments accumulés que sont les souvenirs. La connaissance de soi est la découverte, d’instant en instant, du mécanisme de l’ego, de ses intentions et de ses visées, de ses pensées et de ses appétits…. Sans la connaissance de soi, l’éternel ne peut être. En l’absence de cette connaissance de nous-mêmes, l’éternel se réduit à un simple mot, à un symbole, une spéculation, un dogme, une croyance, une illusion dans laquelle l’esprit peut trouver une échappatoire. Mais si l’on commence à comprendre le « moi » dans toutes ses activités, jour après jour, alors grâce à cela, et sans qu’aucun effort soit nécessaire, survient l’indicible, l’intemporel, l’éternel. Mais l’intemporel n’est pas la récompense qui viendrait couronner la connaissance de soi. Ce qui est éternel ne peut faire l’objet d’aucune quête ; l’esprit ne peut pas l’acquérir. Il survient lorsque l’esprit est silencieux et tranquille, et il ne peut l’être que s’il est simple, s’il a cessé d’emmagasiner, de condamner, de juger, de peser. Seul un esprit simple est apte à comprendre le réel, mais s’il est empli de mots, de connaissances, d’informations, il en est incapable. L’esprit qui analyse, qui calcule, n’est pas un esprit simple. » (Le livre de la méditation et de la vie)

« La sagesse advient quand la connaissance de soi est à maturité. Si l’on ne se connaît soi-même, l’ordre est impossible, il n’y a donc point de vertu… L’essentiel n’est pas de savoir reconnaître celui qui a atteint la libération, mais de savoir se comprendre soi-même. Nulle autorité, pas plus ici-bas que dans l’au-delà, ne peut vous apporter la connaissance de ce que vous êtes  ; sans la connaissance de soi, nul ne peut être libéré ni de l’ignorance ni de la souffrance. » (Le livre de la méditation et de la vie)

Sutra 2.9 Abhinivesha est la tendance automatique pour continuer ; elle dépasse même les sages. [3]

Bien qu’abhinivesha soit parfois traduit par « désir de vivre », il s’agit plutôt d’un « désir de continuer » ou d’un « désir de préserver le statu quo ». Abhinivesha est ce que l’on appelle techniquement « inertie » en physique, comme dans la première loi du mouvement de Newton (également appelée loi de l’inertie) selon laquelle un corps continue dans un état de repos ou de mouvement en ligne droite à moins qu’il ne soit soumis à une force extérieure. Abhinivesha est le souhait de la continuité de tout état et de toute situation, parce qu’elle est connue. Nous avons peur de l’inconnu et, par conséquent, nous craignons le changement qui peut conduire à l’inconnu. En fait, cette peur est celle de discontinuer le connu, simplement parce que l’inconnu, s’il est vraiment inconnu, ne peut produire ni la peur ni le plaisir. La libération de l’abhinivesha, du désir de perpétuer le connu, est une mort au soi, ou une mort au monde, dont on parle tant dans tant de traditions.

Les sages ont souvent dit que ce n’est que lorsque nous sommes disposés et capables de mourir à notre ancien moi que nous pouvons naître à une nouvelle vision et à une nouvelle vie. Une phrase profonde d’un ancien maître soufi, reprise dans une grande partie de la littérature sacrée, dit : « Si tu meurs avant de mourir, alors tu ne meurs pas quand tu meurs ».

Lors d’une conversation sur la vie après la mort, Krishnamurti a déclaré : « La vraie question est : “Puis-je mourir pendant que je vis ? Puis-je mourir à toutes mes collections – matérielles, psychologiques, religieuses ?” ». Si vous pouvez mourir à tout cela, alors vous découvrirez ce qu’il y a après la mort. Soit il n’y a rien, absolument rien. Ou bien il y a quelque chose. Mais vous ne pouvez pas le découvrir avant de mourir réellement tout en étant vivant. »

Mourir quotidiennement est une pratique spirituelle – retrouver une sorte d’innocence, qui est bien différente de l’ignorance, et qui s’apparente à l’ouverture et à l’humilité. Il s’agit d’un non-savoir actif, qui n’est pas atteint mais qui doit être renouvelé encore et encore. Toute méditation sérieuse est une pratique de la mort au soi ordinaire.

Il est utile ici de citer une remarque de Krishnamurti : « Ce qui a une continuité ne peut jamais se renouveler. Tant que la pensée se perpétue à travers la mémoire, le désir, l’expérience, tout renouveau lui sera toujours interdit ; donc, ce qui se perpétue ne peut en aucun cas connaître l’ultime réalité. » (Le livre de la méditation et de la vie)

Sutra 3.3 Le Samadhi est l’état où le soi n’est pas, où il n’y a conscience que de l’objet de la méditation. [4]

Le samadhi est un état dans lequel le « je » n’existe pas séparément de l’objet de l’attention. C’est un état d’anéantissement de soi, l’état dont on parle dans le bouddhisme sous le nom d’akinchan, un état de liberté vis-à-vis de moi-même ou une liberté vis-à-vis de l’égoïsme. Il n’y a pas d’observateur séparé de l’observé, pas de sujet séparé de l’objet. Seule la connaissance acquise dans de tels états de conscience peut être qualifiée d’« objective » au sens propre du terme ; sinon, elle est plus ou moins subjective. Même la connaissance scientifique qui a été considérée comme objective parce qu’elle est intersubjective, susceptible d’être vérifiée par des chercheurs compétents partout dans le monde, n’est pas objective dans le sens où elle n’est pas totalement exempte de subjectivité.

Dans le samadhi, la vision est sans subjectivité. L’attention dans l’état de samadhi est une attention libre, libérée de toute contrainte et de toute fonction. Dans cet état, l’attention n’est conditionnée par aucun objet, même très subtil, comme les idées et les sentiments. Les trois étapes de la méditation – dhyana, dharana, samadhi – sont comme celles du guerrier, de l’amant et de l’aimé – dans le mouvement de l’ego vers le Soi. Le stade de samadhi est celui de l’être aimé. Purusha, l’Énergie Consciente et l’Être Transcendant, est alors l’unique initiateur ; tous les éléments de Prakriti dans un être humain – corps, esprit, sentiments – sont complètement détendus et réceptifs. Dans ce contexte, quelques remarques suggestives de Krishnamurti s’imposent :

« Nous devons mettre de côté toutes ces choses et en venir à la question centrale, comment dissoudre le “moi” qui est lié au temps, dans lequel il n’y a pas d’amour, pas de compassion.

« Quand il y a de l’amour, le moi n’est pas.

« Être absolument rien, c’est être au-delà de toute mesure. »

Sutra 3.4 On parle d’attention totale (samyama) lorsque dharana, dhyana et samadhi sont réunis. [5]

Samyama, l’attention totale, est réalisée lorsque les trois formes d’attention – dharana, dhyana et samadhi – sont pratiquées ensemble en même temps. Cela ressemble beaucoup à « l’attention totale » dont parle Krishnamurti. Dans cet état, émerge la splendeur de l’insight, et la personne voit la nature (suchness), la-chose-en-soi (« ding en sich » d’Emmanuel Kant), de tout ce sur quoi l’attention de samyama est dirigée.

Sutra 3.12 Ekagrata parinama, la transformation vers l’unicité (one-pointedness), est le stade de transformation dans lequel l’activité et le silence sont également équilibrés dans l’esprit. [6]

Les sages qui ont subi ce genre de transformation radicale ont une qualité d’esprit différente. Cela semblait évidemment vrai dans le cas de Krishnamurti. J’ai été frappé par la nature et la qualité particulières de l’esprit de Krishnamurti ; je l’ai donc souvent interrogé sur les particularités de son esprit. Il parlait fréquemment de l’esprit religieux et de son innocence, de sa fraîcheur et de sa vulnérabilité. Il laissait souvent entendre qu’il était comme tout le monde et non pas quelqu’un de spécial. Mais je n’ai jamais été convaincu de cela.

Une fois, alors que je persistais à lui poser des questions sur la nature de son esprit extraordinaire, il m’a dit : « Monsieur, pensez-vous que l’orateur est un phénomène ? ». Phénomène ou pas, il était certainement extraordinaire et inhabituel. Comme nous l’avons mentionné précédemment, son esprit était comme l’étang d’un moulin ; toute perturbation créée par un stimulus extérieur s’apaisait rapidement, laissant l’étang impassible comme avant. Patañjali nous dit que toute la différence entre une personne ordinaire et un yogi accompli réside dans la qualité et la profondeur du silence de l’esprit et dans la rapidité avec laquelle ce silence revient après la réception d’une impression extérieure.

Krishnamurti a dit un jour au cours d’une conversation avec moi que l’intelligence au-delà de la pensée est juste là, comme l’air, et n’a pas besoin d’être créée par une discipline ou un effort. « Tout ce que l’on doit faire, c’est d’ouvrir la fenêtre ». J’ai suggéré que la plupart des fenêtres sont peintes et bloquées et qu’il faut beaucoup gratter avant de pouvoir les ouvrir, et j’ai demandé : « Comment fait-on pour gratter ? ». Il n’a pas souhaité poursuivre cette piste et l’a close en disant : « Vous êtes trop intelligent pour votre propre bien. »

Patañjali fournit une aide pratique pour préparer le corps-esprit afin que la fenêtre de notre conscience puisse être ouverte. Le Purusha est juste là, il n’a pas besoin d’être créé ; il ne peut pas être créé ; cependant, une purification des instruments de perception dans la Prakriti permet au Purusha de se révéler. Dans la pratique, c’était également vrai pour Krishnamurti, qui mettait l’accent sur la sensibilité corporelle, la réceptivité émotionnelle et d’être libre de la pensée menant à l’immobilité de l’esprit. Dans sa propre vie, il pratiquait le yoga, s’adonnait au chant et à la méditation, et menait en général une vie disciplinée en parfaite harmonie avec tous les yamas et niyamas mentionnés par Patañjali dans YS 2.30 et 2.32. Mais, en général, il ne souhaitait pas fournir une prescription pour quelqu’un d’autre. Il a tellement insisté sur le fait que l’on ne peut pas s’élever vers la Vérité mais que la Vérité peut descendre vers nous.

Il y a de nombreuses années, j’avais écrit un article intitulé « Lettre à J. Krishnamurti » à l’invitation des éditeurs de A Journal of Our Time. J’avais tenté de dire où se situaient mes propres difficultés à suivre ce qu’il disait depuis tant d’années. Ce petit article s’était terminé par ce qui suit : « Je suis troublé parce que je ne sais pas comment concilier l’appel que j’entends de votre rive lointaine avec les réalités où je suis. Il est clair qu’un pont ne peut être construit d’ici à Là-bas. Mais peut-il être construit de Là-bas à ici ? » Quelques années après la publication de cet article, j’ai eu l’occasion de passer quelque temps avec Krishnamurti, à Ojai en Californie, l’endroit où il se sentait le plus chez lui. Nous avons eu une longue et intense conversation dans la soirée, et nous devions nous retrouver au petit déjeuner le lendemain matin. Je lui ai demandé de lire mon petit article et d’y répondre lorsque nous nous retrouverions le lendemain matin. J’étais impatient de savoir ce qu’il allait dire. Il a dit qu’il aimait la dernière phrase, et a ajouté : « Un pont peut être construit de Là-bas à ici. » Il n’a pas voulu en dire beaucoup plus, sauf pour laisser entendre que c’est ce dont il avait parlé pendant toutes ces années.

Tous les véritables enseignements offrent des ponts entre le Là-bas, où se trouvent la Vérité et la Liberté, à ici, où nous sommes. Le Rig Veda décrit les royaumes les plus subtils et les plus élevés comme étant ceux de Satyam, Ritam et Brihat (Vérité, Ordre et Immensité) ou Satyam, Ritam et Jyoti (Lumière) ou Satyam, Ritam et Amritam (Vie Éternelle). Pour Patañjali, l’état le plus subtil est celui de Kaivalya, la liberté sans mesure, la Solitude du pouvoir de voir. Dans cet état, le Purusha pur et illimité reste à jamais établi dans sa propre nature absolue. (YS 4.34). Pour Krishnamurti, il y a le royaume de la Vérité, de la Beauté et de l’Amour, et ici c’est le domaine de la pensée, du temps et de la souffrance. L’enquête sur soi sans le soi est ce qui peut nous révéler que l’Éternel n’est pas loin du temps ou de la vie, mais peut être perçu dans le temps et dans la vie quotidienne.

*** ***

Cet article a été partiellement extrait de The Wisdom of Patañjali’s Yoga Sutras par Ravi Ravindra, et partiellement basé sur une conférence qu’il a donnée sur « Le Yoga de Krishnamurti » le 27 avril 2012 à Ojai, Californie, sous l’égide de la Krishnamurti Foundation of America.

Ravi Ravindra est professeur émérite à l’Université Dalhousie, Halifax, Canada, où il a été professeur de physique, de philosophie et de religion comparée. En plus d’une étude approfondie des grandes traditions, il s’est engagé avec ardeur dans la recherche spirituelle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : The Wisdom of Patañjali’s Yoga Sutras ; Un cœur sans limite : le travail de Gurdjieff avec Madame de Salzmann ; Krishnamurti : deux oiseaux sur le même arbre ; Le Yoga du Christ (également publié sous le titre The Gospel of John in the Light of Indian Mysticism) ; Centered Self Without Being Self-Centered : Remembering Krishnamurti ; Whispers from the Other Shore ; Science and the Sacred ; Spiritual Roots of Yoga et The Pilgrim Soul : Path to the Sacred Transcending World Religions, The Bhagavad Gita : A Guide to Navigating the Battle of Life.

Site : Ravi Ravindra

_________________________________________________________________________________________________

1 NDT : (Dans cette note et celles qui suivent, nous reproduirons la traduction correspondante de Jean Bouchart d’Orval des dits sutras) : 1.2 : Le yoga est la cessation de la fragmentation mentale.

2 1.3 : La conscience est dès lors établie dans sa nature véritable.

1.4 : Autrement elle s’identifie à l’activité mentale.

3 2.9 : La peur de la mort découle de l’amour spontané de la vie ; cet amour est profondément enraciné en chacun de nous, peu importe le niveau d’instruction.

4 3.3 : Lorsque la nature essentielle de l’objet resplendit en toue pureté, comme s’il n’avait plus de forme propre, c’est le samadhi.

5 3.4 : Les trois forment un tout : le sanyam.

6 3.12 : Il s’ensuit alors la transformation de l’unicité : le mental reçoit l’apaisement et l’activation de son mouvement cognitif en un moment unique.

Défiler vers le haut