Tous, nous voulons être forts, si ce n’est physiquement, du moins psychologiquement. Pour la plupart d’entre nous, être fort signifie avoir la capacité de résister à des épreuves difficiles et de les dépasser. Bien qu’elle ne soit pas complètement fausse, je n’adhère pas à cette conception de la force. À mon avis, manifester de la force consiste surtout à être ouvert aux attaques de la vie et à ne pas y réagir en se défendant. Bref, nous sommes forts en étant vulnérables. Pour défendre cette thèse, j’ai divisé ce texte en trois parties. Dans la première partie, je me penche sur ce qu’on pourrait appeler une vulnérabilité ordinaire. Cette dernière est source de souffrance. Ne pas être vulnérable est préférable à cette forme de vulnérabilité. Dans la deuxième partie, je discute de la vulnérabilité spirituelle. Cet état d’esprit est très rare et ô combien précieux! Dans la troisième partie, je montre que cette vulnérabilité nous fait connaître une force immense.
1. La vulnérabilité ordinaire
Avant de parler de vulnérabilité, discutons un peu de non-vulnérabilité. On pourrait penser que ne pas être vulnérable aux coups de la vie consiste à ne pas en être affecté. Dans cette perspective, un individu qui ne ressent rien lorsque sa compagne le quitte ne serait pas vulnérable face à celle-ci. Cette conception de la non-vulnérabilité serait sûrement défendue par beaucoup de gens. Bien que je la trouve très sensée, j’en adopterai néanmoins une autre dans ce texte. À mon avis, une personne peut être non-vulnérable même si elle éprouve une souffrance après avoir vécu un événement difficile. Ce qui fait qu’elle n’est pas vulnérable, ce sera sa façon de réagir à son épreuve. Sa manière d’y réagir sera telle que cette personne se libérera de sa souffrance. La meilleure façon de me faire comprendre serait sûrement d’illustrer cela par des exemples.
Supposons que quelqu’un m’insulte. Cette insulte provoque chez moi un sentiment d’humiliation. Face à cette insulte, comment réagirait la personne qui n’est pas vulnérable? Elle remettrait la monnaie de sa pièce à son offenseur et lui répondrait avec assurance. De cette façon, elle se libérerait de son humiliation et ne souffrirait donc plus.
Voici un autre exemple. Ma compagne m’apprend qu’elle me quitte. Sa décision me rend triste. Face à ce départ, comment réagirait la personne qui n’est pas vulnérable? Elle pourrait réagir en essayant de se changer les idées, en allant au cinéma, en sortant en soirée, avec, pourquoi pas, l’idée de rencontrer d’autres femmes. De cette façon, le départ de sa compagne passerait mieux.
Ainsi, la personne non-vulnérable, telle qu’on la comprendra dans ce texte, ne se laisse pas abattre par la situation et elle lui répond. Le point suivant doit toutefois être souligné : la personne non-vulnérable ne réagit qu’indirectement à la situation qui a causé son émotion; bien plutôt, sa réaction est d’abord une réponse à son émotion et seulement ensuite une réponse à la situation extérieure. En effet, si l’insulte ne provoquait chez cette personne aucun sentiment d’offense ou d’humiliation, elle ne répondrait pas à celui qui l’a insultée. De même, si la décision de sa compagne ne provoquait pas de la tristesse chez celui qui a été quitté, ce dernier ne lutterait pas contre son départ. Pourquoi, me demanderez-vous, cette personne réagit-elle à son émotion en s’attaquant à la situation extérieure? Évidemment parce que le monde extérieur est ce qui cause son émotion, si bien qu’en s’attaquant à ce monde, son émotion se changera en quelque chose de mieux, de moins souffrant, voire en quelque chose de plus du tout souffrant.
Nous savons maintenant ce que signifie être non-vulnérable : c’est réagir à notre émotion négative en essayant d’éliminer ce qui l’a causée. Il est donc facile de définir la vulnérabilité : être vulnérable, c’est ne pas réagir à notre émotion négative en essayant d’éliminer ce qui l’a causée, si bien que, en étant vulnérables, nous restons aux prises avec notre émotion. Ainsi, si on m’insulte, être vulnérable consistera à rester présent avec ce sentiment d’humiliation sans entreprendre quoi que ce soit pour répondre à mon offenseur, de sorte que mon émotion demeure présente dans mon esprit.
La vulnérabilité, telle que nous venons de la définir, désigne certes une incapacité à nous défendre, à nous attaquer à la cause de notre émotion souffrante, mais elle ne désigne pas pour autant une absence complète de réaction. La personne vulnérable réagit aussi à sa souffrance, mais de manière « virtuelle », c’est-à-dire à travers des pensées et des images. Ainsi, celui qui n’a pas pu répondre à son offenseur, et donc qui a été vulnérable réagira à son humiliation en s’imaginant qu’il aurait pu lui répondre ceci ou cela, ou encore en souhaitant du mal à cet individu. De manière analogue, celui qui a été quitté par sa compagne et qui ne fait rien pour changer les choses réagira à sa tristesse en s’imaginant être encore avec sa compagne, ou il s’imaginera être en train de la reconquérir. Tout cela ne fonctionne pas, ou seulement de manière très imparfaite, car nos émotions ne sont pas vraiment éliminées par ces fuites dans un monde « virtuel », de pensées et d’images.
De toute évidence, après ces réflexions, la non-vulnérabilité est préférable à la vulnérabilité. Il est préférable d’agir sur la cause de notre souffrance et, si possible de l’éliminer plutôt que de vivre dans un monde « virtuel » sans cesser d’être aux prises avec notre émotion douloureuse. Cependant, il existe une autre manière d’être vulnérable. Cette autre manière d’être vulnérable est précieuse, rare, infiniment rare, et porteuse d’un sentiment de vie extraordinaire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est nettement préférable à la non-vulnérabilité. Je qualifierais de spirituelle cette seconde façon d’être vulnérable.
2. La vulnérabilité spirituelle
D’après ce que nous avons vu, nous réagissons toujours à notre émotion. En étant non-vulnérable, nous réagissons à notre émotion en intervenant dans le monde; et en étant vulnérables, nous y réagissons en nous perdant et en luttant dans un monde « virtuel », celui des images et des pensées. Il existe une autre manière d’entrer en relation avec nos émotions : celle de la vulnérabilité spirituelle. Être spirituellement vulnérable signifie ne pas réagir du tout à notre émotion — ni en essayant d’éliminer sa cause extérieure ni en se réfugiant dans un monde « virtuel ». Que signifie ne pas réagir à notre émotion? Cela signifie être immobile en face d’elle, ne rien faire, absolument ne rien faire. En somme, il s’agit de la laisser être.
Après cette caractérisation de la vulnérabilité spirituelle, il faut admettre ceci : cette vulnérabilité ne peut absolument pas résulter d’un acte de volonté. En effet, vouloir quelque chose débouche sur un geste, sur une intervention — tout le contraire d’un laisser-être. Donc, pour être vulnérable, il n’est pas question de se dire, avec toute la bonne volonté du monde : « Martin, vis ton émotion et laisse-la être! ».
Vous pourriez ne pas être d’accord avec notre dernière réflexion. Vous me feriez remarquer que, certes, un acte volontaire consiste en une intervention, mais vous ajouteriez que cette intervention pourrait très bien déboucher sur de l’immobilité, sur un laisser-être. Votre objection ne me convainc pas du tout. Je m’explique.
Si vous vous dites « sois immobile, sois vulnérable », ce sera parce que je vous ai dit que la vulnérabilité est extraordinaire, ou encore parce que vous en êtes arrivé à cette conclusion par vous-même. Donc, derrière ces paroles, derrière cette volonté de les mettre en œuvre, il y aura une intention cachée, celle de substituer quelque chose d’extraordinaire à votre souffrance. Autrement dit, à la base de cet acte de volonté, il y aura un rejet de votre émotion. Or, rejeter notre émotion, ce n’est évidemment pas manifester de la vulnérabilité face à elle — c’en est même tout le contraire!
En outre, sachez que même si vous vous dites « Sois immobile, sois vulnérable » par pure curiosité, c’est-à-dire sans avoir le moindre désir de dépasser votre souffrance, cela ne débouchera pas pour autant sur une immobilité et une vulnérabilité réelle. Lorsque je me dis « Martin, sois vulnérable, sois immobile par rapport à ton émotion! », j’ai l’intention de mettre en œuvre mon idée de l’immobilité et de la vulnérabilité. Or, toute idée est fondée sur des mémoires et des connaissances. Un acte de volonté repose donc sur le passé; il ne produit jamais rien de plus que du vieux. Or, l’immobilité et la vulnérabilité sont des états neufs et inédits à chaque fois. C’est que je ne peux pas être immobile avec moi-même comme j’ai été immobile avec moi-même la fois précédente (en supposant que je l’ai déjà été). J’ai changé depuis ce temps, si bien que toute connaissance est dans une certaine mesure dépassée par le présent. Mais, me direz-vous, si ma connaissance est dépassée seulement dans une certaine mesure, elle est encore bonne sur quelques aspects. Dans la mesure où elle est encore un peu valable, ne peut-on pas alors imaginer qu’elle rende possible cette immobilité? Je ne le crois pas. Dans cette immobilité face à l’émotion, il y a adéquation parfaite entre l’esprit et l’émotion; l’émotion se donne à l’esprit complètement et sans cachette. Or, si on se base sur des connaissances plus ou moins parfaites pour entrer en relation avec l’émotion, il y aura une certaine inadéquation entre l’esprit et l’émotion, et donc aucune immobilité ni vulnérabilité réelles et complètes.
Donc, je le répète, la vulnérabilité spirituelle est un état dans lequel nous demeurons sans aucune réaction devant nos émotions. Comment être immobile de la sorte, comment ne pas réagir à notre émotion? Tout d’abord, qu’est-ce qui nous fait réagir? Pour réagir à notre émotion, il faut s’en séparer, créer une distance entre elle et soi-même. Elle devient alors un « objet » à propos duquel on peut réagir. Or, le moi est ce qui se sépare de l’émotion vécue. Donc, à la question de savoir comment ne pas réagir à notre émotion négative, nous avons une réponse : il faut se libérer de ce moi qui se sépare de ce qui est vécu.
Maintenant, vous vous demandez sûrement comment se libérer de ce moi. Une telle chose est possible si l’on comprend le danger qu’il représente et la souffrance qu’il produit. En voyant cela, l’esprit le met de côté. Je ne développerai pas davantage cette idée ici, mais, pour le lecteur intéressé, je me permets de le renvoyer à mon article publié dans le blog du 3e millénaire : Trois façons de se comprendre.
3. La vulnérabilité : une force immense.
D’aucuns pourraient croire qu’être fort implique d’être sans vulnérabilité. Je n’en crois rien. Pour le comprendre, considérez d’abord ce fait : la personne qui n’est pas vulnérable se protège contre sa souffrance. Elle s’en protège en attaquant ce qui a causé sa souffrance — l’offenseur, sa compagne qui l’a quitté, etc. Pourquoi se protège-t-elle ainsi? Parce qu’elle craint sa souffrance. Elle craint de sombrer encore davantage dans la souffrance. Elle a peur de ne pas en revenir, voire, même, de faire une dépression. La peur est donc au fondement de son esprit de protection. Peut-on, dans ces conditions, dire qu’elle est vraiment forte? Plus précisément, si elle agit par peur, peut-on dire qu’elle est forte? Il me semble que non : être fort, c’est ne pas se laisser dicter sa conduite par la peur.
Qu’en est-il de la personne vulnérable au sens habituel, non spirituel, du terme? Est-elle aussi mobilisée par la peur? Cela ne fait pas le moindre doute : elle espère se protéger en luttant dans son monde « virtuel ». Et la personne spirituellement vulnérable vit-elle aussi dans la peur? Absolument pas! Tout d’abord, elle ne se protège pas de ses émotions, puisqu’elle n’y réagit pas et qu’elle les laisse être. Or, si elle ne se protège pas de ses émotions négatives, elle ne peut pas en avoir peur. En effet, il est impossible d’avoir peur si on ne cherche pas, ne serait-ce qu’en pensée, à se protéger. Le désir de se protéger est une conséquence nécessaire du sentiment de peur. Mais dépasser sa peur est sans contredit une expression de force. Voilà donc une première raison pour appuyer l’idée que la vulnérabilité spirituelle constitue une véritable force!
À ce stade de notre discussion, une objection est inévitable : en laissant être ma souffrance, ma vie, ainsi empreinte de souffrance, ne sera-t-elle pas insupportable? Non, pas du tout, car si vous laissez vraiment être votre souffrance, vous allez immédiatement la transcender, et vous allez même donner à votre vie une valeur unique. Encore une fois, la force de la vulnérabilité se révèle ici. Permettre le dépassement de sa souffrance et faire de sa vie quelque chose d’extraordinaire suppose en effet la mise en œuvre de beaucoup de force — c’est le moins qu’on puisse dire! Mais est-il vraiment juste de dire que notre vulnérabilité permet un dépassement de notre souffrance et qu’elle permet aussi de donner une valeur extraordinaire à notre vie? Oui! Montrons-le!
Si je laisse être ma souffrance, je laisse être ce qu’il y a de pire dans ma vie. Mais si je laisse ainsi les choses être, je laisse être ma vie dans sa totalité — pas seulement ce qui est plaisant en elle. Or, lorsque je m’ouvre ainsi à ma vie, elle ne peut que me traverser de part en part. Par ce souffle de vie, ma souffrance, qui n’est qu’une manifestation réduite de la vie, ne pourra qu’être balayée.
La vulnérabilité spirituelle transcende donc effectivement la souffrance. Elle permet aussi de donner une dimension extraordinaire à notre vie. Pour le voir, interrogeons-nous tout d’abord sur ce qui nous fait juger les choses. Je juge ce qui m’entoure en réaction à mon émotion ou à mon humeur. Par exemple, c’est parce que je ressens de la tristesse que je ne cesse pas de penser à ma copine et de la juger de m’avoir quitté. Si son départ me laissait sans émotion, je ne penserais pas à elle et ne la jugerais pas. Or, la vulnérabilité se présente précisément comme une attitude où nous ne réagissons pas à notre émotion. La vulnérabilité nous conduit donc à cesser de penser. La vulnérabilité est un état générateur de silence, un état intérieur où le « bruit » des pensées se tait. Ensuite, si je ne juge pas mon deuil, par exemple, est-ce que je le comprendrai vraiment? Absolument! Mes pensées sont conditionnées. Elles sont donc orientées dans une certaine direction — dans la direction donnée par mon conditionnement. Donc, en n’ayant ni pensée ni jugement, mon regard sera ouvert, non limité par une direction donnée. Mais ouvert à quoi? À toutes les dimensions de mon deuil. Je le percevrai globalement. Ce regard entier atteindra l’essence de mon deuil. En rejoignant son essence, je m’en sentirai très proche, je l’étreindrai. Je n’en aurai jamais été aussi proche : on n’est jamais aussi proche d’une chose que lorsqu’on saisit son essence. Lorsqu’on comprend ainsi son deuil, celui-ci revêt une dimension extraordinaire. C’est que ce deuil est une expression de ma vie, de sorte qu’en ressentant son essence, je ressens ma vie elle-même. Une telle saisie de sa vie est extraordinaire. Tout cela est le fruit de la vulnérabilité spirituelle.
En conclusion, il faut répéter que la vulnérabilité spirituelle est gage d’une force immense. En étant vulnérable de la sorte, je ne crains plus ma souffrance. Or, dépasser la peur est un signe évident de force. Ensuite, la vulnérabilité est forte aussi parce qu’elle nous permet de dépasser notre souffrance et de voir autrement notre vie, de lui enlever sa lourdeur et de nous la faire voir telle qu’elle est en réalité, en perçant jusqu’à son essence. Ainsi, en saisissant l’essence de mon deuil, je ressens le mouvement de ma vie. Je ressens ce mouvement immense qui nous entraîne, ma conjointe, moi-même et nous tous. La vulnérabilité m’a donné vie! Quelle force!