L'action par Claude Tresmontant

Article écrit en 1978 Le terme d’action peut désigner des opérations très différentes. L’homme peut engendrer un enfant en communiquant à la femme qu’il aime un message génétique. C’est une action créatrice, une action par laquelle l’homme coopère activement et intelligemment à la Création. L’homme peut aussi détruire, tuer les enfants des hommes. On appelle […]

Article écrit en 1978

Le terme d’action peut désigner des opérations très différentes. L’homme peut engendrer un enfant en communiquant à la femme qu’il aime un message génétique. C’est une action créatrice, une action par laquelle l’homme coopère activement et intelligemment à la Création. L’homme peut aussi détruire, tuer les enfants des hommes. On appelle cela aussi une action. L’homme peut construire des maisons, des villes, des monuments, des cathédrales. Il peut détruire des villes en les bombardant. Il peut composer des livres, des œuvres d’art. Il peut aussi brûler les livres et détruire les œuvres d’art. Il peut planter des arbres et semer du blé. Il sait aussi détruire les récoltes. Il peut travailler à faire croître l’homme, à l’enrichir, à le développer. Il peut aussi l’avilir, l’abîmer, le faire régresser. Il peut soigner l’homme son frère. C’est une action, celle du médecin. Il peut aussi l’affamer, le blesser, lui infliger la maladie par toutes sortes de méthodes. On sait parfaitement qu’aujourd’hui dans l’alimentation industrielle se trouvent en quantité des substances, colorants, conservateurs, parfums, qui sont cancérigènes.

En première approximation, on peut donc répartir l’action et les actions en deux catégories : celles qui vont dans le sens de la Création et celles qui vont en sens inverse, dans le sens de la destruction et de la régression. Lorsque donc on parle d’un homme d’action, il faut toujours se demander : de quel genre, de quelle sorte d’action s’agit-il ? Est-il un créateur, un soigneur, ou un destructeur ?

Toute action positive, qui va dans le sens de la Création, implique une pensée, un programme, une idée. Le musicien qui compose une symphonie réalise une idée. Celui qui construit une maison réalise un plan. La maison est d’autant plus belle que le plan est plus riche en pensée. Une cathédrale est une pensée réalisée dans la pierre et toute la matière utilisée est informée. Rien ne reste à l’état brut, sans forme. Construire une société, c’est encore réaliser un programme. Toute la question est de savoir quelle idée on se fait de l’homme et comment on comprend les rapports entre l’homme et la société que l’on veut construire. La société sera-t-elle au service de l’homme ? Au service de son développement ? Et quel développement ? Dans quel sens ? On ne peut pas faire de la politique, raisonnablement, si l’on n’a pas une certaine idée de l’homme et tant vaut cette idée de l’homme, tant vaut la politique que l’on veut réaliser.

Mais la question de l’homme n’est pas résolue parmi ceux qui sont en principe chargés de l’éclairer, les philosophes, les anthropologues. L’homme est-il simplement un animal, le plus récemment apparu dans l’histoire naturelle des espèces vivantes, le plus complexe du point de vue neurophysiologique ? N’a-t-il pas d’autre destinée que les autres espèces animales : naître, procréer et puis mourir ? De toute manière, notre système solaire est ainsi construit qu’il s’use d’une manière irréversible. Le Soleil est en train de s’épuiser en transformant son hydrogène en hélium et dans quelques dizaines de millions d’années, toute vie sera impossible sur notre planète. La politique n’a-t-elle donc pour objet, pour finalité, que d’organiser au mieux une durée éphémère ?

De toute manière, la politique ne peut porter et s’appliquer que sur une courte période cosmique : le temps qui nous reste à vivre dans notre minuscule système solaire. C’est donc une illusion que de s’imaginer que la politique porte sur le définitif. Et puis, pour chacun d’entre nous, le temps est compté. La politique, en mettant les choses au mieux, porterait donc sur l’avenir de l’espèce humaine, dans notre système solaire, pour le temps qui lui reste. L’homme politique, dans cette perspective, serait donc celui qui travaillerait à rendre la vie supportable autant qu’il est possible pour cette courte période. Mais la question subsiste : qu’est-ce que l’homme et quelle est sa finalité ultime, si finalité il y a ? S’il n’y a pas de finalité, si l’homme est simplement un produit de la matière, supposée incréée, et du hasard, ou de la nécessité inhérente aux lois de la matière, la politique consistera à organiser la vie de cet être qui vient d’apparaître et qui ne pourra pas subsister longtemps, dans le meilleur des cas et si même il ne se détruit pas lui-même. Il s’agit alors simplement d’arranger un voyage pour qu’il soit aussi confortable que possible pour tous. Si l’homme comporte une destinée ultérieure, la politique elle-même devra tenir compte de cette destinée ultérieure et se traiter par rapport à cette finalité reconnue, tenir compte d’elle. Si l’homme a une destinée autre que le néant à plus ou moins brève échéance, la politique elle-même devra tenir compte de cette nouvelle dimension : l’avenir de l’homme, l’avenir de chaque personne humaine, l’avenir de l’humanité entière, sa finalité ultime. En quoi peut bien consister cette finalité ultime ? Pour le savoir, nous ne disposons que de l’expérience et de nos capacités d’analyse. Mais l’expérience aujourd’hui s’est élargie dans l’espace et dans le temps. Nous connaissons maintenant l’histoire de l’Univers sur une durée de quelque quinze ou vingt milliards d’années. Nos ancêtres qui vivaient au XVIIe ou XVIIIe siècle s’imaginaient candidement que l’Univers entier était constitué par notre minuscule système solaire. Figurez-vous qu’en ce temps-là il y avait des théologiens et des savants qui se disputaient entre eux pour savoir si c’est la Terre qui tourne autour du Soleil ou le Soleil qui tourne autour de la Terre !

Jusqu’autour de 1924, nos pères se sont imaginés que l’Univers entier, c’est notre Galaxie ! Aujourd’hui nous savons que l’Univers est un gaz de galaxies, un gaz dans lequel chaque galaxie est comme une molécule, et nous savons que dans notre seule Galaxie, celle dans laquelle nous sommes logés, il existe environ cent milliards d’étoiles. Cela fait donc beaucoup de systèmes solaires possibles, avec leurs habitants. Pour découvrir la finalité éventuelle de toute l’histoire de la Création, de l’Univers entier, il faut considérer l’Univers dans son ensemble et dans son histoire telle qu’elle se présente maintenant à nous. C’est au Père Teilhard de Chardin que revient le mérite d’avoir, l’un des premiers, jeté les yeux sur cette histoire de l’Univers considéré dans son ensemble et d’avoir dit : Regardez dans quel sens tout cela s’oriente, dans quelle direction tout cela avance et se fait. Le fait est que l’Univers se présente désormais à nous comme une composition qui va dans une certaine direction, du simple au complexe, de la matière élémentaire aux systèmes biologiques les plus complexes et les plus riches en conscience. L’histoire de l’Univers tout entier se présente à nous comme une immense Action. C’est en considérant cette Action cosmique — cosmogenèse, biogenèse, anthropogenèse, — que nous pouvons situer notre propre action et tenter d’en dégager la raison d’être, la norme, s’il y a une norme, la finalité, si notre action peut et doit comporter une finalité.

*

Dans une chronique antérieure, nous nous étions demandé en quoi consiste l’action humaine et comment elle se situe dans cette Action que constitue la genèse de l’Univers, de la matière, des êtres vivants, de l’Homme qui vient d’apparaître. L’ensemble de l’histoire de l’Univers se présente désormais à nous comme une Action orientée, dirigée, vers une fin que nous ne discernons pas encore, mais dont les étapes passées nous sont maintenant clairement lisibles. Objectivement, l’Univers au cours de son histoire se dirige — ou bien est dirigé — vers des compositions de plus en plus complexes, vers la genèse d’êtres de plus en plus autonomes et capables d’action à leur tour. L’Homme est un animal qui vient d’apparaître et qui est capable de devenir à son tour source d’action. Jusqu’à l’Homme, les êtres vivants qui naissaient au cours de l’histoire naturelle des espèces, étaient travaillés et commandés par une Action qui les informait du dedans, qui leur imposait un programme génétique, programme portant non seulement sur leur constitution anatomique et physiologique, mais aussi sur leur comportement psychologique, social et politique, car il existe des sociétés animales et ces sociétés comportent leurs normes et leurs lois. Avec l’Homme, apparaît un animal qui a pris conscience, et conscience réfléchie de sa propre existence et qui peut, s’il le veut, ne pas obéir aux programmes génétiques qui sont inscrits et transmis dans les messages génétiques qui le constituent. L’Homme est un animal qui peut faire à peu près n’importe quoi en ce qui concerne son alimentation, ses amours, la guerre et le reste, — et il le fait. Il est capable de s’abîmer, de se détruire, de se gaspiller, de se dégrader, de régresser, de s’enlaidir. Regardez l’homme dans la rue, et regardez les lions à l’état sauvage : vous verrez la différence entre une espèce dégénérée et une espèce qui ne s’est pas abîmée.

Avec l’apparition de la conscience réfléchie, se pose pour l’Homme le problème de l’action. Quel va être le sens de son action, son orientation, sa finalité ?

En somme, l’animal, avant l’Homme, est commandé par un système de programmations qui sont inscrites dans ses gènes et auxquelles il obéit avec sagesse, car il n’a pas franchi le pas de la conscience réfléchie. L’Homme est un animal qui ayant franchi le pas de la conscience réfléchie doit trouver dans sa pensée même, aux yeux de sa conscience, un programme, une norme auxquels il consente librement. Désormais la programmation doit être pensée, connue, et librement reçue. L’humanité est une espèce en crise parce que n’obéissant plus aux programmations biologiques inscrites dans ses gènes, elle n’a pas encore trouvé une normative à laquelle elle consente librement, elle n’a pas encore donné son consentement à une norme d’existence et de développement qui lui permette de se réaliser et de s’achever. Cette norme de pensée et d’action à laquelle l’humanité puisse donner librement un assentiment raisonnable existe-t-elle, ou bien faut-il l’inventer ? L’humanité est-elle dans le cas, dans la situation d’une espèce qui doit trouver, seule, la norme de son développement, qui doit l’inventer ? Ou bien est-elle dans la situation d’une espèce qui n’a pas encore donné, dans son ensemble, son assentiment libre et raisonné à une norme qui s’est déjà présentée à elle, qui lui a été proposée, il y a longtemps déjà, qui a été formulée et qui est chaque jour formulée dans une zone que l’on peut appeler germinale, parce que précisément elle porte une information, une normative, pour la communiquer à l’humanité entière, afin qu’elle vive ? Pour répondre à cette question, il faut considérer objectivement l’histoire de l’humanité depuis quelques milliers d’années. Si on le fait, on voit qu’il existe bien en effet une zone, une lignée germinale pour parler comme les biologistes, qui prétend porter une certaine information et une certaine norme pour la création de l’humanité. Cette lignée germinale c’est ce peuple qui prétend avoir reçu, voici déjà quelque quatre milliers d’années, une information venant de la part de Celui qui a composé et qui continue de composer l’Univers entier et tout ce que l’Univers contient, les êtres vivants et pensants en particulier. Cette lignée germinale s’est développée en recevant constamment une nouvelle information et aujourd’hui une partie de l’humanité est travaillée du dedans par cette information et cette norme qui fut communiquée progressivement et par étapes successives à l’intérieur de cette portion de l’humanité qui est issue d’une mutation effectuée vers le XIXe siècle avant notre ère lors d’une migration dont la tradition orale et écrite nous a conservé la mémoire :

Abraham quitte la grande cité d’Ur au pays de Sumer, avec sa civilisation et ses normes anciennes, pour être la cellule germinale d’un nouveau type d’humanité constitué par une nouvelle normative. Bien entendu, il faut examiner soigneusement si tout cela est vrai et ce que vaut cette nouvelle normative communiquée à l’humanité à partir de ce moment-là. Rien ne doit être reçu aveuglément et sans examen critique. Mais si rien ne doit être reçu d’une manière aveugle, rien ne doit non plus être négligé de ce qui est apparu dans l’histoire de l’humanité et si vraiment une norme positive d’action et de pensée a été communiquée à l’humanité en cette portion de l’humanité, il faut aller voir ce qu’elle vaut, il faut la vérifier. De toute manière, si une nouvelle norme de pensée et d’action a été communiquée à l’intérieur de ce peuple en formation, à l’intérieur de cette zone germinale de l’humanité, elle a été reçue par des hommes pensants et intelligents qui ont eu l’occasion déjà de vérifier l’enseignement qu’ils recevaient. La réception de cet enseignement n’a pas été passive. C’est l’intelligence humaine qui a été informée, éclairée, libérée des mythes sanglants. C’est l’intelligence humaine qui a grandi, qui s’est développée. C’est à notre intelligence, nous les hommes du XXe siècle, que cette information s’adresse. C’est donc à nous de l’examiner avec tous les moyens dont nous disposons aujourd’hui.

L’humanité doit-elle se débrouiller toute seule pour inventer, pour créer une norme qui permette son propre développement ? Ou bien cette norme a-t-elle été communiquée à l’humanité pour qu’elle en prenne connaissance, qu’elle l’examine et qu’elle en profite si elle le juge bon ? Telle est donc la question posée. Mais de toute manière, la première question subsiste, que nous avions posée antérieurement : quelle est la destinée finale de l’humanité ? L’humanité a-t-elle une destinée autre que de séjourner quelque temps encore sur cette planète fragile, dans ce système solaire qui s’use au fur et à mesure que le Soleil s’épuise à nous communiquer ses photons ? La question de la norme de l’action et la question de la finalité de la Création sont donc liées intimement et même indissolublement.

Ceux qui pensent, et ils sont aujourd’hui nombreux sur la Terre, que l’espèce humaine n’a aucune destinée autre que de vivre et de disparaître, ceux-là sont en général portés à penser aussi qu’il n’existe pas en réalité de norme objective d’action pour l’homme. Ni finalité ni normative : telle est leur conviction. Et cette conviction a bien entendu des applications, des conséquences en politique. L’humanité est aujourd’hui une espèce déréglée et en danger de mort parce qu’elle ne se reconnaît ni finalité ni normative pour atteindre une finalité qu’elle ne reconnaît pas.

* * *

Le problème de l’action est un problème de pensée. L’action ne peut se réaliser qu’à partir d’un programme. Un programme, c’est une pensée finalisée. Toute la question est de savoir quel est le programme que l’homme se reconnaît à lui-même, quel est son projet et donc quelle finalité il se découvre à lui-même. S’il pense qu’il est sans finalité, il dira comme les païens d’autrefois et d’aujourd’hui : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. S’il en vient à reconnaître qu’il existe bien un programme, un projet, une finalité qui concerne l’humanité entière, alors il orientera son action en fonction de cette fin qu’il aperçoit. Le problème de l’action est donc au fond un problème théorique, un problème hautement spéculatif et métaphysique. C’est une erreur que de s’imaginer que l’homme d’action, d’action réelle et efficace, n’est pas un spéculatif. C’est une erreur d’opposer l’action et la spéculation. D’autant plus profonde est la spéculation, la contemplation, d’autant plus efficace est l’action. L’homme d’action sans pensée n’est qu’un agitateur ou un destructeur. Ce n’est pas un créateur.

L’histoire des sciences le démontre d’une manière éclatante. Les découvertes qui ont eu à longue échéance le plus d’efficacité pratique, qui ont comporté les plus graves conséquences dans la pratique, ce sont celles qui au départ étaient les plus hautement spéculatives et désintéressées. Ce n’est pas en essayant d’améliorer la structure et le fonctionnement des calèches que l’on a amélioré nos moyens de transport, mais en rêvant devant une lessiveuse dans laquelle la vapeur faisait sauter le couvercle. La physique moderne, au départ, est hautement spéculative et désintéressée. Ses applications sont d’autant plus considérables que les découvertes initiales étaient plus spéculatives. Finalement, dans l’histoire des inventions humaines comme dans l’histoire de l’Univers et de la nature, c’est la communication de l’information qui est créatrice de nouveauté. L’homme d’action par excellence, l’homme d’action au premier chef, c’est le chercheur. La recherche fondamentale est l’action la plus efficace qui soit à longue échéance. Cela est vrai dans tous les domaines, en sciences comme en théologie, en médecine comme en anthropologie. Rien n’est plus efficace pour la médecine que la recherche pure, désintéressée, la recherche fondamentale, spéculative. Le problème du cancer sera résolu par la recherche fondamentale en biologie ou il ne le sera pas. Ce qui manque le plus aujourd’hui à l’humanité désemparée, déboussolée, ce sont des métaphysiciens et des théologiens qui lui permettent d’apercevoir le sens général de cette Action qu’est la création de l’Univers, de la nature et de l’Homme, de l’Homme inachevé et en genèse, qui ne peut s’achever que s’il connaît l’Idée directrice, pour parler comme Claude Bernard, l’Idée directrice qui le conduit à sa fin, à son achèvement. C’est une erreur fatale, la plus grave peut-être, commise dans l’Église et les églises depuis plusieurs générations, que de mépriser la recherche. La recherche fondamentale en théologie permettra aux théologiens de présenter à l’humanité de demain une idée intelligible du monothéisme. Celui qui se consacre pendant des années à la recherche fondamentale en théologie fait plus pour la mission, pour l’expansion du monothéisme, que celui qui s’agite et qui proclame. Là encore, en théologie, c’est la pensée qui est finalement la plus efficace et une pensée claire est plus révolutionnaire que beaucoup d’agitation et de manifestations. La vie contemplative est éminemment l’action la plus riche, la plus efficace et la plus féconde.

Défiler vers le haut