Une brève introduction
Martin-Johannes Nühlen est un juriste et juge allemand spécialisé en droit social, actuellement établi à Hambourg. Il a étudié le droit à Hambourg et mène depuis longtemps une réflexion philosophique indépendante, notamment dans les domaines de la métaphysique idéaliste et de la philosophie de l’esprit. Il a auparavant exercé comme avocat au sein d’un cabinet international spécialisé en droit des technologies de l’information et en protection des données. Il continue de publier des commentaires juridiques et des contributions savantes dans ce dernier domaine.
Cet essai propose une troisième voie entre la négation de tout soi persistant et l’affirmation d’une substance-âme immuable : l’âme conçue comme une structure dispositionnelle de la Volonté, dans un sens inspiré de Schopenhauer, où la Volonté est comprise comme le fondement créateur par lequel la conscience se différencie en sujets et en mondes. Ce qui subsiste au fil des incarnations successives n’est ni la mémoire ni un caractère fixe, mais un ensemble cohérent de potentialités — une manière caractéristique de vouloir, d’éprouver et de créer. L’âme n’est pas ce que l’on est, mais ce que l’on peut faire. Inscrite dans le cadre de l’idéalisme analytique et faisant écho aux notions de mana, de samskaras et à l’étymologie du mot allemand Seele, cette conception permet à une continuité réelle et à une transformation réelle de coexister.
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Cet essai développe une reconception spéculative de l’âme dans un cadre idéaliste. À l’encontre tant de la négation de toute identité persistante que de la postulation d’une substance-âme immuable, il soutient que l’âme est mieux comprise comme une structure dispositionnelle de la Volonté — au sens schopenhauerien de la Volonté comme impulsion créatrice première par laquelle la conscience se différencie, fait surgir le monde en tant que représentation et individue des sujets d’expérience. Ce qui perdure au fil des incarnations successives n’est ni la mémoire autobiographique ni un caractère fixe, mais un ensemble cohérent de potentialités sous-jacentes à des modes distinctifs de vouloir, d’éprouver et de créer. L’âme n’est pas ce qu’un individu est, mais ce qu’il peut faire. Cette conception trouve des résonances dans le concept polynésien de mana, dans la doctrine yogique des samskaras et dans l’étymologie germanique du mot Seele.
En tant qu’idéaliste, la question de l’âme m’occupe depuis longtemps — non pas simplement comme un problème métaphysique abstrait, mais comme une question située à l’intersection de l’ontologie, de la phénoménologie et de la quête de sens [1]. La question de savoir ce qui, le cas échéant, perdure au-delà de la forme physique de l’individu est indissociable de celle de savoir si l’existence personnelle s’inscrit dans un processus de développement plus vaste. Dans les traditions idéalistes, cette question revêt une urgence particulière : si la conscience constitue le substrat fondamental de la réalité, la question de la continuité individuelle devient alors une question portant sur la structure interne de la conscience elle-même.
Le discours philosophique tend à polariser les positions sur cette question. L’une d’elles rejette toute forme de soi substantielle et considère l’unité apparente de l’expérience subjective comme une construction fonctionnelle dépourvue de substance ontologique — un schéma qui ne laisse rien derrière lui lorsqu’il se dissout. Selon cette perspective, aucune structure individualisée ne subsiste au-delà de la dissolution d’une incarnation particulière. La position opposée postule une âme conçue comme une identité essentielle et fixe : un ensemble immuable de propriétés, un caractère ou une essence déterminée qui constituent le noyau durable de l’individu et traversent le seuil de la mort sans subir de changement. Si la première position rend difficile l’élaboration d’une conception cohérente du développement spirituel au fil de plusieurs existences, la seconde se heurte à une difficulté qui lui est propre : si le noyau essentiel de l’individu est véritablement immuable, on voit mal en quel sens il pourrait croître, s’approfondir ou connaître une transformation authentique. Ces deux positions se révèlent donc inadéquates pour toute conception de l’âme qui prend au sérieux l’évolution spirituelle en tant que source de sens.
La Volonté comme fondement créateur
C’est à partir de cette tension que je souhaite élaborer une troisième conception, spéculative : l’âme comprise ni comme une essence fixe ni comme une simple illusion, mais comme une structure dispositionnelle de la Volonté au sens schopenhauerien — un ensemble structuré de tendances et de potentialités enracinées dans la Volonté en tant que fondement créateur.
Dans la philosophie de Schopenhauer, la Volonté n’est pas une intention consciente, mais un fondement aveugle des phénomènes, animé d’un élan incessant. L’interprétation spéculative inspirée de Schopenhauer et développée ici s’écarte de cette conception en considérant la Volonté comme une dynamique génératrice par laquelle la conscience se différencie, fait surgir le monde en tant que représentation et donne naissance à des sujets individuels d’expérience. La Volonté est le fondement générateur par lequel l’unique réalité sous-jacente s’exprime dans la multiplicité des apparences. Dans ce cadre, le monde tel que nous en faisons l’expérience est l’auto-expression de la Volonté — son auto-articulation à travers l’acte créateur de distinction entre le sujet qui fait l’expérience et l’objet expérimenté.
Sur la base de cette conception, je propose de comprendre l’âme comme une orientation dynamique de la Volonté vers sa propre réalisation — une orientation qui, par l’acte créateur de son auto-expression, cherche à élargir sa capacité d’expérience et de création. L’esprit qui s’actualise lui-même apprend en vivant. Par l’acte volontaire de faire surgir un monde, à l’image du rêveur qui engendre son rêve, le sujet individuel cultive et affine sa propre capacité créatrice. Selon cette perspective, l’âme n’est pas ce qu’un individu est en termes de propriétés psychologiques fixes, mais ce qu’il peut faire : le potentiel d’action d’un sujet animé par la volonté, façonné par et à travers chacune de ses incarnations successives, tout en perdurant sous la forme d’un schéma structuré qui ne s’épuise dans aucune d’entre elles.
La continuité dispositionnelle au sein de la Conscience universelle
Dans la terminologie de l’idéalisme analytique de Bernardo Kastrup, cette conception pourrait s’exprimer ainsi. Si la réalité est constituée d’une conscience universelle et si les sujets individuels doivent être compris comme des alters dissociés de cet esprit unique — des centres d’expérience relativement autonomes qui émergent au sein d’une même réalité mentale sous-jacente —, alors la question de ce qui constitue la continuité personnelle à travers ces séparations revêt une acuité philosophique particulière. Il n’est pas nécessaire d’y répondre en faisant appel à une substance-âme persistante ou à un flux continu de souvenirs. La continuité pourrait plutôt résider dans la cohérence d’une structure dispositionnelle : un mode particulier de raisonnement (fonctionnement mental), une manière caractéristique d’éprouver le monde et d’interagir avec lui, qui conserve sa forme à travers des manifestations successives au sein du champ universel de la conscience.
Dans ma propre terminologie, les sujets individualisés ne possèdent pas une âme comme propriété statique attribuée à un substrat fixe. L’âme est plutôt la forme relationnelle par laquelle la conscience universelle se réalise en tant que sujet particulier en développement. La transformation en jeu est celle d’un potentiel abstrait d’existence — la simple possibilité d’être — en un potentiel concret de création : la capacité de générer, de façonner et d’habiter un monde expérientiel déterminé.
Convergences dans les traditions pérennes
Cette conception spéculative n’est pas sans précédent dans les traditions contemplatives et spirituelles du monde.
Dans les cultures polynésiennes, le concept de mana désigne une force vitale universelle et transcendante, inhérente à toutes les entités — un potentiel spirituel et énergétique qui n’est ni statique ni impersonnel. Chaque entité possède son propre mana, qui n’est pas une quantité fixe, mais une puissance vivante susceptible de croître ou de diminuer. Cela présente une ressemblance structurelle avec l’âme telle qu’elle est conçue ici : non pas une essence immuable, mais une puissance dynamique dont la mesure est la capacité d’agir, de créer et d’influer sur le monde.
On trouve une notion étroitement apparentée dans la doctrine yogique et védantique des samskaras — ces impressions subtiles laissées par les expériences passées, qui persistent au sein de la conscience et se manifestent, dans des conditions appropriées, sous forme de tendances, d’inclinations et de schémas caractéristiques de réactions. Le modèle des samskaras ne postule pas l’existence d’un noyau essentiel et fixe du soi ; par conséquent, ce qui persiste n’est pas une identité immuable, mais un ensemble structuré d’inclinations, de talents et d’orientations.
L’étymologie du mot allemand Seele est également révélatrice. Sa racine germanique probable, saiw(a)lo, est traditionnellement associée à See, qui signifie la mer ou un lac, et se traduit approximativement par « ce qui vient de la mer ». Cette image reflète l’ancienne croyance germanique selon laquelle les âmes séjournent dans l’eau avant la naissance et après la mort [2]. L’âme est représentée comme une goutte qui émerge de la mer, prend forme, puis retourne finalement au tout englobant. Il ne s’agit pas simplement d’un langage poétique : cette image véhicule une intuition structurelle précise. Le rapport entre l’âme individuelle et la conscience universelle est celui d’une goutte à l’océan dont elle se différencie ; la goutte n’emporte pas avec elle l’océan tout entier, pas plus qu’elle ne possède une substance intérieure rigide qui lui serait propre. Son identité réside précisément dans sa capacité à prendre forme — dans son potentiel à s’individualiser en une forme particulière au sein d’un milieu plus vaste. Dans cette métaphore, la structure dispositionnelle de l’âme correspond à la capacité formatrice de la goutte : sa manière caractéristique de se rassembler pour prendre forme.
L’âme comme capacité d’apprentissage et de développement
Une conception de l’âme comme structure dispositionnelle de la Volonté ouvre la voie à une compréhension philosophiquement cohérente du développement spirituel en tant que processus qui s’étend sur plusieurs vies. Si ce qui persiste n’est pas un caractère fixe, mais une capacité créatrice en développement, alors chaque incarnation contribue au déploiement progressif de cette capacité. Dans ce modèle, l’apprentissage spirituel ne consiste pas à accumuler des connaissances propositionnelles ni à renforcer des vertus fixes, mais à affiner le potentiel structurel de la Volonté : à approfondir la capacité d’accéder à des modes d’expérience et de création plus riches, plus intégrés et plus différenciés.
Cette vision répond à ce que je considère comme la principale lacune des deux positions concurrentes. Elle préserve une véritable continuité individuelle sans ancrer l’individu dans une essence immuable, et permet une transformation authentique, qui constitue précisément la substance du développement de l’âme, tout en maintenant la cohérence d’un sujet qui perdure à travers cette transformation. Elle le fait d’une manière pleinement compatible avec l’intuition idéaliste selon laquelle ce qui est ultimement réel n’est pas la matière, mais l’esprit : l’âme est une structure de la Volonté qui s’exprime de manière créatrice à travers les manifestations successives de la Conscience Une.
Ce qui perdure, c’est la puissance créatrice elle-même — cette capacité particulière grâce à laquelle un sujet d’expérience ne se contente pas d’exister dans le monde, mais fait surgir un monde en tant qu’expression de lui-même.
Texte original publié le 30 octobre 2026 : https://www.essentiafoundation.org/the-soul-as-dispositional-structure-of-the-will/reading/
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1 L’intuition fondamentale développée dans cet essai trouve son origine dans une question que j’ai adressée à Bernardo Kastrup, dont l’écoute bienveillante et les encouragements m’ont incité à l’approfondir pour en faire le présent essai. La conception de l’âme comme structure dispositionnelle de la Volonté m’est propre, bien qu’elle ait été affinée au contact de son cadre théorique de l’idéalisme analytique.
2 Dtv Etymologisches Wörterbuch des Deutschen, 7e éd. (Munich : Deutscher Taschenbuch Verlag), p. 1268.