Will Adie
Cette histoire de surveillance et de contrôle de l’État en Allemagne de l’Est trouve aujourd’hui un écho troublant en Occident

Ceux qui se sont retrouvés ces dernières années au sein d’une minorité assiégée reconnaîtront le schéma de ce conflit perpétuel. Une guerre ouverte contre vos adversaires directs. Une guerre froide, souvent uniquement dans votre propre esprit, contre tous ceux qui sont trop apathiques pour prendre position. Et une guerre tiède contre ceux qui partagent vos convictions, mais n’ont pas le courage de les défendre publiquement. Résultat : vous vous retrouvez en désaccord avec la majeure partie du monde, la plupart du temps. Même pour le plus endurci des anticonformistes, un taux de cortisol constamment élevé est intenable.

Au cours des vingt années qui séparent le film oscarisé de sa nouvelle adaptation théâtrale, La Vie des autres a pris une résonance troublante.

En 2006, nous jouissions encore des certitudes morales propres à la bipolarité de la guerre froide. Les soubresauts du capitalisme de marché n’allaient se manifester que quelques années plus tard. Les sociétés libres avaient définitivement remporté le débat, et peu d’entre nous imaginaient que les vainqueurs auraient si peu appris de leur victoire. Mais, dans l’ombre de la psychose liée à la Covid et des tensions qui en subsistent, ce qui nous apparaissait alors comme une rétrospective réconfortante sur « la fin de l’histoire » ressemble aujourd’hui davantage à un syndrome de stress post-traumatique.

Dans l’atmosphère de morosité agressive et de paranoïa ambiante qui règne à Berlin-Est au milieu des années 1980, un dramaturge est placé sous surveillance par un officier de la Stasi d’une minutie obsessionnelle, tandis que sa compagne, une actrice, est victime de chantage sexuel de la part d’un ministre corrompu. Bouleversé par la mort d’un metteur en scène de théâtre mis sur liste noire, qui était aussi un ami proche, il rédige une lettre destinée à un journal ouest-allemand pour dénoncer la dissimulation officielle des statistiques sur les suicides à l’Est. L’officier de la Stasi, de plus en plus tiraillé, se voit alors contraint de lutter avec sa conscience. Doit-il révéler cette entreprise subversive à ses supérieurs ou saboter sa propre enquête ?

L’un des procédés scéniques les plus réussis de la pièce consiste à placer celui qui écoute aux côtés de ses cibles, parfois même assis entre elles sur un canapé, accentuant ainsi la claustrophobie du public en abolissant la dernière frontière physique entre la sphère publique et la sphère privée. (Il a au moins la délicatesse de retirer son casque pendant ce que son collègue consigne dans son rapport comme un « rapport sexuel vigoureux ».)

La relation abusive centrale entre un régime répressif et son opposant contamine toutes les autres relations. Même lorsqu’ils poursuivent un objectif commun, les désaccords persistent. Le rebelle fougueux s’impatiente face au partisan des changements graduels. L’idéaliste s’oppose au pragmatique, le pacifiste au belliqueux.

Nous sommes tous entraînés dans des spirales de surenchère puriste. Lorsque le dramaturge, Georg Dreyman, affirme à la fin que l’expérience socialiste était une noble tentative de nous améliorer, j’ai ressenti un accès de rage. Comment un chroniqueur de la condition humaine, qui avait été témoin de près du dysfonctionnement d’un système maléfique, pouvait-il encore croire à son mythe fondateur (celui de la perfectibilité de l’être humain) ?

Ceux qui se sont retrouvés ces dernières années au sein d’une minorité assiégée reconnaîtront le schéma de ce conflit perpétuel. Une guerre ouverte contre vos adversaires directs. Une guerre froide, souvent uniquement dans votre propre esprit, contre tous ceux qui sont trop apathiques pour prendre position. Et une guerre tiède contre ceux qui partagent vos convictions, mais n’ont pas le courage de les défendre publiquement. Résultat : vous vous retrouvez en désaccord avec la majeure partie du monde, la plupart du temps. Même pour le plus endurci des anticonformistes, un taux de cortisol constamment élevé est intenable.

Quiconque a senti, au cours des années 2020, les murs d’un système de contrôle inéluctable se refermer sur lui éprouvera une certaine nostalgie pour cette époque où les instruments rudimentaires que constituaient les dispositifs d’écoute douteux et les délateurs citoyens n’avaient pas encore été remplacés par les technologies omniscientes d’aujourd’hui. Aussi bien les caméras de vidéosurveillance omniprésentes que les données de géolocalisation des téléphones mobiles, les empreintes numériques et la reconnaissance faciale ont beau avoir enrichi le genre du documentaire criminel, leur réduction de l’espace privé est une source de malaise à une époque où la méfiance entre les citoyens et l’État ne cesse de croître. Même le dissident le plus surveillé de la RDA aurait bénéficié de davantage de marge de manœuvre que le citoyen moyen respectueux des lois dans la plupart des démocraties libérales actuelles.

Bien entendu, toutes les prisons ne sont pas physiques. Tous les régimes totalitaires du siècle dernier avaient compris que la surveillance de masse nécessaire à l’application d’un système où chacun est coupable jusqu’à preuve du contraire était, dans la pratique, une impossibilité. Il y avait tout simplement trop de personnes à surveiller et à contrôler. Pour surmonter leur désavantage numérique, ils devaient inculquer une culture d’autocensure par la peur. Le sujet idéal aurait un agent de la Stasi imaginaire patrouillant en permanence dans les recoins de sa vie intérieure.

Établir des analogies entre l’autoritarisme doux, mais sclérosant de l’Occident moderne et certains des États les plus répressifs de l’histoire récente suscite souvent des accusations exaspérées d’exagération ou d’ignorance historique.

Soyons clairs : il existe des différences systémiques marquées entre l’Allemagne de l’Est du milieu des années 1980 et le Royaume-Uni d’aujourd’hui. Nous sommes une démocratie multipartite dotée d’une économie de marché, d’un pouvoir judiciaire indépendant et d’une presse relativement libre (qui a malheureusement choisi d’abandonner son esprit critique au moment même où celui-ci était le plus nécessaire). Mais le mépris croissant pour les libertés civiles fait dangereusement écho à cette époque.

La liberté d’expression, véritable force vitale d’une société politique saine, est assiégée au Royaume-Uni [NDT Et dans tous les autres pays démocratiques].

Chaque année, 13?000 personnes sont arrêtées pour des publications sur les réseaux sociaux. Même en tenant compte des cas légitimes de communications malveillantes, ce chiffre est excessif dans une société qui se prétend libre.

Alors que des criminels violents sont libérés avant terme faute de places en prison, une gardienne d’enfants qui ne représentait aucune menace pour le public a été condamnée à 31 mois d’emprisonnement pour une publication laide qu’elle avait supprimée peu après et pour laquelle elle avait présenté ses excuses. Chaque fois que cette ignominie commence à sembler normale, une nouvelle vague d’incrédulité me submerge.

Des personnes font l’objet de poursuites pénales pour de simples plaisanteries sans victime sur WhatsApp.

Un service du renseignement militaire a surveillé les détracteurs des confinements.

Un ministre du gouvernement a fait pression sur des plateformes de réseaux sociaux pour qu’elles démonétisent une personnalité publique, sur la base d’allégations d’agression sexuelle non prouvées, au mépris des règles d’une procédure régulière.

Des lois d’une portée considérable sont adoptées pour encadrer l’espace numérique, toujours au nom du noble objectif de prévenir les préjudices.

Certains projets de loi s’immiscent jusque dans la sphère domestique et pourraient même criminaliser des parents bien intentionnés.

Des forces de police qui ne daignent pas enquêter sur un cambriolage débarquent en nombre pour arrêter des récalcitrants d’Internet.

Outre les atteintes à la liberté d’expression, notre gouvernement nous a soumis à une forme d’assignation à résidence, a contraint des personnes à mourir seules, a annulé Noël et, dans certains secteurs, imposé une intervention médicale manifestement inefficace et dangereuse.

La liste est interminable. Il semble y avoir chaque jour une nouvelle révélation ahurissante.

Parallèlement à ces abus de pouvoir de l’État, et en interaction avec eux, la société civile a développé son propre appareil de coercition.

Les deux secousses populistes de 2016 ont convaincu un establishment politique et médiatique sous le choc que les masses étaient trop stupides pour qu’on puisse lui faire confiance avec la démocratie. Ces victimes sans défense de la désinformation avaient besoin que leurs supérieurs moraux et intellectuels sélectionnent le contenu qui leur était présenté, de peur qu’elles ne se laissent à nouveau duper par de sinistres démagogues. C’est ainsi qu’a émergé ce que l’on a fini par appeler le « complexe industriel de la censure », un ensemble d’organisations médiatiques partisanes sur le plan idéologique, dont les membres se mêlent de tout en se faisant passer pour des vérificateurs de faits objectifs (leurs noms d’entreprise comportant souvent le mot « haine »), et qui brandissent les étiquettes de « désinformation » ou de leur cousine plus orwellienne, la « malinformation », pour discréditer les vérités dérangeantes. Nombre de ces organisations bénéficient de fonds publics et sont intégrées à nos médias et à notre fonction publique.

La Covid, cette crise existentielle qui n’en était pas une, a offert une occasion irrésistible de donner un coup d’accélérateur à la machine de censure. La « désinformation » est soudainement devenue une question de vie ou de mort.

Grâce à cette symbiose entre le gouvernement, les médias traditionnels et les ONG, les contribuables se voient gaver de propagande « progressiste » sur tous les sujets, de l’épidémiologie à la justice raciale, par une classe dirigeante prisonnière de la pensée de groupe, qui se trompe à 180 degrés sur toutes les grandes questions, trop peu curieuse pour examiner ses opinions dérivées, mais suffisamment arrogante pour les imposer à une population réticente.

L’écologisme débridé et les politiques identitaires clivantes ont infiltré le monde de l’entreprise en empruntant des chevaux de Troie, tels que les critères ESG et l’indice Stonewall Workplace Equality Index. Des politiques qui n’auraient jamais été adoptées par les urnes avaient ainsi contourné le démo gênant, autrement dit le peuple souverain.

Des banques ont volontairement clôturé des comptes en raison des opinions politiques de leurs clients.

Des annonceurs sont intimidés et poussés à cesser de collaborer avec les médias conservateurs par des campagnes de boycott menées par des militants.

L’orthodoxie imposée dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui n’est pas un système politique rigide, comme le marxisme-léninisme ; elle relève plutôt de la vision du monde floue de la classe des porteurs de badges et de son cortège de commentateurs complaisants. Le point commun, c’est qu’il n’existe qu’une seule opinion acceptable sur chaque sujet, et que toute personne qui s’en écarte sera sanctionnée d’une manière ou d’une autre. Bien que nous évoluions dans un système démocratique, la volonté populaire se manifeste rarement.

En réalité, le totalitarisme n’a jamais été simplement un phénomène imposé d’en haut. Le ciment de ces sociétés résidait dans la volonté des citoyens de se surveiller eux-mêmes et de se surveiller mutuellement. Un récent sondage YouGov a révélé que 57 % des Britanniques ont peur de dire ce qu’ils pensent sur certaines questions. Fait révélateur, ces personnes sont presque aussi réticentes à s’exprimer librement dans des contextes informels que dans les institutions. Il semble que l’ostracisme social, qui représentait une condamnation à mort pour la plupart de nos ancêtres, soit presque aussi redoutable que la destruction d’une carrière ou une sanction officielle. Souvent, les trois vont de pair.

Dans La Vie des autres, l’actrice est menacée de perdre sa carrière par un apparatchik vindicatif. Dans nos interminables guerres culturelles, des artistes de toutes sortes sont annulés par des foules de militants pour s’être écartés du dogme woke. Le tyran change, mais le résultat reste le même.

Une grande partie des divertissements ressemble déjà davantage à de la propagande qu’à de l’art, parce que tout a été politisé et que les industries créatives sont devenues des monocultures qui ne recrutent qu’en leur sein.

L’une des caractéristiques d’un système totalisant est l’acquiescement collectif au mensonge. Nulle part la célèbre phrase d’Orwell sur le refus de croire ce que l’on voit et entend ne s’est révélée aussi prémonitoire que dans l’avènement de l’idéologie du genre. Énoncer une réalité biologique est devenu une hérésie laïque pour laquelle bien des sorcières ont été brûlées.

L’une de ces sorcières, Roisin Murphy, a évoqué avec émotion les conséquences de son refus de trahir ses propres sens : « Le monde devient très vite très sombre. Toutes les personnes susceptibles de vous décevoir, quelles qu’elles soient, le font toutes en même temps ».

Toutes ces déceptions ne se seront pas nécessairement traduites par des dénonciations et des désaveux publics ni par des amitiés brutalement rompues. Dans une société déchirée par des événements polarisants, le traumatisme de l’excommunication a été abondamment documenté. Ce qui a été moins étudié, c’est la souffrance liée aux relations qui perdurent, mais qui ont été à jamais fragilisées et déformées.

La Covid aurait été tellement moins démoralisante si elle avait créé des lignes de fracture entre les individus. En réalité, elle les a révélées. Et le problème, c’est que, même si nous pensons que des acteurs malveillants introduisent artificiellement des sujets de division dans le cadre d’une stratégie de diviser pour mieux régner (ou simplement pour gagner de l’argent), les fractures elles-mêmes sont bien réelles et il est impossible de ne plus les voir.

Aucun des traits de caractère qui se sont manifestés alors n’était particulièrement édifiant.

La « personnalité autoritaire » d’Adorno avait troqué ses bottes militaires contre un masque N95 et un exemplaire désinfecté du Guardian. Dans l’univers moral inversé de cette époque, la pudibonderie, qui aurait autrefois constitué un handicap social était devenue un signe de distinction.

Un sentiment tenace de « Mais qui êtes-vous donc ? » nous étreignait tandis que nous voyions des personnes que nous aimions et respections faire preuve de crédulité, de conformisme grégaire, de mesquinerie, de lâcheté, de cruauté et d’une perte totale de perspective.

Par moments, cela ressemblait à un psychodrame sadomasochiste fait de châtiments corporels et d’humiliations volontaires teintées de fétichisme. Une partie de cette soumission irréfléchie pouvait être attribuée à une paralysie du système limbique, provoquée par les scénarios anxiogènes distillés par les unités chargées des sciences comportementales pour orienter les comportements. Mais il existe manifestement une importante frange de la population pour qui la liberté est trop contraignante, des personnes qui souhaitent renoncer à toute maîtrise de leur existence.

Mon intuition bouleversante, qui fera sans doute chercher leurs sels à réveiller aux psychologues comportementaux, est que tout découle du tempérament. Aussi peu scientifique que cela puisse paraître, certaines personnes sont naturellement portées à rechercher l’autonomie, mais beaucoup plus nombreuses sont celles qui préfèrent être dirigées.

Benjamin Franklin avait raison lorsqu’il affirmait que « ceux qui renonceraient à une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni la liberté ni la sécurité ». Mais la liberté est difficile à vendre lorsqu’elle est assimilée à l’égoïsme, au danger ou à l’extrême droite, tandis que la sécurité est vénérée comme l’un des biens suprêmes.

L’exemple emblématique de la tyrannie high-tech est celui du Chinois qui traverse en dehors des passages piétons et se voit retirer des points de crédit social et des privilèges après avoir été identifié par des caméras de reconnaissance faciale.

Il y a près de chez moi un grand carrefour d’où l’on peut voir à des centaines de mètres dans les quatre directions. J’ai vu à de nombreuses reprises des gens appuyer sur le bouton et attendre patiemment que le petit bonhomme vert s’allume, alors qu’aucune voiture n’est en vue. Parfois, ils attendent plusieurs minutes. Cela dépasse la simple question de sécurité. Ils semblent vouloir régresser vers un état de passivité enfantine. Si un système de crédit social était instauré ici, ces personnes n’auraient aucun problème. Elles ne comprendraient pas pourquoi je trouverais insupportablement étouffant de devoir obéir à des règles absurdes et d’être surveillé en permanence, pas plus que je ne comprends qu’elles puissent s’en accommoder sans la moindre difficulté. Leur poitrine ne se serre pas lorsqu’elles regardent La Vie des autres.

Lorsque le désir latent de contrôler rencontre le désir latent d’être contrôlé, l’État dystopique de surveillance resserre son emprise.

Toute tentative d’alerter les citoyens ordinaires qui ne se sentent pas concernés sera accueillie par le sempiternel : « Si vous n’avez rien à vous reprocher, qu’avez-vous donc à craindre ? »

En définitive, si suffisamment de personnes sont disposées à renoncer à leur liberté, La Vie des autres commencera à ressembler moins à une curiosité historique qu’à une préfiguration glaçante de ce qui nous attend.

Texte original publié le 29 octobre 2026 : https://dailysceptic.org/2026/10/29/this-story-of-state-surveillance-and-control-in-east-germany-has-become-uncomfortably-resonant-for-the-west/