Alan W. Watts : L’art de la contemplation


05 Aug 2020

Avril 1972

L’individu est une ouverture par laquelle l’énergie de l’univers prend conscience d’elle-même, un tourbillon de vibrations où elle se réalise en tant qu’homme, en tant qu’animal, en tant que fleur ou en tant qu’étoile — non pas isolée, mais centrale par rapport à tout ce qui l’entoure. Ces centres ne sont pas, comme on pourrait en avoir l’impression, séparés de leur environnement, mais ont une relation réciproque avec lui — du centre à la circonférence —, comme les pôles magnétiques. C’est ainsi que chaque centre, où qu’il soit, implique les autres centres, ailleurs. L’individu n’est donc pas seulement un centre. Il est tout l’environnement centré hic et nunc. Voilà pourquoi les astrologues essaient de déterminer le caractère d’un individu à partir de la disposition de l’univers qui l’entoure — quoique leurs méthodes de lecture restent sujettes à caution.

Tout le système est en principe symbiotique, puisque aucun individu ne peut apparaître — même pendant un laps de temps très court — qu’en état d’interdépendance réciproque avec le tout. On pourrait dire dans le langage maladroit des noms et des verbes, qui distinguent arbitrairement les choses des événements, que l’individu est quelque chose qui constitue tout, et que le tout est quelque chose que l’individu constitue simultanément. Cette relation n’est pas généralement ressentie ou reconnue par la conscience humaine, parce que cette conscience est fascinée et effrayée par l’indépendance apparente de l’individu vis-à-vis du tout. L’individu se sent limité à son comportement volontaire, car tout le reste semble n’être qu’un élément indépendant et incontrôlable, relevant de quelque chose différant de lui. Il ne se rend pas compte que, tout comme l’on ne peut marcher sans l’existence d’un sol qui nous soutienne, on ne peut appréhender l’action qu’en relation avec l’événement, ou l’ego (le centre), qu’en relation avec l’autre (l’environnement). Ainsi, rien d’autre que soi-même n’est tout à fait autre, car entre l’ego et l’autre, entre l’action et l’événement, existe la même unité que celle qui existe entre deux pôles magnétiques, entre la crête et le creux d’une vague.

Le système tout entier apparaît comme une distribution d’entités solides, de modes d’énergie au sein du vide ou de l’espace. La conscience humaine se préoccupe de ces entités et ignore virtuellement leur arrière-plan spatial. Nous considérons celui-ci comme un « néant », au sens où l’on entend quelque chose qui n’a aucune importance ou signification, oubliant que sur le champ spatial aucune de ces entités ne pourrait se manifester ou être perçue. Il existe cependant, entre l’espace et l’entité, la même relation polaire qu’entre la crête et le creux. C’est la raison pour laquelle le vide n’est pas simplement contraire ou absence d’être, mais plutôt son origine et son fondement. Nous croyons si fermement en cette maxime : « Ex nihilo nihil fit » — rien ne peut sortir de rien — qu’il nous est pratiquement impossible de voir que le vide est la condition essentielle de toute forme d’être, à moins de pouvoir imaginer que l’espace a une structure quelconque, dissimulée à notre regard.

Alors qu’il existe bien de telles structures ou processus — comme les rayons cosmiques qui échappent à nos sens —, l’utilité et la force du vide est, comme l’a dit Lao-tseu, qu’il est précisément vide. « Être et non-être s’impliquent mutuellement. » Ainsi, ne pas voir l’unité de l’ego et de l’autre, c’est avoir peur de la vie ; ne pas voir l’unité de l’être et du non-être, c’est avoir peur de la mort.

Pour comprendre la réciprocité ou l’interdépendance mutuelle des pôles opposés — être/non-être, centre/environnement, ego/autre, action/événement —, on pourrait parler de vision polaire. J’en ai parlé en termes secs de logique, à travers laquelle on peut saisir cette vision intellectuelle. Mais lorsque la vision polaire est perçue sous la forme de la sensation immédiate, elle est connue comme expérience mystique ou conscience cosmique, et il est préférable d’en parler sur le mode poétique ou sur celui du paradoxe. Ainsi, ressentir la vision polaire, c’est ressentir que ce qui vous arrive est votre propre action, que votre propre action vous arrive, que la mort et le néant sont les bases essentielles sur lesquelles la vie se déplace, et que l’ego en tant que centre et environnement est l’univers éternel. Mais ce sentiment, ou intuition, ne prend pas la forme de mots ou d’idées et ne dépend d’aucun tour de l’imagination ou de l’autosuggestion. Il ressemble plus à ce que l’on ressent à la vue d’un ciel bleu ou lorsqu’on se rend compte qu’on est vivant.

Ce sentiment, ou plutôt la base de ce sentiment, est toujours présent. Nous en sommes inconscients parce que notre conscience est distraite par un autre sentiment d’identité incompatible que presque tous les êtres apprennent à connaître dès l’enfance. Nous mélangeons trop facilement symboles et signes avec ce qu’ils représentent, comme lorsque nous disons : « C’est un arbre » quand ce que nous indiquons du doigt est tout autre que le son « arbre ». A un niveau plus élevé, nous mélangeons ce que nous sommes en fait, centre-environnement ou organisme-environnement, avec une idée, un concept ou une image de nous-même d’où l’interdépendance de l’ego et de l’autre est absente. Nous appelons cette image le « je », l’ego, la personne ou le sujet (distincte de l’objet). Nous considérons ce « je » comme l’auteur de nos actes, le penseur de nos pensées et le « récepteur » de nos sentiments. C’est une image fausse pour trois raisons :

1° Ce n’est qu’un concept ou symbole, qui ne peut donc rien faire, pas plus que le mot « eau » ne peut étancher votre soif.

2° Ce n’est qu’une piètre caricature de tout notre organisme, puisque rien ne correspond aux processus subconscients de notre être.

3° Cette image, enfin, oublie l’unité polaire de l’organisme avec l’univers, ignorant que les deux ne sont qu’un seul et même processus.

Ayant l’impression que cette abstraction pure est le nœud vital, le centre « organisateur » de tout notre être, nous essayons de faire usage de sa « volonté » quand l’action est difficile ou quand les émotions sont trop fortes pour être contenues. Ainsi, « en regardant très attentivement » quelque chose, ou en écoutant bien, nous bandons nos muscles. Nous nous grattons la tête quand nous sommes intrigués et nous fronçons les sourcils quand nous essayons d’y voir plus clair; nous grinçons des dents en essayant de supporter la douleur ; nous serrons les poings en essayant de nous contenir, et contractons nos abdominaux en tentant de refouler notre angoisse. Toutes ces actions sont futiles et n’aident en rien à atteindre l’objectif espéré. Mais elles sont chroniques, d’usage, et créent un état de tension physique généralisé — centré la plupart du temps entre les yeux et juste au-dessus — qui sert de référent, d’expérience ressentie, qui correspond à l’image-symbole de la personne ou ego, mariant ainsi l’illusion à la futilité.

« Que peut-on faire pour surmonter cette fausse impression d’identité et pour la remplacer par la vision polaire et la conscience cosmique? » Il est impossible de répondre à cette question en ses propres termes. Tout ce qui doit être expérimenté pour atteindre à la conscience cosmique est déjà là, et tout ce qui est en plus est gênant et superflu — comme de l’encre rouge sur une rose. A part cela, il est nécessaire de voir que notre « je » habituel est une image fausse et impuissante. Tout comme ce fantôme ne veut et ne peut rien faire, il ne peut se débarrasser de lui-même. Toute contraction des muscles, toute répétition de formules, toute autosuggestion, tout exercice d’imagination, tout régime psychophysique ne feront qu’accroître la force du fantôme. Ce que vous ressentiez à chaque tentative de changement ne sera qu’une de ces tensions musculaires supplémentaires (comme essayer de faire décoller un avion en tirant sur la ceinture de votre siège) qui donnent une apparence à la réalité de l’ego séparé. Vous, considéré comme cet ego-là, ne pouvez atteindre à cette vision polaire, ou conscience cosmique. Elle peut se produire d’elle-même, comme sous l’effet de la grâce divine, mais il n’y a rien, vraiment rien, que vous puissiez ou ne puissiez pas faire pour la faire naître. Les disciples du zen ou les yogis y arrivent parfois, après de longs efforts héroïques.

A ce point, il n’y a rien à faire, hormis ce qui arrive tout seul. Tout ce qui reste est la conscience pure de ce qui se passe — arbres au-dehors, bruits de la rue, tic-tac des pendules, rayons de soleil sur un tapis, sensations du corps, discours intérieurs. Jazz cosmique habituel. Voilà ce qu’il y a, et chaque parcelle, souvenirs compris, se produit maintenant. Cela sort de rien comme les bruits sortent du silence. Il devrait être évident que l’univers commence toujours maintenant et laisse des traces derrière lui, comme un stylo au fur et à mesure qu’il écrit, quoique ce qui est écrit, ce qui semble passé, ne soit toujours et seulement que maintenant.

En tant qu’ego, vous ne pouvez pas changer ce que vous ressentez, et vous ne pouvez pas effectivement ne pas tenter de changer. Seul existe ce qui arrive, ces pensées particulières comprises, ces images et ces tensions que vous attribuiez au fantôme penseur et acteur. Elles persistent comme des échos, mais comme elles sont statiques dans le système nerveux, et non l’œuvre de quelque ego central, elles perdent tout intérêt, se retirent et disparaissent d’elles-mêmes. Espérer les voir s’en aller est encore plus statique.

Si vous avez compris cela, vous êtes seulement conscient de ce qui se passe maintenant, et nous pourrions qualifier cet état de méditation, ou mieux : de contemplation. Vous n’êtes pas quelque chose qui observe seulement ce qui se passe. « Ce qui se passe », c’est utiliser l’organisme pour se regarder soi-même. C’est l’univers se centrant comme un humain particulier, quoiqu’il ne soit pas nécessaire d’utiliser ou d’insister sur ce concept, car ce qui est important ici n’est pas l’idée, mais le fait de la sentir. Les mots ne sont que l’emploi particulier de bruits dans l’air, de signes sur le papier ou de vibrations dans le cerveau.

Si cela devient clair, l’effort fourni pour transformer notre esprit devrait cesser, et avec lui l’illusion qu’on est un centre de conscience séparé, auquel l’expérience arrive et pour lequel ces événements sont problématiques. Renoncer à cet effort, c’est parvenir à l’état de contemplation, à la compréhension subite que tout est Un. Je peux comprendre ce point théoriquement, mais il ne semble toujours pas y avoir de changement. C’est pourquoi je cherche quelque processus grâce auquel je pourrais aller du théorique à la compréhension immédiate ou intuitive — sans reconnaître que c’est là encore une forme subtile de cette tentative absurde qui vise à transformer le transformateur, qui naît de la distinction illusoire entre penseur et pensée, « expérimentateur » et expérience.

Aussi longtemps que subsiste cette subtile confusion, on peut être tenté de méditer de diverses façons, et un gourou compétent suggérera des techniques si habiles que leur absurdité sera difficile à percevoir si l’on ne tente pas résolument de les suivre jusqu’au bout. De surcroît, les aspirations et les succès mineurs d’autres chercheurs suscitent une illusion collective, et engendreront même une compétition qui permettra de croire que telle ou telle méthode est enfin la bonne. Cependant, l’intention du gourou lui-même est simplement de fatiguer l’énergie de l’illusion en poussant ses disciples à expérimenter l’absurdité qui consiste à transformer l’esprit par l’esprit. Comme le disait le patriarche zen Seng-ts’an :

La personne sage ne se débat pas ;

L’homme ignorant s’attache à lui-même…

Si vous travaillez sur votre esprit avec votre esprit,

Comment pouvez-vous éviter cette immense confusion ?

Une fois cela expliqué, vous pouvez demander tout naturellement s’il est vraiment nécessaire de connaître toute cette folie pour dissiper l’illusion. Vous allez vous demander, puisque vous savez à l’avance, du moins théoriquement, que toutes ces disciplines sont absurdes, si vous êtes encore suffisamment motivé pour les suivre jusqu’au bout. Ne serait-il pas plus clair que la question : « Est-ce bien nécessaire de … pour dissiper…? » naisse directement de l’illusion ? Si cela n’est pas clair, vous aurez envie d’obéir à la discipline et vous essaierez de « gagner » quelque stade, d’atteindre un niveau de spiritualité plus élevé. Mais si c’est clair, vous pouvez vous sentir déconcerté et désemparé, comme si — comme on dit dans le zen — vous étiez un moustique qui essaie de piquer un taureau en fer. Cependant, ce sentiment est précisément qu’il n’existe aucun ego séparé qui puisse ou ne puisse pas agir sur ce problème. Il peut donc sembler, s’il n’y a pas d’ego distinct, désemparé, que le flux de l’expérience peut simplement continuer de couler, libre, de lui-même. D’où ces vers :

Les montagnes bleues sont d’elles-mêmes des montagnes bleues.

Les nuages blancs sont d’eux-mêmes des nuages blancs.

Ce flux est le Tao, le Cours ou la voie de la nature, également appelé l’état de non-attachement — un flux de vie spontané, libre et naturel. Cependant, la perspective d’un tel flux, en tant qu’attitude de vie, nous procure une intense angoisse morale, car nous exprimons aussitôt des craintes et avons peur que les tigres et les démons qui dorment en nous ne soient lâchés, si aucun contrôle n’est exercé. Mais de telles craintes sont encore les symptômes de cette même vieille illusion. Que se passerait-il si l’ego n’exerçait pas constamment son contrôle? Considérez aussi — si la condition humaine était plus dépravée qu’elle ne l’est — et remarquez l’horrible comportement des gens qui croient en la volonté, au contrôle de leur esprit et des événements. Hitler était un ascète. Raspoutine maîtrisait parfaitement son esprit et son corps, et nombre de samouraïs exploitaient l’entraînement zen aux fins d’améliorer leur habileté militaire. Quelques-uns d’entre eux, comme Miyamoto Musashi, ont compris la futilité de leur entreprise. Le Tao coule sans obstacle, que nous le sachions ou non, car ne-pas-savoir n’est qu’une variante du flux — comme le disent ces autres vers zen :

Si tu comprends, les choses sont ce qu’elles sont.

Si tu ne comprends pas, les choses sont ce qu’elles sont.

Bien des humains croient que ceux qui sont libérés de l’illusion de séparation sont automatiquement dotés de pouvoirs extraordinaires. Cela est vrai dans le sens où toutes les merveilles de la nature ne sont rien d’autre que nous-même.

Dans n’importe quel milieu où le gourou libéré est hautement respecté, les gens se guérissent de leur maladie par la foi et attribuent généralement leur guérison à ses pouvoirs magiques. Mais la méditation peut être considérée comme un état où les fruits de la nature et les potentialités de l’organisme humain peuvent mieux se développer. Cela n’arrivera pas si leur croissance est forcée. Aussi longtemps que nous serons concernés par les pouvoirs, nous viserons toujours au contrôle de la nature et à l’aggravation de nos frustrations. Je parle, inutile de le dire, d’un contrôle de la nature imposé de l’extérieur. Il est tout à fait incorrect de penser que la nature est contrôlée, autocontrôlée ou pas contrôlée du tout, car l’idée de contrôle implique toujours une dualité, où un élément commande, où l’autre obéit ou refuse d’obéir. La structure, ou ordre de la nature, ne relève pas d’une telle division, puisque cause et effet, action et réaction ne sont que deux aspects ou pôles d’un seul et unique processus, ou deux façons de le regarder. Aucune cause n’est séparée de son effet, si ce n’est pour des motifs descriptifs, dans un langage dualiste.

Les mystiques et les gourous qui n’ont plus aucun but ont pour règle de poursuivre leur pratique formelle de méditation. Les différents bouddhas et bodhisattvas sont habituellement décrits comme méditant dans la padmasana, ou position dite du lotus, comme n’importe quel novice, mais c’est en fait un rituel fait pour l’amour du rituel — comme on pourrait jouer de la flûte, danser ou inviter des amis à dîner. Il est ridicule de demander : « Pourquoi méditer? » comme si c’était quelque chose d’étrange à notre façon de vivre, comme si c’était faire quelque chose de bizarre, par exemple se coucher sur un lit de clous. Pourquoi regarder les étoiles ou observer lès nuages ? Pourquoi prendre la mer sans destination précise ? Rien n’est véritablement expliqué par ses causes ou ses motivations, car nous ne trouvons que des causes derrière les causes, et ainsi de suite. C’est comme un enfant qui demande : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » jusqu’à ce que son père, comme un maître de zen, lui dise : « Tais-toi ! Suce ton sucre d’orge ! »

La contemplation, comme « exercice » particulier, faite de façon formelle, n’est que la jouissance rituelle de la conscience fondamentale qu’il se passe quelque chose maintenant et toujours, de moment en moment. De la même façon, la danse pour la danse est la forme rituelle de la danse quand vous faites la cuisine ou de la danse du stylo quand ce dernier écrit. Il est contraire à l’esprit d’une telle contemplation de l’entreprendre d’une humeur sérieuse ou maussade, comme c’est parfois le cas dans les monastères et les communautés religieuses, écoles pour adolescents sans vraie vocation pour la vie contemplative — où de jeunes hommes sont enrégimentés dans le rituel comme des conscrits. Les enfants ne devraient en aucune circonstance être forcés à participer à de tels exercices, tout comme nous ne les poussons jamais à faire l’amour. En de tels rituels, il est tout aussi absurde de nous traiter comme des enfants et de nous contraindre à la pratique ardue, avec le sentiment que cela nous fera du bien. Le bien de la contemplation est la contemplation — non pas le résultat qu’elle peut nous apporter.

Alors que des formes traditionnelles de rituel contemplatif existent, il n’existe pas de manières rigides de les pratiquer. On a cependant jugé approprié de s’asseoir jambes croisées comme Bouddha ou en position du lotus, le dos bien droit, la respiration se faisant d’elle-même — comme si elle tombait vers l’extérieur puis tombait à l’intérieur, et non pas expulsée ou poussée vers le dedans.

Dans le même esprit, nous n’écoutons pas mais entendons simplement tous les sons qui émergent du silence sans faire d’effort pour les situer ou les identifier. De même, nous ne regardons pas mais ne voyons que la lumière, les couleurs et les formes jouant avec les yeux quand eux aussi émergent du néant, moment après moment. Les pensées sont traitées de la même manière que les sons, et, si elles naissent, elles sont observées dans leurs allées et venues. On les « entend » de la même façon qu’on entend les babillements des oiseaux sur un toit.

Quand la respiration se transforme en un rythme lent, c’est un vrai plaisir de la laisser flotter un ton au-dessus, avec le son OM ou le mantra OM AH HUM, et d’entendre le son se répercuter — accompagné peut-être par un gong en sourdine jusqu’à ce que le son se fonde aux autres sons. Ces rituels chantés existent sous plusieurs formes. Ils emploient non seulement des sons uniques et prolongés, mais aussi des phrases rythmiques sans cesse répétées, comme, par exemple, le mantra familier et cadencé : HARI KRISHNA, HARI KRISHNA, KRISHNA KRISHNA, HARI HARI ; HARI RAMA, HARI RAMA, RAMA RAMA, HARI HARI. Ce qui est important ici n’est pas le sens des mots, mais leur son, le mouvement de la respiration et des lèvres, qui donne une expérience directe de l’énergie de vie fondamentale, à mesure qu’elle émerge du néant.

Il est possible qu’au cours de la contemplation naissent des visions ou des états extatiques de conscience ; c’est une tentation normale que de les envisager comme buts de la contemplation. Cependant, essayer de prolonger ces états ou de les retrouver quand ils disparaissent, c’est contracter les muscles faciaux pour y voir plus clair; c’est fournir un effort pour interrompre le cours naturel de ce qui se passe maintenant. Une sensitivité, une étonnante habileté de l’intellect ou une précision de la mémoire peuvent naître des pensées secrètes et des intentions des autres. Mais il ne faut pas les prendre pour des signes de « progrès » dans la contemplation, car celle-ci cesse dès que l’on cherche un résultat. De telles tentations obsèdent la contemplation rituelle de la même façon que jouer d’un instrument peut être exercé à des fins étrangères au plaisir de la musique — en concourant avec soi-même ou avec les autres en vue d’une gloire musicale.

Trop d’importance accordée à la contemplation peut également donner naissance à une forme de vie passive, à un sentiment d’éloignement de l’éternel, alors que l’on est engagé dans d’autres activités beaucoup plus accablantes. L’utilisation habituelle de la tension musculaire en tant que réfèrent pour l’ego qui voit, écoute et veut se retrouver dans la fatigue physique naturelle du sujet qui court, soulève et tire, de façon à différencier ces actions de celles qui adviennent d’« elles-mêmes », spontanément. Curieusement, cela entraîne — disons, dans l’effort fourni pour courir — un effort superflu pour fournir l’effort, donnant l’impression que l’effort accompli pour courir est une démonstration directe de l’activité et du pouvoir de l’image-ego. Enfants, nous avons appris à faire les choses avec ardeur quand elles étaient ardues. Cependant, les efforts fournis en vue de ces efforts étant superflus, ils travaillent contre l’utilisation naturelle de l’énergie musculaire en ce sens qu’ils deviennent des obstacles que nous nous imposons, des efforts contre l’effort. C’est comme si, en tirant, le triceps travaillait contre le biceps. Quand ce déploiement superflu d’effort disparaît, il devient évident que la décision de faire ceci ou cela et les actions physiques qui en découlent, adviennent d’elles-mêmes comme n’importe quoi d’autre.

L’action libre n’est certainement pas provoquée par un « je » purement abstrait. Elle émerge de l’intelligence totale de l’organisme contre la croissance du cerveau et la digestion des aliments, et elle emploie le raisonnement conscient dans des situations où le raisonnement est un outil de circonstance. On pourrait peut-être dire de cette action qu’elle est biologiquement ou physiquement « déterminée » par ceux qui séparent l’organisme du reste de l’univers et le voient « obéissant » ou « répondant » à des « énergies » qui ont d’abord été définies comme extérieures à eux-mêmes. Mais l’individu-et-l’univers n’a aucun déterminant extérieur ou étranger. On peut voir l’individu contraint par les processus naturels lorsque, hors contexte, il est perçu comme quelque chose dans et non de son environnement tout entier.

Les lois et les contraintes artificielles deviennent nécessaires quand, à travers l’illusion de séparation, l’individu perd le contact avec son intelligence organique et se sent perdu dans son environnement. Visiblement, l’opération de l’intelligence organique ne doit pas être confondue avec la fausse spontanéité des actions préméditées, en désaccord avec l’ordre naturel ou les lois humaines. Les conventions sociales gouvernent encore ceux qui s’écartent de leur chemin pour leur faire opposition.

Dans le passé, tous les problèmes en rapport avec la pratique de la contemplation étaient considérés comme ésotériques ou, ce qui en Occident revient au même, comme hérétiques. Toutes les hérésies n’étaient cependant pas de cet ordre. L’ordre contemplatif est devenu hérésie à partir du moment où les gens ont essayé d’en décrire le contenu. Si l’on parle en termes religieux, tout est bien terne pour le contemplatif si Dieu seul existe et s’il n’y a rien d’autre que Dieu. Pour des raisons évidentes, les ecclésiastiques et les séculiers se méfient énormément d’une telle doctrine. Quand, d’une part, il est nécessaire que les gens soient opprimés et exploités, il est important de les pénétrer d’une mentalité servile. Quand, d’autre part, les gens sont vulgaires et avides, l’idée selon laquelle tout est Dieu » ou que le bien et le mal sont « polaires » est utilisée pour justifier tout excès impudique. C’est pour cette raison que les gouvernements interdisent la consommation de fleurs de houblon et autres substances psychédéliques, de peur que des individus dépourvus de maturité et à demi civilisés ne profanent des mystères. On ne souhaite pas voir de grands crus être consommés au cours de beuveries.

La fiction de l’ego isolé ou de la personne comme véritable individu a donc été implantée pour stimuler le sentiment d’« individu-alité » et la peur de Dieu. De même il est avantageux pour les chefs que les gens soient aveugles aux polarités de la vie et de la mort et qu’ils aient peur de la mort s’ils ne craignent pas Dieu. Mais quand ceux qui instaurent cette fiction en sont aussi les dupes, ils recherchent pour eux-mêmes, en tant que personnes, les pouvoirs dont ils jouissaient déjà en tant que Dieu, mais qu’ils ont oubliés. Dans cette tentative, ils ont recours, pour le gouvernement d’un monde subtil, non linéaire, à cette sagesse vulgaire exprimée par les signes linéaires, les mots et les nombres. Et comme la personne est une version linéaire de l’homme, confondue avec l’homme réel, la compréhension linéaire du monde — à laquelle doit avoir affaire la conscience linéaire — est confondue avec le monde réel. Celui-ci ne peut être redressé, aplani, compartimenté, « catégorisé » que par la violence afin d’être ainsi conforme à la grossièreté de la sagesse linéaire. En conséquence, tous les équilibres, toutes les interdépendances de la nature sont perturbés — au grand étonnement des oiseaux, des animaux et des plantes, à la grande perplexité du corps et du cerveau non linéaire de l’homme. Arrivé à une telle extrémité, il faut prendre le risque de dénoncer l’illusion de la personne et de toutes les actions, de permettre à tout ce qui était ésotérique de devenir universellement connu. C’est ainsi qu’à travers la contemplation, l’homme se découvre comme un tout, inséparable du cosmos, dans ses aspects positifs et négatifs, dans ses apparitions et ses disparitions. L’astronomie et la physique sont donc des esquisses théoriques de l’immensité de nos dimensions, car nous ne sommes pas seulement des parties subordonnées du système, mais le système global, dans son acception pleine et entière. Nous pouvons généralement entrevoir cette vérité de manière vaguement intellectuelle, lors d’émotions fondamentales. Mais dans la contemplation, cet aspect est aussi réel et évident que la respiration, et permet de situer les problèmes de la vie « sociale » dans leur véritable perspective — sub specie aeternitatis —, équilibrant et corrigeant la myopie habituelle de nos préoccupations exclusives, pour les vilains petits jeux et les ambitions.

La nature, je veux dire : notre véritable nature, fait disparaître ces préoccupations grâce à la puissance technique qu’elle met en œuvre pour les poursuivre sur une échelle colossale, jusque-là inconnue. Poursuivies avec cette ardeur, elles en arrivent très vite à l’absurdité et à la catastrophe. Leurs contradictions innées deviennent ainsi évidentes pour tout le monde. Car nous avons tenté de lier la technologie au jeu impossible qui consiste à avoir le positif sans le négatif, ce qui défie les principes mêmes de cette électricité dont dépend tellement la technologie. Cet objectif est tout aussi illusoire que l’ego qui le cherche.

Ainsi, le moment où l’objectif semble clairement inaccessible est le moment adéquat pour démasquer cet ego — masque-personne lui-même, qui dissimule la splendeur de notre Visage Originel. Quand le printemps arrive, les bourgeons se libèrent de leurs écailles, les petits oiseaux brisent leur coquille, et les jeunes plantes surgissent de leur bulbe. Quand l’Œuf Cosmique se fissure, c’est que Bouddha est sur le point de naître.