Alan W. Watts : L’étonnement Zéro-Un


12 Aug 2020

1er septembre 1972

J’ai récemment étudié le livre de G. Spencer Brown, Laws of form (Julian Press, New York, 1972). Assez modeste pour ne pas ajouter l’article défini dans le titre de son livre, il a certainement apporté là la plus immense contribution à la philosophie occidentale, depuis le Tractatus de Wittgenstein. Je ne compte pas en faire une critique. Je voudrais simplement l’utiliser comme point de départ pour d’autres réflexions. Mais il faut dire, en passant, que ce livre est un classique, une petite merveille de raisonnement touchant aux racines de la pensée. On pourrait le qualifier d’approche de l’expérience mystique par le biais de la logique mathématique.

Spencer Brown explique que tout univers représente un tour, du latin uni (un) vertere (tourner). Maintenant c’est votre tour. Tout vient à point pour qui sait attendre. Chacun son tour. Vous n’avez qu’une vie. Ainsi un univers commence en faisant une distinction. Vous pouvez faire toutes les distinctions que vous voulez, mais vous devez tracer une frontière quelque part. Une fois que c’est fait, vous empruntez une voie où vos choix sont progressivement limités et inévitables. Quand vous êtes né ou lorsque vous avez été conçu, vous êtes devenu un. Mais nous ne connaissons pas la signification d’un sans rien. Un et rien sont donc notre première distinction. Nous pouvons dire qu’avant qu’un n’existe, il y avait rien, mais nous ne l’aurions jamais su si un n’était pas survenu. Mais comment un a-t-il pu créer l’univers à partir de rien ? Pour comprendre cela, vous devriez avoir deux tours au lieu d’un. Vous devriez être capable de tourner, non seulement de la gauche vers la droite, mais sur vous-même pour voir vos propres yeux.

C’est comme ce vieux problème des trois vœux. Faites attention à ce que vous souhaitez, vous pouvez être exaucé. Il faut donc que vous utilisiez le second vœu pour annuler le premier, parce que vous regretterez à coup sûr un changement arbitraire et miraculeux dans le cours de la nature quand vous contemplerez ses résultats imprévus. Le problème qui ressemble à un koan zen est : que faire du troisième vœu? Nous y reviendrons en temps voulu.

Le point de vue de Spencer Brown est qu’un système qui s’observe ne peut jamais s’observer entièrement. Donc, comme nos télescopes sont de plus en plus perfectionnés et puissants, l’univers doit obligatoirement s’étendre. Si je suis continu avec l’univers, si la physique de mon corps est la même que la physique de toute autre chose, j’ai la même relation avec le monde extérieur que celle que j’ai avec les parties de mon corps que je peux voir. Je ne peux pas, sans glace, regarder mon dos ou ma tête. Je ne peux pas, même avec une glace, observer mon cerveau. Même si, comme un neurochirurgien, j’étudiais le cerveau des autres, je ne pourrais toujours pas contempler le mien. Cela est horriblement frustrant, mais implique quelque chose d’extraordinaire et de fascinant, d’absolument inévitable. Vous êtes vous-même l’univers que vous observez. Vous essayez de vous atteindre quand vous aimez/haïssez d’autres êtres. Je vous laisse le soin de résoudre la relation entre la frustration et son implication (c’est un merveilleux voyage), et j’ajouterai que cet aspect de vous-même que vous ne pouvez pas voir ne peut être, de toute évidence, ni une idée, ni une image, ni une opinion de vous-même que vous ayez déjà eues.

Ainsi, la première distinction a lieu entre rien et un (0 et 1). C’est le yin (négatif) et le yang (positif), polarités du Livre des changements, que Leibniz a lu dans sa traduction latine et qui lui a donné l’idée que tous les nombres pouvaient être représentés par les chiffres 0 et 1, de telle sorte que pour les séries 1, 2, 3, 4, 5 nous avions 001, 010, 100, 101, 110, etc., méthode arithmétique aujourd’hui utilisée par les ordinateurs digitaux.

Presque tous les renseignements peuvent donc être représentés en ces termes. Comme la télévision en couleurs est transmise par une série de pulsations, tous les renseignements de nos systèmes nerveux sont représentés en termes de neurones qui répondent ou ne répondent pas. Le principe devient évident quand vous vous rendez compte que des points suffisamment petits et des espaces de même taille peuvent être agencés pour représenter une photo en noir et blanc. C’est un langage. Ce même langage peut être utilisé pour renseigner une machine et lui faire sélectionner telle ou telle couleur, parmi quatre couleurs différentes, quand elle imprime un point. Il ne faut donc pas beaucoup d’imagination pour comprendre que toutes les sensations et tous les concepts ne peuvent être véhiculés, comme sur une bande magnétique, que par des points yang et des espaces yin. Il existe même une méthode grâce à laquelle une bande magnétique qui émet ou n’émet pas une pulsation (yang) peut renseigner une machine en utilisant les rayons laser pour sculpter n’importe quelle image à trois dimensions dans un bloc de plastique. La question se pose donc : si, avec une habileté technique suffisante, nous pouvons reproduire tout ce que nous connaissons selon un code fait de structures de oui/non, de marche/arrêt, reproduisons-nous seulement ce qui existe déjà, a toujours été et continue d’être dans l’univers ?

Nous pouvons poser la même question d’une façon tout à fait différente et surprenante. Si nous parvenions à un contrôle total des événements, ne découvririons-nous pas, à notre grand étonnement, que nous ne faisons que répéter ce qui a toujours eu lieu?

Nous constaterions, de surcroît, que ce que nous avions jusque-là considéré comme un événement extérieur et indépendant n’est en fait que notre propre comportement. Posons le problème autrement : si tout ce qui arrive est inévitable, ce n’est qu’une façon de dire que c’est nous qui le faisons arriver.

Un authentique fataliste serait contraint d’en arriver à la conclusion qu’il est Dieu et qu’il dispose d’un total et entier libre arbitre. Tel est le principe : « Plier pour survivre et être prêt à tout pour conquérir. » Les calvinistes et les musulmans le croient à moitié. Ils concèdent que tout ce qui est destiné à mourir l’est par la volonté divine, mais ils continuent de se considérer comme sujets séparés et soumis à cette volonté. Ce sont donc des gens notablement énergiques et agressifs. Mais, parce qu’ils continuent de se considérer comme les marionnettes de cette volonté, leur énergie prend un cours exclusif, hostile, acariâtre. Car lorsque vous vous rendez à Dieu, vous devez le haïr secrètement, puis ventiler cette haine sur d’autres personnes. Parmi les musulmans, il existe une « hérésie » appelée soufisme ; les soufis savent qu’il n’existe pas d’ego séparé qui se rende à Dieu : il n’y a que Dieu. Allah. (Il est impossible de résister au jeu de mots : « All… ah [1]! ») Les soufis disent : « Comme il n’existe pas de divinité autre que lui, il n’existe pas d’autre “ lui-ité ” (c’est-à-dire d’identité) que lui. » Il s’avère donc que les soufis représentent l’autre aspect de l’islam — non pas le Coran terrifiant et ses prophéties fanatiques, mais la musique, la danse, les arabesques — toutes les images de gaieté.

Supposons que vous vous rendiez subitement compte qu’il n’existe pas de « vous » séparé de tout ce qui est/n’est pas (car nous devons inclure le 0 comme le 1, et pour la même raison nous devons inclure l’aspect de mort comme celui de vie, car vous ne sauriez pas que vous êtes vivant si vous n’étiez mort une fois). La prise de conscience est à la fois terrifiante et excitante, comme lorsque nous sommes nés la première fois et que nous avons fait cette distinction en décidant d’être un. Voilà comment Spencer Brown le décrit : « La peau d’un organisme vivant se divise en un extérieur et un intérieur… En traçant la frontière, nous mettons en évidence cette coupure, nous pouvons commencer à reconstruire avec une habileté et une ampleur qui paraissent presque inquiétantes les formes fondamentales qui sous-entendent les sciences linguistique, mathématique, physique et biologique. Nous pouvons voir comment les lois familières de notre expérience personnelle procèdent inexorablement de l’acte originel de coupure. Nous nous souvenons, même inconsciemment, de l’acte en tant que première tentative pour distinguer des choses différentes dans un monde où les limites peuvent être tracées n’importe où. A ce stade, nous ne pouvons distinguer l’univers de la manière dont nous agissons sur lui, et le monde peut prendre l’aspect de sables mouvants, sous nos pieds. »

Comme cela peut également se passer lorsque nous écoutons un enregistrement de notre voix, qui nous revient une seconde environ après que nous avons parlé. Nous attendons que cette autre personne continue, car nous sommes habitués à croire que le monde est fermement ordonné et constitué par quelqu’un ou quelque chose d’autre que nous-même, et ainsi une expérience où « l’univers ne peut être distingué de la façon dont nous agissons sur lui » peut être étrangement énervante [2].

Les cultures issues des religions juive, chrétienne et islamique sont fondées sur cette peur. « La peur du Seigneur est le début de la sagesse. » Elles veulent se sentir guidées non pas en regardant droit devant elles, mais en ayant le regard collé au rétroviseur, en suivant les commandements de leurs ancêtres. Ces cultures considèrent donc comme tabou, péché et blasphème le fait de découvrir que l’univers ne peut être distingué de la façon dont nous agissons sur lui. En fait, nous sommes tout autant une incarnation de Dieu que Jésus, Kabir ou Ramana Maharshi. Mais c’est un état de nature, comme d’avoir un cœur, et une de ces choses qui, comme le dit Spencer Brown, « une fois découverte, apparaît extrêmement simple et évidente et fait paraître stupide celui qui l’a découverte, parce qu’il ne l’a pas découverte plus tôt. On oublie trop souvent que l’ancien symbole de la prénaissance (c’est-à-dire de la période avant l’apparition) du monde est un fou, et que la folie, étant un état divin, n’est pas une condition dont il faille être fier ou avoir honte ».

Voilà pourquoi il est possible de découvrir dans les cultures bouddhiques d’Extrême-Orient un Bouddha errant, benêt, bien gras et semblable à un clochard : Hotei et son sac rempli d’objets hétéroclites qu’il distribue aux enfants. (On dit que c’était un prêtre zen excentrique de la fin de la dynastie T’ang. Dans l’Amérique du XXe siècle ou en République populaire de Chine, il serait arrêté pour folie et vagabondage et interné dans un asile.) Car Hotei sait la nature de son troisième vœu : il souhaite ne plus rien souhaiter.

Lorsque nous nous rendons compte que l’univers. ne peut pas être différencié de la façon dont nous agissons sur lui, il n’y a ni destin ni libre arbitre, ni ego ni autre. Il n’y a qu’un seul Événement qui inclut tout, où notre sensation personnelle d’être vivant nous parvient de la même manière que la rivière coule et que les étoiles brillent au loin dans l’espace. Il n’est pas question de se soumettre, d’accepter ou de faire avec, car ce qui nous arrive n’est pas différent de ce qui lui arrive. Accepter l’idée de soumission, c’est nous séparer de lui, emmagasiner une énorme provision d’énergie négative et agressive contre lui.

Cet Événement peut s’appeler Dieu, Tao ou All-ah ! Nous pouvons même penser à lui comme à un être humain. S’il en est ainsi, ne reportons pas sur lui le fardeau et l’ennui qu’engendre une cour où l’on est flatté, courtisé, exhorté. Saint Paul avait ordonné que les femmes se taisent à l’église, mais il n’arrêtait pas lui-même de prier. Si vous aviez été à la place de Jésus, ne vous seriez-vous pas retourné pour lui dire : « Ne peux-tu pas rester tranquille un instant? »

On a toujours craint d’abandonner l’idée de séparation, de soumission à Dieu, comme une atteinte à la morale. Mais il n’existe pas de preuves pour montrer que les monothéistes se sont comportés plus charitablement les uns envers les autres que les panthéistes. De toute façon, la preuve va dans l’autre sens, car tous les individus qui ont une cosmologie correspondant à une chaîne militaire de commandements sont des combattants nocifs et des impérialistes. Ils punissent et mettent au pas d’autres personnes pour leur bien propre et, à la limite, les exploitent en même temps. En dépit de leur athéisme publiquement proclamé, la Russie et la Chine sont toutes deux des États théocratiques, avec leurs icônes, leurs Saintes Écritures et leur Inquisition. A la place des peintures sensibles ornées de pierreries et serties d’or, leurs icônes sont d’énormes photographies vulgaires.

Si un être humain doit être digne, serein et équilibré du point de vue mental — comme un arbre énorme, un lion ou une galaxie —, il doit comprendre et sentir qu’il est lui-même, fondamentalement, cet Événement tout entier, et que son organisme individuel est l’un de ses innombrables gestes. J’ai dit plus haut que cet aspect de nous-même que nous ne pouvions voir, que nous ne pouvions observer comme un objet, n’est ni une idée, ni une image, ni une opinion de nous-même que nous ayons déjà eues. Voilà pourquoi Moïse et Mahomet savaient, de façon plutôt obscure, qu’il ne faut pas donner de représentation humaine de Dieu. Comme un cristal sans paille ou comme une lentille, le vide rend la forme parfaitement claire. Voilà pourquoi l’espace — dont on est conscient sans être capable d’en donner une image — est l’idée la plus proche que nous puissions nous faire de Dieu.

Il s’ensuit une conséquence tout à fait curieuse : plus je sais que je suis — moi-même — l’Événement, et que je ne peux pas commettre d’erreur, plus j’apprécie toute espèce de discipline et de technique attentives et formelles. Nous sommes en quelque sorte libres de faire les choses avec amour quand nous comprenons que nous ne les faisons pas par obligation envers un souverain. Nous sommes vraiment maîtres de nous-mêmes et acquérons ainsi un sens de responsabilité quand nous ne faisons plus la distinction entre l’univers et la façon dont nous agissons sur lui. Et, dans la mesure où nous développons (ou que pousse en nous) ce sens d’attention attendrie, nous sommes capables de nous passer de l’État comme nous avons appris à nous passer de l’Église.

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Protogenèse

Les Sept Commandements secrets de Dieu

1. Avant [3] le commencement, lorsque Dieu créa le ciel et la terre, et que la terre était encore informe et qu’elle n’était que vide et que les ténèbres recouvraient la surface de l’abîme, Dieu dit [4] : « jE SUIS CELA. » Et il en fut ainsi.

2. Aussi, étant dans l’éternité qui n’est ni linéaire ni séquentielle, où tout est maintenant et toujours, Dieu dit : « VOUS DEVEZ TRACER LA LIGNE QUELQUE PART. » Et elle fut tracée.

3. Mais ce n’était pas une affreuse ligne droite ni un mur plat, car Dieu dit alors : « QU’ELLE SOIT RONDE. » Et ronde, elle fut, et les étoiles et toutes les planètes furent faites à son image.

4. Là-dessus, Dieu dit : « IL Y A DEUX CÔTÉS A TOUTE CHOSE. » Et il y a : l’intérieur et l’extérieur, le dense et le vaste, le vrai et le faux, le pris et le laissé, car ainsi qu’il est écrit [5] : « L’un sera pris et l’autre laissé. »

5. Et Dieu dit : « TOUT DOIT ARRIVER A TEMPS. » Après cela, tout arriva, arrive et arrivera, car ainsi qu’il est encore écrit [6] : « Il en est et sera comme il en était au commencement, dans les siècles des siècles. Amen. »

6. Puis Dieu dit : « ESPACEZ. » Là-dessus, à côté du ceci et du cela, du maintenant et de l’après, il y eut aussi le ici et le là-bas.

7. Et Dieu contempla [7] la solidité de ses fondations et se dit à lui-même : « PERDS-TOI. » Et vous voilà.

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1 Jeu de mots sur All : « tous » en anglais. (N.d.T.)

2 C’est précisément cette sensation qui inspire l’horreur aux êtres qui connaissent des expériences prématurées de conscience cosmique pour avoir employé le L.S.D. 25 ou autres substances psychédéliques sans aucune préparation adéquate.

3 Gen. 1, 1-2, Ps. 33, 6, Actes 14, 15.

4 Ex. 3, 14, Jno. 8, 58.

5 Mat. 24, 40-41.

6 Saint Jean Chrys.

7 Hymne 564.