Alan Watts : L’avenir de l’extase


30 Nov 2019

6 janvier 1990 [1]

Il y a trente ans seulement — autour des années 60 — s’est répandue cette croyance selon laquelle l’extase est un besoin humain légitime, aussi essentiel pour la santé morale et physique qu’une nutrition équilibrée, des vitamines, du repos et des loisirs. L’idée avait été entrevue par Freud et reprise par Wilhelm Reich, mais il n’y avait jamais rien eu de particulièrement extatique chez les psychanalystes ou leurs malades. Ils semblaient, pour la plupart, émotionnellement purifiés et affreusement mûrs. L’extase, dans le cadre d’une expérience mystique, avait également été l’objectif d’une minorité de plus en plus importante, fascinée depuis le début du siècle par le yoga, le bouddhisme tibétain, le zen, le vedanta et autres formes de méditation orientale ; et ces gens-là étaient toujours très sérieux ou réservés.

Mais tout éclata dans les années 60. Quelque chose de semblable à une mutation vit le jour parmi les jeunes de quinze à vingt-cinq ans, à la consternation du monde des adultes. De San Francisco à Katmandou apparurent brusquement des multitudes de hippies barbus, aux cheveux longs, dont les vêtements rappelaient fâcheusement à leurs aînés Jésus-Christ, les prophètes et les apôtres — qui se trouvaient tous à une distance historique confortable. Dans une société à l’apogée de sa réussite technologique, ces jeunes gens renonçaient aux valeurs prônées par la civilisation occidentale celles de la propriété, du statut social.

La richesse de l’expérience, affirmaient-ils, l’emportait, et de loin, sur toutes ces choses comme l’argent ou les biens matériels, à la poursuite desquels leurs parents s’étaient laissé prendre comme ces écureuils dans leurs cages.

Scandaleusement, les hippies n’adoptèrent pas les modes de vie ascétiques des saints hommes traditionnels. Ils eurent recours aux drogues, organisèrent des orgies sexuelles et substituèrent les communautés et l’amour libre aux liens sacrés de la famille. Ceux qui n’espéraient voir en cette mutation qu’une révolte d’adolescents à la recherche de modes destinées à disparaître très rapidement s’alarmèrent quand ce mouvement sembla prendre racine. Les hippies abandonnèrent la marijuana et le L.S.D. pour les chants et le yoga hindous, à peine conscients du fait que le mysticisme — au sens où l’on entend que notre propre ego est la divinité elle-même était un élément que la société occidentale ne pouvait tolérer. Après tout, regardez ce qui est arrivé à Jésus. Le mysticisme ou la démocratie au royaume de Dieu semblait subversion insigne et blasphème aux yeux de ces gens pour qui l’image officielle de Dieu avait toujours été monarchique — l’équivalent cosmique des pharaons et des Cyrus de l’Antiquité. Le mysticisme était donc persécuté et par l’Église et par l’État, et le tabou continuait de régner — avec l’aide de l’Inquisition psychiatrique. Les hippies étaient assurément crédules ; ils ne faisaient preuve d’aucune discrimination et d’aucune modération dans leurs explorations spirituelles. Mais si leur approche était précaire et maladroite, leur but était clair. J’ai devant moi un exemplaire jauni du bulletin été 1969 de ce qui était alors la California’s Revolutionary Midpeninsula Free University (devenue aujourd’hui l’université Castalia de Menlo Park, respectée dans le monde entier), qui affirmait ex abrupto que « l’état naturel de l’homme est le ravissement extatique. Nous ne devons pas nous satisfaire à moins ».

Si nous jetons un coup d’œil en arrière, en cette année 1990, tout cela est parfaitement compréhensible, bien qu’inepte. Les enfants-fleurs savaient ce que leurs parents osaient à peine regarder en face : ils savaient qu’ils n’avaient aucun avenir. Ils pouvaient être brûlés par les radiations d’une bombe H ou être détruits par celles, plus sournoises, de la guerre chimique et bactériologique. L’histoire du comportement de l’homme les avait avertis : les armements existants sont invariablement utilisés et peuvent aussi se déclencher d’eux-mêmes. Fin 1970, leurs protestations contre les forces militaires occidentales (qui, de leur point de vue, incluaient également l’U.R.S.S.), combinées au mouvement du « Pouvoir noir », avaient soulevé la colère du complexe militaro-industrialo-policio-travaillo-syndicalo-maffioso, plus connu sous le nom d’establishment, au point que les États-Unis s’étaient retrouvés à deux doigts de la guerre civile.

Heureusement, les hommes de science de l’époque, les philosophes et les chefs politiques responsables du monde avaient rappelé les factieux et les politiciens à la raison, et solennellement annoncé l’existence d’une crise écologique. Ils l’avaient proclamée de manière si abrupte que le monde avait été, tout à coup, saisi de panique. Les conflits idéologiques, nationaux et raciaux n’étaient plus que broutilles de gamins face à l’hydre menaçante de la surpopulation, du mauvais agencement de la production de biens de consommation, du manque d’eau, de la pollution de l’air et de l’eau, de l’érosion des sols, de la nourriture contaminée et du déséquilibre chimique de la nature. En 1974, personne ne pouvait plus refuser qu’on abandonne tous ces projets militaires et spatiaux extravagants et qu’on canalise toute énergie en vue de nourrir et d’assainir le monde. Si cela ne s’était pas produit, je ne serais pas en train de vous écrire. La civilisation n’aurait pas duré au-delà de 1980 et elle n’aurait certainement pas pris son orientation actuelle. Car il nous a fallu faire une longue route convaincre les gens du fait que « l’état naturel de l’homme était le ravissement extatique ».

Il me faut définir l’extase, car c’était chose rare, vulgaire et éphémère à votre époque. L’extase, c’est sentir qu’on s’abandonne aux vibrations qui sortent de votre soi-disant ego. L’« ego » en tant que sensation directe n’est rien d’autre qu’une tension neuromusculaire chronique — une résistance normale aux pulsations de la vie. Cela pourrait expliquer pourquoi les gens qui ne connaissent pas l’extase sont souvent décrits comme des personnes « collet monté ». Ils sont au stade que Freud qualifierait d’anal, et souffrent d’impuissance et de frigidité. Ils ont peur de se laisser aller aux rythmes spontanés de la nature, conçoivent l’homme comme un élément à part, en dehors de la nature et en opposition avec elle, et la civilisation, comme une architecture de résistance à la spontanéité. C’est, bien sûr, cette attitude, appuyée par une technologie puissante, qui fut à l’origine de la crise écologique des années 70. Ayant saisi notre erreur, nous cultivons aujourd’hui l’extase comme nous cultivions autrefois l’instruction ou la moralité.

N’allez pas imaginer, cependant, que nous sommes seulement une société de mangeurs de feuilles de lotus, vautrés dans des divans profonds et caressant des femmes charmantes. L’extase est quelque chose de plus élevé, de plus lointain peut-être, que le plaisir ordinaire, et peu de hippies ont compris que sa réalisation requérait une discipline particulière et une habileté comparable à l’art de la voile. Nous ne résistons pas aux vibrations, aux pulsations et aux rythmes de la nature, tout comme le plaisancier ne résiste pas au vent. Mais il sait brasser ses voiles et sait donc se servir du vent pour aller où il veut. L’art de la vie, tel que nous le voyons, est pure navigation.

L’extase se situe au-delà du plaisir. On se représente souvent le spectre arc-en-ciel de la lumière comme une bande bordée de rouge d’un côté et de violet de l’autre, ne voyant pas ainsi que le violet n’est dû qu’au mélange du rouge et du bleu. Au lieu d’être une bande, le spectre pourrait donc prendre la forme d’une série de cercles concentriques dont le centre se placerait là où le jaune pâle et lumineux s’approche le plus de la lumière blanche. Ce point serait l’extase. Mais on peut y parvenir par deux côtés, en commençant par le violet : en passant par les bleus et les verts du plaisir, ou par les rouges et les oranges de douleur. Cela explique pourquoi on peut parvenir à l’extase par la lutte, par le biais de la mortification ascétique ou des différentes variantes de la sexualité sadomasochiste. C’est ce que nous appelons la main gauche, ou approche négative. La main droite, ou approche positive, est représentée par les activités d’amour et de vie. Puisque les deux approches aboutissent au même résultat, il faut noter que l’extase est toujours une expérience de plaisir-souffrance, comme lorsqu’on pleure de joie ou qu’on ressent une douleur au cours d’un orgasme intense.

L’extase pure ne peut donc être très longtemps soutenue, car, comme le dit la Bible : « Aucun homme ne peut voir Dieu et vivre. » Mais de fréquentes plongées au cœur de l’extase transforment notre conscience normale. Le monde quotidien se fait lumineux et transparent. La tension chronique neuromusculaire contre le monde disparaît, et on perd ainsi la sensation de transporter son corps partout, comme un fardeau. On se sent léger, presque sans poids, en comprenant que l’on ne fait qu’un avec une planète qui tombe avec aisance à travers l’espace. C’est quelque chose de semblable à l’heureux sentiment énergétique, libéré, que l’on ressent après avoir merveilleusement fait l’amour en plein milieu de la journée.

Pour en revenir à ce que je disais, vous vous souvenez certainement qu’au début de 1968 le mode de vie hippie devint, superficiellement, à la mode dans toute la société. Barbes et cheveux longs fleurirent parmi les agents de change, les médecins, les professeurs et les publicitaires. Les hommes et les femmes se mirent peu à peu à porter des vêtements sensuels et psychédéliques, et l’on put observer de nouvelles tendances dans l’habillement aux niveaux les plus élevés de la société. Le fait que ces cercles se soient également mis à expérimenter la marijuana et le L.S.D. reçut beaucoup moins de publicité, et un nombre surprenant d’hommes d’affaires brillants, fatigués de conserver leur attitude collet monté, et perspicaces quant aux récompenses qu’une telle attitude pouvait leur procurer, adoptèrent des positions marginales.

Au même moment, des aspects variés de la vie hippie et de la plus vague révolution des jeunes contre le système établi se mirent à intéresser une nouvelle génération de metteurs en scène et de dramaturges — jeunes gens qui avaient maîtrisé la technique de la caméra et de la scène, et qui apportaient ainsi une discipline imaginative dans la quête de l’extase. Tout à fait conscients du fait que leur marché toujours grandissant était constitué par une population de moins de trente ans, ils donnèrent une articulation riche et précise aux aspirations des jeunes. Ils remplacèrent les films démodés, genre polisson, par d’élégants chefs-d’œuvre de l’art érotique. Ayant étudié toutes les nouvelles disciplines, rencontres de groupe et éducation sensorielle (qui, au début 69, s’étaient répandues, en quelque quarante centres, à travers tous les États-Unis et le Canada, en provenance de Californie et de New York), ils distinguèrent le véritable comportement spontané de la simple imitation forcée et dégagèrent la façon dont les gens doivent se conduire, une fois débarrassés de leurs inhibitions.

Ce point nécessite approfondissement. La rencontre de groupe, comme elle a évolué de nos jours, était une situation où l’on invitait les participants à dire ce qu’ils pensaient sincèrement d’eux-mêmes et des autres, en réprimant toute violence physique. La rencontre-marathon était une variante au cours de laquelle les membres du groupe restaient ensemble pendant quarante-huit heures, quelquefois nus pour favoriser l’exposition totale de soi face aux autres. Mais on s’aperçut très vite, lors des premières expériences, que certaines personnes feignaient la spontanéité et le naturel et affectaient souvent l’hostilité — comme signe sincère de leur authenticité. Parce que très peu d’entre eux savaient véritablement ce qu’ils ressentaient naturellement, la plupart des participants jouaient jusqu’au bout l’idée qu’ils se faisaient du naturel et du comportement débridé et agissaient de manière impudique et vulgaire.

On adjoignit donc aux rencontres de groupe des séances d’éducation sensorielle — art d’abandonner toute conception en ce qui concerne le « comment devrait-on se sentir », pour définir en fait le « comment se sent-on ». C’est aller vers l’expérience pure, libérée de toute idée préconçue, de tout préjugé sur ce qui est « supposé » être. On ne prend en compte que ce qui est, maintenant. C’est, bien sûr, extrêmement déconcertant pour l’acteur dont le rôle social est limité à un répertoire fini de rôles, de personnages longuement répétés.

La nouvelle génération de réalisateurs et de dramaturges porta à l’écran et à la scène ces expériences de groupe et d’éducation sensorielle, fit tomber la barrière instaurée par le manteau d’Arlequin, et fit de moins en moins du théâtre un spectacle, et de plus en plus une expérience de participation. Elle produisit pour l’écran des versions extrêmement sophistiquées des spectacles légers des années 60. Les spectateurs furent totalement immergés dans les pulsations de son, de lumière et d’images. Au début des années 80, elle eut recours à des dômes géodésiques pour que l’écran cerne et recouvre les spectateurs et les pousse à danser dans des films paradisiaques, les entourant de bulles iridescentes, d’animations de miniatures persanes et d’arabesques, de vastes agrandissements de diatomées et de radiolaires, de vues intérieures de minéraux et de pierres taillées avec minutie et précision sur un arrière-plan de tapisseries de fougères, de fleurs et de feuillage, de gigantesques ailes de papillon, de mandalas tibétains, de visions du monde tel qu’entrevu à travers l’œil d’une mouche et de fantaisies de leur cru qui, bien que vagues dans leurs formes et délavées dans leurs coloris, échappaient à toute identification. De telles présentations avaient un effet hypnotique irrésistible. Même les conformistes les plus acharnés se mirent à ressembler à ces paysans ukrainiens qui, au IXe siècle, visitant la basilique Sainte-Sophie à Byzance, crurent qu’ils étaient arrivés au paradis.

Le nouveau théâtre, surtout, fit éclater tout le monde de rire en ridiculisant les attitudes du monde conventionnel — au point que, hors du théâtre, il devint pratiquement impossible de prêcher, de prendre la parole, de moraliser ou d’énoncer des platitudes devant un public composé de jeunes. On était, à cette occasion, tourné en dérision, ou, plus gênant, des yeux ironiques et rieurs semblaient vous dire : « C’est pas possible ! Tu essaies de nous charrier ! » Ces développements de l’écran et de la scène étaient extrêmement liés aux énormes progrès de la psychothérapie. Ce fut le point de départ d’une science-art de l’extase — je n’aime pas ce mot —, aujourd’hui appelée : l’extatique.

Début 1974, deux psychiatres — Roseman, de Los Angeles, et Kotowari, de Tokyo —, qui travaillaient tous deux à cette époque à l’université de Californie, présentèrent ce que nous connaissons aujourd’hui sous l’appellation d’entraînement aux vibrations. Comme la plupart des psychiatres honnêtes, ils avaient le sentiment que leurs techniques ne faisaient qu’affleurer et qu’ils étaient encombrés de données révolues, d’hypothèses et de procédures largement fondées sur une conception scientifique du monde datant de la fin du XIXe, qui observait l’esprit en terme de mécanique newtonienne.

Roseman et Kotowari en arrivèrent à la conclusion que le fondement de toute expérience est un réseau serré de vibrations de différentes longueurs d’ondes, de qualités et de dimensions différentes. Comme la lumière blanche révèle le spectre aux sept nuances, le spectre total de vibrations a derrière lui le mystérieux E (qui est égal à mc2). De leur point de vue, un enfant venant au monde est un spectre vibratoire qui prend conscience de lui-même de façon partiale et particulière, les sens humains ne répondant absolument pas à toutes les vibrations. (Nous ne voyons pas les infrarouges ou les rayons gamma.) Pour le bébé, ces vibrations n’ont ni sens ni absence de sens. Elles sont simplement ce qui est là. Le bébé n’éprouve pas de difficultés à rire devant certaines, à pleurer devant d’autres, personne ne lui ayant jamais appris quelles sont les bonnes, quelles sont les mauvaises. Il vit simplement en harmonie avec le tout, sans se poser de questions, sans avoir la moindre idée du fait que chaque vibration est une chose et qu’il en est une autre.

Mais, le temps passant, son père et sa mère, ses sœurs et ses frères lui apprennent à donner un sens au spectacle. Par des gestes, des attitudes et des mots, ils lui montrent du doigt ce qui est bébé et ce qui est chaton. Quand il vomit ou salit ses couches, ils disent : « Beurrrk ! » Quand il tète son biberon ou avale sa bouillie, ils disent : « C’est bien, bébé ! » S’il sourit, ils expriment leur ravissement, leur ennui s’il pleure, et leur angoisse s’il a de la fièvre ou s’il saigne. En temps voulu, il aura appris tous les rudiments de leur interprétation de ces vibrations, et il aura noté leur résistance extrême à les interpréter autrement. Ainsi, quand il demandera le nom de ce qui, pour lui, est un espace clair et sec au milieu d’une flaque de lait sur la table, ils lui répondront : « Ce n’est rien. » Ils insisteront particulièrement sur ce qui vaut la peine d’être appris et sur ce qui n’en vaut pas la peine, sur les mouvements permis et sur ceux défendus, sur les bonnes et sur les mauvaises odeurs (la plupart sont mauvaises). Le bébé n’a pas de base pour contester cette interprétation des vibrations. Au fur et à mesure qu’il grandit, il devient aussi figé dans son système d’interprétation que le sont ses instructeurs.

Mais lui ont-ils transmis le seul système possible ? Lui ont-ils donné une interprétation correcte du système ? Après tout, ils l’avaient reçue de leurs parents, qui l’avaient reçue de…, ainsi de suite. Qui s’est sérieusement préoccupé de la vérifier ? Nous pourrions poser ces questions essentielles : le passé ou l’avenir existent-ils vraiment ? Est-il si important de continuer à vivre ? Les comportements involontaire et volontaire sont-ils fondamentalement différents (et la respiration ?) ? Les comportements des mâles et des femelles, dans leurs gestes et leurs façons de parler, sont-ils aussi nécessairement distincts qu’on le pense ? Dans quelle mesure le monde réel est-il simplement notre projection sur les vibrations ? Vous vous êtes certainement surpris, allongé sur un lit, à contempler quelque tenture de chintz ornée de roses barbouillées et, tout à coup, un visage apparaît dans le dessin. Vous continuez de regarder, et l’espace qui environne le visage se précise. Si vous ne forcez pas le processus, le tout va former un dessin logique. Plus vous regardez, et plus la scène devient aussi nette qu’une photographie. Serions-nous alors, par le biais de tous nos sens, en train de faire quelque projection collective sur les vibrations ? La transmettrions-nous à nos enfants en la faisant passer pour seule et unique vérité ?

Roseman et Kotowari ne sont pas allés jusque-là. Ils ont cherché à montrer que nos conceptions du monde étaient bien trop rigides et que nos réponses neuromusculaires à ces vibrations manquaient d’élasticité. En d’autres termes, ils ont cherché à démontrer que nous nous fatiguions et que nous nous frustrions en adoptant une attitude défensive inutile. Ils ont construit un laboratoire électronique où des vibrations de toutes sortes pouvaient être simulées, puis ils se sont exposés, ainsi que quelques volontaires, à diverses formes de vibrations à basse intensité, qui, normalement, étaient ennuyeuses. Ils ont simulé le tangage d’un bateau par mauvais temps, essayé les titillations sur divers endroits de la peau, le goutte-à-goutte sur le front, le bruit d’ongles sur un tableau noir, le bruit grinçant des roues, les combinaisons discordantes de notes musicales, les mélodies irritantes et incompréhensibles, les bruits de chasse d’eau, les voix grasses et caverneuses aux accents prononcés, les voix aux tons hypocrites, puis les gémissements, les plaintes, les larmes, les cris et les rires hystériques, et, enfin, toutes sortes de frémissements, de picotements, de sons sans noms, créés électroniquement. Au début de chaque séance, le sujet était légèrement hypnotisé avec pour seule consigne de se soumettre, de laisser son organisme répondre à toute vibration se présentant, de le laisser y répondre librement, de la façon qui lui semblait la plus naturelle. Si, par exemple, un stimulus lui donnait envie de se tortiller comme un ver, on l’encourageait à se tortiller et à aller jusqu’au bout.

Comme on pouvait s’y attendre, les gens se mirent à apprécier ces vibrations jadis taboues, et leurs nouvelles réponses, dépourvues d’inhibitions et souvent convulsives, prirent une qualité érotique et parfois extatique. Les docteurs créèrent des vibrations tactiles et auditives grâce à la vidéo : lumières stroboscopiques, films en couleurs montrant des chutes libres dans l’espace, de scandaleux dépôts d’ordures accompagnés d’odeurs appropriées, des explosions, des tempêtes, des araignées géantes, des visages humains hideux, des individus courant au long de corridors cristallins sans fin, comme s’ils étaient perdus dans le labyrinthe du cerveau. Ils essayèrent ensuite la douleur à basse intensité suivant ainsi la découverte de Grantly Dick Reid affirmant que les douleurs ressenties durant le travail peuvent être réinterprétées comme des tensions orgiaques. Ils constatèrent qu’avec un peu de pratique les sujets pouvaient tolérer ce stimulus à des degrés relativement élevés — même s’ils se contorsionnaient et hurlaient sans éprouver aucune honte, et sans pour autant supplier le docteur d’arrêter l’expérience.

Les chercheurs travaillèrent également avec un haut-parleur, un système sonore de 360 degrés entourant le sujet avec de la musique stéréophonique à l’impact émotionnel intense, jouée sur des bandes vingt-quatre pistes. Ils utilisèrent des mécanismes pour atomiser différentes sortes de parfums, encens, senteurs naturelles, arômes agréables et bienfaisants des jardins, des champs et des forêts. Ils se servirent d’adorables films érotiques innocemment joués, de dessins kaléidoscopiques, de bijoux et de tourbillons iridescents de fumée, de répliques de vastes temples et de palais aux sculptures polychromes. Par la vue, l’odorat, le toucher, et kinesthésiquement, le sujet était emmené à travers leurs couloirs, leurs cours, leurs galeries, leurs nefs et leurs sanctuaires, accompagné par des chœurs angéliques, des trompettes sonores, des cloches double-basse et des gongs, des chants irréels et des hymnes jusqu’à ce que le voyage atteigne son apogée dans le saint des saints, où le sujet pouvait être confronté à une déesse extrêmement belle ou à une colossale auréole de lumière, riche et étincelante, dans laquelle il finissait par être englouti ; il flottait ensuite, sans corps physique, dans un ciel bleu et pur, comme une mouette. Parfois, les chercheurs accompagnaient cet apogée d’une stimulation électrique des centres de plaisir du cerveau.

Il faudrait noter que les gadgets étaient, le temps de l’expérience, tenus dans un endroit séparé, loin du sujet, allongé au centre d’une pièce neutre dont les murs pouvaient être décorés à volonté par des projections de faisceaux lumineux. Ceux qui se portèrent volontaires pour ces séances découvrirent que leurs réponses au système de vibrations quotidiennes avaient radicalement changé. Leur côté conventionnel, guindé, avait pratiquement disparu. Car ils avaient appris à réinterpréter et, en fait, à aimer les sensations vibratoires jusque-là appelées : angoisse, peur, chagrin, dépression, honte, culpabilité et, à un degré important, ce qu’ils avaient connu sous le registre de douleur.

Tout se passait comme si l’électronique avait attendu jusque-là pour avoir une mission importante à remplir. De tous les continents, les fans de l’électronique prirent contact avec Roseman et Kotowari pour leur faire des suggestions ou leur demander des renseignements. Quelques mois plus tard, des laboratoires similaires ouvraient leurs portes dans toutes les villes du monde. Peu de temps après, des sociétés telles que la Bell Telephone ou Varian Associates conçurent des versions miniaturisées de cet équipement, produites à la chaîne. En 1979, cette méthode était principalement utilisée dans les cures de psychothérapie. Un immense centre de recherches dirigé par les deux docteurs fut inauguré à Castalia University.

Un comportement conventionnel et guindé fut en conséquence reconnu comme une maladie, tout comme l’alcoolisme ou la paranoïa. De plus en plus de gens se sentirent tout à fait à l’aise dans un monde où la réalité et la vérité étaient bien moins strictement définies. Ils cessèrent de chercher des rochers sur lesquels affermir leur assise et des fondations sur lesquelles bâtir leurs vies, laissant ainsi tomber les métaphores telles que « fortification » et « solide comme un roc ». Ils comprirent que le monde (le système vibratoire) était plus aéré et liquide que solide, et ils réagirent en tant que nageurs, marins et aviateurs. Non plus en tant que marins d’eau douce. Ils trouvèrent la sécurité en laissant aller plutôt qu’en retenant tout, et, en agissant ainsi, manifestèrent à l’égard de la vie une attitude pouvant être qualifiée de judo psychophysique. Il y a environ vingt-cinq siècles, les sages Lao-tseu et Chouang-tseu l’avaient appelée wu-wei, mieux traduit peut-être par « action sans forcer ». C’est naviguer dans le courant du Tao, ou dans le cours de la nature, et naviguer dans les courants du li (constitution organique) — mot qui définissait à l’origine les marques naturelles du jade ou le grain du bois.

Cette attitude se répandant et prévalant dans le sillage de l’Entraînement aux Vibrations, les gens se firent de plus en plus indulgents en matière d’excentricité vestimentaire et de plus en plus aventureux en matière d’expériences amoureuses, de plus en plus tolérants en matière de race et de religion. Le présent leur parut plus important que l’avenir, puisqu’il ne sert à rien de dresser des plans pour l’avenir si l’on ne peut pas en apprécier les résultats quand, à leur tour, ils deviendront ce présent. Nous avons cessé de courir et nous avons découvert qu’avec moins de hâte nous allions plus vite — le fait de se hâter faisant naître toute une multitude de vibrations antagonistes. Nous avons abandonné nos vêtements rigides — pantalons, gaines, cravates, souliers à contreforts et autres tortures visant à emprisonner et à étouffer le corps, comme si nous voulions dire : « Maintenant, tu existes vraiment et tu ne tomberas pas en morceaux. » Nous avons adopté toutes les variétés de sarongs, de kimonos, de saris, de caftans, de burnous, de ponchos, et nous les portons dans la rue et pour aller au travail. Nous avons installé dans nos maisons et nos appartements d’immenses bains japonais où nous nous plongeons tous et où nous nous détendons après une journée de labeur. Ces bains étaient faits pour six personnes et, bien sûr, personne ne s’y lavait. On prenait une douche au préalable. Plusieurs de mes amis en avaient fait venir du Japon pour les installer dans leur appartement de Californie, dans les années 60. On en trouve partout, aujourd’hui.

L’absence de hâte nous a donné une approche, une vue différente en ce qui concerne les relations sexuelles. Il faut comprendre qu’en dépit de la crise écologique des années 70 la technologie nous a donné des plages importantes de loisirs. Dès 1985, la journée de travail — neuf heures du matin, cinq heures de l’après-midi — n’existait plus. Le monde entier avait réglé ses horloges sur l’heure de Greenwich. Les heures de bureau sont, aujourd’hui, échelonnées sur chaque journée de vingt-quatre heures, ce qui revient à dix heures de travail effectif par semaine — à moins, bien sûr, que l’on n’exprime quelque enthousiasme à faire des études, des recherches, de l’ébénisterie, au quel cas on peut travailler autant d’heures qu’on veut. En accord avec ces circonstances, nous ne parlons plus des relations sexuelles en disant : coucher avec. Après tout, pourquoi attendre d’être fatigué ? De plus, l’acte sexuel accompli tard dans la nuit ou tôt le matin tend à réduire la relation à une simple passe, liquidée en vingt minutes au maximum. Des hommes pressés… pour prouver quoi ?

Nous prenons notre temps. L’homme et la femme se relaient et sont, chacun à leur tour, serviteur de l’autre (cela n’est pas une organisation rigide et peut subir des arrangements mutuellement consentis). On commence par servir à sa bien-aimée un repas délicieux et léger, généralement pris sur une table basse entourée de larges coussins. Il faut dire qu’aujourd’hui la plupart des hommes savent faire la cuisine et que, pendant des années, les gens, à force d’être assis sur le sol, ont eu les jambes ankylosées. Pour l’occasion, le couple porte des vêtements amples et somptueux. La cuisine est souvent faite à table, sur un chauffe-plat électrique ou sur du charbon de bois ordinaire. Comme il est de coutume (je devrais ajouter : tout à fait légal), une pipe à eau est amenée à la fin du repas pour fumer de la marijuana ou du haschich — il est reconnu que n’importe quel alcool léger, autre que le vin ou la bière, ne favorise pas l’extase sexuelle.

Pour ne pas gêner les conversations durant le repas, il n’y a pas de musique tant que l’heure de fumer n’est pas arrivée. L’Entraînement aux Vibrations a aboli la musique de fond, et il est maintenant jugé de très mauvais goût de ne pas écouter la musique chaque fois qu’elle est jouée. Elle peut être enregistrée, mais parfois un ou deux amis, ou même les enfants du couple, entrent à ce moment-là avec leurs instruments et jouent pendant environ une heure tandis que les deux partenaires fument. Lorsque le partenaire-serviteur a desservi la table, le couple se retire dans la salle de bains pour prendre une douche et se détendre ensuite pendant une demi-heure dans la grande piscine. Le partenaire-serviteur fait à son compagnon ou à sa compagne un massage complet, sur une couche spéciale disposée dans la salle de bains. (Les toilettes, je dois le préciser, se trouvent toujours dans une pièce séparée.) Tandis que celui ou celle qui vient d’être massé se repose un peu, l’autre déroule et installe une natte épaisse près de la table, dispose un panier de fleurs, une boîte à bijoux et un nécessaire à maquillage. Parfois, une paire de grands chandeliers est installée à chaque extrémité de la natte, ou de l’encens est mis à brûler dans le brûle-parfum au long manche de bois. L’autre personne est ensuite escortée, nue, de la salle de bains jusque sur la natte, et elle est parée de bijoux — habituellement un collier élaboré (rien de rugueux, rien de grossier), des bracelets assortis, aux poignets et aux chevilles. Le brûle-parfum sert à parfumer les cheveux, puis du maquillage est appliqué avec art et imagination sur les yeux, les lèvres, le front et, souvent, sur d’autres parties du corps. Le front, par exemple, est habituellement orné d’un « troisième œil », comme celui des danseurs hindous, puis des fleurs sont disposées dans les cheveux et, peut-être, suspendues autour du cou, en forme de lei. Le partenaire-serviteur s’est paré de ses propres ornements immédiatement après le massage, pendant le temps de repos.

Ils sont à présent assis, face à face, sur la natte. L’un des bénéfices retirés de l’Entraînement aux Vibrations est qu’il permet à presque tous d’avoir une bonne voix pour chanter, car les blocages qui empêchaient l’individu d’avoir une voix claire ont été levés. Il est maintenant tout à fait courant de voir les amants chanter des refrains, en sourdine ou en articulant les paroles, en s’accompagnant parfois à la guitare ou au luth. C’est ainsi, avant que tout contact physique ait lieu, qu’ils se caressent des yeux, en chantant. Certains préfèrent, à ce moment-là, jouer aux échecs, au jacquet ou aux dominos, le gagnant ayant le privilège de proposer toute forme de jeu sexuel à son partenaire. À partir de ce moment-là, tout peut se passer, quoique l’ambiance ainsi instaurée par les préparatifs favorise souvent un lent coït dans lequel le couple reste uni pendant une heure ou plus sans pratiquement bouger, maintenant la tension préorgasmique aussi intense que possible, sans chercher à soulager leurs corps, à trouver le repos. Je saisis bien que, dans les années 70, la plupart des hommes auraient jugé ce rituel affecté et ridicule et auraient dit de ces préparatifs qu’ils ne faisaient que gâcher une bonne et honnête partie de jambes en l’air. En y repensant maintenant, il est étonnant de se rendre compte à quel point nous étions inconscients de notre barbarie, de nos manières atroces, de nos vêtements inconfortables et de nos actes sexuels limités et dépourvus de grâce.

Il faut ajouter quelque chose sur notre usage des drogues psychédéliques. Aujourd’hui, ces substances se voient accorder le même respect qu’aux grands crus français. Celui qui, par exemple, fume toute la journée est jugé comme un vulgaire goinfre, incapable d’en apprécier la valeur et les bienfaits. Les drogues ne sont pas consommées dans les soirées ordinaires au milieu du tintamarre, des ragots et des cancans, mais en des circonstances où la plus extrême attention peut être accordée aux changements qu’elles provoquent dans la conscience. Elles ressemblent donc beaucoup plus à un sacrement religieux qu’à une simple mode, quoique aujourd’hui nos attitudes religieuses ne soient ni pieuses ni béates car seuls les gens très ignorants pensent encore à Dieu comme à cette enveloppe cosmique en présence de laquelle il est interdit de rire.

Je me souviens très bien de l’ouverture du premier grand magasin d’herbes de San Francisco, dans les années 76. C’était un très long bar en bois, pourvu de tabourets pour la clientèle. Sur le bar lui-même étaient disposés quelques pots en terre contenant les herbes de base et bon marché — Panama Red, Acapulco Gold, Indian Ganja et Domestic Green. Mais contre le mur s’étirait un long cabinet pourvu de centaines de petits tiroirs qu’un fabricant de guitares local avait décorés d’incrustations en ivoire dans le goût italien. Chaque tiroir portait une étiquette indiquant l’origine et la date du produit. On pouvait ainsi acheter toutes les variétés en provenance du Mexique, du Liban, du Maroc, d’Égypte, des Indes et du Vietnam, ainsi que les plantes soigneusement cultivées par les cannabinologistes locaux. Le commerce se faisait dans une atmosphère empreinte de courtoisie et de paresse, et les vendeurs offraient au bar des échantillons en commentant, en experts, leurs effets spécifiques. Je devrais ajouter que les psychédéliques les plus puissants, tel le L.S.D., n’étaient que rarement utilisés — sauf en psychothérapie, lors des retraites religieuses et dans les hôpitaux spécialisés pour agonisants.

Ces agonisants devinrent courants en 1978, lorsque quelques étudiants de Roseman et Kotowari comprirent que la sensation de mourir pouvait être réinterprétée extatiquement comme une autolibération totale. En conséquence, la mort devint prétexte à réjouissances et explosions de joie. Après tout, « vous ne mourez qu’une fois » (comme le disait le slogan), et si la mort est aussi propre et naturelle que la naissance, il serait absurde de ne pas s’en réjouir tout autant. Même aujourd’hui, la gériatrie est loin de conférer l’immortalité physique, quoiqu’il devienne de plus en plus courant de voir des gens dépasser leurs cent ou cent cinquantièmes anniversaires. Nos hôpitaux pour agonisants sont l’œuvre de nos architectes les plus inventifs et sont construits au milieu de vergers et de jardins, de sources et de fontaines. Nous avons, de plus, complètement abandonné les rituels tristes et sordides de nos entrepreneurs de pompes funèbres du milieu du siècle. Même les jeunes ont appris à contempler la perspective de leur mort sans peur ni frissons, en s’exposant — par le biais des séances d’entraînement aux vibrations — à la lumière intense, au son, suivis de l’obscurité complète et du silence.

Et nous avons maintenant quelque chose de tout à fait nouveau. Vous vous souvenez qu’en 1969 le Dr Joseph Weber, de l’université du Maryland, découvrit et mesura les ondes de gravité. Cela aboutit, en 1982, à la méthode de polarisation de la force de gravité qui révolutionna les transports, abolit les fumées d’usine et redistribua ainsi la population qui surpeuplait les villes. Tout cela n’existe plus. Trois physiciens — Conrad, Schermann et Grodzinsky — ont découvert un moyen de polariser un matériau semblable au plomb afin de lui donner un poids négatif en proportion de son poids positif ou normal. Ce matériau peut être fixé à l’arrière d’une ceinture solide et résistante, portant également l’équipement électronique approprié ainsi que des contrôleurs de direction et de volumes. Ce dispositif permet à son porteur de flotter au-dessus du sol ou de voler dans les airs. À basse intensité, il est possible de marcher à grandes enjambées, d’un kilomètre six cents de long, à quinze mètres de hauteur maximum, ou de flotter doucement au-dessus des vallées et par-dessus les cimes des arbres, sans hâte ni bruit. À haute intensité et revêtu d’une combinaison spatiale, le porteur peut filer dans l’espace et voyager aisément à quatre cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, à cent vingt mètres de hauteur. Inutile de dire qu’un tel équipement est pourvu d’un système radar qui stoppe tout dès qu’apparaît un danger de collision. De plus grandes unités de ce matériau semblable au plomb sont fixées aux transports de marchandises ou de passagers, et l’aisance silencieuse de l’ascension ou de la descente verticale nous a libérés de tous les inconvénients et de toutes les tracasseries qu’engendraient les vieux aéroports.

Mais nous ne sommes pas pressés. La gravitation négative nous a donné tout ce pour quoi nous envions les oiseaux, et nous l’utilisons énormément dans ces sports comme la promenade aérienne ascensionnelle, la plongée céleste, la danse dans les nuages. Nous y avons également recours pour regagner nos habitations construites sur des montagnes ou dans des vallées, autrement inaccessibles. Vous vous souvenez certainement des témoignages sur l’extase ressentie en état d’apesanteur faits il y a longtemps par les astronautes, les plongeurs du ciel. Elle est, aujourd’hui, accessible à tous, et nous flottons littéralement à nos occupations. Comme l’avait prédit Toynbee, la civilisation s’est éthérée ; l’herbe pousse sur les autoroutes, et la terre a été libérée de ses ceintures et de ses dalles de béton.

Bien sûr, le problème essentiel de la vie extatique est comparable à la fatigue des métaux. Il est possible de rester très longtemps au summum de l’extase, même lorsque les formes varient. De plus, la conscience tend à réprimer ou à ignorer un stimulus permanent — celui de la pression, au niveau de la mer, de l’air sur la peau. Cela nous a conduits à éprouver un nouveau respect pour le doux ascétisme. Depuis la crise écologique, nombreux sont ceux qui se sont mis au jardinage et qui cultivent leurs fruits, leurs légumes sur toute parcelle de terre arable, utilisant durant l’hiver, qui est lui-même plus doux qu’il n’était grâce au contrôle météorologique mondial, les dômes Fuller comme serres. Des millions de personnes sont donc debout dès six heures du matin (votre heure à vous) pour creuser, sarcler, biner et tailler. En même temps, nous mangeons quantitativement moins et nous n’attendons plus avec dégoût les plats surchargés que l’on nous offrait dans les restaurants. Notre nourriture est plus nutritive, mais nous découvrons également que nos muscles et notre résistance sont en meilleure forme, parce que nous évitons toute suralimentation.

En dépit des avantages de la gravitation négative, nous marchons et vagabondons presque religieusement, car le paysage est devenu intéressant à regarder de par la richesse de nos jardins. L’absence de routes pavées rend notre randonnée aisée et agréable à nos pieds. L’absence de toute hâte encourage les travaux de patience, hautement qualifiés, dans tous les domaines de l’artisanat. Vous pourriez, je pense, nous surnommer des « violon-dingristes » — un monde d’experts en tout, de l’athlétisme à la zoologie.

Nous prenons beaucoup plus conscience des petites extases : sensation de sculpter le bois avec un ciseau bien affûté ; absorption sans fin dans le tissage de tapis aussi brillants et colorés que les plus beaux tapis d’Orient ; polissage et nettoyage des parquets en bois, d’essences et de couleurs différentes ; mise en bouteilles des herbes séchées du jardin ; démêlage des pelotes de ficelle ; musique des cloches faites avec du sonor (un nouveau métal à la merveilleuse résonance) ; choix et disposition des tuiles peintes pour créer un jeu d’échecs ; tri soigné des arêtes d’un poisson ; châtaignes grillées sur du charbon de bois, le soir ; cheveux d’une femme à peigner ; pieds d’un ami à baigner et à masser. Aussitôt libérés du mirage du temps qui presse — ce n’était rien d’autre que la projection de notre propre impatience — nous nous sommes retrouvés vivants, grâce aux miracles et aux extases de la vie quotidienne. Vous seriez étonnés devant la beauté de nos maisons, de notre mobilier, de nos vêtements et même de nos casseroles et de nos plats, car nous avons le temps de faire presque toutes ces choses de nos mains, et nous sommes assez réalistes pour comprendre qu’elles représentent — plus que l’argent — la richesse authentique.

Nous cultivons également quelque chose de bizarrement connu sous le nom d’extase de la conscience ordinaire — lié, semble-t-il, au principe zen qui dit : « Votre conscience habituelle est Bouddha », ce qui signifie la réalité fondamentale de la vie. Nous nous sommes habitués à vivre sur plusieurs niveaux de réalité en même temps. Certains apparaissent en contradiction mutuelle comme si vos physiciens considéraient le noyau comme étant à la fois l’onde et la particule. À votre époque, le point de vue orthodoxe prédominant était objectif. Vous acceptiez les choses telles que les hommes de science vous les décrivaient. Nous accordons encore du poids à ce point de vue. Pris en lui-même, cependant, il dégrade l’homme et le réduit à l’état de simple objet : il le définit comme s’il était vu du dehors et oblitère ainsi sa propre vision intérieure des choses. Nous devons donc tenir compte également de la manière enfantine, subjective et ingénue de voir la vie, et nous devons lui donner au moins un statut égal. Je crois que le premier à le montrer fut l’architecte britannique Douglas Harding, qui écrivait au début des années 60 que de ce point de vue-là nous n’avions pas de tête. Le seul contenu directement perceptible de la tête, écrivait-il, spécialement grâce aux yeux et aux oreilles — dirigés vers l’extérieur de la tête — est tout, excepté la tête. Une fois que ce fait évident, mais souvent oublié, devient clair, vous ne considérez plus votre tête comme centre de la conscience. Vous cessez d’être une chose centrale contre laquelle l’expérience vient se heurter, se frotter et s’enregistrer. Le centre de la conscience ne fait plus qu’un avec tout ce qu’il perçoit. Vous et le monde, vous devenez identiques, et cette disparition de l’ego constitue, c’est le moins qu’on puisse dire, une libération merveilleuse.

Cette interprétation de la réalité ne contredit pas plus le fait scientifique que l’absence de couleurs dans une lentille ne renie la couleur des fleurs. Au contraire, elle redonne sa vraie dimension à la vie, la valeur que votre passion pour l’objectivité avait négligée. Par comparaison, votre monde exclusivement scientifique semble être un mécanisme desséché, grinçant et dépourvu de sens. Bien qu’il ait été centré sur l’ego, il a laissé l’homme en dehors. Nous l’avons remis à sa place — non pas en tant qu’objet définissable, mais en tant que mystère suprême et fondamental. Et comme le philosophe néerlandais Aart Van der Leeuw l’a dit : « Le mystère de la vie n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité dont il faut faire l’expérience. »

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1 Alan Watts est décédé en 1973. La date au début de l’essai permet à l’auteur à travers des événements fictifs d’illustrer ses vues sur notre société coincée et conditionnée et de lui opposer une vision plus fluide et spontanée