Le manichéisme par Claude Tresmontant

Mani, le fondateur du manichéisme, est né le 14 avril 216, en Babylonie. L’enfant était peut-être infirme. Son père était apparenté à la dynastie qui régnait alors en Iran, et sa mère l’était aussi. C’est la raison pour laquelle certains textes manichéens appellent Mani « fils de Roi ». Patek, le père de Mani, a entendu un […]

Mani, le fondateur du manichéisme, est le 14 avril 216, en Babylonie. L’enfant était peut-être infirme. Son père était apparenté à la dynastie qui régnait alors en Iran, et sa mère l’était aussi. C’est la raison pour laquelle certains textes manichéens appellent Mani « fils de Roi ». Patek, le père de Mani, a entendu un jour, dans le temple, une voix qui lui disait : « Patek, ne mange pas de viande, ne bois pas de vin et tiens-toi éloigné des femmes ! » Il entre alors dans une secte que les historiens arabes appellent la secte de « ceux qui se lavent ». C’était une secte de baptistes caractérisés par leurs ablutions fréquentes, leur ascétisme et leur souci de pureté. Leur habit rituel était blanc. Sans doute cette secte peut-elle être identifiée avec celle des mandéens, ou du moins avec une secte baptiste analogue.

La Babylonie du IIIe siècle de notre ère était le lieu de rencontre de plusieurs courants de pensée : des gnostiques chrétiens ou païens, des Judéens, des chrétiens orthodoxes, des moines bouddhistes, des brahmanes.

Mani a rompu avec la secte baptiste dans laquelle il avait été élevé par son père, à la suite de deux révélations : l’une lorsqu’il avait douze ou treize ans ; l’autre, âgé de vingt-quatre ans. Ces révélations ont été communiquées à Mani de la part du « Roi du Paradis des Lumières » c’est-à-dire le Dieu bon du système manichéen. Dans un document qui nous a été conservé, c’est l’Esprit saint, le Paraklita promis par Jésus, qui dévoile à l’enfant la vérité universelle, le passé, le présent et l’avenir. Mani est donc, dans cette perspective, le révélateur suprême, le dernier des envoyés de Dieu sur cette terre et le messager d’une connaissance qui est la vérité intégrale. Mani se considère lui-même comme la manifestation corporelle du Paraklita dont parle Évangile de Jean.

Mani entreprend un voyage aux Indes, peut-être pour prendre connaissance des doctrines secrètes de l’Inde. Il devient l’ami du roi Shâhpuhr Ier qui règne depuis 241 ou 242 à 272 ou 273. Lors d’une campagne militaire de Shâhpuhr contre l’Empire romain, Mani accompagne le Roi. S’il s’agit bien de la campagne de 242 contre l’empereur Gordien, alors nous savons par ailleurs que dans l’armée romaine un philosophe illustre, Plotin, s’était engagé volontairement dans les armées romaines pour prendre connaissance de la philosophie qui se pratique chez les Perses et chez les Indiens. Mani et Plotin allaient à la rencontre l’un de l’autre, dans les deux armées adverses !

Sous le règne du roi Bahrâm Ier, dénoncé par les partisans du mazdéisme, Mani est arrêté, enchaîné et mis en prison : trois chaînes aux mains, trois aux pieds, une au cou. Cela se passait en 277. Mani avait alors soixante ans. Après vingt-six jours d’emprisonnement, Mani meurt. Le cadavre a peut-être été dépecé, le corps décapité, la tête exposée au-dessus de la porte de la ville, et les restes sanglants ont été jetés à la voirie. La mort est datée du 26 février 277.

Les dogmes de la nouvelle religion se trouvaient consignés dans des livres écrits par le prophète lui-même. Le manichéisme s’est répandu en Extrême-Orient et en Europe occidentale. En Chine, le manichéisme s’est perpétué jusqu’à la fin du Moyen Age. En Europe occidentale, il a eu tout d’abord aux IVe et Ve siècles une diffusion considérable.

* * *

Pour exposer le système manichéen, il faut partir de la doctrine des deux Principes et des trois Moments.

Au commencement, de toute éternité, il existe deux Principes, un Principe bon, lumineux, et un Principe mauvais, ténébreux, infect. Les deux Principes sont l’un et l’autre incréés, éternels. Nous avons donc affaire à un système radicalement dualiste, à une ontologie dualiste. Les deux royaumes, celui de la Lumière et celui des Ténèbres ou du Mal, sont séparés, mais ils se touchent. C’est le premier moment, qui dure depuis une éternité. Mais un jour le Principe des Ténèbres entreprend de pénétrer dans le royaume de la Lumière, qu’il désire. Les archontes des Ténèbres pénètrent le royaume de la Lumière. Alors le Principe bon, voyant son royaume envahi, pénétré par les archontes des Ténèbres, émet de sa propre substance une Puissance. Cette puissance bonne puisqu’elle est issue du Principe bon, consubstantielle au Bon Dieu, est dévorée par les archontes des Ténèbres.

Commence alors le second moment ou temps dans l’Histoire générale : c’est le moment ou le temps du mélange, le nôtre, celui que nous connaissons par notre expérience.

La substance divine bonne est donc aliénée, exilée, dévorée par les Puissances mauvaises. C’est cela le monde, la nature : l’exil ou l’aliénation de la Puissance divine dans la matière mauvaise, dans le monde physique qui est mauvais, dans les corps mauvais.

Le thème de l’aliénation de la substance divine va connaître une fortune extraordinaire puisqu’on le retrouve chez les cathares au XIIe siècle, dans la gnose juive qui est la Kabbale, au XIIIe siècle, avant de le retrouver chez les théosophes comme Hegel au début du XIXe siècle. Hegel enseigne et professe que la Création est une aliénation, un exil de la substance divine. Chacun sait que ce thème de l’aliénation a été repris, transposé sur un autre registre, par le jeune Marx. Mais il reste, même dans le marxisme, quelque chose du thème gnostique originel. De même que chez Hegel la guerre est nécessaire à la genèse de l’Absolu, la tragédie est nécessaire à la genèse de Dieu ; de même, dans le marxisme, la guerre est nécessaire à la genèse et au développement de l’Histoire.

Mais revenons à Mani et au système manichéen.

Cette aliénation volontaire de la substance divine dans la matière mauvaise est une ruse dialectique. L’Absolu se livre aux Puissances mauvaises afin de se libérer. Nos âmes qui sont captives dans la matière et dans les corps, sont des parcelles divines prisonnières dans le royaume du Mal : encore un thème que l’on retrouvera au XIIe et au XIIIe siècle, aussi bien chez les cathares que chez les kabbalistes. Nos âmes sont la divinité exilée, dispersée, aliénée dans la matière.

Le manichéen initié à la Doctrine doit donc s’appliquer à libérer les parcelles de la Divinité prisonnières et dispersées dans la matière. L’ascèse manichéenne, le refus de manger tous les aliments issus de la génération physique, le refus de cette génération physique, sont les conditions de cette libération. Lorsqu’un homme et une femme attendent un enfant, ils font tomber une parcelle de la substance divine bonne dans la matière mauvaise. La procréation est donc le pire des crimes. Saint Augustin, qui avait été neuf ans membre d’une secte manichéenne, nous raconte que les maîtres de sa secte enseignaient des méthodes pour ne pas procréer. Dans le système manichéen, la Nature tout entière est le lieu de l’exil ou de l’aliénation de la substance divine : Dieu est crucifié dans toute la Nature. Celui qui marche sur les pierres, celui qui cueille un fruit, fait souffrir la Divinité aliénée dans la Nature.

Le but final de la Gnose manichéenne, c’est donc de libérer la substance divine prisonnière en la séparant de la matière mauvaise.

Lorsque ce travail de séparation sera achevé, nous reviendrons à l’état initial, celui de la séparation radicale entre les deux royaumes, le royaume de la Lumière et le royaume des Ténèbres ou du Mal. Mais cette fois-ci, la séparation sera définitive. C’est le troisième temps ou moment, le temps définitif de la séparation éternelle entre les deux Principes, celui qui est bon, et celui qui est intrinsèquement et essentiellement mauvais.

Nous avons brièvement rappelé ces quelques indications concernant Mani et le manichéisme, parce que le maître incontesté en ce domaine, Henri-Charles Puech, vient de publier un ouvrage qui est un recueil d’études concernant le manichéisme, Sur le Manichéisme (éd. Flammarion). On y trouvera un exposé de la doctrine manichéenne, des études sur la liturgie manichéenne et les pratiques rituelles de la nouvelle religion, une étude sur le Prince des Ténèbres qui est très éclairante pour saisir la genèse de l’idée de Satan dans la tradition manichéenne et cathare, une étude sur l’état des recherches concernant le catharisme médiéval. Avec cet ouvrage, nous avons une récolte qui porte sur les travaux d’une vie de recherche, au plus haut niveau. Signalons par la même occasion la traduction en langue française de l’ouvrage allemand d’Arno Borst, Les Cathares (éd. Payot) et le grand ouvrage de Jean Duvernoy, La Religion des Cathares et L’histoire des Cathares (éd. Privât à Toulouse).

Rappelons enfin, comme nous l’avions déjà indiqué il y a deux ans, dans nos chroniques consacrées à la Gnose, que dans le système manichéen, le mauvais Principe est identifié au Dieu d’Abraham, de Moïse et des prophètes hébreux. La même doctrine se retrouve chez les cathares au XIIe siècle. Nous avons donc l’une des sources métaphysiques et mystiques de l’antijudaïsme : ‘opposition au Dieu créateur, supposé mauvais, et la détestation de la Création.

Extrait de La Voix du Nord, 6 mars 1980.

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