Le zen et les arts : La cérémonie du thé


27 Nov 2019

Introduction

Le cérémonial du thé ou cha-no-yu est pour les Japonais un art dont les origines remontent à plusieurs siècles : il faut les chercher en Chine et dans le taoïsme. Selon la légende, c’est un disciple du grand philosophe taoïste Lao-tseu qui, le premier, offrit à son maître rituellement une tasse de l’« élixir doré » à la porte du Col de Han, au Ve siècle avant J.-C. Ultérieurement, nous savons que les moines zen avaient coutume de se rassembler devant l’image de Bodhidharma, le Premier Patriarche, pour boire un mélange spécial de thé vert, selon un rituel qui pourrait se rattacher aux origines mythiques de cette boisson. Au cours des neuf années que Bodhidharma passa à méditer devant un mur nu pour atteindre à la suprême illumination, incapable de garder ouverts ses yeux que fermait la fatigue, il s’arracha, dit-on, les paupières et les jeta sur le sol. Là où elles tombèrent poussa un buisson aux feuilles d’un vert brillant. Par la suite, lorsque les disciples de Bodhidharma venaient s’asseoir aux pieds du Maître pour recueillir de sa bouche le grand Enseignement, il leur arrivait aussi de sentir leurs paupières se fermer au cours d’une méditation prolongée. C’est alors qu’ils firent infuser les feuilles du buisson né des paupières du Premier Patriarche — et cette boisson magique les aidait à rester éveillés. Ce fut le premier thé.

Selon Okakura Kakuzo [1], après l’invasion des barbares mongols, les Chinois renoncèrent au thé fouetté rituel pour se contenter de faire infuser des feuilles suivant la méthode qui fut importée en Europe plusieurs siècles plus tard. Les Japonais, pourtant, qui en 1281 avaient résisté victorieusement aux envahisseurs mongols, continuèrent à pratiquer l’« art du thé », manifestant ainsi une fois de plus leur génie à reprendre, à préserver et, à beaucoup d’égards, à perfectionner les traditions et les idéals de leurs voisins chinois.

Boire du thé en devisant paisiblement, en récitant des poèmes, en regardant une peinture ou un bouquet de fleurs et en manipulant quelques ustensiles très simples, choisis avec soin, ce fut là au début un passe-temps pour les philosophes et les artistes japonais. Au cours des turbulents XVIe et XVIIe siècles, il connut aussi les faveurs des guerriers et des hommes d’État. Des empereurs célèbres, des généraux, des gouverneurs de province s’initièrent aux délicats raffinements du thé. Cherchant à goûter un bref répit entre les soucis de leur vie agitée, ils apprirent comment, dans le véritable esprit du Zen, offrir et boire le breuvage vert dans quelque petit pavillon de jardin — une seule pièce, presque vide, appelée « la demeure du loisir » [2]. Là, pendant une heure, ils pouvaient se détendre et en même temps se pénétrer des notions bouddhistes de sérénité, de gravité, d’harmonie et de détachement du moi.

Bien que les grands « maîtres du thé », qui devinrent les arbitres incontestés du goût dans tous les domaines de l’art, formassent une véritable aristocratie, leur influence ne se fit pas moins sentir fortement dans tous les domaines de la culture japonaise. Jusqu’à ce jour, au Japon, l’architecture, la composition des jardins, l’arrangement des fleurs, la peinture, la poésie attestent tous, de façon subtile mais incontestable, leurs anciennes relations avec le cha-no-yu et son essence zen.

Pourtant, l’espèce de préciosité guindée qui se manifeste parfois aujourd’hui dans le cérémonial du thé ne traduit en aucune façon sa signification originelle. Cette signification, il faut la chercher derrière les lois d’une simplicité stricte, sereine et sans artifice qui régissent l’art du thé. Matsudaira Fumai Harusato, Seigneur de la province d’Izumo et maître du thé, en parlait en ces termes : « Le culte du thé signifie contentement et plénitude. Ceux qui le confondent avec la chambre de thé ne l’ont pas compris, car la chambre de thé n’est rien de plus qu’un abri contre la pluie. Ceux qui ne peuvent pratiquer le cha-no-yu sans chercher ailleurs qu’en lui les raisons de leur plaisir devraient y renoncer. »

Rikyu, le maître qui enseigna l’art du thé au tout-puissant général Hideyoshi, entendait lui aussi que le cha-no-yu fût dépouillé de tout vain mystère. Lorsqu’on l’interrogeait sur le sujet, il répondait : « Vous disposez le charbon de bois de telle sorte que l’eau bouille comme il convient et vous veillez à ce que le thé ait un goût agréable. Vous disposez les fleurs de la même manière qu’elles apparaissent dans la nature. En été vous créez une impression de fraîcheur, en hiver une impression de confort. Il n’y a pas d’autre secret. » Et il formula cela dans le poème que voici :

Le thé n’est rien d’autre que ceci :

D’abord vous faites bouillir l’eau

Vous faites ensuite infuser le thé

Et vous le buvez comme il convient.

C’est tout ce qu’il vous faut savoir.

Lorsque celui qui l’interrogeait lui faisait remarquer avec désappointement qu’il savait déjà tout cela, le maître répliquait sèchement : « Eh bien, s’il est quelqu’un qui sait déjà tout cela, je serai très heureux de devenir son élève… » Et en effet il y avait beaucoup plus de choses dans le cha-no-yu que Rikyu ne le donnait à penser, car l’art du thé était devenu un véritable mode de vie. A. L. Sadler, dans son ouvrage sur le cha-no-yu, nous conte une histoire qui montre bien ce qu’impliquait l’étiquette de « maître du thé ». Un jour d’automne, un maître du thé fut invité par un homme opulent. Tandis qu’il flânait avec les trois autres invités dans une pièce de la maison, le maître se risqua à prophétiser les vers qui, parmi des centaines d’autres offerts au choix de leur hôte, seraient inscrits ce jour-là dans la niche murale (tokonoma) de la chambre de thé. Sa prophétie se révéla juste puisque, dans cette niche, les invités lurent sur un rouleau de papier ces vers célèbres d’Eikei :

Quel spectacle désolé

lorsque le trèfle pousse librement

autour de notre demeure.

Aucune trace de l’homme,

c’est vraiment une image de l’automne.

Comme on lui demandait sur quoi se fondait sa prophétie, le maître du thé répondit qu’en pénétrant dans la partie du jardin la plus proche du pavillon de thé, il avait remarqué des feuilles mortes et de l’herbe jaunie. Leur hôte avait « laissé le jardin tel qu’il était, ce qui lui donnait un air désolé et mélancolique qui évoquait irrésistiblement les vers en question — et donnait à penser que le maître de céans avait, lui aussi, songé à les faire figurer dans le tokonoma ».

Au XVIe siècle furent établies une centaine de règles concernant le cha-no-yu. Beaucoup ont trait à l’arrangement des fleurs, à la façon de verser le thé, de manipuler l’eau bouillante, le charbon de bois, les boîtes à thé, les bols — tout cela devant être fait de manière à créer, selon le principe fondamental du Zen, une impression de naturel sans recherche. Voici les premières de ces règles qui traduisent d’ailleurs le plus clairement cette influence du Zen sur le rituel du thé.

« Celui qui souhaite s’initier à l’art du thé doit être son propre maître. C’est seulement par une observation attentive que l’on apprend. Celui qui exprime son opinion sans avoir d’expérience est un sot. Il ne faut s’épargner aucune peine pour aider celui qui a le désir d’apprendre.

Qui a honte de montrer son ignorance ne sera jamais bon à rien. Pour devenir expert en une chose, il faut d’abord de l’amour, ensuite de l’habileté, enfin de la persévérance. »

N. W. R.

***

Le thé par Langdon Warner

Ce que l’on peut dire touchant l’influence de la cérémonie du thé sur de nombreux aspects de la culture japonaise depuis le XVe siècle reste fort éloigné de la vérité. Le mystère est qu’une esthétique si limitative et si rigoureuse ait profondément marqué la vie et les goûts d’une nation qui, en tant que telle, ne peut avoir pleinement compris de tels raffinements et qui, comme toutes les nations, a sa part d’individus vulgaires et insensibles.

Il est dangereux d’attribuer à un peuple tout entier certains traits que l’étranger trouve séduisants dans les rapports qu’il a avec une minorité cultivée et éclairée. Il faut pourtant reconnaître que des générations d’artisans ont produit sans conteste possible l’architecture, la poterie, les textiles et le mobilier permettant de vivre d’une manière conforme au goût subtil et mystérieux des adeptes du Zen et de l’art du thé. Ce phénomène atteste, chez ces artisans, quelque chose de plus qu’une capacité aveugle de servir une philosophie avec et pour laquelle ils n’auraient eu ni affinités ni compréhension. Il m’est arrivé de m’asseoir sur le seuil de l’échoppe d’un modeste artisan et de m’y voir offrir du thé préparé dans un pot de vulgaire porcelaine chinoise non vernie. Ce n’est qu’en partant que je compris que j’avais participé à une authentique cérémonie du thé. Jusque dans les détails les plus conventionnels — nombre requis des gorgées avalées, conversation sur le pot à thé, son âge, sa provenance, plateau de laque negoro dont un long usage avait effacé la couleur — nous nous étions conformés aux principes les plus rigoureux du Zen et de l’art du thé…

Je ne puis que suggérer ici l’atmosphère et les conditions de ce cérémonial. Qu’on imagine donc un Japonais réunissant quatre ou cinq vieux amis, imprégnés de l’esprit du Zen, dans une petite pièce nue — exception faite des ustensiles indispensables : le foyer de charbon de bois à même le sol, la grosse bouilloire de fer, le petit balai fait d’une aile de flamant et une seule peinture dans une niche murale avec, dessous, un bouquet de fleurs.

La signification cachée de ce simple décor ne ressortit à aucun ésotérisme oriental et il nous est facile de la comprendre. Mises à part les origines et l’histoire du culte, elle consiste à réunir des esprits choisis qui ont plaisir à se retrouver et à causer ensemble. Il est normal que leurs goûts communs les portent à parler d’esthétique et que ce sujet soit devenu le thème familier des conversations associées à la cérémonie du thé. J’ai entendu pourtant des conversations de ce genre traiter de folklore local, d’archéologie, de philosophie et d’histoire, sans que le cérémonial en fût affecté ou détourné de son but.

L’instinct dont ce rituel est né existe partout où règnent une certaine civilité et un certain loisir. Ajoutons qu’au Japon la cérémonie du thé a constitué longtemps une diversion pour les meilleurs esprits et que les philosophes ont souligné la signification de l’emploi d’ustensiles simples, voire grossiers, de préférence évoquant le passé. On comprend mieux dès lors sur quoi se porte le choix du maître du thé. Le pavillon de thé sera un cottage, couvert de chaume suggérant une pauvreté raffinée, situé près d’un bosquet de pins, coupant la vue, au bord d’un ruisseau de montagne qui fournira de l’eau pure ou dans un jardin garni de buissons et peut-être d’un pin. En vue de la porte basse, sur le seuil de laquelle les visiteurs laisseront leurs chaussures, un banc leur permettra de s’asseoir en attendant que tous soient là (ils sont d’ordinaire quatre ou cinq) et qu’on leur dise que leur hôte est prêt à les accueillir.

Ce lieu et son entourage sont l’objet d’un grand soin. Du banc, parfois protégé par un chaume, un sentier conduit à un bassin de pierre à côté de la porte du pavillon de thé. Nous sommes ici dans le jardin du maître du thé. On a usé de mille moyens pour qu’il évoque un chemin de montagne ou de forêt ou encore le jardin d’un temple. Il faut qu’en parcourant ces quelques mètres on ait le sentiment d’arriver par hasard à la demeure d’un gentilhomme vivant loin du monde et se suffisant à lui-même, qu’on y trouvera un accueil simple et hospitalier, qu’on y aura une bonne conversation avec quelque sage dont la solitude a enrichi l’esprit. Il s’agit peut-être d’un ministre qui s’est retiré, las de la vie publique, ou d’un simple gentilhomme campagnard qui a trouvé le bonheur dans la pauvreté… On aspire en tout cas à s’entretenir avec lui et à manipuler la cuiller de bambou qu’il a lui-même taillée, il y a de longues années, pour puiser l’eau de son thé. Qui mieux que lui et mieux qu’ici pourrait répondre à nos questions sur le problème controversé de l’antique four de potier dont on dit qu’il fut jadis l’orgueil du village voisin ?…

Ces abords du pavillon de thé nous ont montré ce que peut être un simple jardin. Son décor peut d’ailleurs varier à l’infini et répondre à tous les goûts, allant d’une agréable fantaisie à l’évocation de l’Absolu. On sait que les maîtres du thé, fortement marqués par le bouddhisme zen, ont collaboré pour une inappréciable part à la création des jardins du Japon.

Il me semble à peine nécessaire d’ajouter que l’art de servir le thé, comme les autres arts, a pu devenir parfois, lorsqu’il était pratiqué par des êtres de moindre qualité, un simple rituel froid et sans âme, où comptait surtout la stricte observation des règles. Il doit paraître interminable de passer trois ou quatre heures à genoux, figé par la terreur d’omettre un des cent gestes rituels ou le compliment qu’il convient d’adresser à son hôte, en des termes convenus sur l’art avec lequel il a arrangé les fleurs : c’est pourtant là la discipline à quoi doit fréquemment se soumettre une jeune fille bien élevée au cours de son éducation. Le vocabulaire utilisé et les phrases prononcées, comme leur succession dans un certain ordre, ont été prévus par les éducateurs professionnels.

Il y eut des périodes dans l’histoire du Japon où le culte du thé devint une espèce de passion — ce qui est d’ailleurs en absolue contradiction avec son esprit même. Parmi les gens vulgaires, avides de passer pour cultivés, c’était alors à qui posséderait les bols et les boîtes à thé les plus réputés. Incapables d’un jugement critique, ils payaient des sommes extravagantes pour acquérir des objets dont la seule valeur résidait dans le fait qu’ils avaient (peut-être) appartenu à de célèbres maîtres du thé. Ce genre de snobisme ne doit pas nous surprendre, nous Occidentaux : n’est-il pas le fait de beaucoup de nos compatriotes et en particulier de certains bibliophiles ?

Il existe ainsi un admirable bol coréen appelé Ido (c’est un ancien bol de riz de paysan), accompagné d’enveloppes brodées pour les différentes saisons et dont les cinq boites qui le contiennent portent chacune le nom d’un de ses cinq possesseurs successifs. Il fut rapporté de Corée au début du XVIIe siècle par un général célèbre, tomba entre les mains de l’un des plus grands maîtres du thé et fut utilisé plus d’une fois par le Shogun : il y a vingt ans, son prix atteignit 189 000 yens, ce qui, à l’époque, représentait 98 500 dollars-or… A la même vente, une boîte à thé en terre cuite sans aucun ornement atteignit le prix fabuleux de 64 500 dollars-or et une cuiller à thé de bambou taillée à la main celui de 15 000 dollars-or. Aucun de ces objets n’avait la moindre valeur intrinsèque, aucun ne valait par lui-même plus d’un ou deux dollars et n’eût dépassé ce prix, n’eût été son « pedigree » …

Puisque nous parlons de cet « empereur » des bols à thé, essayons de préciser ce qui — tout snobisme mis à part — fait la valeur d’une telle pièce. D’abord et surtout, il y a le fait qu’il possède, autant qu’il est possible à un objet fabriqué par la main de l’homme, la beauté incomparable d’un objet naturel. Le feu seul a donné à la terre dont il est fait son lustre et sa nuance sans couleur, sans que l’homme intervînt.

Le résultat est une chose aussi belle qu’une pièce tachetée qu’on ramasse sur la grève. Son usage et le thé qu’il a contenu lui ont donné une patine comparable à celle que les vagues ont donnée à la pierre. Mais tout cela ne suffirait évidemment pas à justifier son prix, s’il n’évoquait surtout les noms glorieux de ceux qui l’ont utilisé…

Parmi les centaines d’histoires que l’on raconte pour illustrer la signification et les implications du culte du thé, celle-ci me paraît particulièrement suggestive :

Sen Rikyu, le célèbre maître du thé, qui précède de dix-sept générations l’actuel maître du même nom, se rendit un jour avec son fils chez un de ses confrères. Le fils s’arrêta pour admirer la porte de bois couverte de mousse qui donnait accès au sentier du pavillon de thé. Son père lui dit alors : « Je ne suis pas d’accord avec toi. Cette porte doit sans doute avoir été apportée à grands frais d’un lointain temple de montagne. Une fruste barrière faite par un paysan d’ici eût donné à cet endroit un aspect paisible et modeste, et elle n’eût offensé notre esprit en y éveillant la pensée d’une difficulté coûteuse. Je doute que nous assistions ici à une cérémonie du thé très intéressante… »

Telle est, en définitive, la vraie signification du culte du thé et de sa pratique : nonobstant la déviation occasionnelle de ses principes essentiels, aucune autre coutume n’illustre aussi parfaitement la sensibilité japonaise et aucune autre méthode, sinon celle du bouddhisme zen dont elle est très proche, n’excelle à ce point à inculquer la simplicité, la précision et le contrôle de soi — en un mot la délicatesse du goût.

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1 Auteur du Livre du thé, dont on trouvera un extrait plus loin. (C. E.)

2 Le terme japonais, qui n’a pas d’exact équivalent français, signifie — comme le mot anglais vacancy — à la fois loisir et vide. (C. E.)


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