Alan W. Watts : L’eau et la montagne


21 Oct 2019

L’eau

Avril 1970

Du plus loin qu’il m’en souvienne, la lumière, les odeurs, les bruits, les mouvements de la mer ont toujours exercé sur moi un effet magique. Jusqu’aux moindres signes de leur présence : mouettes planant dans l’intérieur des terres, qualité de la lumière du ciel au-delà des collines qui la cachent à ma vue, son des cornes de brume, dans la nuit. Si je dois m’en éloigner et, selon les mots du poète chinois, « exsuder toutes les mauvaises choses de la vie par tous les pores de ma peau », je ne connais rien de mieux qu’aller m’asseoir sur la crête d’un rocher, y rester pendant des heures, sans rien d’autre devant moi que la mer et le ciel, à perte de vue. Même si le flux et le reflux donnent l’impression de marquer le temps, celui-ci n’a rien de comparable au temps des horloges ou des calendriers. Ce temps-là ne connaît point de hâte. Il est, en fait, éternel. Je sais que j’écoute un rythme qui n’a cessé d’être depuis des millénaires, qui m’entraîne hors d’un monde fait d’horloges aux tic-tacs sans pitié. Pour quelque obscure raison, les horloges semblent toujours en marche et, comme les années, semblent toujours aller au-devant d’un destin funeste. Mais il n’y a pas de cadence dans le mouvement des vagues. Son rythme s’harmonise avec notre propre respiration. Il n’égrène pas nos jours. Son pouls n’a rien à voir avec cet esprit mesquin qui n’a de cesse de mesurer, de marquer, de souligner ce qu’il nous reste à vivre. C’est la respiration de l’éternité, comme le dieu Brahma de la mythologie indienne qui inhale et exhale, révèle puis dissout les mondes, à jamais. En tant que concept, cela peut paraître atrocement monotone, jusqu’à ce que l’on écoute les vagues qui viennent se briser et mourir.

Ainsi, j’en suis venu à vivre tout près de l’eau. J’ai un bureau, une bibliothèque, un endroit pour écrire, sur un vieux ferry-boat amarré dans la baie de Sausalito, au nord de San Francisco. Je crois que cet endroit est, en Amérique, ce qui ressemble le plus à un village de pêcheurs des bords de la Méditerranée : collines escarpées, parsemées de petites maisons ; le long de la baie, une forêt de mâts se balance imperceptiblement dans un décor d’eau et de promontoires boisés. C’est une baie plutôt sale. Il n’y a pas que des appontements et des bateaux, mais des dépôts d’ordures, des bâtiments industriels, et toute cette inévitable « litter-ordure », typique de notre culture. Mais le paysage absorbe et pacifie quelque peu ce désordre : huttes et hangars faits de n’importe quoi — contreplaqué ou vieux madriers —, montagnes d’objets au rebut, machines rouillées et coques pourrissantes. Tout cela se métamorphose sous la présence bienfaisante de la mer.

C’est peut-être la qualité de la lumière — le matin très tôt et le soir surtout, quand la frontière entre ciel et eau se fait incertaine, quand l’espace devient opalescent, d’un gris perle lumineux, quand la lune qui se lève est jaune paille — qui rend magique ce désordre de hangars et de dépôts d’ordures, béni par le dessin des mâts, des cordages et des bateaux à l’amarre. Je pense alors à ces atterrissages lointains, à tous ces voyages dont nous avons toujours rêvé.

Je contemple à présent un vaste espace d’eau et d’oiseaux, qui s’achève en une ligne de pentes verdoyantes parsemées d’arbres. Par-dessus le bastingage du bateau, l’eau — semble-t-il — abrite, sous sa surface, un réseau constamment mouvant de rayons solaires réfractés qu’un banc de petits poissons, délicieusement libres, déchire. Pourtant, à quelques mètres de l’endroit où nous sommes amarrés, les magasins d’appâts et d’articles de pêche vendent les saumons et les crabes qui abondent dans cette région.

Tel est le paradoxe de l’océan. Sable, embruns, galets, coquillages, bois flotté, eaux étincelantes, espace incroyablement lumineux parcouru de nuages qui soulignent l’horizon et délimitent un ciel dans lequel notre imagination se perd à l’infini. Mais, sous la surface de l’eau et du ciel, règne l’effroyable loi de la jungle : hommes et oiseaux ligués contre les poissons ; poissons ligués contre les poissons — le processus tortueux de la vie se perpétuant par la transformation pénible d’une forme ou d’un corps en un autre. Pour des créatures qui n’anticipent pas et ne reflètent pas imaginativement cet holocauste (manger et être mangé), cela n’a peut-être rien de terrible. Mais pour ce pauvre homme ! Plus habile que tous les autres animaux, parce qu’il est capable de penser en termes de temps, parce qu’il connaît abstraitement l’avenir, il meurt avant même d’être mort. Il se dérobe aux dents du requin avant d’avoir été mordu, et craint le germe étranger bien, bien avant que son banquet n’ait commencé.

J’observe en ce moment une mouette qui a attrapé un crabe, dans un trou d’eau abandonné par la marée. Étalé sur le sable, le crabe se réfugie dans l’antre de sa carapace qui résonne au son du tac-tac-tac du bec de la mouette. « Qui frappe à ma porte ? »

Je pense que la carapace est pour un crabe la limite de son univers. Pour nous mettre à sa place, il nous faudrait imaginer un son s’amplifiant de plus en plus, un son qui ne viendrait de nulle part en particulier, d’une porte, de murs, d’un plafond, d’un plancher.

Non, pensez plutôt à un bruit qui viendrait de partout, qui battrait à toutes les limites de l’espace et de la conscience, qui s’infiltrerait comme une dimension absolument inconnue dans notre monde familier.

« Laisse-moi entrer ! Laisse-moi entrer ! Je t’aime tant ! Je pourrais te manger. Je t’aime jusqu’à la moelle, spécialement tes parties tendres et juteuses, tes parties les plus vivantes et les plus douces. Rends-toi à cette agonie, et tu seras transformé en Moi. En mourant, tu redeviendras vivant en Moi. Nous serons tous changés en un instant, en un clin d’œil, le jour où résonneront les trompettes du Jugement dernier. Car voici ! Je suis Celui qui est à ta porte, qui frappe ! »

Il n’y a aucun moyen de s’en sortir. On ne peut pas dire de la mouette qu’elle est vorace ou avide. Vivre et manger sont, pour elle, deux notions allant de pair. Les oiseaux de mer ne sont que la transformation de poissons ; les hommes sont la transformation de céréales, de veaux et de poulets. L’amour de la nourriture est la mort même de la nourriture. Refuser l’inséparabilité du plaisir et de la douleur, de la vie et de la mort, c’est refuser l’existence tout entière. Mais nous ne pouvons pas, bien sûr, nous empêcher de refuser la venue de notre dernière heure. Nier la douleur est douleur. Pour autant que nous le sachions, la mouette et le poisson ne philosophent pas. Ils semblent, au contraire, apprécier la vie quand ils mangent, et la haïr quand ils sont mangés. Mais ils ne méditent pas sur le processus global et ne disent pas : « Qu’il est dur de tant travailler pour gagner sa vie », ou bien encore : « C’est l’enfer que de devoir constamment faire attention à ces satanées mouettes. » Je suis tout à fait certain que cela — dans leur monde — va de pair avec la vie, comme le fait d’avoir des yeux, des pattes ou des ailes.

Mais l’homme, avec son incroyable capacité à prendre du recul par rapport à lui-même et à penser à lui — en bref, son incroyable disposition à commenter la vie —, a fait quelque chose qui rend sa propre existence confuse jusque dans ses racines. Car plus il est sensible, plus il sent que le fait même de vivre se trouve en contradiction avec sa conscience morale. Toute réflexion faite, un univers où il n’est possible de vivre qu’en exterminant d’autres vies semble être une monstrueuse erreur : ce n’est pas une création de Dieu, mais du Diable. « Il était une fois, les choses étaient autres et il n’y avait pas de mort, et le lion se couchait près de l’agneau. » Ce mythe a toujours cours, bien sûr, mais il y a eu, depuis, la chute, la grave erreur qui a corrompu la nature tout entière. Tout cela s’est passé il y a des millénaires, dans une autre galaxie peut-être, là où les conditions de vie étaient totalement différentes. Peut-être que la grave erreur ne fut autre que ce pas qui permit à l’homme, dans son évolution, de réfléchir, de faire des commentaires sur la vie. Car en étant capable de prendre du recul par rapport à la vie, en étant capable d’y penser, il s’en est écarté et l’a trouvée étrangère a lui-même. Peut-être que méditer sur le monde et en « objecter » le principe ne sont que deux aspects d’une même activité. Les mots eux-mêmes ne suggèrent-ils pas que nous devons « objecter » tout ce qui devient objet ? Mais n’y a-t-il pas des moments où nous parlons de quelque chose que nous savons être sujet — le sujet de ce livre, le sujet que j’étudie en ce moment ? Je me demande alors s’il ne serait pas possible de « sujettir » la vie plutôt qu’y objecter… N’est-ce qu’une façon de jouer sur les mots ? Cela veut-il vraiment dire quelque chose ?

Maintenant, si les mouettes et les poissons ne philosophent pas, ils n’ont pas conscience de la vie comme étant bonne ou mauvaise. Aussi, quand nous philosophons et que nous ressentons de la pitié pour le pauvre poisson, il s’avère que c’est notre problème, justement. De son point de vue à lui, le monde des plantes et des animaux, des insectes et des oiseaux n’est absolument pas problématique. Il n’existe pas la moindre preuve pour suggérer un tel malaise.

Au contraire, je suis enclin à penser que toutes ces créatures « vivent » et « souffrent ». Elles vivent jusqu’au moment où le jeu n’en vaut plus la chandelle. Je suis certain qu’elles ne se tiennent pas de grands discours sur leurs devoirs et ne se soucient guère de l’endroit où elles iront après leur mort.

N’est-ce pas, finalement, un immense soulagement pour nous, les hommes, de voir que la flore et la faune ne sont absolument pas un problème pour elles-mêmes, et que nous gaspillons notre énergie intellectuelle en émettant des jugements moraux à ce sujet ? Nous ne pouvons, bien sûr, rejoindre la conscience non réfléchissante du monde animal sans devenir monstrueux — d’une manière que ne connaissent absolument pas les animaux. Être humain, c’est précisément posséder ce circuit supplémentaire de conscience qui nous permet de savoir que nous savons, et d’adopter en conséquence une attitude face à tout ce dont nous faisons l’expérience. L’erreur que nous avons commise — et c’est la chute de l’homme — a été de croire que ce circuit supplémentaire, cette capacité à adopter une attitude face au reste de la vie revenait à se tenir à l’écart, à être séparé de ce que nous voyons. Nous semblons croire que la chose qui sait qu’elle sait est son moi essentiel, que — en d’autres termes — notre identité personnelle est entièrement du côté du commentateur. Nous oublions, parce que nous apprenons à l’ignorer subtilement, ce fait organismique bien plus important qui veut que la conscience de soi ne soit qu’une partie secondaire et un instrument de tout notre être, une espèce de contrepartie mentale à l’opposition doigt/pouce dans la main humaine. Qui êtes-vous vraiment ? Le doigt ou le pouce ?

Observez les stades de cette différenciation, les niveaux d’abstraction : d’abord, l’organisme distinct de son environnement, puis l’organisme distinct de cette connaissance de l’environnement. Ensuite la distinction du savoir connaissant de la connaissance elle-même. Comme l’opposition doigt/pouce, cela reste concrètement une différence qui ne se divise pas. Le pouce ne flotte pas dans l’air, séparé du reste de la main. Les doigts et le pouce sont réunis à leurs racines, et nous sommes reliés par nos racines à toute la nature. Vous pourriez, bien sûr, dire que la nature ou l’univers tout entier ne sont rien d’autre qu’une énorme abstraction. Mais, dites-moi, une orange n’est-elle qu’une abstraction, séparée de tous ses constituants molécules, peau, segments, fibres et fluides ?

Notre difficulté, je crois, vient de ce que nous avons appris à appréhender notre conscience bien trop superficiellement, comme si toutes nos sensations se cantonnaient au bout de nos doigts et non pas au creux de nos paumes. Nos commentaires sur la vie sont insuffisamment équilibrés parce que nous ne nous rendons pas clairement compte que nous parlons de nous — nous, dans un sens bien plus fondamental et réel que ce circuit supplémentaire qui sait qu’il sait. Sommes-nous troublés par le fait que nous bougeons librement sur la Terre, que nous n’y sommes pas enracinés comme le sont les arbres ou comme le sont les doigts à la main ? Serions-nous aussi distants de la Terre qu’un atome d’orange d’un autre, nous serions alors quelque part du côté de la Lune ou de Mars. Nous savons maintenant que l’atome, la molécule, la cellule ou l’organe secondaire de n’importe quel organisme est-ce qu’il est en vertu de sa place et de son insertion dans le dessin tout entier. Mais du sang, dans une éprouvette, cesse très vite d’être identique au sang qui coule dans nos veines. De la même façon, l’homme doit faire attention à ne pas se couper psychiquement du monde qu’il voit, à ne pas isoler le sujet de l’objet, car en agissant ainsi il cesse rapidement d’être homme.

Voilà pourquoi j’aime l’océan. C’est la partie de la nature la plus difficile à souiller avec les emblèmes et les symptômes de la conscience fragmentée de l’homme — quoique ce ne soit pas impossible pour l’homme « industrialiste » et nationaliste.

Mais l’océan est un environnement où la conscience de nos racines peut s’éveiller, où l’espace, si réel à cause de la lumière et des couleurs, est perçu comme l’élément qui réunit les choses plus qu’il ne les sépare.

Oh oui, je viens de découvrir quel était ce bruit contre les murs de l’espace et de la conscience. C’est celui que font les battements de mon cœur.

***

Et la montagne

Août 1970

Il y a l’eau, mais il y a aussi la montagne. (En chinois, les deux caractères désignant « la montagne » et « l’eau » signifient « paysage ».) J’habite une petite maison d’une seule pièce, sur les flancs de la montagne Tamalpais, que je peux voir de mon ferry-boat. Ma maison est nichée au creux d’un bosquet d’énormes eucalyptus et surplombe une immense vallée dont l’extrémité est couverte d’une épaisse forêt de chênes et de lauriers. Ces arbres sont de hauteurs si égales que, de loin, on dirait des buissons. Pas une maison en vue. Le seul habitant de cette forêt est une chèvre sauvage, qui a neuf ans environ. Elle sort de temps à autre et va danser sur la crête d’un énorme rocher qui domine la forêt. Personne ne va dans cette forêt. Je suis allé jusqu’à la lisière, là où s’étend une prairie — endroit parfait pour pratiquer le tir à l’arc. Je crois que j’explorerai cette forêt, un de ces jours. Mais il se peut que je n’en fasse rien, car ce sont des endroits où les gens ne devraient jamais aller.

En ces temps de surpopulation et de maux sociaux qui demandent toute notre attention, il peut paraître lâche et cruel de se retirer, loin de la foule hippie et bohème qui peuple la baie de Sausalito. Mais, pour être sincère, j’ai foi — en fait, pas tellement — en l’idéalisme historique du « progrès humain ». Comme la planète, l’histoire de l’humanité continue de tourner. Il y a des aubes pleines d’espoir et de promesse, et des couchants pleins de tristesse, des printemps d’aspirations et des automnes de désespoir, même si notre attitude peut être à ce point modifiée qu’on puisse voir dans, l’automne le début d’un cycle dont le printemps serait le terme. Cela ne revient pas à dire ; « Au diable, les gens ! » comme si je me sentais supérieur au commun des mortels, un terme qui signifie en fait « l’homme », qui nous est commun à tous et qui est donc (si l’on me pardonne ce calembour en sanskrit) l’atman [1], notre ego supra-individuel.

Il y a des situations où l’on doit la solitude aux autres, ne serait-ce que pour ne pas les déranger. Mais la multitude a, de surcroît, besoin de solitaires, comme elle a besoin de facteurs, de docteurs et de pêcheurs. Ils sortent, envoient ou rapportent quelque chose — même s’ils n’envoient rien et disparaissent finalement hors de notre vue. Le solitaire est aussi nécessaire à notre équilibre que le désert, la forêt où personne ne va, la chute d’eau au fond d’un canyon que personne n’a jamais vue ni entendue. Nous ne voyons pas nos cœurs. Je ne m’attends pas à être solitaire à ce point, car, comme toute personne paradoxale, je suis également grégaire et je préconise le rythme : retraite hors du monde, retour dans le monde. Mais, dans la montagne, j’observe le Tao, le Cours de la nature non humaine (si une telle chose existe), et je me sens en lui pour découvrir que je n’ai jamais été en dehors, car la nature « peuple » tout autant qu’elle « arborise ».

Pour comprendre cela, il faut aller au-delà de ce qui nous distingue et nous divise en tant qu’êtres humains — nos pensées et nos idées. Pour dire les choses d’une manière extrême, nous nous trompons quand nous croyons que nos idées représentent ou reflètent la nature, car cela nous place en dehors d’elle et nous donne le rôle de simples observateurs. L’arbre ne représente pas le poisson, même s’ils ont tous deux besoin d’eau et de lumière. Le fait est que nos pensées et nos idées sont la nature, tout autant que les vagues sur l’océan et les nuages dans le ciel. L’esprit engendre les pensées comme le champ engendre l’herbe. Si je pense aux pensées, comme s’il y avait un « je » quelconque, quelque penseur qui observerait du dehors, alors apparaît la régression infinie : je pense que je pense, etc., parce que ce « je » est une pensée en lui-même, et que les pensées, comme les arbres, poussent d’elles-mêmes. Dans la solitude, les pensées restent plus facilement au repos. Tenter de se débarrasser de ses pensées est une grossière erreur, car qui, alors, les expulsera ? Mais les esprits y voient plus clair quand les pensées sont au repos.

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1 Atman : mot sanskrit désignant l’ego. Mais il faut également voir le jeu de mots, car dans atman, il y a le mot man, qui signifie « homme » en anglais. (N. d. T.)