Nos deux auteurs, dans cet article stimulant, semblent confondre la véritable spiritualité — fondée sur une compréhension radicale et libératrice du rôle pernicieux de la pensée dans le domaine psychologique — avec des expériences, le plus souvent d’ordre émotionnel, tel que le sentiment d’appartenance, l’identification, l’élévation ou l’oubli de soi, que chacun de nous traverse dans des circonstances variées de la vie. 3M
La religion commence-t-elle là où s’arrêtent les sentiments ?
J’ai montré à mes étudiants du cours « God Wrestling (Lutte avec Dieu)» (qui retrace la manière dont les philosophes ont lutté avec l’idée de Dieu) un moment capturé juste avant un concert de Green Day en 2017 à Hyde Park, à Londres. Des dizaines de milliers de personnes chantaient « Bohemian Rhapsody » de Queen à l’unisson. Aucun chef d’orchestre. Aucun scénario. Juste une foule ne formant qu’une seule voix. J’ai demandé à mes étudiants : que leur arrive-t-il à ce moment-là ? Nous en avons ensuite discuté.
Voici l’extrait :
Après avoir pris le temps de réfléchir à ce moment, j’ai posé une question simple : qu’est-ce que la religion ? Au fil de la discussion, que je guidais, cette réponse a commencé à prendre forme :
Spiritualité vs religion
La spiritualité concerne ce que nous ressentons. La religion concerne ce que nous devons. Les religions n’expliquent pas principalement le « quoi », mais le « comment » : comment vivre. Beaucoup pensent que les religions existent pour répondre à des questions, mais tout aussi souvent, elles nous enseignent comment vivre avec des questions qui n’ont pas de réponse. La véritable distinction ne se situe pas entre la croyance et le doute, mais entre l’expérience et l’obligation. Cette distinction soulève une question cruciale : toute expérience spirituelle est-elle une expérience religieuse, ou la spiritualité est-elle devenue un moyen d’éviter complètement la religion ?
Une expérience spirituelle est immédiate. C’est un sentiment d’émerveillement, de transcendance, de présence ou de bouleversement. Elle peut survenir dans la nature, dans la musique, dans l’amour ou dans la solitude. Elle ne nécessite ni doctrine, ni communauté, ni discipline. Elle demande moins à être interprétée qu’à être simplement ressentie. La spiritualité, en ce sens, est épisodique — tantôt intérieure, tantôt extérieure. Elle nous arrive, et tout aussi vite, elle passe.
Une expérience religieuse, en revanche, ne s’arrête pas au sentiment. Elle lie l’expérience à une structure de sens, de pratique et d’exigence. La religion prend la matière première de l’expérience et demande ce qui en découle : que dois-je faire maintenant ? Comment dois-je vivre ? Quelles obligations découlent de cette rencontre ? La religion n’est pas seulement le moment de transcendance, mais la discipline qui en découle — et, plus important encore, la discipline qui subsiste lorsque la transcendance est introuvable.
C’est là que la célébration moderne de la « spiritualité » commence à ressembler moins à une alternative qu’à une évasion. Elle offre de l’intensité sans responsabilité. Elle permet des moments de profondeur sans exiger de continuité, de communauté ou de sacrifice. On peut se sentir profondément ému tout en restant fondamentalement inchangé. On le voit partout. On peut assister à un concert de Taylor Swift, chanter en chœur, se sentir reconnu — voire transformé — et se réveiller le lendemain matin sans avoir changé. On peut regarder Black Mirror, une série anthologique qui explore comment la technologie moderne déforme et remodèle nos vies, se sentir troublé par ses avertissements, puis revenir aux mêmes habitudes sans avoir changé. En ce sens, la spiritualité peut devenir une façon de consommer du sens plutôt que d’être saisi.
Racines philosophiques
Les racines philosophiques de cette tension apparaissent clairement dans l’œuvre de David Hume. Dans Dialogues sur la religion naturelle, Hume ne réfute pas tant la croyance en Dieu qu’il ne dissout notre confiance dans la possibilité de savoir quoi que ce soit de définitif à son sujet. Son empirisme sceptique soutient que la connaissance humaine est limitée à l’expérience, et puisque Dieu n’est pas un objet d’expérience, toute affirmation concernant la nature divine devient une spéculation déguisée en certitude. Il en résulte moins un athéisme qu’une retenue. Il ne nous reste que des impressions et des intuitions qui peuvent sembler spirituelles, mais qui ne peuvent être confirmées en tant que connaissances. Hume, en effet, protège l’expérience tout en démantelant discrètement la capacité de la religion à l’expliquer.
Plus tard, William James propose une autre voie. Dans Les Variétés de l’expérience religieuse, il refuse de rejeter l’expérience simplement parce qu’elle ne peut être prouvée. Au lieu de cela, il demande ce qu’elle produit. Pour James, l’expérience religieuse n’est pas validée par une certitude métaphysique, mais par ses fruits : transforme-t-elle une vie ? Approfondit-elle le sens des responsabilités, l’humilité ou le sens de la vie ? L’expérience seule ne suffit pas. Ce qui importe, ce n’est pas simplement ce que l’on ressent, mais ce à quoi elle nous engage par la suite.
Cela a ébranlé le projet visant à fonder la religion sur la raison. Emmanuel Kant l’a clairement perçu et y a répondu en déplaçant le centre de gravité. Si nous ne pouvons pas connaître Dieu, la religion doit trouver ses racines ailleurs. Pour Kant, elle est enracinée dans l’expérience morale. Nous rencontrons quelque chose de contraignant, d’universel et de non négociable dans l’exigence éthique elle-même. Son impératif catégorique — selon lequel toute personne doit être traitée comme une fin et jamais simplement comme un moyen — ne dépend pas du sentiment. Il s’impose, que nous ressentions quelque chose ou non. Il oblige.
Ici, la distinction devient inévitable. L’expérience peut nous émouvoir, mais elle ne nous lie pas nécessairement. On peut se tenir devant quelque chose de vaste, se sentir submergé, et s’en aller sans avoir changé. Le cadre kantien refuse cette possibilité. La religion, selon lui, ne concerne pas ce que nous ressentons, mais ce que nous devons — les uns envers les autres et envers un ordre moral qui nous dépasse.
Mais quelque chose se perd dans ce glissement. Si Hume dissout la religion dans l’incertitude, Kant risque de la vider de son immédiateté. La religion devient devoir sans rencontre, structure sans feu. C’est précisément cette perte que Soren Kierkegaard affronte dans Crainte et tremblement. Il se tourne vers l’histoire d’Abraham et d’Isaac, non pas pour l’expliquer, mais pour en exposer l’impossibilité. Abraham est appelé à sacrifier son fils — un acte qui viole toutes les normes éthiques que Kant défendrait. Et pourtant, Abraham va de l’avant dans la foi. Kierkegaard appelle cela la « suspension téléologique de l’éthique », un moment où la relation de l’individu à l’absolu prime sur la loi morale universelle.
James se demande si une expérience transforme une vie. Kierkegaard se demande ce qui se passe lorsqu’on est lié même lorsqu’aucune transformation ne peut le justifier.
Il ne s’agit pas ici de spiritualité en tant que sentiment. Ce n’est pas un moment d’émerveillement ou d’unité. C’est une exigence qui isole, déstabilise et lie. Abraham ne peut pas s’expliquer. Il ne peut pas justifier son action auprès des autres. Il ne peut même pas la comprendre pleinement lui-même. Et pourtant, il en est responsable. L’expérience religieuse, ici, n’est pas l’intensification du sentiment, mais l’approfondissement de l’obligation — même lorsque cette obligation défie toute compréhension.
La différence demeure. L’expérience spirituelle est une intensité sans obligation. L’expérience religieuse est une obligation qui survit même lorsque l’intensité s’estompe — même lorsque l’obligation elle-même n’a aucun sens. La spiritualité nous demande ce que nous ressentons à un moment donné. La religion nous demande ce que nous faisons de ce sentiment au fil du temps, et surtout, ce que nous faisons lorsque ce sentiment a disparu.
C’est là l’exigence la plus difficile que pose la religion : non pas que nous ayons ressenti quelque chose de réel, mais que nous en soyons désormais responsables.
Retour à Green Day
Ce qui nous ramène à cette foule à Hyde Park. Des dizaines de milliers de personnes, juste avant un concert de Green Day, chantant « Bohemian Rhapsody » à l’unisson. C’est, sans aucun doute, un moment spirituel. Il y a de l’émerveillement, de l’unité, de la transcendance, voire une sorte d’abandon de soi à quelque chose de plus grand. Pendant quelques minutes, des inconnus forment une communauté.
Mais rien n’est demandé à la foule lorsque la chanson se termine. Aucune obligation ne s’ensuit. Aucune discipline ne s’impose. Aucune exigence ne se prolonge jusqu’au lendemain. C’est là toute la différence.
La foule chante ensemble et ne doit rien. Abraham marche seul et doit tout — même quand rien ne peut justifier ce qu’on lui demande de faire.
Mes étudiants ne demandent pas ce que la foule a ressenti. Cela va de soi. Ils demandent à quoi cela les a liés par la suite.
C’est là que commence la religion.
Le Dr Stephen Stern est coauteur de Reclaiming the Wicked Son: Finding Judaism in Secular Jewish Philosophers et de The Unbinding of Isaac. Stern est titulaire de la chaire d’études juives au Gettysburg College
Steven Gimbel est professeur de philosophie et affilié au département d’études juives du Gettysburg College. Il est l’auteur de huit ouvrages, dont Reclaiming the Wicked Son et Einstein : His Space and Times.
Texte original publié le 7 avril 2026 : https://www.feedyourhead.blog/p/the-limits-of-spirituality