L'esprit silencieux par Albert Blackburn

Traduction libre La méditation est renouvellement, c’est mourir chaque jour au passé. C’est une conscience passive intense, c’est consumer le désir de continuer le connu, le désir de devenir encore plus. Gabriele Blackburn : Voici ce que je veux te demander : Peut-on faire quelque chose pour réaliser l’état d’esprit silencieux ? Les gens parlent […]

Traduction libre

La méditation est renouvellement,

c’est mourir chaque jour au passé.

C’est une conscience passive intense,

c’est consumer le désir de continuer le connu,

le désir de devenir encore plus.

Gabriele Blackburn : Voici ce que je veux te demander : Peut-on faire quelque chose pour réaliser l’état d’esprit silencieux ? Les gens parlent beaucoup d’esprit silencieux, et de silence ; ils vont dans des retraites pour méditer, ils passent un week-end entier sans parler. Ces actions peuvent créer une atmosphère, mais la pensée peut-elle s’arrêter d’elle-même ? Peut-on faire quelque chose pour être tranquille, ou cela se produit-il autrement ? L’esprit bavarde constamment, même quand on essaie de dormir. Dans un état de somnolence, l’esprit bavarde et produit les rêves. Puis tu te réveilles et tu réalises que ton esprit passait en revue ce qui c’était la journée d’hier, ou ce que tu feras au réveil. Je suppose que la question est donc la suivante : La pensée peut-elle s’arrêter d’elle-même, ou l’état de calme se produit-il d’une manière totalement différente ?

Albert Blackburn : La pensée peut-elle s’arrêter d’elle-même ?

G : Je ne suis pas sûr ; je ne pense pas qu’elle le puisse, mais je ne suis pas sûr.

A : La pensée qui s’arrête d’elle-même, n’est ce pas une autre facette du même processus de la pensée ? Si c’est le cas, alors la pensée ne s’arrête pas vraiment d’elle-même, elle peut s’entraîner à faire des choses différentes, mais elle suit toujours le même schéma.

G : Je le sais, et pourtant l’esprit dit, la pensée dit : « Arrêtons tout ce processus de pensée superflu et répétitif. Faisons quelque chose de différent ». Donc la pensée considère l’idée d’être silencieux. La pensée dit : « Peut-être que si je suis assez tranquille, l’insight viendra, l’espace ou l’intemporalité viendra ». Je pense que c’est mon esprit, mon cerveau, la pensée elle-même qui dit : « Comment puis-je être silencieux ? »

A : Je ne sais pas ; je ne connais pas l’esprit qui bavarde, parce que mon esprit ne bavarde pas. Mon esprit est calme la plupart du temps ; pas pendant de longues périodes, mais de façon intermittente. C’est la condition d’être dans et hors de la perception, dans et hors de l’attention. Mais dans un état d’observation, lorsque vous observez vraiment quelque chose, ou que vous êtes intéressé par quelque chose, votre esprit bavarde-t-il ?

G : Non ; si je suis totalement dans le ressenti, les bavardages s’arrêtent. Si je suis totalement dans le ressenti, il n’y a plus de pensée. Si je suis totalement dans le ressenti, il y a une possibilité qu’un insight se produise. Mais alors quelque chose dit : « Je veux plus de ça ». Quelque chose dans ma mémoire dit : « Je devrais revenir à ça, je ne devrais pas bavarder, je ne devrais pas penser ; je devrais utiliser la pensée quand j’en ai besoin pendant la journée, et ensuite laisser le cerveau se reposer ». Donc, tout cela se produit. Il y a la mémoire de la perception silencieuse, l’état dans lequel l’insight arrive. La question est donc peut-être la suivante : Puis-je faire quelque chose ? Beaucoup de gens prennent du temps pour s’asseoir et méditer ou essaient d’être silencieux ; ils observent la pensée et essaient de la suivre jusqu’au bout. Mais quand on s’intéresse à la pensée, elle n’a pas de fin. Alors, pouvez-vous faire quelque chose pour être tranquille ?

A : Je ne le penses pas, bien que je ne puisse parler que de ma propre expérience, qui (comme tu le sais) a commencé il y a longtemps. Mais la pensée peut-elle être tranquille si tu as un motif, si tu as un but en tête, si tu as quelque chose que tu veux, si tu as le choix ; l’esprit peut-il être tranquille dans ces circonstances ?

G : Non, je ne le pense pas, car j’ai observé que si je pense, « Je vais m’asseoir, rester calme et méditer afin que, peut-être, je serai dans un état très calme et avoir un insight », rien ne se passe. C’est comme si je sortais me promener et que je regardais le coucher du soleil en me disant : « Maintenant, je veux vivre une expérience merveilleuse ». La pensée étant impliquée dans tout cela, elle reste, donc, dans le temps.

A : Je pense qu’il faut probablement beaucoup de travail préparatoire pour atteindre le calme de l’esprit. Bien qu’aucune méthode ne soit impliquée, je pense que certaines conditions préalables sont nécessaires ; du moins, elles semblent l’être. Un des préalables est : Je dois avoir vu très, très clairement que tout ce que je fais en tant qu’ego, ou que j’atteins en tant que but que je me suis fixé, fait partie du même stress quotidien ; cela fait partie du réarrangement de la conscience humaine. Mais la plupart d’entre nous ne l’ont pas encore réalisé ; nous pensons qu’il est possible de réarranger les pièces à notre satisfaction, afin de pouvoir nous en sortir. Il est évident que nous pouvons les réarranger dans une certaine mesure. Mais la vie nous présente toujours des événements que nous ne pouvons pas prévoir à l’avance. Et tous nos plans et nos petits projets n’aboutissent à rien ; nous avons un AVC, ou nous avons un accident, ou quelqu’un meurt, ou quelqu’un nous quitte ; il se passe toujours quelque chose. Je pense donc qu’il n’y a pas de réponse dans le champ de la conscience humaine. Si tu vois cela très clairement, alors je pense que tu peux avoir l’intention intérieure de te réveiller chaque fois que tu t’identifies à ce genre de chose et cela commencera à se produire.

C’est une condition préalable. Une autre condition préalable serait de ne rien vouloir. Et cela demande beaucoup de travail, car tout le monde veut quelque chose. Ils veulent un esprit tranquille, ou ils veulent la paix, ou ils veulent une voiture ; ils veulent quelque chose ; tout est là comme un grand magasin. Et tu peux avoir presque tout ce que tu veux si tu es prête à attendre suffisamment longtemps.

G : Donc, s’asseoir pour méditer et dire : « Je veux un état de calme » n’est pas la bonne approche.

A : Tu peux atteindre un faux état de tranquillité. Tu peux atteindre l’idée, généralement acceptée, de ce qu’est un état de calme en faisant différentes choses. Certaines méditations peuvent produire un état de calme artificiel. Mais c’est un état forcé, et il ne dure que tant que tu es dans l’environnement particulier dans lequel tu peux le produire. Certaines personnes ont une pièce spéciale dans laquelle elles s’assoient et méditent, tandis que d’autres ont un endroit particulier, ou un arbre, ou autre chose. Elles suivent une certaine procédure pour arriver à un état de calme artificiel. Mais dès qu’elles sont retirées de cet environnement, ou qu’elles doivent retourner au travail, ou retourner en ville, ou quoi que ce soit d’autre, c’est parti. Ce n’est donc pas un état durable.

G : Et cela ne fonctionne pas dans leur vie quotidienne.

A : Cela ne fonctionne pas dans leur vie quotidienne parce que ce n’est pas complet ; c’est bidimensionnel. C’est comme avoir une photo d’un état d’esprit calme, et s’imaginer ensuite dans cet état. Ce n’est pas complet.

G : Oui. J’ai observé que ce n’est pas ce qui se passe dans ton cas. J’ai remarqué que l’une des choses que tu fais est de ne pas te permettre de penser plus que nécessaire à quelque chose. La première chose que tu fais si un défi ou une question se pose, c’est d’être calme. Je suppose que tu ne fais que regarder cette question, ce défi. Ensuite, s’il y a une réflexion à faire, tu t’y consacres, mais très brièvement. Et puis tu es calme à nouveau ; tu fais une pause et tu laisses aller. Si quelqu’un dit : « Eh bien, ne pensez-vous pas que nous devrions régler cela », très souvent tu dis : « Je ne veux pas y penser aujourd’hui, j’y penserai le moment venu. Je ne veux pas le mâcher comme un chien le ferait avec un os. »

Il me semble que c’est un acte conscient que de dire « je ne vais pas y penser plus longtemps » et de se mettre dans une attente calme. Peut-être que ce que tu fais, c’est de l’observation. Il me semble que tu entres dans un état préliminaire de mise à l’écart consciente de la pensée ; peut-être qu’au début, tu l’observes. Il me semble que tu attends, et que tu te contentes de rester avec la question. Ensuite, tu reçois un insight et tu trouves la bonne réponse au défi. Cela vient du fait de t’observer, de vivre avec toi ; c’est ce que tu sembles faire. Tu peux réfléchir brièvement à un problème, puis tu dis consciemment : « Je n’y penserai plus », et tu restes avec la question.

A : Le défi se présente et je fais le premier pas. Il y a la perception instantanée que c’est un défi, et la perception instantanée que je suis confronté à quelque chose de nouveau. Et c’est la dernière étape, parce qu’une fois de plus, il y a une perception ou un insight instantané du fait qu’il s’agit ou non d’un défi immédiat. Si c’est le cas, l’étape suivante consiste à agir. Je vois quelque chose qui brûle et j’agis immédiatement, ou je suis soudainement confronté à un serpent à sonnette, ou autre, et j’agis immédiatement. Il n’y a pas de réflexion dans l’action, il s’agit simplement d’agir. Mais ma perception initiale pourrait être que le problème n’est pas immédiat, qu’il implique quelque chose qui se produira dans le futur. Par exemple, il arrive que tu essaies de m’impliquer dans quelque chose, ou que tu essaies de me faire réfléchir à quelque chose qui, selon toi, doit être envisagé immédiatement, même si cela doit être fait dans le futur. Mais je ne m’en préoccuperai pas parce que pour moi, ce n’est pas un problème immédiat. Les choses vont changer, en fait elles peuvent changer radicalement, mais quand le moment sera venu d’agir, je saurai « exactement ce qu’il faut faire ». Je ne veux donc pas penser à une situation à l’avance.

G : Oui, c’est mettre la pensée de côté.

A : Donc, si je veux planifier quelque chose à l’avance, je dois évidemment utiliser la pensée.

G : Pour se préparer, oui.

A : Il y a un bon moment pour planifier. Par exemple, si nous décidions que nous voulons aller en Europe en juillet prochain, dimanche ne serait évidemment pas le jour pour y faire quoi que ce soit. Nous ne devrions même pas y penser. Si nous voulions toujours aller en Europe à 10 heures du matin lundi, la prochaine étape serait de contacter l’agence de voyage et obtenir les informations.

G : Oui.

A : Ce serait la prochaine étape. Ensuite, dès que ce sera terminé, nous devrions laisser tomber. Nous ne devrions plus y penser.

G : Oui, je comprends cela pour les choses physiques, mais restons sur les questions psychologiques.

A : Je ne laisse pas les questions psychologiques s’accrocher. J’essaie de les terminer dès qu’elles se présentent. Si une situation implique une personne avec laquelle j’ai un problème psychologique, je ne peux pas attendre d’aller voir cette personne pour lui en parler

G. Oui.

A : Mais ce n’est pas ce qui préoccupe la majeure partie de la pensée. La question est de savoir quelles sont les conditions préalables à un esprit tranquille ? L’une d’entre elles est sans aucun doute de voir que tout ce que je fais pour contrôler la pensée, ou pour réarranger les idées afin de représenter ce que je veux, ne mène pas à un esprit tranquille. Je dois me rendre compte que tout ce que je fais de cette manière ne fait que repousser le problème.

G : Mais tu as cette merveilleuse façon de mettre de côté la pensée lorsqu’il y a une question ou un défi. Si quelqu’un t’interroge et te pousse, alors tu peux évoquer un souvenir ou une histoire, ou décrire la façon dont quelque chose a fonctionné dans le passé. Mais si quelqu’un te met vraiment au défi avec quelque chose d’important, j’ai remarqué que tu n’y penses pas du tout ; tu restes très calmement avec la question. Mets-tu, consciemment, la pensée de côté, ou tu la laisses tomber, tout simplement.

A : Elle s’en va tout simplement. Dès que l’on perçoit ce que le défi implique, il y a perception, à ce moment-là, s’il faut ou non y penser. Quand on voit la fausseté d’une chose, il n’est pas nécessaire de la mettre de côté ; elle s’en va tout simplement. Si tu vois l’erreur d’une certaine action, que tu la vois vraiment, à ce moment-là, il y a perception ou action juste. Tu n’as pas besoin d’y penser.

G : D’accord, donc tu ne mets pas, consciemment, la pensée de côté.

A : Non, elle s’en va d’elle-même. Elle disparaît.

G : La pensée n’a pas sa place dans la perception.

A : Elle n’a pas sa place dans la perception complète du moment présent

G : Vrai ; si tu restes avec la question, et que tu l’observes comme si elle était toute nouvelle et que tu n’as jamais parlé de ce défi, de cette question auparavant, il n’y a pas de place pour la réflexion.

A : Il y a un temps pour utiliser la pensée, et un temps pour ne pas l’utiliser. Il ne faut pas l’utiliser si le défi exige une action future.

G : Oui. Nous avons donc établi qu’on ne peux penser à une voie vers la tranquillité.

A : Non. Peux-tu vraiment voir que c’est un fait ? Tu peux t’imaginer dans un calme artificiel, un calme créé par l’homme ; tu peux évidemment faire cela. C’est ce que font tous les systèmes de méditation. Mais ce n’est pas vraiment de la tranquillité ; dès que tu quittes ce contexte particulier, tout explose, et tu te retrouves dans le stress quotidien, à te battre avec ta femme, ou autre. Mais le vrai calme ne dépend ni de l’endroit où tu te trouves ni de ton travail.

G : Explorons cela un peu plus longuement, car les gens passent par toutes ces étapes pour être tranquilles ; c’est ce qu’on appelle la méditation. Maintenant, ils l’introduisent dans le yoga. J’ai remarqué qu’un numéro récent du Yoga Journal était consacré à ce sujet ; il y était dit que si on pratique le yoga, le yoga n’est qu’un premier pas pour s’éveiller. Les gens utilisent des réservoirs de flottaison et les enregistrements de musique de méditation se vendent comme des petits pains. Les gens créent tout cet atmosphère pour être tranquilles. Évidemment, si on veut dormir et que notre esprit continue de dire « j’aurais aimé avoir dit ça », « je dois écrire cette lettre demain », « pourquoi je n’ai pas fait telle ou telle chose », « je devrais faire telle ou telle chose », on ne va pas s’endormir. Je pense donc que le moment arrive où l’on passe consciemment par toutes ces choses quotidiennes, et où on dit à notre mental de reporter ou de mettre de côté, parce qu’on ne peut rien y faire ce soir. Comme tu l’as dit précédemment, si on veut des billets pour voyager le dimanche, on doit, de toute façon, attendre jusqu’au lundi, alors pourquoi y penser ? Donc, dans ce sens, on met consciemment de côté nos pensées et on se dit : « Je ne vais pas penser à tout ça maintenant, je suis ici pour méditer » C’est ce que font les gens ; ils passent par toutes sortes d’états – physiquement, émotionnellement et mentalement – pour avoir l’esprit tranquille. C’est peut-être un premier pas, mais ensuite quoi ?

A : Que se passe-t-il lorsque tu te réveilles au milieu de la nuit, ou lorsque tu es calme, et que tu réalises que quelqu’un t’a appelé plus tôt et a voulu que tu le rappelles, que tu as promis de le faire mais que tu as oublié ? Est-ce que ce genre de contenu fait partie de l’esprit bavard ?

G : C’est ce que j’entends par un esprit bavard : « J’aurais aimé l’avoir fait, pourquoi ne l’ai-je pas fait, je devrais le faire », etc.

A : Donc, si tu t’en rends compte et que ta véritable intention intérieure est d’avoir un esprit tranquille, tu prends le téléphone et tu rappelles la personne à la première occasion. Qu’arrive-t-il alors à ce souvenir particulier ? Est-il toujours présent dans le bavardage, ou a-t-il disparu ?

G : Il a disparu, parce qu’on s’en est occupé.

A : Alors pourquoi ne peux-tu faire cela avec tout ce qui est inachevé ? Ce que cela signifie réellement, c’est qu’on doit prendre conscience de ce dont parle l’esprit. C’est la première étape.

G : Il faut être conscient toute la journée, pas seulement une demi-heure ici ou là.

A : Tout le temps, d’instant en instant.

G : C’est vrai.

A : Tu dois donc découvrir sur quoi bavarde l’esprit. C’est ce que j’ai fait il y a quarante ans ; j’ai commencé par ça. Mon esprit parlait de l’Amérique latine, des tropiques et de bien d’autres choses. Un par un, je m’en suis occupé, comme on appelle une personne ou on écrit une lettre.

G : Oui, je vois.

A : Et j’ai fait très attention à ne pas occuper mon esprit avec d’autres activités pour prendre la place de celles qui ont été éliminées.

G : Ne pas s’occuper de nouvelles activités, de manière à ne pas créer plus de désordre inachevé.

A : Si cet encombrement est la méditation ou autre chose. La méditation peut devenir une activité de « remplissage de seau » comme toute autre chose ; la seule différence est que le mot « méditation » a des connotations positives pour beaucoup de gens ; il te rend plus spirituel, etc. Mais c’est autant une méthode de remplissage de l’esprit que les cartes à jouer, ou tout autre type de jeu auquel se livrent les gens.

G : Tu dis donc que tu maintiens l’ordre dans ta vie.

A : C’est exact. La perception du désordre mène naturellement à l’ordre véritable.

G : On crée l’ordre au fur et à mesure, toute la journée.

A : On fait tous les « devoirs » qu’on nous a donnés et on termine toutes les choses que nous nous sommes engagés à faire.

G : Et si on ne peut pas les faire immédiatement, on se rend compte qu’ils ne peuvent pas être faits avant demain, ou la semaine prochaine, et cette prise de conscience apaise également l’esprit.

A : C’est exact. Et si une personne envers laquelle tu as une obligation n’est pas disponible, laisse tomber parce que tu ne peux rien y faire. Et à chaque fois que l’on se détache de quelque chose comme cela, sois consciente de ne pas remplir cet espace avec un autre type d’activité mentale, mais le laisser tranquille. Et lentement, imperceptiblement, l’esprit s’apaise, parce qu’à l’instant où quelque chose est parti, il y a de l’espace.

G : Chez la plupart des gens, l’espace est très bref, parce qu’il y a quelque chose dans la pensée, il y a quelque chose dans tout notre conditionnement, qui nous fait penser qu’il est important de toujours faire quelque chose. Nous ne semblons pas penser (ou on ne nous l’a jamais dit) qu’il est important de rester tranquille, et nous n’élevons, pas non plus, nos enfants pour qu’ils en voient l’importance. L’habitude en fait donc partie, le conditionnement en fait partie. Même quand on n’a rien à faire, la pensée nous dit : « Je devrais nourrir les oiseaux ; je devrais préparer le prochain repas ; je devrais appeler untel, je ne leur ai pas parlé depuis des lustres » – faites autre chose que de rester assis tranquillement. C’est une autre chose qu’il faut réaliser.

A : De plus, il est probablement effrayant de ne pas avoir quelque chose qui se passe tout le temps.

G : Pour la plupart des gens, oui. Ils disent : « Je m’ennuie. » Les enfants le disent tout le temps, les adolescents disent : « Je m’ennuie, il ne se passe rien, que vais-je faire ? et les parents leur donnent généralement quelque chose à faire : « Tiens, dessine dans ton livre, ou va regarder la télé ; ne me dérange pas ; je ne sais pas ce que tu veux faire, sors et joue, mais va faire quelque chose ! » Pourquoi est-ce effrayant ?

A : As-tu déjà observé les animaux, les oiseaux ou d’autres créatures naturelles, comme le chat qui se trouve sur tes genoux en ce moment, ou ton chien ? Si tu observes leurs activités, tu constateras qu’il y a un temps pour le jeu, un temps pour le calme, un temps pour l’action directe, un temps pour la nourriture, un temps pour chaque fonction de leur mode de vie.

G : Oui, bien sûr.

A : Mais les gens sont différents ; nous avons chacun un « singe sur le dos » qui nous oblige à réfléchir constamment. Nous devons être occupés tout le temps, parce que nous nous sommes coupés de la nature, nous nous sommes coupés du mode de vie normal, naturel, et nous savons instinctivement que nous sommes seuls. Chaque fois que l’on pense de manière égocentrique, chaque fois que notre schéma de pensée est impliqué dans le processus de réflexion, on sait intérieurement qu’on est seul ; on sait que nous pagayons notre propre canoë. Il y a un sentiment d’insécurité, un sentiment que « je dois continuer, je dois continuer à avancer, je ne dois pas me détendre, je ne dois pas me laisser tomber du tout ».

Tu sais, c’est le résultat d’un manque de foi, n’est-ce pas ? Je pense que les animaux et les oiseaux, et tout autre être vivant vivent dans un état de foi ; une foi réelle, vraie. Ils ne le font pas consciemment ; ils ne disent pas « j’ai foi en la vie », mais ils vivent dans un état de foi. Et nous, à cause de notre façon de penser, nous ne vivons pas dans un état de foi véritable. Nous n’avons pas le sentiment de faire partie intégrante de l’ordre naturel de la vie, donc au niveau profond où la foi est née, nous sommes vraiment seuls. Notre mode de vie égocentrique nous a coupés d’un sentiment intuitif d’unité avec la vie.

G : C’est là que la peur entre en jeu : être seul, être tranquille, faire face aux choses par soi-même. On nous a appris à sortir et soit à faire les choses comme quelqu’un d’autre – le héros ou l’autorité – soit à en parler avec notre psychiatre, notre prêtre ou notre meilleur ami. Mais personne ne dit jamais : « Faites face tout seul, et voyez ce qui se passe ». C’est là que la peur entre en jeu.

A : Vois-tu, il y a une difficulté à aborder ces problèmes de la vie, parce que tout est interconnecté. Et la seule chose que nous pouvons faire lorsque nous discutons de quelque chose, c’est de le faire pas à pas de manière linéaire et d’y réfléchir.

G : Je n’ai pas l’impression que nous y pensons maintenant, nous ne faisons que l’observer.

A : L’une de nos premières tâches ne devrait-elle pas de nous demander pourquoi nous discutons de l’esprit tranquille ? Pourquoi avoir l’esprit tranquille ? Il y aurait toutes sortes de réponses à cette question. Nous avons peut-être lu que si l’on a l’esprit tranquille, quelque chose de bien se passe. Ou peut-être voulons-nous un esprit tranquille parce qu’il est très gênant d’avoir un esprit qui bavarde tout le temps ; si on se réveille au milieu de la nuit et que l’esprit bavarde, on ne peut pas s’endormir. Ce serait une raison très pratique d’avoir un esprit tranquille.

G : Non, je ne demandais pas cela pour ces raisons.

A : La pensée a-t-elle vu elle-même la futilité de ses propres bavardages ? Ou est-ce qu’un esprit tranquille est juste une idée que nous avons acquise en lisant un livre ou en entendant quelqu’un d’autre en parler, ou par un moyen quelconque de ce genre ?

G : Pour la plupart des gens, c’est une idée ; c’est quelque chose qui doit être réalisé. Mais ce n’est pas non plus la raison pour laquelle je demandais cela.

A : Non, ce n’était pas pour ça.

G : Je te le demandais parce que j’y suis arrivée et j’aimerais y retourner plus souvent. Encore une fois, y a-t-il des étapes précises qui mènent à un état de tranquillité ?

A : Oui, je pense que oui.

G : Nous avons mentionné certaines choses, comme l’ordre dans notre vie quotidienne.

A : Les seules lignes directrices que je dois suivre sont les événements de ma propre vie. Il y a quarante ans, l’ambition a pris fin. Depuis, je n’ai plus l’ambition de faire quoi que ce soit. Tu as vécu avec moi pendant 24 ans, tu devrais être d’accord avec cela. Vois-tu de l’ambition en moi ?

G : Non, aucune.

A : Pas du tout ; je n’ai vraiment aucune ambition. Si tu as une ambition, alors la peur est un corollaire inévitable.

G : Oui, la peur de ne pas y arriver.

A : Oui. La peur garde, donc, l’esprit occupé, bavardant. L’ambition fait bavarder l’esprit ; vouloir autre chose que « ce qui est » fait bavarder l’esprit, rêver des images du futur fait bavarder l’esprit, même penser à la façon dont les petits chiots Lhasa Apso sont mignons fait bavarder l’esprit !

G : Tout à l’heure, tu as fait référence à quelque chose de nouveau ; tu as parlé de rester avec « ce qui est », c’est très important. Mais rester avec « ce qui est » peut aussi occuper beaucoup notre esprit ou nos pensées. Comprends-tu ce que je veux dire ? Certaines personnes interprètent mal la signification de rester avec « ce qui est », et nous connaissons des gens qui ont sérieusement l’impression de faire ce dont parle Krishnaji. Elles disent qu’elles sont constamment occupées par « ce qui est », et elles occupent totalement leur esprit, leur cerveau et leurs schémas de pensée toute la journée avec ce qu’elles appellent « ce qui est ». Mais pour moi, tout ce qu’elles semblent faire, c’est vivre dans un état très égocentrique en relation avec les autres. Elles se préoccupent totalement d’elles-mêmes, d’une manière très égocentrique, plutôt que d’une manière qui pourrait conduire à la compréhension de soi. Elles justifient cela en disant : « Je dois rester avec moi-même », et elles deviennent donc des personnes assez particulières. Ce n’est pas une occupation valable ! Ce n’est pas une carte blanche pour faire et être tout ce que vous voulez être, et au diable tous les autres.

A : Peut-être pouvons-nous aborder cette question de l’esprit tranquille d’une manière un peu différente. Logiquement, nous pouvons voir que le moment présent, maintenant, contient un millier d’informations différentes. Il y a beaucoup d’éléments d’information juste ici devant nous, dans la pièce ; regardes le chat, par exemple, et le fait qu’il ait simplement regardé par la fenêtre et se soit ensuite retourné, ce qui montre qu’il y avait quelque chose dehors. Tout cela est là ; et il y a aussi un sentiment entre toi et moi, et un sentiment entre toi, moi, le chat et le chien ; il y a un sentiment sur toute la situation. En d’autres termes, toute l’expérience est à notre disposition, mais elle n’est disponible que lorsque nous sommes dans un état d’observation. Dans un état d’observation, l’esprit est calme. Dès que l’esprit s’identifie à l’une des informations disponibles, il n’est pas tranquille, car il se met en route de manière tangentielle et s’identifie à un petit segment de la réalité du moment.

G : Il peut sélectionner n’importe quelle chose – le chien, le chat, l’oiseau ou toute idée qui est une réponse de la mémoire.

A : Cela ne pourrait-il donc pas être une bonne incitation à désirer – ou plutôt à avoir l’intention intérieure d’avoir – un esprit tranquille ? Je vois que chaque moment contient toutes ces informations, comprend tout, tout ce que mes cinq sens peuvent assimiler et absorber, ainsi que des choses intangibles que je ne peux sentir et ressentir qu’intuitivement. Il contient tout cela. En voyant cette totalité, et en la voyant au moment même de l’observation, ce moment maintenant, il n’y a pas d’avenir, il n’y a pas de temps impliqué ; il n’y a pas de problème dans ce qu’il faut faire, je n’ai pas à y penser du tout. En fait, dès que j’y pense, je m’identifie à une de ses parties, je suis pris avec, et je ne suis pas conscient de tout le reste. Voir cela comme un fait, le vivre vraiment, est pour moi une véritable incitation à désirer un esprit tranquille.

Cela élimine toute ambition ou désir de faire ceci ou cela, ou toute pensée de gain. Car au moment de l’observation, il n’y a pas de pensée de gain. Le moment est complet ; je suis dedans, j’en fais partie, je ne peux même pas penser au gain. Je peux penser à gagner quelque chose, mais alors je ne suis plus dans le moment présent. Dès que je pense gagner quelque chose du moment présent, je m’identifie à un de ses segments. Il y a compréhension, amour et affection ; en fait, toutes les soi-disant vertus sont déjà présentes dans ce moment particulier. Il ne peut y avoir aucun doute sur ce qu’il faut faire au moment présent. Voir, et vivre cela, est la véritable motivation pour désirer un esprit tranquille.

Si tu le vois, tu n’es plus satisfaite de l’ancienne approche ; tu dois recommencer de nouveau. Tu dois commencer à te réveiller et à prendre conscience de ce qui occupe ton esprit. Et un par un, tu dois terminer ce problème particulier, ce devoir particulier – ta lettre ou quoi que ce soit d’autre. Puis ça disparaît, tu n’as pas besoin de laisser tomber.

G : Qu’entends-tu par « percevoir le moment » ? C’est une façon très intéressante de le dire.

A : Je veux dire accorder toute son attention au moment présent, observer complètement le moment présent.

G : En ce moment, toi et moi sommes assis ici tranquillement. Je questionne tout ce qui se présente. C’est ce qui se passe avec moi. Tout ce qui se présente, je le laisse tomber. Si quelque chose du passé me revient en mémoire, ou si quelque chose me vient concernant ce que nous pourrions faire dans une heure, comme un déjeuner ou autre, je laisse tomber.

A : Tu ne le laisses pas passer ; la perception le termine.

G : Non, je ne lui donne pas de l’énergie, je ne lui donne pas d’attention.

A : Le processus de pensée n’est-il pas constamment rejeté lorsque l’intelligence voit qu’il n’est pas nécessaire à un moment donné ?

G : Oui ; je ne voulais pas utiliser ce mot, rejet, mais je pense que tu as raison. Je ne dis pas consciemment que je ne vais pas penser à quelque chose, je laisse tomber.

A : Dès que la perception te surprend à penser à quelque chose, elle disparaît. Il n’y a pas de rejet, il n’y a pas d’abandon, c’est parti, ça disparaît. Mais l’instant d’après, ça peut revenir, à cause des habitudes de pensée.

G : Eh bien, tu as parlé des milliers d’informations qui nous entourent, à la fois tangibles et intangibles, et qui comprennent notre mémoire, nos pensées sur l’avenir. Nous pouvons nous asseoir ici et imaginer toutes sortes de choses, et perdre une heure. Donc, ce qui se passe en ce moment, c’est que toi et moi sommes consciemment – je dis en train de laisser tomber ou de mettre de côté, tu dis en train de rejeter – en train de mettre ce matériel de côté, de le laisser partir. J’allais dire que tout ce qui se présente et qui ne me semble pas important en ce moment, je le mets de côté, mais c’est un choix.

A : En discutant de cela, je dois utiliser le processus de la pensée pour communiquer. Mais si tu es assise tranquillement et que tu ne parles pas, si tu écoutes avec une attention complète, alors le processus de pensée est contourné et il y a une perception directe qui conduit à une compréhension holistique. Si tu vois l’erreur de penser d’avance à quelque chose alors que ce n’est pas nécessaire, tu n’as qu’à t’attraper dans l’action. Attrapes toi quand tu n’es pas attentive. Attrape toi en train de penser, parce que la conscience et la pensée ne peuvent pas avoir lieu en même temps.

Supposons que tu t’es identifiée à un certain train de pensée pendant un certain temps et que, soudain, tu deviens consciente que tu y es. À ce moment de prise de conscience, tu peux avoir la perception que le fait de t’identifier à cette pensée t’a empêché de faire l’expérience de toutes les autres choses qui se sont passées autour de toi pendant cette période. En percevant cela, ça disparaît. Mais tu peux alors t’identifier à autre chose ; c’est là le problème. L’interface entre la conscience et la pensée est si fugace.

G : Ça s’en va, c’est vrai. Donc, tu n’es pas continuellement en train de rejeter, de juger, ou de dire que je n’y penserai pas, tu laisses tomber simplement.

A : Ça flétrit.

G : Très bien, et ensuite, que se passe-t-il ?

A : Alors, tu es, à nouveau, dans un état de pure perception, n’est-ce pas ?

G : Ce processus pourrait donc se poursuivre encore et encore. C’est à cela que tu fais référence lorsque tu parles de continuer toute la journée ?

A : Certainement ; tu fais l’aller-retour toute la journée. Mais à mesure que tu prends soin de chaque article, et que tu n’y ajoutes plus rien, les périodes de tranquillité s’allongent. Les périodes d’identification avec la pensée viennent à des intervalles moins fréquents, et l’interface fugace entre deux pensées devient l’état de l’esprit tranquille.

G : Il y a autre chose aussi, parce que tu ne dis pas seulement qu’il y a un silence entre deux pensées.

A : Il y a un silence entre deux pensées, n’est-ce pas ?

G : Mais il se passe encore quelque chose, quelque chose d’autre, parce que tout le monde a fait l’expérience du silence entre deux pensées. Ils se lèvent et s’habillent ; ils pensent à s’habiller, et à ce qu’ils vont porter, et puis ils se taisent. Et puis ils pensent à ce qu’ils vont prendre au petit déjeuner, et ils se taisent. Puis ils vont au travail, et ainsi de suite.

A : Je me demande s’ils sont calmes ou non dans l’intervalle. Je pense que leurs esprits bavardent sur d’autres sujets sans qu’ils en soient conscients.

G : Mais je pense que ce que tu as décris, d’une certaine manière, est le calme entre deux pensées. Je pense que l’état d’esprit calme, la conscience totale, englobe quelque chose de plus, ou de différent, parce que lorsque tu restes dans cet état, il est si complet que d’autres choses ne se présentent pas ; il prend le dessus, il est là.

A : Eh bien, je ne pense plus aux chevaux arabes. Il fut un temps où j’y pensais tout le temps.

G : Quelqu’un pourrait dire que tu t’es juste lassé du sujet. Non, ce n’est pas ce que je veux dire ; je veux dire que si la pensée dit quelque chose, tu laisses tomber. Si la mémoire dit quelque chose, tu laisses tomber. Si le téléphone sonne, si tu es en conversation, tu laisses tomber. Mais tu ne passes pas ta journée à faire seulement ça. Je t’ai observé, et je sais qu’il y a des moments où tu es totalement dans cet état d’esprit tranquille, où tu es totalement seul, sans peur, sans ambition, sans rien – ou un avec tout.

A : Comme je le suis en ce moment. Mon esprit est complètement calme en t’écoutant. Bien sûr, quand je parle, ce n’est pas le cas, évidemment.

G : Quand tu dis « je suis », tu es bien sûr hors de cet état. Mais j’ai observé que tu peux être dans un état où toute la pièce est calme, si j’y entre. Ce n’est pas comme si tu étais juste entre deux pensées. L’état dont je parle crée une atmosphère autour de toi dans laquelle la pièce est calme, les animaux sont calmes et il semble y avoir un sentiment d’harmonie totale. Cela ne veut pas dire que tu es au « septième ciel », ni que si j’ai besoin de te dire quelque chose, tu ne réponds pas. Mais c’est plus qu’une fraction de seconde de tranquillité entre deux pensées.

A : Je pense que c’est la même chose, mais c’en est une extension. En d’autres termes, lorsque j’ai commencé il y a 40 ans, il n’y avait qu’une fraction d’espace entre deux pensées, dans lesquelles ce calme existait. Mais à mesure que l’identification à certaines idées a diminué, ces espaces sont devenus de plus en plus larges, de sorte qu’à l’heure actuelle, c’est comme tu l’as décrit. Il y a un état de tranquillité, à moins que quelque chose n’arrive qui attire soudainement mon attention, et je m’y identifie.

Je pense que n’importe qui peut faire l’expérience de cet espace momentané entre deux pensées, à condition que son esprit ne soit pas trop encombré. Moins c’est encombré, plus on vit une vie tranquille, et plus on a de chances de s’attraper en faisant l’expérience de l’espace entre deux pensées. L’expérience peut n’être que momentanée, une fraction de seconde au début, mais tout le monde peut l’avoir. Peut-être que Krishnaji est né dans cet état, donc il vivait dans ce calme là tout le temps ; peut-être, je ne sais pas.

G : On ne peut pas parler de lui.

A : Je ne suis pas né avec un esprit tranquille, ça ne s’est pas passé comme ça. Dans mon cas, après 40 ans, j’ai atteint un point où je peux dire que mon esprit est vraiment calme ; la plupart du temps, il est calme. De temps en temps, je m’identifie à un reportage ou j’exprime mon opinion personnelle et partiale sur quelque chose, mais dès que je le fais, j’en suis conscient et soit je me laisse aller et j’exprime beaucoup plus d’opinions pour accompagner ce reportage, soit je laisse tomber. Parfois, quand je suis fatigué ou que je ne me sens pas bien, je m’identifie à quelque chose et je fais avec ; je laisse mon conditionnement prendre le dessus, et je débite beaucoup de bêtises. Mais si je me sens bien, que j’ai bien dormi et que tout va bien, cela n’arrive pas.

G : Quand on est calme, tout est très simple, tout est très ouvert.

A : Parce que le moment présent est simple et ouvert, n’est-ce pas ?

G : Et on ne se demande pas « Comment suis-je arrivé ici ?

A : C’est exact

G : Ou « Comment vais-je revenir ?

A : C’est vrai ; en ce moment, tu ne penses pas du tout à cela, n’est-ce pas ?

G : Je ne réfléchis pas.

A : Tu n’as pas besoin d’utiliser la pensée en ce moment présent, sauf pour s’échapper du moment présent. Tu peux t’en échapper en utilisant la pensée, mais si tu veux rester dans le moment présent, tu ne peux pas utiliser la pensée ; la minute où tu utilises la pensée, tu es loin du moment présent

G : C’est vrai.

A : C’est aussi simple que cela.

G : Oui, c’est aussi simple que cela.

A : L’important, c’est que cela fonctionne réellement ; c’est un fait de la vie. Et c’est si simple que cela ne nécessite absolument aucune méthode. Ça ne nécessite aucune pratique, aucune technique. En fait, toute méthode ou toute technique que tu utilises, t’éloigne de ce moment présent, parce qu’elle fait partie de la pensée.

G : C’est vrai, et pourtant tu as indiqué certaines choses qui sont des conditions préalables.

A : Peut-être que ce ne sont même pas des conditions préalables. Peut-être qu’il n’est pas important de voir que toute pensée fait partie de la conscience humaine. Peut-être que ce n’est pas une condition préalable, peut-être que c’est juste une idée. Quand on a demandé à Krishnaji : « Pourquoi cela vous est-il arrivé ? », il a répondu : « Peut-être parce que la coupe était vide ». Peut-être que son esprit était vide. Et peut-être que la même chose arriverait à toute personne dont l’esprit était calme et vide.

L’esprit a la capacité d’être calme, vide, frais et vulnérable, à chaque instant. Mais nous ne nous donnons jamais la chance de le découvrir, à cause de l’habitude et de l’éducation et de tous les autres conditionnements que nous, les êtres humains, avons reçus au cours de millions d’années. Nous ne nous donnons pas la chance de vivre dans un état de foi comme le font les animaux, les oiseaux et les arbres. Mais chaque instant contient la foi. Si tu ne pars pas avec un système de pensée et ne t’identifies pas à un fragment d’informations, alors tu es en état de grâce, tu es dans un état de sacralité, tu es en état de foi.

Nous avons tout le courant de la vie qui coule. Tout le monde pagaie dans le courant de la vie, pagayant dans une direction choisie. Tu t’opposes au flux, tu luttes contre le courant. Mais, soudain, tu pourrais prendre conscience du fait que toutes tes activités dans le courant de la vie, dans la manière de pagayer, ont été complètement inutiles pour t’amener vers la vraie réalité de la vie. Pagayer peut te conduire à la gloire et à la célébrité, au suicide, à la douleur et à la souffrance, et tout cela, mais tu dois absolument t’arrêter et te laisser porter par le courant. Dans ce flux, qui implique de vivre à chaque instant, naît une véritable foi que le courant de la vie ne t’emmènera pas là où c’est mauvais.

G : Il n’y a aucune crainte impliquée. Dans un moment de calme, ou dans un espace tranquille, il y a une énergie énorme et une capacité énorme à voir les choses différemment, à les voir à neuf et fraîchement. Si on regarde ce que nous rencontrons dans cette tranquillité, nous vivons une vie totalement différente de celle que nous mènerons si on examine les choses sous l’angle de la pensée

A : C’est un tel soulagement de réaliser qu’on n’a rien à faire, si ce n’est d’être conscient du moment présent. Et on saura, instinctivement, exactement quelle est la bonne action à prendre à ce moment-là, que ce soit pour trouver un meilleur emploi, afin de pouvoir soutenir la famille comme il se doit, ou qu’il soit seulement nécessaire de rester tranquille et de porter toute son attention sur « ce qui est ».

G : Quelle que soit l’action qu’elle entraîne dans la vie quotidienne.

A : Tu sera guidée, intérieurement, par le courant de la vie, et tu n’as rien à faire si ce n’est de remplir – d’instant en instant, aussi complètement que possible – ce que la vie demande de faire. Par exemple, regarde les choses que toi et moi avons faites ; elles nous ont toutes imperceptiblement conduits à l’endroit où nous sommes maintenant. Les choses que nous avons faites n’étaient pas motivées par la réussite personnelle, le gain personnel, l’ambition ou quoi que ce soit de ce genre, du moins de mon côté ; je ne peux pas parler pour toi. J’étais seulement intéressé à terminer chaque chose particulière pour que mon esprit n’en soit plus prisonnier ; pour que je ne me réveille pas au milieu de la nuit en me demandant comment ce serait de vivre sous les tropiques, ou comment ce serait de vivre en Amérique latine.

G : Tu le vivais et l’accomplissait.

A : Et c’est parti. Maintenant, je me sens libre. Je n’ai plus besoin d’aller sous les tropiques, même si j’aime les tropiques ; je n’ai plus besoin d’y aller. Je n’ai plus besoin de posséder un avion. Je n’ai plus besoin de posséder un cheval arabe. Ces choses sont donc parties, parce que je n’ai pas condamné l’intérêt que j’avais pour elles ; j’ai laissé la situation s’épanouir. J’étais intéressé, alors après leur avoir accordé toute mon attention, elles ont naturellement dépéris.

G : J’essayais de développer le sujet de l’état d’esprit calme, ce qui est très difficile. Et c’est pourquoi j’ai dit que c’est plus qu’une fraction de seconde dans le temps entre deux pensées.

A : Je ne sais pas. C’est quelque chose que chacun devrait expérimenter pour lui-même.

G : Eh bien, je pense qu’il contient d’autres éléments.

A : Le moment présent n’est-il pas ce dont nous parlons ? Une perception totale, l’observation et une attention non dirigée au moment présent sont les éléments nécessaires pour avoir l’esprit tranquille. D’une certaine manière, c’est seulement le processus de la pensée qui est calme, car il ne s’identifie à aucun des éléments du moment présent. C’est la raison pour laquelle le processus de la pensée est silencieux. En fait, bien sûr, mille choses se passent dans le moment présent ; ce n’est pas vraiment un état de tranquillité de ce point de vue. Le chien peut gratter, le chat peut miauler, et ainsi de suite.

G : C’est un état de conscience totale, dans lequel il y a tout.

A : C’est vrai.

G : Un état dans lequel il y a beaucoup de possibilités ; nous pouvons aller dans n’importe laquelle d’entre elles, ou nous pouvons simplement rester dans ce moment.

A : La tranquillité n’est pas présente dans les choses qui sont perçues ; la tranquillité existe parce que l’esprit ne s’est identifié à aucun fragment de l’expérience holistique et n’est pas parti avec elle. Il n’y a pas de calme de l’esprit dans cela, et donc d’autres choses ne sont pas perçues. Mais s’il y a un calme dans l’esprit, il y a une perception totale de tout ce qui t’entoure, ce qui peut même inclure un tonnerre et des éclairs. Mais toi, en tant qu’individu pensant, tu es calme parce que tu as vu combien il est limitatif de s’identifier à un segment quelconque de la totalité de l’instant. Des choses merveilleuses peuvent se produire autour de toi, qui peuvent très certainement influencer ta vie et affecter ton bien-être. Mais si tu ne fais pas attention, tu n’es pas consciente de ce qui pourrait essayer de te dire quelque chose de très, très important à ce moment-là. Tu vois ce que je veux dire ?

G : Oui.

A : Donc, si tu vois tout cela, du moins si tu en vois la possibilité intellectuellement, alors il y a une réelle incitation à avoir l’esprit tranquille. Cela pourrait t’inciter à entreprendre l’énorme tâche de te débarrasser de toutes les affaires inachevées que tu as accumulées.

G : J’utiliserais le mot « intérêt » plutôt que « motif » ou « incitation », car c’est bien de cela qu’il s’agit.

A : D’accord, donc cela fournira l’intérêt. En d’autres termes, si tu souffre et que tu as mal au ventre, il y a un intérêt à ne pas souffrir. Tu t’intéresse à ce qui en est la cause et à ce que tu peux faire pour l’atténuer. De la même manière, lorsque tu réalise que tu t’es coupée de toutes les choses merveilleuses qui se passent autour de toi à chaque instant, cela génère l’intérêt nécessaire pour observer la situation. Et chaque fois que tu te surprends à t’identifier à un fragment et à t’embarquer avec lui, tu le laisses tomber. Tu ramasses la balle par la force de l’habitude et tu cours avec elle sur quelques mètres ; puis tu prends soudain conscience de ce que tu as fait, et tu lâche la balle. Tu n’as pas besoin de la jeter, tu n’as pas besoin de la repousser, tu n’as pas besoin de dire : « Je ne dois pas y penser ». La perception est là, et l’intelligence amène à l’action juste.

G : Fais-tu quelque chose consciemment pour maintenir cet état ?

A : Toute pensée concernant ce sujet fait partie des vieilles habitudes.

G : Et tu laisses encore tomber.

A : A chaque fois ; il s’agit d’un rejet constant du processus de la pensée, sauf lorsqu’il est nécessaire. Aucun effort ou volonté n’est impliqué dans ce rejet.

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