Claude Tresmontant : L’évolution biologique et l’idée de Création


11 Feb 2021

La Voix du Nord, 19 août 1977

Au XVIIIe siècle, puis surtout au début du XIXe, on a commencé à découvrir que la Nature était beaucoup plus vieille qu’on ne le pensait, à cause de la découverte des premiers fossiles. Puis on a découvert que la création des espèces vivantes n’était pas discontinue, comme on se l’imaginait jusqu’alors, mais qu’il existait, entre les grands groupes zoologiques, des liens, des parentés morphologiques, qui impliquaient des transformations progressives. Petit à petit, on a découvert que les principaux groupes zoologiques étaient apparus historiquement dans un certain ordre, qui va du plus simple au plus complexe, du micro-organisme monocellulaire à l’homme, et que les groupes zoologiques bien loin d’avoir été produits d’une manière discontinue, c’est-à-dire à partir de la matière brute, étaient en réalité rattachés les uns aux autres par des liens physiques, ou plus exactement génétiques.

Prenons un exemple simple, dans le domaine linguistique. Tout le monde sait que l’espagnol, le portugais, l’italien, le français, et bien d’autres langues, dites romanes, dérivent d’une souche commune, qui est le latin. Par une suite de transformations, des populations qui parlaient le latin du bas Empire ont fait évoluer leur langue jusqu’à aboutir aux résultats que nous connaissons aujourd’hui. Supposons qu’il ne reste aucune trace du latin, aucun document, aucune inscription. Un linguiste fixiste pourrait ricaner et s’écrier : Votre hypothèse d’une transformation progressive des langues à partir d’une souche commune est un mythe sans fondement. Or c’est justement le cas des langues dites indo-européennes, par rapport à la souche originelle que l’on suppose car on ne peut pas faire autrement : des analogies, des communautés entre le sanskrit, le grec, le latin, etc., ont amené les linguistes à admettre l’existence d’une langue originelle, qu’ils appellent l’indo-européen. Cette langue originelle ne nous est pas connue directement, elle est reconstituée, hypothétiquement, à partir des langues qui en dérivent, et nous ne pouvons pas faire autrement que de postuler son existence, car sans cette hypothèse les parentés entre les langues dites indo-européennes ne s’expliquent pas. La raison pour laquelle on admet cette hypothèse comme certaine, c’est qu’on ne peut pas faire autrement, car sans cette hypothèse, la réalité linguistique, l’histoire des langues, est inintelligible.

Il en va d’ailleurs de même pour la théorie atomique, que certains physiciens illustres, par exemple Duhem, au début de ce siècle, rejetaient encore.

Eh bien, il en va exactement de même pour la théorie de l’évolution. La raison pour laquelle les savants du monde entier l’admettent, c’est que, sans elle, on ne comprend plus rien à l’histoire naturelle des espèces, on ne comprend plus les affinités biochimiques, anatomiques, physiologiques et autres, entre les espèces vivantes.

L’espagnol actuel ne descend pas du français actuel, ni de l’italien actuel : cela est absurde. Mais l’espagnol, l’italien, le français actuels dérivent d’une souche commune. De même, l’Homme actuel ne descend pas du Singe actuel : cela est non moins absurde. Au XIXe siècle, lorsque les idées évolutionnistes ont commencé à se répandre, les bonnes gens ont cru comprendre que cela signifiait : mon ancêtre était un gorille. Non, cela signifie que les Singes anthropoïdes actuels descendent ou dérivent d’une souche originelle dont dérive aussi le processus d’hominisation qui a conduit, par étapes, par vagues, à l’Homme actuel.

Mais où se trouvait donc le conflit apparent entre la théorie de l’évolution biologique et la théologie ? Qu’est-ce qui a donc bouleversé nos grand-mères ? C’est qu’elles ont pensé, parce que leurs curés, leurs pasteurs ou leurs rabbins le leur ont dit, que si l’on admet la théorie de l’évolution biologique, alors il faut rejeter le dogme de la Création. Et les évêques, rabbins, pasteurs et curés n’étaient pas les seuls à le penser : Leurs adversaires savants pensaient justement la même chose : si l’on admet la théorie de l’évolution, alors il faut abandonner l’idée biblique de Création. Il faut choisir, c’est l’un ou l’autre.

Le voilà donc le conflit entre la science et la théologie dans toute sa splendeur. Mais, tout comme les précédents, il reposait sur une erreur d’analyse, ou plus exactement sur une absence d’analyse. Car la théorie de l’évolution, en tant que telle, en tant que théorie scientifique, nous dit que les espèces vivantes sont apparues dans un certain ordre, du simple au complexe, et qu’elles se rattachent les unes aux autres par certains liens génétiques, qu’il existe entre elles des liens de parenté, tout comme pour les langues du monde. Mais la théorie de l’évolution ne nous dit pas du tout que la genèse de nouveaux groupes zoologiques ou de nouvelles espèces vivantes s’effectue sans création. Bien au contraire, la biologie la plus moderne nous dit que toute création d’une espèce nouvelle est une création de nouveaux gènes, ou encore création d’une nouvelle information génétique. Les espèces antérieures dans le temps, les groupes zoologiques antérieurs, étaient bien incapables de fournir ou de produire cette nouvelle information génétique car ils ne la possédaient pas. Il faut donc bien reconnaître qu’il existe objectivement une création de gènes ou encore une création d’information dans l’histoire naturelle des espèces, et c’est cette création continuée de nouveaux gènes qui est l’évolution biologique elle-même !

Autrement dit, bien loin de s’opposer, l’idée d’évolution biologique et l’idée de Création signifient la même chose, chacune dans son langage, chacune dans son domaine. La connaissance que nous prenons par la zoologie, la paléontologie et toutes les sciences annexes de l’histoire naturelle des espèces nous découvre comment de fait la Création s’est réalisée : progressivement, par étapes, et non d’un seul coup, ni dans le cadre d’une semaine. L’évolution, c’est la Création en train de se faire, depuis des milliards d’années. Car nous savons maintenant ce que ni Lamarck ni Darwin ni même Bergson ne savaient : à savoir que l’Univers aussi est en régime d’évolution, c’est-à-dire de création continuée.

Les curés, les rabbins et les pasteurs qui, au siècle dernier, rejetaient l’évolution au nom de la Création, et les savants comme Haeckel qui rejetaient la Création au nom de l’évolution partaient d’un même présupposé commun qui était faux, et ils commettaient ensemble la même erreur d’analyse, car ils croyaient, à tort, qu’il faut choisir entre ces deux notions. En réalité, elles ne s’opposent pas, elles sont complémentaires, et elles s’appellent l’une l’autre, elles s’impliquent.

Voilà donc encore un pseudo conflit entre science et théologie qui disparaît, volatilisé, d’un coup de bistouri, par une simple analyse logique.