La pensée oppositionnelle par Gary Lachman

Traduction libre 9 Février 2012 Depuis des millénaires, il est connu que le cerveau humain est divisé en deux hémisphères, le gauche et le droit, mais on n’a jamais su exactement pourquoi. L’utilité de cette division semblait autrefois si obscure que l’idée qu’un hémisphère pouvait être une « pièce de rechange », au cas où quelque chose […]

Traduction libre

9 Février 2012

Depuis des millénaires, il est connu que le cerveau humain est divisé en deux hémisphères, le gauche et le droit, mais on n’a jamais su exactement pourquoi. L’utilité de cette division semblait autrefois si obscure que l’idée qu’un hémisphère pouvait être une « pièce de rechange », au cas où quelque chose tournerait mal dans l’autre, était prise très au sérieux. Pourtant, l’idée que les hémisphères du cerveau, bien que liés, fonctionnent indépendamment a une longue histoire. Dès le IIIe siècle avant J.-C., les médecins grecs spéculaient sur le fait que l’hémisphère droit du cerveau était orienté vers la « perception », tandis que l’hémisphère gauche était spécialisé dans la « compréhension », une caractérisation approximative et facile qui continue à notre époque. Dans les années 1970 et 1980, le « cerveau divisé » est devenu un sujet brûlant en neurosciences, et la sagesse populaire a rapidement produit un flot de livres expliquant comment le cerveau gauche était un « scientifique » et le droit un « artiste ».

On peut tirer beaucoup d’enseignements de ces récits populaires sur la psychologie humaine, mais la science « dure » a vite reconnu que cette simple dichotomie ne pouvait pas s’accommoder de la richesse des données produites par les recherches en cours sur les fonctions hémisphériques. Et comme aucun « vrai » scientifique ne veut être associé aux fausses idées populaires – par crainte de la désapprobation de ses pairs – le fait que les recherches en cours n’ont révélé aucune différence fonctionnelle appréciable entre les hémisphères – tous les deux semblaient « faire » les mêmes choses, après tout – a rendu justifiable pour les neuroscientifiques de mettre au second plan la question de la division du cerveau, et jusqu’à présent, on s’est arrêté là.

Un mythe populaire sur le cerveau divisé, qui est resté dans le courant dominant des neurosciences, est la vision que le cerveau gauche est le « dominant » et que le cerveau droit est le « mineur », une sorte d’acolyte utile mais pas très important qui suit le patron dans ses affaires sérieuses. Dans son ouvrage fascinant, novateur, recherché implacablement et éloquent, Iain McGilchrist, psychiatre consultant et professeur d’anglais – on peut dire un « scientifique » aussi bien qu’un « artiste » – remet en question cette idée fausse. Selon McGilchrist, la différence entre les hémisphères n’est pas dans ce qu’ils font, mais dans la manière dont ils le font. Et c’est cette différence qui fait toute la différence.

Bien que chaque hémisphère soit impliqué dans pratiquement tout ce que fait le cerveau, chacun a sa propre vision du monde, ou une attitude envers lui, pourrait-on dire, qui est radicalement opposée à celle de l’autre moitié. Pour McGilchrist, l’hémisphère droit, loin d’être mineur, est fondamental – il est, comme il l’appelle, « le Maître » – et sa tâche est de présenter la réalité comme un tout unifié. Il nous donne l’image globale d’un « Autre » vivant, respirant – quel que soit ce qui existe en dehors de notre esprit – avec lequel il est en relation réciproque, faisant naître cet Autre (au moins pour notre expérience) alors qu’il est lui-même altéré par la rencontre. L’hémisphère gauche, bien qu’il ne soit pas dominant comme on le supposait auparavant, s’emploie à manipuler cet Autre, à développer des moyens de le contrôler et à le façonner à son image. On peut dire que le côté droit nous présente un monde dans lequel nous pouvons vivre, tandis que le côté gauche nous donne les moyens d’y survivre. Bien que les deux hémisphères soient nécessaires pour être pleinement vivants et pleinement humains (et non pas seulement pour « fonctionner » pleinement : une notion du cerveau gauche), leurs différentes perspectives sur le monde extérieur s’affrontent souvent. C’est comme si l’on regardait dans un microscope et un panorama simultanément. Le droit a besoin du gauche car son image, bien que de l’ensemble, est floue et manque de précision. C’est donc le travail du cerveau gauche, en tant qu’« Émissaire », de déballer la gestalt que présente le droit et de la restituer, ce qui augmente la qualité et la profondeur de l’ensemble de l’image. Le gauche a besoin du droit car si il peut se concentrer sur des détails infimes, il perd alors le contact avec tout le reste et peut facilement se retrouver à la dérive. L’un donne le contexte, l’autre les détails. L’un voit la forêt, l’autre les arbres.

Cela semble être une bonne combinaison, mais ce que McGilchrist soutient, c’est que les hémisphères sont en fait dans une sorte de lutte ou de rivalité, une tension dynamique qui, dans ses meilleurs moments (malheureusement rares), produit des œuvres de génie et une joie de vivre incomparable, mais qui, dans ses pires moments (plus courants), mène à un monde mort, dénaturé, mécaniste, fait de bribes, une collection de fragments sans lien entre eux et sans espoir de former un tout. (La droite, nous dit-il, est orientée vers le vivant, tandis que la gauche préfère le mécanique). Cette rivalité est l’expression de l’asymétrie fondamentale entre les hémisphères.

Bien que les recherches de McGilchrist sur les derniers développements de la neuro-imagerie soient époustouflantes, le nouveau venu dans le domaine des neurosciences pourrait trouver cela intimidant. Ce serait dommage. Le Maître et son Émissaire, bien qu’exigeant, est magnifiquement écrit et éminemment facile à citer. Par exemple : « le problème fondamental pour expliquer l’expérience de la conscience », écrit McGilchrist, « est qu’il n’y a rien d’autre qui lui ressemble de loin pour la comparer ». Il s’excuse de la longueur du chapitre traitant de la science « dure » nécessaire pour déloger l’opinion reçue selon laquelle l’hémisphère gauche est le partenaire dominant, alors que le droite est un parasite toléré qui ajoute une touche de couleur ou un peu de piquant ici et là. Cette formulation, selon McGilchrist, est le produit de la rivalité même entre les hémisphères qu’il s’efforce d’éclaicir.

McGilchrist affirme que tout au long de l’histoire de l’humanité, les déséquilibres entre les deux hémisphères ont été le moteur de notre évolution culturelle et spirituelle. Ces déséquilibres ont été compensés par un échange créatif qu’il compare à la dialectique de Hegel, dans laquelle la thèse et l’antithèse conduisent à une nouvelle synthèse qui inclut et transcende ce qui existait auparavant. Mais ce que McGilchrist voit à l’œuvre au cours des derniers siècles, c’est une insistance croissante sur les activités de l’hémisphère gauche – aux dépens du droit. Selon lui, le courant dominant dans les neurosciences est mené sous l’égide du matérialisme scientifique : la croyance que la réalité et tout ce qu’elle contient peuvent finalement être « expliqués » en termes de petits fragments (atomes, molécules, gènes, etc.) et de leurs interactions. Mais le matérialisme est lui-même un produit de la « vision » du cerveau gauche (sa tendance à découper l’ensemble en parties facilement manipulables). Il n’est donc pas surprenant que les neuroscientifiques matérialistes considèrent le gauche comme le patron et le droit comme le second violon.

Les hémisphères fonctionnent, explique McGilchrist, en s’inhibant mutuellement dans une sorte de système de freins et contrepoids cérébraux. Ce qui s’est passé, au moins depuis la révolution industrielle (l’une des principales expressions de la capacité du cerveau gauche à maîtriser la réalité), c’est que le cerveau gauche a pris le dessus dans cette inhibition et a progressivement fait taire le droit. Ce faisant, le cerveau gauche est en train de recréer l’Autre à sa propre image. De plus en plus, affirme McGilchrist, nous nous trouvons dans un monde qui nous est présenté en termes de demandes du cerveau gauche. Le danger est que, grâce à un processus de « feed-back positif », dans lequel le monde où le cerveau droit est « présent » est un monde que le cerveau gauche a déjà façonné, nous nous retrouvions à vivre dans une réalité complètement fermée sur elle-même. C’est exactement ce que le cerveau gauche a à l’esprit. McGilchrist fournit des preuves troublantes qu’un tel monde est parallèle à celui habité par les schizophrènes.

Le refus de la science dominante d’accepter que le tout puisse être autre chose que la somme de ses parties est au moins l’une des manifestations de cette évolution. Le cerveau droit, cependant, qui sait mieux – le tout vient toujours avant et est plus que les parties, qui ne sont que des segments de celui-ci, séparés par le cerveau gauche – ne peut pas plaider sa cause, pour la simple raison que l’argument logique et séquentiel n’est pas quelque chose qu’il fait. Il ne peut que montrer et fournir l’intuition que c’est vrai. Nous sommes donc dans la position de savoir qu’il y a quelque chose de plus que les fragments de réalité que le cerveau gauche nous donne, mais sans pouvoir dire ce que c’est – du moins pas d’une manière que le cerveau gauche acceptera.

Les poètes, les mystiques, les artistes et même certains philosophes (Ludwig Wittgenstein, par exemple, sur lequel McGilchrist s’appuie fréquemment) peuvent le ressentir, mais ils ne peuvent pas fournir la certitude illusoire dont le cerveau gauche a besoin : « illusoire » car la précision qu’exige une telle certitude s’achète au détriment de la connaissance de l’ensemble. C’est comme si vous pensiez être amoureux et qu’un scientifique vérifiait vos hormones pour s’en assurer. S’il vous dit qu’elles ne sont pas tout à fait correctes, qu’allez-vous croire : vos sentiments flous inarticulés ou son rapport clinique ? Pourtant, parce que le cerveau gauche exige la certitude – rappelez-vous, il se concentre sur des détails infimes, clouant la part exactement en l’extrayant de l’ensemble – il refuse d’accepter le vague sentiment d’une réalité plus grande que ce qu’il a sous les yeux comme autre chose qu’une illusion.

Cela peut sembler être un insight intéressant du fonctionnement de notre cerveau, mais on peut se demander ce que cela signifie réellement pour nous. Dans un sens, toute la minutie de McGilchrist pour rassembler des preuves est en préparation de cette question, et bien qu’il soit préoccupé par l’éminence injustifiée du cerveau gauche, il ne suggère en aucun cas que nous devrions le larguer et son travail en faveur d’un pseudo-mysticisme douillet. L’un de ses principaux insights est que le type de monde que nous percevons dépend du type d’attention que nous lui portons, une vérité que des phénoménologues comme Edmund Husserl et Martin Heidegger – tous deux invoqués par McGilchrist – ont établie il y a longtemps. Dans la maxime simple, pour un homme qui a un marteau, tout ressemble à un clou. Pour le cerveau droit, le monde est – et, si nous avons de la chance, son « être (isness) » produit en nous un sentiment d’émerveillement, quelque chose comme un satori zen ou un plaisir soudain dans l’intérêt même aux choses. (Comme Heidegger et une poignée d’autres penseurs l’ont dit, le fait qu’il devrait y avoir quelque chose plutôt que rien est l’inéluctable mystère au cœur des choses, un mystère que des penseurs plus analytiques rejettent comme un non-sens).

Pour le cerveau gauche, en revanche, le monde est quelque chose qu’il faut contrôler, et c’est compréhensible, car pour en ressentir son « existence (isness) », nous devons survivre. McGilchrist soutient que dans un monde dominé par le cerveau gauche, l’accent serait mis sur l’augmentation du contrôle, et le moyen d’y parvenir est de prendre la présentation (presencing) d’un tout par le cerveau droit et de le décomposer en morceaux qui peuvent être facilement reconstitués comme une re-présentation, un monde virtuel symbolique, transpercé par la demande de clarté, de précision et de certitude du cerveau gauche. En outre, McGilchrist soutient que c’est le genre de monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, du moins dans l’Occident postmoderne. Je trouve difficile de contester sa conclusion. Que font, par exemple, les technologies comme la haute définition et la 3D, sinon recréer une « réalité » que nous préférons absorber électroniquement ?

McGilchrist soutient que dans la Grèce pré-socratique, pendant la Renaissance, et tout au long du mouvement romantique de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, les deux hémisphères sont parvenus à un brillant accord, chacun augmentant la contribution de l’autre. Par leur opposition créative (comme l’a dit William Blake, « l’Opposition est une Véritable Amitié »), ils ont produit une culture élevée qui respectait les limites de la certitude et honorait l’implicite, le tacite et l’ambigu (la « capacité négative » de Keats). Mais depuis les Romantiques, le cerveau gauche a gagné de plus en plus de terrain ; notre utilisation du mot « romantique » comme terme péjoratif en est elle-même un signe. Avec la montée du modernisme, puis du postmodernisme, l’idée qu’il y a quelque chose en dehors de nos représentations est de plus en plus menacée, et ce à quoi la nature nous reste accessible est très bien géré et ressourcé. McGilchrist craint que dans la rivalité entre ses deux moitiés, le cerveau gauche semble avoir pris le dessus et ne cesse de créer régulièrement une galerie des glaces, qui ne reflétera bientôt plus que lui-même, si ce n’est déjà fait.

Le diagnostic est sombre, mais McGilchrist laisse une certaine place à l’espoir. Après tout, l’idée que la vie est pleine de surprises est un insight du cerveau droit, et comme l’a compris le poète allemand Hölderlin, là où il y a du danger, se trouve aussi le salut. Dans certaines cultures orientales, en particulier au Japon, où la vision par le cerveau droit des choses a encore du poids, McGilchrist voit une possibilité de corriger notre déséquilibre. Mais même si vous n’acceptez pas la thèse de McGilchrist, le livre est un trésor fascinant de connaissances sur le langage, la musique, la société, l’amour et d’autres préoccupations humaines fondamentales. L’une de ses suggestions les plus importantes est que la vision de la vie humaine comme impitoyablement motivée par des « gènes égoïstes » et d’autres métaphores « concurrentes » n’est peut-être qu’un stratagème de propagande du cerveau gauche, et que par une appréciation du cerveau droit de la vue d’ensemble, nous pouvons échapper à la poussée sans remords de la « nécessité ». Je laisse au lecteur le soin de découvrir l’importance de cet insight. Peut-être que si assez nombreux qui le ferons, nous n’aurons pas à nous contenter de ce qui reste quand le droit n’est plus là.

Iain McGilchrist – The Master and His Emissary – The Divided Brain and the Making of the Western World — Yale University Press (2019-2009)

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