Marie-Magdeleine Davy
L'homme et l'univers (microcosme et macrocosme)

Aujourd’hui, nous oublions volontiers l’intime rapport entre le microcosme et le macrocosme. Même si l’homme moderne est tenté de minimiser ce lien, il n’en reste pas moins essentiel. La pensée exposée au XIIe siècle par Honorius d’Autun demeure toujours valable. Dans son ouvrage Elucidarium, Honorius situe l’homme à la jointure du monde matériel et du monde spirituel. Ainsi l’homme est relié à l’univers par son corps et son âme, c’est-à-dire par son animation. Quant à l’esprit situé à la fine pointe de l’âme, il prend ailleurs ses racines ; il plonge dans le divin. A la fois terrestre et céleste, condamné au flux du temps, à la mort, mais immortel grâce à son image divine, l’homme échappe à la mortalité dans la mesure où cette image devient en lui éveillée et vivante.

(Revue Psi International. No 5. Mai-Juin 1978)

Le microcosme qu’est l’homme et le macroscome qu’est l’univers sont étroitement solidaires. Même si l’homme moderne est tenté de minimiser ce lien, ce dernier n’en reste pas moins essentiel.

Durant longtemps, l’univers a été envisagé dans une perspective sacrale, depuis la pierre et la flore jusqu’à la faune et l’homme. En se désacralisant, l’homme a désacralisé le cosmos. Il s’est éloigné des animaux, des plantes et des pierres qu’il a cessé de regarder avec un amour fraternel. Même le cultivateur d’aujourd’hui, mises à part quelques exceptions, ne cherche plus à lire dans la direction du vent ou le vol des canards sauvages, les signes annonciateurs des changements de temps ; il préfère se fier aux communications de la radio et de la télévision.

L’univers, par réaction, s’élève avec hostilité contre l’homme. Marie-Magdeleine Davy montre que cette coupure a des conséquences capitales. Seuls les « hommes de lumière », les illuminés, continuent à être protégés par la nature tout entière.

 

Aujourd’hui, nous oublions volontiers l’intime rapport entre le microcosme et le macrocosme. Même si l’homme moderne est tenté de minimiser ce lien, il n’en reste pas moins essentiel. La pensée exposée au XIIe siècle par Honorius d’Autun demeure toujours valable. Dans son ouvrage Elucidarium, Honorius situe l’homme à la jointure du monde matériel et du monde spirituel. Ainsi l’homme est relié à l’univers par son corps et son âme, c’est-à-dire par son animation. Quant à l’esprit situé à la fine pointe de l’âme, il prend ailleurs ses racines ; il plonge dans le divin. A la fois terrestre et céleste, condamné au flux du temps, à la mort, mais immortel grâce à son image divine, l’homme échappe à la mortalité dans la mesure où cette image devient en lui éveillée et vivante.

L’homme est un monde en miniature. En lui se retrouvent les quatre éléments : de la terre, il tire sa chair ; de l’eau, son sang ; de l’air, son souffle ; du feu, sa chaleur. Il participe aux pierres par ses os, à la beauté des plantes par ses cheveux. Il partage la sensibilité des animaux. Quant à ses yeux, ils sont en contact avec le soleil et la lune qu’ils symbolisent.

Ce monde, auquel appartient l’homme, présente un perpétuel mouvement. Les quatre éléments qui composent à la fois l’univers et l’homme — l’homme et l’univers — obéissent â de continuelles mutations, à des transformations constantes. La terre, l’eau, le feu et l’air se mélangent et se transforment réciproquement. Le mouvement qui anime l’homme est semblable à celui de l’univers, il en constitue l’écho. Dans cette perpétuelle mutation la matière n’est pas séparée de l’esprit, elle est suivant Schelling, « de l’esprit en sommeil ». Et c’est l’homme qui est chargé de l’éveiller.

Correspondance entre le microcosme et le macrocosme

Il apparaît légitime de parler d’une double unité. Le microcosme est un et le macrocosme aussi est un. L’un et l’autre forment entre eux une parfaite unité. Qu’il s’agisse de l’univers ou de l’homme, cette unité est comparable à un tout. D’où le terme universitas employé à propos de l’univers. L’universitas est un cosmos, écrira Honorius d’Autun.

Cette théorie repose sur un texte de Platon (Timée, 30 d) : « Le Dieu, ayant décidé de former le monde le plus possible à la ressemblance du plus beau des êtres intelligibles et d’un Etre parfait en tout, en a fait un vivant unique, visible, ayant à l’intérieur de lui-même tous les vivants qui sont par nature de même sorte que lui. »

Cette correspondance entre le microcosme et le macrocosme se situe à la base de la lecture et de la compréhension des diverses prédictions, voire des faits parapsychologiques. Ceux d’autrefois comme de ceux concernant le monde actuel. Ainsi l’apparition d’un monde nouveau harmonieux et aussi les différentes calamités qui sévissent dans la nature concernent tout d’abord l’homme. Elles l’affectent avant de se généraliser dans l’univers. D’où la nécessité d’interpréter les prédictions en tenant compte de cette étroite dépendance. Or, la majorité des interprètes des différentes prédictions se bornent le plus souvent à les considérer sur un plan uniquement cosmique, oubliant qu’en fonction du parallélisme entre l’homme-microcosme et l’univers-macrocosme, le microcosme les éprouve en lui-même avant leur manifestation dans le macrocosme.

L’Ame du Monde

Le thème de l’âme du Monde a connu un grand succès à l’époque médiévale, il nous est difficile de saisir à notre époque son sens. Là encore une telle doctrine est d’origine platonicienne. Dans le Timée, Platon fait allusion au monde concret relié aux Idées par l’intermédiaire de l’Ame. « En effet, le monde tel un grand être vivant, est doué de mouvement autonome, ce qui suppose une Ame… L’Ame motrice de l’univers est douée d’intelligence. » Dans ce monde qui est un ordre, le désordre peut s’introduire momentanément, mais l’harmonie de la totalité n’est pas pour autant détruite.

L’essentiel de cette pensée est de récuser toute interprétation mécaniste de l’univers et de mettre en valeur les liens de continuité entre l’homme et le cosmos. « L’explication « hiérarchique » de l’univers va exercer — dira M.D. Chenu dans son ouvrage sur La théologie du XIIe siècle — une séduction analogue à celle qu’exercera au XIXe siècle le mythe scientifique de l’évolution. »

Que l’homme se sépare volontairement de l’univers, ou que plus exactement il tente de rompre le lien de son unité avec lui, il ne peut en aucune manière briser son rapport biologique ; l’avenir est dans l’homme avant de s’accomplir dans l’histoire. Adam a entraîné la nature dans sa chute, mais c’est lui qui en est le sauveur en assurant sa fonction rédemptrice. D’où son impact sur la nature. Il ne cesse de projeter sur elle sa lumière et son ombre ; les énergies divines qu’il recèle et la puissance maléfique qui l’habite. Le combat de ces opposés se livre en lui avant de se répandre au-dehors ; il est même possible que rien ne se manifeste extérieurement, sinon par ricochet. Ainsi le retour du Christ périodiquement annoncé peut se passer uniquement dans le cœur des hommes — comme l’avait énoncé Swedenborg. De la même manière, l’apparition de l’antéchrist risque de se manifester dans les hommes et d’engendrer ensuite une atmosphère démoniaque. Il semble d’ailleurs que nous vivons aujourd’hui ce duel entre les puissances bénéfiques et maléfiques. Comme le mal est toujours plus facilement perceptible que le bien, le démoniaque semble passagèrement l’emporter. Ce qui n’est là d’ailleurs qu’une illusion.

Le Temple du microcosme et du macrocosme

Suivant les traditions, le microcosme et le macrocosme constituent l’un et l’autre des temples. Et les temples sont construits à l’image de l’homme à la fois céleste et terrestre. Les correspondances harmoniques Univers-Temple sont très anciennes. Ainsi le plan du temple hindou décrit dans le Vâstu Parusha-mandala se présente comme une figure carrée exprimant la division quaternaire du cercle symbolisant le soleil (Le carré symbolise le terrestre et le cercle le céleste.) Des données identiques se retrouvent chez des architectes égyptiens, des kabbalistes, des néo-pythagoriciens et aussi chez les constructeurs des églises romanes [1]. De même, les temples dédiés aux astres prennent des formes différentes suivant leurs modèles respectifs. Dans l’église romane, l’homme est non seulement présent mais il est accompagné par toute la création. Ainsi, le temple roman n’est pas seulement l’image de l’homme, il est aussi l’image de l’univers.

Or, c’est dans le temple, qu’il soit microcosme-macrocosme ou sanctuaire construit par les hommes, que l’éternité et le temps s’unissent et collaborent ensemble sans être jamais disjoints. C’est dans le temple de pierres que l’homme transporte sa vision d’universalité, joignant dans une parfaite ordonnance l’invisible au visible, l’incréé au créé. Plus encore, à l’intérieur de son propre temple, l’homme devient le porte-parole de l’univers qu’il représente, la nature ordonnée est suspendue à l’homme. C’est ainsi qu’Angelus Silesius a pu écrire :
« Homme, tout éprouve de l’amour pour toi, autour de toi, c’est grande hâte ;
Tout s’élance vers toi pour aller jusqu’à Dieu.
. . . . .
Si tu possèdes le Créateur, alors tout court après toi,
Homme, ange, soleil, lune, air, feu, terre et ruisseau »

Microcosme et macrocosme se situent dans un ordre sacré, car en eux tout est proportion, mesure, ordre, harmonie. C’est donc à l’intérieur du sacré que l’homme opère sa fonction d’intermédiaire, de médiateur, de juste milieu et d’équilibre. Que cet équilibre soit rompu, tout est fissuré et se détruit en lui et autour de lui. Toutefois rien ne sera inexorablement perdu de façon définitive.

Les conséquences de la désacralisation

L’homme est sacré et le cosmos aussi. Durant longtemps, l’univers a été envisagé dans une perspective sacrale, depuis la pierre et la flore jusqu’à la faune et l’homme. En se désacralisant, l’homme a désacralisé le cosmos. Une telle œuvre de destruction a commencé très tôt. Elle apparaît déjà avec Thomas d’Aquin et plus encore avec ses interprètes et commentateurs. Dans la mesure où l’Église installée confortablement dans le temporel a voulu le régir, elle ne pouvait qu’emprisonner l’Esprit. En codifiant les manifestations du « souffle divin », elle le détruisait et isolait l’homme. En cessant d’être le temple de l’Esprit, l’homme perdait le sens des sources. La source qui est en lui lui devenait inaccessible et il n’existait plus de pont pour rejoindre la source du cosmos. Coupé du divin, l’homme abandonnait son sens de l’universalité. Privé des semences de vie, il devenait stérile et incapable de saisir sa propre beauté et celle de l’univers qui, ne pouvant plus le considérer comme son rédempteur, s’élevait avec hostilité contre lui.

Ainsi la beauté et l’émerveillement qu’elle suscitait a peu à peu perdu son axe. La beauté de l’homme se situe dans son intériorité et c’est par cette intériorité qu’il communiquait avec le cosmos et en découvrait la splendeur. L’intériorité lui permettait de distinguer et de lire les signes et les symboles. C’est à travers eux qu’il découvrait la loi des correspondances. La spontanéité de son intuition opérait en lui et autour de lui une perpétuelle naissance. Plus encore, c’est la conscience dualisante qui va désormais le faire distinguer le naturel du surnaturel. Une telle opposition appartient au langage, elle est irréelle en soi. Le surnaturel n’étant qu’un déploiement normal du naturel, tels deux plans qui se superposent hiérarchiquement. D’où faire appel au naturel ou au surnaturel — dans l’étude des faits paranormaux — risque de briser l’harmonie qui existe « originellement » entre l’homme et l’univers.

Il importe aussi de ne pas oublier le rôle hiérarchique du corps, de l’âme et de l’esprit dans l’homme. Dans la tradition judéo-chrétienne, l’esprit de l’homme est image et « miroir » de Dieu. Le corps et la nature — comme le dira Grégoire de Nysse — se présentent comme un « miroir de miroir » dont ils reflètent la beauté. Quand l’homme est capable de saisir les réalités intelligibles, celles-ci lui deviennent « naturellement » accessibles. C’est donc la rationalisation de l’homme, sa matérialisation, son dépouillement de l’esprit qui nécessitent cette différenciation entre le naturel et le surnaturel, comme si cette dernière dimension lui était étrangère. Il est vrai qu’en se désacralisant, l’homme a perdu sa propre patrie, il s’est déraciné. On pourrait dire que le passage du naturel à ce qu’on nomme à tort le surnaturel est comparable à l’amour qui de charnel peut devenir spirituel. Dans cette progression, l’amour est toujours l’amour mais il est envisagé à des plans distincts.

Le sens du merveilleux

Seul l’homme ayant découvert l’étincelle de lumière qui repose en lui, c’est-à-dire son image divine, devient illuminé, capable d’une nouvelle connaissance et aussi d’une attention neuve. Cette connaissance et cette attention correspondant à un changement d’état ne peut hélas concerner qu’un petit nombre d’hommes, appelés « hommes de lumière ». Ceux-ci ne sauraient récuser les visions, les songes et les faits appelés paranormaux. Mais ils en déterminent l’importance en tenant compte de degrés hiérarchiques que ceux-ci représentent. Certes, ils ne méprisent en aucune manière certains faits d’ordre matériel, comme marcher sur l’eau, se déplacer simultanément en des lieux divers (ubiquité). Ils acceptent volontiers les signes et les présages et cela d’autant plus qu’ils se situent au sein de l’unité du microcosme et du macrocosme, mais ils ne leur sont d’aucune façon nécessaires. Sans ironiser sur le contenu des prédictions et de leurs interprètes, la qualité de leur attention semble fixée ailleurs. N’étant plus retenus par les soucis nés de l’extériorité, leur attention se meut sur un plan plus subtil. Ce qui est primordial, pour eux, a trait à la transfiguration des hommes et de la terre, du microcosme et du macrocosme.

Capables d’être éblouis par le merveilleux, les hommes de lumière ne le recherchent pas mais l’accueillent quand il se présente. La condition terrestre et céleste s’étant unifiée en eux, ils ne sont pas étonnés de vivre dans un monde mystérieux rempli de signes qui sont autant d’appels pour réaliser en eux et autour d’eux une lumière plus dense. De tels hommes s’intéressent aux progrès réalisés par les scientifiques qui peuvent expliquer ou tenter d’interpréter certains faits qui n’apparaissent étranges que pour les ignorants. Toutefois, ils savent que la science sera toujours incapable de sonder la profondeur de l’homme et de son mystère.

L’homme, éveillé à sa dimension intérieure, ne cherche jamais à se protéger par l’exercice de pouvoirs personnels contre des vibrations maléfiques qui risqueraient de l’atteindre. Il sait où placer sa confiance et n’oublie pas que « c’est en vain qu’on jette des filets à ceux qui ont des ailes » ; car « l’Éternel délivre du filet de l’oiseleur ».

Les visions qui intéressent les « hommes de lumière » ne sont pas regardées avec les yeux extérieurs mais par ceux du dedans appartenant aux sens nouveaux acquis par l’homme né à sa dimension de profondeur. A ce propos, Syméon le Théologien (hymne LV) fait ainsi parler Dieu à l’âme :

« Je t’ai gratifié de ma voix, ensuite d’un rayon. Je me suis montré à toi dans mon amour comme une lueur,
Puis je suis devenu petit nuage qui semblait de feu
. . . . .
Je t’accordais de contempler cette apparence. »

Avec une telle vision nous voici bien éloignés des apparitions et prédictions annonçant une multiplicité d’épreuves présentées comme autant de châtiments sanctionnant les fautes commises par les hommes. L’« homme de lumière », devenu libre et créateur, n’est plus soumis à une quelconque dépendance à l’égard des astres ou des événements du temps historique, mais il sait la valeur de son rapport et de son impact à l’égard de l’univers.

On serait parfois tenté de sourire de la crédulité des hommes du Moyen Age, et du pouvoir d’émerveillement des mystiques de tous les temps. On risque ainsi d’oublier que la crédulité naïve est partagée par la majorité des hommes, même par ceux de notre époque et que pour les sages et les saints, la naïveté — si toutefois on peut parler à leur propos de naïveté — possède une tout autre origine. Il convient ici de se garder de toute confusion. Pour s’en rendre compte, il suffit de différencier la crédibilité de la conscience commune de celle de la conscience subtile. Nous lisons volontiers, comme des fables et des légendes, les « histoires » du passé en oubliant qu’il en est d’identiques qui appartiennent au présent. La différence entre les faits proposés à la crédulité des hommes du Moyen Age — et à ceux d’aujourd’hui — apparaît surtout résider dans le rôle donné à la nature. Dans l’Antiquité et au Moyen Age, les animaux servent souvent de relais et de signes annonciateurs d’événements bons ou mauvais. A cet égard, il importe de retenir le rôle tenu par les cerfs blancs, voire l’oie qui guide les égarés et les pèlerins. Non seulement les animaux mais la nature entière devient agissante pour protéger les justes et assurer leur victoire sur leurs ennemis. Aussi les nuages ou le brouillard entourent les guerriers et les rendent invisibles, le vent s’élève et couvre le bruit des assaillants.

Relié au céleste tout en accomplissant son pèlerinage terrestre, il était normal pour l’homme qui faisait partie intégrante de l’univers, qu’un animal, une plante, une étoile l’avertissent, le conseillent et soient pourvus ainsi d’une signification précise qu’il convenait toutefois de savoir interpréter. Foucher de Chartres a montré comment Dieu se sert des divers éléments de la création pour converser avec l’homme, l’instruire, le protéger et accroître sa vigilance. C’est ainsi que des signes, telle une comète ou encore la couleur insolite du ciel à l’aurore ou au coucher du soleil, des tempêtes de grêle, des chutes de pierres, étaient envisagés comme l’annonce de calamités, famines ou épidémies. D’une façon générale, on peut ici parler de la théorie d’Augustin, évêque de Milan, présentant un univers dans lequel Dieu se manifeste avec aisance aussi bien dans le mûrissement des vignes et des champs de blé que dans le miracle souvent accompli à l’égard de moines affamés découvrant, sur leur table vide, des miches de pain frais et des tonnelets de vin au goût savoureux [2]. Il est probable que les moines d’aujourd’hui, ne possédant plus cette fois naïve, considèrent comme des légendes, les différentes « historiettes » se rapportant à la vie de leurs ancêtres et qu’on colportait jadis dans les divers monastères ou encore à la mort de certains moines réputés pour leur sainteté. A cette époque, il ne s’agissait pas de savoir si ces faits étaient vrais ou faux, on ne se posait pas la question à ce niveau. On en retenait avec simplicité l’esprit pour nourrir sa foi et stimuler sa confiance en Dieu. Ce qui est appelé « miracle » ou fait « surnaturel » pour certains s’intègre normalement, pour d’autres, dans la vie quotidienne, à condition toutefois de ne pas prendre les signes dans leur seule matérialité. Et cela en comprenant que les signes les plus surprenants ne se manifestent pas nécessairement à l’extérieur et qu’en tout cas les modifications concernant le mental et le cœur des hommes est plus important que les séismes, les déluges ou l’abondance de nourriture affectant extérieurement la vie humaine. Le Christ ne traite pas de « bienheureux » ceux qui s’étonnent des miracles qu’il accomplit extérieurement ; il réserve ce terme à ceux qui « croient » sans avoir « vu ».

L’homme moderne, de plus en plus coupé de l’univers, ne sait plus distinguer les signes qu’il pourrait interpréter dans le cosmos. Même le cultivateur d’aujourd’hui, mises à part quelques exceptions, ne cherche plus à lire dans la direction du vent ou le vol des canards sauvages, les signes annonciateurs des changements de temps, il préfère se fier aux communications de la radio et de la télévision. Toutefois, dans certaines régions françaises, on ne peut que s’étonner de voir l’étendue de la crédulité aberrante, de la superstition, du nombre de pseudo sorciers, de la foi donnée aux diverses prédictions et apparitions. Personnellement, j’ai pu observer, lors de mes voyages, une recrudescence d’hommes et de femmes se livrant à certains sortilèges de bien mauvais aloi, croyant volontiers au « mauvais œil » et aux sorts jetés soi-disant par des voisins jaloux ! Il ne s’agit donc plus, dans de tels cas, de manifestations provenant du rapport entre l’homme et l’univers, mais d’une misérable ignorance.

L’homme s’est éloigné des animaux, des plantes et des pierres qu’il a cessé de regarder avec un amour fraternel. Qu’on se souvienne par exemple des animaux sauvages qui, chez les Pères du désert prenaient asile près de leurs ermitages. De tels récits ont pour but de montrer l’accord entre les animaux et les hommes pacifiés. Le besoin de « domestiquer » la nature a brisé les rapports entre les diverses créatures. Microcosme et macrocosme se sont séparés pour une certaine durée et cela pour le plus grand dam de l’homme.

Souffrant de son isolement et de sa solitude, l’homme moderne, devenu de plus en plus grégaire, cherche dans les partis, les groupes et les sectes, un remède, une consolation et une chaleur animale factice afin de remédier à son extrême solitude. Pourquoi ne pas penser que le macrocosme souffre de ne plus être aimé par le microcosme et de ne plus éprouver la douceur de sa tendresse.

Le macrocosme gémit quand il voit les habitants des villes se ruer dans les campagnes, sur les rivages des mers, dans les forêts et les montagnes en apportant avec eux leur transistor ou leur magnétophone. Le bruit, dont l’homme éprouve la nécessité, le rend inattentif aux tressaillements de la nature. Il devient incapable d’entendre le murmure de la voix des pierres, des plantes et des animaux. Il ne saurait écouter le battement d’ailes des oiseaux et leurs chants ; la mélodie de l’eau et de la brise. Dès que l’homme perd le goût du rythme, de la sonorité et de la splendeur de la nature, il devient amputé d’une partie essentielle de lui-même. Il abandonne le chemin conduisant vers les sources : la sienne et celle de l’univers dont il ne sait plus découvrir les signes.

[1] Sur ce thème, voir M.-M. Davy, Initiation à la symbolique romane.

[2] Voir sur cette question, M.-M. Davy, Initiation d la symbolique romane.