Dominique Casterman : La conscience ‘‘bissociée’’


16 Aug 2018

(Chapitre 5 du livre L’envers de la raison 1989)

Le terme bissociation a été forgé par A. Koestler afin d’établir une distinction entre la routine de la pensée paresseuse disciplinée à se référer à des processus associatifs du bon sens et de l’habitude et, d’autre part, la pensée créatrice qui réalise le bond novateur en reliant des systèmes de référence qui jusqu’alors étaient séparés. Contrairement à la pensée routinière qui est disciplinée à fonctionner dans un seul univers du discours, sur un seul plan de référence, l’acte bissociatif nous montre le monde sur plusieurs plans à la fois.

Dans le cadre de cet essai, nous reprenons le terme de Koestler pour l’intégrer dans un contexte de pensée différent et assez éloigné, tout au moins dans sa forme, de la pensée de l’auteur qui l’intégrait dans le contexte de la découverte scientifique, de l’expression artistique et humoristique. Pour notre part, nous allons essayer de mettre en avant la pertinence pédagogique du terme bissociatif dans le contexte d’une quête spirituelle axée pour l’essentiel sur la connaissance de soi.

L’être humain est soumis à un double fonctionnement, l’un tourné vers le corps qui manifeste notre spécificité animale (être vivant organisé et doué de sensibilité et de mobilité) commune à tous et aussi le caractère technique extraordinairement développé chez l’être humain ; l’autre fonctionnement est tourné vers la raison conçue comme un mode de pensée indépendant des affects et préjugés habituels dans nos relations avec le réel. Au regard de ce qui précède nous pouvons entrevoir que la condition humaine est le siège d’abondantes contrariétés, de tensions inhérentes à cette dualité fondamentale opposant l’affectivité irrationnelle et certaines propositions émanant de notre intellect. La conscience bissociée dans laquelle s’intégreraient les informations incompatibles de l’affectivité et de la raison, cette forme de conscience unificatrice de toutes les puissances de l’être n’existe pas spontanément chez la créature humaine. Généralement, affectivité et raison ont chacune leur système de référence avec lequel elles sont logiquement compatibles ; mais entre eux, ces modèles de l’information s’excluent souvent mutuellement, ils ne forment pas un système intégré qui les bissocierait complémentairement. Il est probable que cette incapacité procède d’une maturité non synchronisée des deux processus. Les états affectifs de tonalités pénibles ou agréables sont vécus dès les premiers âges de la vie, tandis que la possibilité d’une pensée indépendante des affects et préjugés ne vient que bien plus tard quand nos mécanismes affectifs sont déjà fortement structurés.

Nous pensons pouvoir affirmer que la conscience-bissociée, vu le sens que nous lui donnons, est l’écho des anciennes traditions spirituelles qui mettaient en avant la possibilité de constituer une nouvelle structure hiérarchique – issue d’une véritable mutation psychologique – qui subordonnerait les structures anciennes qui, au centre même du cerveau, gouvernent les instincts, les passions, les pulsions biologiques, et nos facultés intellectuelles d’abstraction dans une Conscience entièrement vouée à l’acceptation de ce qui est.

Constamment provoquée par les événements, la conscience identifiée au moi existentiel focalise son attention alternativement sur l’un ou sur l’autre des deux aspects de son être qui est cependant indivisible en essence ; parfois la conscience s’identifie aux impératifs affectifs et puis, alternativement, à ceux de l’intellect. La prise de position en faveur d’un des termes antagonistes est fonction de l’aspect dualiste du moi lui-même, d’une part, le moi affectif habité par une infinité de sentiments et de sensations et, d’autre part, le moi idéal, raisonnable habité par une infinité de pensées. Celles-ci sont parfois légitimes, relativement justes, mais quelquefois à côté de la plaque, c’est-à-dire non conformes aux lois de notre pensée. Affectivité et intellect subissent le jeu de leur dualité endémique, l’unité intérieure ne peut être déterminée par l’initiative de l’une ou de l’autre.

Chez l’être humain réalisé, l’affectivité et l’intellect sont bissociés à la Conscience cosmique ou Conscience d’être dont RIEN n’est hors d’Elle. C’est seulement dans cette situation d’éveil à la réalité informelle de son être que l’humain ne subit pas le jeu contradictoire de l’affectivité et de l’intellect qui sont réduits à leur fonction purement informative en vue d’assurer singulièrement notre existence dans un monde relatif. Ce discernement essentiel procède d’une somme d’informations non contradictoires, il y a simplement des informations. Dans ces conditions, l’intellect peut être vu comme un récolteur d’informations en amont des partialités affectives et intellectuelles, et dont les pensées expriment la perspective non-duelle, elles sont relatives à l’ultime Réalité et nous écartent progressivement du sentiment d’être exclusivement un moi séparé.

Dans notre condition habituelle, l’affectivité irrationnelle et l’intellect non exercé au discernement philosophique fonctionnent chacun pour leur propre compte. Faute d’une intelligence indépendante, l’être humain est ignorant de la perspective non-duelle, et il n’est pas rare de voir un intellect conditionné par les passions, ou les passions défavorisées par un intellect ‘‘bien-pensant’’. Le corps-mental est un édifice psychosomatique, depuis la cellule jusqu’au néocortex en passant par les systèmes intermédiaires, nerveux, viscéraux, musculaires, sanguins, affectifs, instinctifs, sensoriels, intellectuels… Cette totalité psychosomatique représente notre façon d’être lorsque notre pensée fonction selon les impératifs inhérents à notre structure biologique, y inclus le cerveau et les informations qu’il génère. C’est d’une certaine manière le langage de la nature en nous ; c’est encore la sensation spontanée d’être un moi distinct du reste de la création ; c’est aussi notre vie personnelle avec ses désirs, ses passions, ses peurs, ses pensées…, que l’intellect cherche à accomplir ou fuir selon nos réactions affectives en général. Mais l’être humain est aussi autre chose que cette manière d’être lorsque la pensée fonctionne de façon égotiste (référence au corps et ses intérêts propres, à la fois biologiques, affectifs, sociaux et intellectuels), il peut exprimer l’intelligence indépendante généralisatrice, en amont de la partialité égotiste. La pensée peut alors fonctionner selon une intelligence supérieure indépendante de la vie affective ; c’est la pensée relative à la perspective non-duelle de l’ultime Réalité ; c’est voir que la Raison impartiale ou Conscience universelle se manifeste en toute liberté dans notre histoire personnelle.

La Source de toutes choses est la Conscience-Présence-Absolue-Indifférenciée qui s’identifie provisoirement avec une infinité d’êtres et de choses : ce sont les consciences relatives manifestées dans l’existence du monde dont nous sommes. Ces consciences individuelles n’ont de cesse de s’associer les unes avec les autres, d’être en interrelation : c’est l’amour unificateur (particules, atomes, molécules, planètes, galaxies…, cellules, organes, organismes…s’agrègent). Les consciences individuelles manifestées fondent les distinctions entre les êtres et les choses ; tandis que l’amour unificateur tend à les unir. L’unification totale est phénoménalement impossible (elle signifierait l’extinction du monde), et ce déficit d’amour par rapport à la conscience distinctive est compensé, chez l’être humain, par l’insatisfaction associée à la volonté d’avoir toujours plus de tout, tant matériellement, qu’intellectuellement et qu’affectivement.

La seule issue à cette misère psychologique est la compréhension irréfutable que toutes choses, y compris l’espace et le temps, sont le rêve tangible de la Conscience-Présence-Absolue-Indifférenciée, c’est-à-dire expérimenter que la création, la substance et la connaissance du monde sont une seule et même réalité. Généralement nous l’ignorons, Cependant nous sommes prioritairement cette Réalité car RIEN n’est hors d’Elle. Le corps-mental que nous pensons être exclusivement est aussi un objet éphémère du rêve cosmique, sinon que cet objet a la particularité d’être doué d’un intellect lui donnant le sentiment d’être réellement un moi séparé d’une importance considérable, adulé pour ses réussites et accablé pour ses échecs. Le corps-mental procède du rêve cosmique, mais le moi séparé est un élément surajouté par un mode de fonctionnement très spécial du processus mental lui-même.

L’univers manifesté est animé par le couple conscience-amour ; l’intuition de l’unité foncière de ce que représentent ces deux termes (distinguer pour réunir) est aussi l’intuition de la présence de notre ‘‘Je’’ nouménal, du Soi Immuable.